chapitre écrit par Raphaël Lafarge
Irmin portait des vêtements élégants, il était bien coiffé, ses mains étaient propres et ses ongles coupés. Dans sa chaise, il souriait. Mais rien ne pouvait cacher les scarifications qui couraient sur ses traits, et la peau écorchée au-dessus des orbites, en forme d’épais sourcils.
- Irmin Levallet, dit Elsy, assise sur son bureau. Vingt-neuf ans, un mètre quatre-vingt-dix, quatre-vingt-treize kilos. Bonne résistance au chaud, au froid, pas d’allergies connues. Recommandé par les agences Urthias et Aleshka. Vos états de service sont remarquables. Vous vous battez aux chaînes, selon la tradition primale. Efficace au combat. Présence d’esprit, discipline. Jamais un mot plus haut que l’autre.
Elle fit silence. Irmin laissa son regard courir sur la fenêtre doublée d’une grille de bois. Que la pluie au-delà.
- Votre langue est-elle coupée ? demanda Elsy. Ou vos tympans percés ?
- J’entends bien, dit Irmin d’une voix blessée. Je ne croyais pas nécessaire de répondre.
Elsy hocha la tête, revint à sa feuille de papier.
- Pourquoi avez-vous quitté le giron de l’Église ?
- Mes convictions s’éloignaient de toutes les écoles de pensée. Même comme anachorète, je n’étais pas jugé digne des fonctions liturgiques. J’étais sceptique face à certaines portions de l’Écrit. Après discussion avec mon templier, nous avons convenu de ma séparation du clergé.
- Et pourquoi cette carrière ?
Irmin gonfla les muscles de ses bras.
- Vous auriez pu faire ouvrier, charpentier, n’importe quoi.
- J’aimais l’entraînement martial. C’est ce que je préférais. J’ai peu de besoins matériels, je peux donc me permettre de choisir mes clients.
- Et maintenant, vous choisissez votre employeur ? demanda Elsy d’une voix amusée. Vous avez bien lu notre dossier avant de vous présenter ?
- Vous avez été sur le terrain pour rapporter directement la félonie d’un légat, vous avez anéanti les pires sorciers du monde. Cela me suffit. Vous avez été le bras de Dieu, vous le serez encore. Il emprunte parfois des chemins tortueux, mais si je peux aider au respect de sa volonté…
- Prime n’est pas toujours de notre côté.
- Écartez-moi de vos contrats honteux, si vous le désirez. Je demande seulement la possibilité d’être son bras armé. Je ne crois pas qu’on fasse honneur à Prime en restant au Palais ou dans nos basiliques.
Il n’y eut plus guère de mots échangés. Irmin serra la petite main d’Elsy Valnitier dans ses énormes battoirs, la suivit hors de son bureau, redescendit en sa compagnie l’escalier verni, la salua, partit. Il fit quelques courses avant d’emprunter l’avenue Grigea Sud jusqu’à son domicile.
La maison de courée datait de cinquante ans et était destinée à héberger un ouvrier célibataire. Elle était constituée de deux pièces étroites, en enfilade, la chambre et la salle d’aises. Irmin utilisait le lavabo en guise d’évier et y rangeait sa vaisselle. Il ne venait ici que pour manger, se laver et dormir.
Il passa deux journées à aider au marché et à l’entretien des chaussées avant de recevoir un mot de l’Agence Elsy. Ils acceptaient de l’embaucher, à l’essai, pour un petit salaire. Il nettoierait les écuries, et il aurait l’occasion de faire ses preuves lors de leur prochaine mission : la protection d’un groupe de magiciens.

Après une matinée somnolente à chevaucher des cavalins au long des champs, sans guère de mots échangés, la douane fut l’occasion pour Irmin d’enregistrer les noms de ses camarades. Il y avait Basilien Orlinde, un homme aussi large que lui mais plus gras que musclé, qui montra ses papiers avec solennité. Il y avait Francisque Deboucq, un adolescent fluet aux yeux gris et aux larges mèches blondes, qui se répandit en explications sur les deux changements de domicile dont faisait état son formulaire civil. Le douanier l’interrompit d’un geste de l’index, qu’il pointa ensuite sur l’exact inverse de Francisque : grand, brun, mal rasé, avec des yeux noirs.
- Himalte Ahéparos, articula soigneusement le jeune homme.
- D’après votre fiche familiale, vous avez de la famille à Atépéha, fit le douanier. Mais votre passeport ne comprend pas de voyage dans cette province-là.
- C’est loin d’ici. Je n’aime pas les bateaux, et je ne suis pas proche de ma famille là-bas.
Le douanier maintint longtemps les papiers d’Himalte devant une lanterne, comme si le filigrane et l’encre sympathique allaient soudain crier à la supercherie.
- C’est bon ! dit Francisque. Vous avez tout gagné, on est des espions et on vient de Cymbium !
- Un conseil : garde ta gueule bouclée, fit un autre douanier. Les attentats aux Blasphèmes, ça a musclé les mesures de sécurité. Rien qu’avec une blague comme ça… On pourrait vous faire perdre une demi-heure, vous demander des fiches de paie, des calendriers, toutes les conneries qu’on veut. On pourrait vous fouiller direct sans mandat.
Après cela, Francisque se tint effectivement coi. Elsy le foudroya du regard en passant devant lui pour remplir plusieurs formulaires. Basilien sourit largement à Francisque, sans qu’Irmin puisse dire si c’était par colère ou par moquerie… certainement pas par sympathie. L’ancien primat éprouva l’envie d’imiter ce sourire.
- Une agence de mercenaires, c’est un peu inquiétant, dit le premier douanier. Vous avez mis comme motif de votre visite « secret professionnel ». Vous n’allez pas mettre la province toute à feu et à sang ?
- Vous avez notre promesse, déclara Elsy. Nous laissons toujours les provinces dans l’état où nous les avons trouvées ! Et vous avez aussi nos divers certificats d’opérations confidentielles dans l’intérêt de l’État, que j’ai hélas laissés à Mirinèce, mais dont vous pourrez vérifier l’existence par un simple courrier. Nous resterons là une semaine au bas mot, vous aurez le temps de communiquer avec le Palais.
- Je crois qu’on va le faire, fit le second douanier. On ne veut pas vous offenser, mais on ne veut pas de ramdam.
Quand les douaniers eurent échoué à interroger Ohya, dont la grammaire était plus détraquée que jamais, sur ses voyages passés, vint le tour d’Irmin.
- Voilà autre chose.
- Un primat qui a changé de voie.
- C’est pas commun.
- Le service de Prime n’était pas fait pour moi, dit Irmin en gardant les yeux baissés. Je sers mieux Dieu ici que dans une basilique.
- Oui, oui, on sait, fit Elsy. Vous n’allez pas nous la refaire à chaque fois.
- Vous avez une troupe ma foi fort disparate, commenta un douanier.
- Le monde est disparate. C’est bon, nous sommes en règle ?
- Bon séjour à Hurquoine.
Ils reprirent la route en discutant davantage. Irmin demanda à Ohya s’il avait un lien de parenté avec Himalte, à Himalte s’il était le frère de cette patronne dont il semblait très proche, à Francisque s’il était en âge de se battre, à Basilien s’il se chargeait de l’instruction de Francisque.
- Vous auriez dû faire douanier, Levallet, dit Elsy en caressant la crête de son cavalin gris. Vous vous débrouillez bien pour poser les questions.
Irmin n’avait plus monté de cavalin depuis le primastère, et les conditions étaient idéales : temps chaud, à peine couvert, vent doux, animaux soignés. Comme beaucoup de primats, il chevauchait à cru, et il sentait tout le travail des muscles sous ses cuisses. Les cavalins étaient une merveille de Prime.
Cinq kilomètres plus loin s’élevait une chaîne montagneuse couverte de sapins, rompue en son milieu par une gorge rocheuse. Les Serres de Novorgent se nichaient dans ce vide, réduites à cette distance à un poing et à une main griffue, implorante, levée contre l’horizon.
Une série d’aboiements tira Irmin de sa contemplation. C’était Bulo, le berger carnadonais, qui gambadait derrière le cavalin de sa maîtresse.
- Ce clebs a une manière de vous casser les oreilles !
- Y’a quelque chose que tu supportes dans le règne animal, Baz ? rigola Elsy.
- Himalte. Il a un chouette pelage.
- Va te faire foutre, fit le concerné. Francisque, tu peux traduire Bulo ?
- Il aboie parce qu’il veut une halte. Il se sent fatigué.
Le jeune homme secoua ses cheveux blonds dégouttant de sueur.
- Et il est pas le seul.
- Encore quelques kilomètres, dit Elsy. On déjeunera aux Serres.
- On n’a pas de quoi faire un foutu pique-nique, protesta Basilien. Qu’est-ce qu’on va manger ? À part Bulo ?
Aboiement.
- Tu n’as aucune excuse pour poser la question. Tu es déjà venu, tu ne te souviens pas de l’auberge du coin ?
- Y avait pas d’auberge. C’était le putain de problème. C’était l’époque plans foireux et marche dans le désert, tu te rappelles ?
- Celle où tu tenais pas deux kilomètres avant de discuter des bornes de voie klapienne ?
- Celle où on trouvait des ermites cinglés dans des forêts pourries ! ’Ma claque !
Sans prévenir, Basilien grogna, piqua son cavalin et le lança au trot sur la pente ascendante. Elsy releva le défi, et le chien lui-même se précipita en direction des Serres, laissant les quatre autres cavaliers presque à l’arrêt, la cigarette au bec et les sourcils haussés.
- T’inquiète pas, dit Francisque devant la mine dépitée d’Irmin. Ils s’adorent, ces deux-là.
- Chien bien profiter, observa Ohya. Lui aimer le grand air.
- Ouais. S’il pouvait nous choper un ou deux lièvres, aussi.
- Elsy et Basilien se connaissent depuis combien de temps ? demanda Irmin.
- Elle devrait songer à s’en débarrasser, dit Himalte.
- Toi pas aimer le chien ?
- Comme tu dis, l’ami. Moi pas aimer le chien.

Le primastère de Novorgent avait été bâti sous la plus grande Serre, celle qui déployait largement des griffes gantée de mousse et de lichen, sa palme de pierre projetant une grande ombre. Ce bâtiment séculaire constituait une vaste retraite grise et circulaire, enroulée autour de la patte du Titan inhumé. Il n’y avait comme fenêtres que des meurtrières, et certaines disparaissaient sous des remises construites trop près du mur.
Elsy et Basilien attendaient leurs compagnons devant un potager.
- Je n’aime pas cette idée, entama Himalte.
- Mes chers subordonnés, nous sommes en mission gouvernementale, et en de telles occasions, nous bénéficions toujours du soutien de l’Église Primale. Frère Irmin, on ne t’a pas entendu depuis notre départ, tu auras la bonté de nous confirmer ça.
- Le spirituel complète le temporel. Mais ne m’appelez pas frère. Mes convictions…
- S’éloignaient de toutes les écoles de pensée, et ta place était avec nous, pas dans une basilique. Quoi qu’il en soit…
Elsy prolongea de sa botte un sillon de choux-fleurs.
- Il est important de savoir saisir les fruits qui apparaissent à portée de notre main. Et c’est pourquoi nous avons le devoir, oui, je dis bien le devoir, de fraîchir nos gosiers et de remplir nos estomacs aux frais de nos amis primats.
- Vous plaisantez.
- Du tout. Irmin, souris, on va manger chez toi.
Francisque caressa la tête de Bulo, et celui-ci jappa.

- Haha, « il n’est pas là » ? Votre sens de l’humour se révèle par ce simple trait d’esprit tout à fait admirable, et propre à susciter l’hilarité complète, mais nous aimerions savoir ce qui se passe, bordel.
L’interlocutrice d’Elsy était une magicienne grande et large. Elle n’était pas belle, mais lorsqu’elle considéra avec sérieux les mercenaires derrière la petite femme aux cheveux blancs, et que son regard se posa sur Irmin, celui-ci sentit la température monter de plusieurs degrés. La magicienne dégageait un magnétisme animal.
- Soit, finit-elle par dire. Fiers et musclés mercenaires, vous vous dirigez vers… Rinagen. Les manufactures de cette petite ville ont effectué de nombreuses livraisons pour Cymbium, ces dernières années. Vous devez chercher d’éventuelles preuves d’une duplicité. Ouvrez bien grands les yeux.
Nabarès cligna l’un des siens, en un signe qui se voulait amical mais ne réussissait qu’à paraître lubrique. Elle poursuivit :
- Hussert et quelques autres de mes collègues sont envoyés à Rinagen pour bâtir un espace d’expérimentation et pour obtenir des capitaux industriels… tout ça pour la Gusteflambe. Mais si des espions et des traîtres sont associés au projet… Pas question que l’invention profite aux Cymbiens.
- Mon agence demandera la révision du contrat, dit Elsy. Il n’y a aucun rapport entre un travail de garde du corps et une mission d’information.
- Naturellement, votre salaire augmentera. Mais j’y pense, je ne me suis pas présentée.
La magicienne tendit la main.
- Nabarès, de la branche bacillaire.
- Elsy Valnitier.
- Je le sais. Tout le monde le sait. On vous repère de loin… Vous devriez faire quelque chose pour vos cheveux.
- C’est dans les choses prévues, fit Elsy avec un sourire figé. Et je vous prie de ne pas empiéter sur mon domaine de compétence. Je ne vais pas vous apprendre à fabriquer la lèpre, la peste…
- La peste, dit Nabarès en revêtant une expression semblable. Comme c’est amusant. Je ne vais pas vous retenir plus longtemps, chers mercenaires, vous devez être fatigués. Vos quartiers ont été préparés, ils sont dans l’aile des priants.
- Je vous remercie.
Irmin apprécia l’art avec lequel Elsy faisait très clairement mentir sa dernière réplique. Elle ne maîtrisait pas ses émotions comme un primat, mais elle savait les exprimer de la manière la plus aiguisée.
Ils quittèrent la pièce mal éclairée pour des couloirs mal éclairés et, via les indications des moines, finirent par trouver leurs quartiers : des cellules mal éclairées. Elsy ramena les cinq mercenaires dans sa chambre et referma la porte derrière eux.
- Comment vous sentez-vous, mes chers employés, objets de mon amour ?
- Intéressé, glissa Himalte. Tu as l’occasion en or de prouver nos capacités d’adaptabilité.
- Le mot est bien joli, mais rajoute patronne derrière, je t’en prie. Comme stipulé dans ton contrat, tu es à moi corps et âme, depuis maintenant deux semaines. Et toi, Levallet ! L’accueil est plutôt froid.
- Ils nous ont à la bonne, déclara Irmin. Regardez votre couche, ils ont doublé la paillasse.
- Aucun ne t’a même salué.
- Ce ne sont pas là les coutumes des primats.
- Dis-nous-en davantage sur les coutumes des primats, fit Elsy, les yeux soudain brillants.
- Ho, moi, j’aime pas ce sourire !
- Écrase, Baz. Tu vas entrer au service religieux de notre seigneur Prime.

En pleine vallée industrielle de Rinagen, au-dedans des murailles, la maison la plus imposante était la résidence Durard. Comme pour toutes ses voisines, ses murs étaient mangés par un toit surdimensionné, bombé, où on avait logé les trois quarts des fenêtres.
Derrière l’une des vitres, Hussert contemplait le jardin. Il se retourna quand le majordome des Durard fit entrer un homme courtaud dans le petit salon.
- Monsieur Hussert, le directeur Philiste.
Les portes claquèrent, le silence retomba. Sur l’un des meubles était posé un plateau de dragées.
- Quand il en proposera, faites semblant d’apprécier, indiqua le directeur Philiste. Il les fait venir à grands frais par la route des essences.
- Vous avez une affaire qui marche, dit Hussert.
- Pas mal, oui.
Les deux hommes se regardèrent.
- Monsieur Hussert, si nous en venions au fait ?
- Pas avant l’arrivée de votre associé.
Hussert considéra un tableau du port des essences, Kmëdian, une cité neutre balafrée de canaux, à l’extrémité ouest du continent. Puis il parcourut les titres de la bibliothèque. Pour un intendant, le propriétaire avait beaucoup de traités sur les sectes et les actes terroristes. Les Rebuts. Les Blasphèmes. Cymbium et l’espionnage. Le Derachrone. Toutes les menaces envers l’État des Arches semblaient intéresser Durard, le maître des lieux, décidément fort en retard.
Philiste toussa une ou deux fois et se décida à lancer :
- Vous avez de la famille, magicien ?
- Une femme et une fille. Et vous ?
- Deux enfants. Ils aiment se balader dans la forêt, mais je ne leur permets que quand je suis là, avec bien sûr quelques gardes.
Il y eut un nouveau silence. Hussert en profita pour passer en revue d’autres étagères. Légendes de Rima. Titans animés. Secte de la Murasque. Vampires. Esprits des bois. Boules de cristal. Un véritable compendium de tout ce que Mirinar comptait de superstitions.
- Il paraît que les Cymbiens sont des clients fidèles ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.
- Quelques pays de Migie sont en ébullition, ces temps-ci. Naguère, ils aimaient piller les côtes de Cymbium. Nos chers voisins deviennent nerveux et s’arment davantage. Comme Cymbium a peu de mines, ils achètent pas mal de métal des Kmèdes. Rien d’anormal.
- D’autres bons clients en sus de l’État ?
- Le Derachrone l’était, mais nous n’avons pas renouvelé les contrats. Instructions du gouvernement, nous ne sommes plus en bons termes avec le pays, les échanges commerciaux sont interdits. Par contre, nous restons assez liés avec Kmëdian. Ils partagent les soucis de Cymbium, ils ont besoin d’armes, beaucoup d’armes. Kmëdian nous livre du métal à bas prix, pour s’assurer la qualité de nos services.
- Cessez, Philiste, cessez ! dit Durard en surgissant, poussant les portes dans le même mouvement. Aucun mage n’aime les livres de comptes !
Il éclata de rire. C’était un fauve humain, deux mètres, taillé comme une armoire, le visage brutal et hérissé de favoris fournis. Il était aussi à sa place dans son costume luxueux qu’un Rebut dans une robe de mariée.
- Durard, l’intendant ! s’exclama-t-il en serrant la main d’Hussert avec énergie.
- J’ai cru comprendre que vous portiez plus de casquettes que ça.
- Restons-en à l’intendant. Si on doit décliner tous nos titres de gloire, on n’en finira pas. Vous avez vous-même pas mal de médailles, je crois.
- Héros de Camaïeu, dit Philiste.
Hussert maintint son sourire, mais ce n’était plus qu’une façade. Durard et Philiste savaient pour Camaïeu, et c’était tout sauf anodin. L’expédition n’avait pas été si popularisée, et on ne vendait pas de figurines de la mission-suicide. Les maîtres de Rinagen s’étaient renseignés sur lui.
- Responsable du projet Gusteflambe, surtout, déclara-t-il. Et c’est ce qui vous intéresse ici.
- Asseyez-vous.
Une fois qu’ils furent tous trois dans de confortables fauteuils, Hussert commença :
- Vous êtes déjà intéressés dans la fabrication des pièces de Crache-feux, donc vous aurez saisi l’essentiel du principe. La Gusteflambe sera une substance à la consistance variable, allant de l’eau à l’argile, à l’adhérence elle aussi modifiable, et surtout extrêmement inflammable.
- Sera ?
- Elle n’existe pas encore, Philiste, commenta Durard.
- La Gusteflambe ne se limitera pas à une huile collante, poursuivit Hussert. Elle sera chargée en magie thermogène… Des sortilèges à retardement, pour simplifier. Il y a maintenant quatre branches à travailler dessus.
- Ce sera explosif ? demanda Philiste.
- À plus d’un titre, fit Hussert gravement. Nous allons révolutionner l’industrie de l’armement, le visage de la guerre.
Durard se pencha en avant.
- Et pour ça, vous avez besoin de notre collaboration. Vous venez tout chambouler dans notre petite vallée.
- Durant l’infestation de Loffrieu, Rinagen s’est mise en quatre pour fournir assez d’armes et de cuirasses. Votre effort de guerre a été remarqué.
- C’était dans notre intérêt, dit le fauve humain. Toutes les mines de métal étaient à Loffrieu. De plus, nous sommes citoyens des Arches avant d’être des Hurquois.
- On doit au moins la survie d’un bataillon à la rapidité de vos livraisons. Le Palais a donc pensé à Rinagen pour le financement, et pour le chantier. Êtes-vous toujours partants ?
- Prenez donc une dragée.
Hussert piocha dans le plateau du guéridon, croqua, se força à sourire. La dragée, sucre et réglisse mêlés, saturés, était au-delà du supportable. Il allait devoir boire beaucoup de vin pour oublier ce goût.
- C’est de Flanardia, dit Durard.
Le mage s’autorisa un regard perdu.
- Un pays de Migie. Il y a quelques années, ils ont inventé une « nouvelle machine ». Depuis, plus de nouvelles. Notez, gloussa Durard en gobant quelques friandises, que si c’est une machine à fabriquer plus vite leurs délicieuses dragées, je serai le dernier à le leur reprocher.
- Où voulez-vous en venir ?
- Flanardia avance. Le monde entier avance. Nous devons aller vite, monsieur Hussert. Plus que les autres nations.
Les yeux de Durard n’étaient plus amusés.
- Vous avez notre soutien inconditionnel. Du moment que les règles de sécurité sont respectées, que vous savez ce que vous faites… Le chantier pourrait même être dans mon jardin, cela me conviendrait.
Quand Hussert fut parti, après quelques plaisanteries :
- Je n’aime pas cet homme, décréta Durard.
- La Gusteflambe ne vous inspire pas ?
- Philiste, j’ai dit la vérité. Ce genre de projet est un impératif. Mais le mage lui-même… Rappelez-vous des Blasphèmes.
- L’État affirme qu’il s’agissait de Rebuts d’un genre particulier…
Durard ricana tristement.
- Philiste, je maintiens ma théorie. Les Blasphèmes ont été forgés, pas de la même manière qu’on forge par ici, mais ils étaient des armes. Hussert appartient au genre d’hommes qui a fait les Blasphèmes.
- Vous vous laissez emporter. Mage, ce n’est qu’un métier.
- Les briques du maçon ne sont jamais devenues folles. On n’a pas à craindre d’être dévoré par les poutres d’un charpentier.
- Et donc, qu’est-ce que vous proposez ?
- On le fait surveiller.

Enclos dans une vieille muraille, un réseau de canaux enfermait tout le village en ses mailles. Une rivière née du mont Fortgrenelle, des kilomètres en amont, offrait sa force motrice à une dizaine de moulins, avant d’être réunie à nouveau à la sortie du hameau. Dans la nasse des usines et des canaux se répartissaient des monticules pierreux, des immeubles d’habitation et d’autres bâtiments dont Irmin ne pouvait établir la destination.
Il voyageait avec Ohya, Francisque et Basilien, ce dernier ayant troqué son énorme cavalin tigré contre une monture plus modeste empruntée au primastère. Les mercenaires avaient aussi acquis de nouvelles tenues, en cuir et toile de jute, des ensembles de primats.
- Laissez-moi parler, dit Irmin alors qu’ils approchaient de la poterne sud. Et si vous devez discuter, ne dites pas trop de choses comme « Louées soit les Arches » ou « au nom du Seigneur ». Ne caricaturez pas.
Devant l’entrée percée dans l’épaisse muraille de Rinagen, il y avait quatre gardes, portant des hallebardes aux lames scintillantes. D’autres hommes fumaient des cigarettes derrière des bannières verticales accrochées à l’arcade, frappées de l’aigle d’Hurquoine et du blason rinagénois.
- On va faire ça rapide, dit un garde. Pourquoi êtes-vous là ?
- Pour travailler, répondit Irmin. Prime ne dit-il pas que le salut de l’homme est dans l’ouvrage forcené ?
Le garde sourit dans sa barbe.
- On va voir ça. Vos papiers.
- Avez-vous autorité pour me les demander ?
- On n’a pas de milice, ici, juste un service de sécurité. Mais on a une dérogation, j’ai un rang de douanier honoraire, alors si tu pouvais me montrer patte blanche…
Irmin se pencha, en équilibre précaire sur sa monture reptilienne, pour présenter les pièces d’identité de chacun. Il eut une pensée pour l’apparente facilité de l’Agence à se procurer de faux papiers, et se demanda si tel était le cas de beaucoup de serviteurs de l’État.
Le garde apposa son tampon, les armes de Rinagen : l’aigle Novorgent surmontant un loup courbé, les deux bêtes séparées par des ayguises croisées.
- Harchette ? Harchette ? fulmina Francisque alors qu’ils avançaient dans la ville. Qui m’a foutu un nom de merde pareil ?
- Si tu veux, on échange, dit Basilien. Je dois me débrouiller avec Dominique Fourchette.
- Vous avoir au moins noms prononçables.
- Si j’osais…
- Toi pouvoir oser, moine.
- Il pourrait être sage de se plaindre moins fort. Discrétion, professionnalisme.
Après avoir longé une sorte de cratère où des échafaudages s’élevaient à contre-jour du matin nuageux, le quatuor dut faufiler ses cavalins entre des entrepôts pour rejoindre le bureau d’enregistrement.
- On aura l’air malin s’il n’y a pas d’emploi, observa Francisque. La belle situation que ça sera !
- Oh, nous, on en aura, dit Basilien. T’inquiète pas. Trois beaux gaillards musclés et formés à la dure… Ça trouve toujours à faire. Par contre, un nabot bâti comme un canard…
- Le nabot, il baise, toi pas.
- Ta gueule. On n’a jamais vu aucune de tes copines.
- Toi encore plus con que Baz, Francisque. Toi mytho.
- Moi mytho ? Putain, c’est pas moi qui vous ai menti rien que pour vous bizuter, quand…
À la porte du bureau, après avoir attaché son cavalin, Irmin marqua un temps d’arrêt.
- Toi avoir problème ? demanda Ohya.
- Je réfléchissais. Des douanes, des entretiens d’embauche. Des douanes, des entretiens d’embauche. Pour un début de vie dans votre corps de métier, ce n’est guère palpitant.
- Toi, tu vas apprendre à apprécier des jours de ce genre-là, dit Basilien. La baston et les monstres, c’est moins sympa quand on est en plein dedans.

La chapelle était un lieu de dénuement, réduit à des colonnes et des parois de bois blanc. Tout était silencieux, Hussert chercha son contact des yeux. Quelques ouvriers priaient à l’arrière de la chapelle. Les mains jointes, il s’arrêta un instant à la hauteur de leur banc, et jeta un coup d’œil discret. Les profils ne lui disaient rien.
Sous une grande spirale d’osier au centre de laquelle était enferré le seul élément métallique, le symbole primal argenté, une femme aux cheveux noirs était agenouillée. Ses prières étaient des chuchotements. Hussert la rejoignit sur les marches de l’autel.
- Prime protège son bétail, Prime protège les bêtes, Prime protège mon chien… Tu auras mis le temps. Prime est grand et puissant, la spirale est brisée par nos seuls péchés…
- Je ne peux pas venir régulièrement, dit Hussert alors qu’elle continuait à prier. Cette couleur te va à ravir.
- … son ayguise nous guide tous, son pied est souverain… Prie, au lieu de m’agacer. À genoux ! Prime nous apporte tout…
- Quand es-tu arrivée ? Et où est ton agence ? Louée soit la vie que Prime nous a donné…
- … et ma tante Lunégonde ne m’a jamais aimée… Peu importe ce que tu dis, parle, parle en permanence, si tu t’arrêtes de chuchoter pendant que je chuchote, ils vont voir qu’on discute. Le miracle de la vie, l’herbe est un flot de bouffe dans la bouche de la vache…
- … Le poisson flotte dans l’eau par la gloire de Prime… Ton idée est mauvaise. On ne pourra jamais communiquer comme ça. Je déteste prier…
- La lumière de Prime jusqu’à l’éternité… Question d’entraînement. C’est toi qui as voulu ce point de rendez-vous. C’est bien un coup de mage, ne jamais songer aux problèmes pratiques. Prime puisse me guider, Prime puisse me…
- … et le fromage de chèvre est le meilleur de tous, Prime soit loué pour ça… Qui es-tu censée être ? La soupe tiède est bonne, car Prime l’a voulu…
- … et sa lumière nous guide, et je veux embrasser ses chaussons d’or sacrés… Himalte et moi, on est un couple. On a dit que son père a travaillé ici, avec toute sa famille. Il y avait une faille de registration pour les Atépéhiens, à l’époque, c’était avant la norme phonétique pour écrire leurs noms de famille…
- … la gloire de Prime me baigne… Épargne les détails. Vous n’êtes que deux, c’est ça ?
- … le soleil n’est qu’un pâle reflet de la brillance du puissant nez de Prime… Les autres se font passer pour des ex-primats. Radiés des ordres. Ils sont arrivés en ville y’a plusieurs jours. On a échelonné les arrivées pour dévier les soupçons.
- … quatre matins, j’embrasse les pieds de Prime… J’ai parlé à deux têtes, Philiste et Durard. Ils font beaucoup de commerce avec Kmëdian. Vérifiez les imports et les exports de ce côté-là, tout passe par la route des essences, et la route longe Cymbium sur neuf cent kilomètres. S’ils livrent à Cymbium plus d’armes qu’il n’en faut…
- … un poussin est une ode au doux menton de Prime… S’ils font du trafic, c’est de cette manière-là. Sans doute. On cherchera. Et ta sécurité ? À la base, c’est pour ça qu’on m’avait engagée.
- Prime est multiple et unique… Je peux me défendre. Et j’ai quelques collègues pour garder mes arrières. Prime me fait des croche-pieds…
- Prime joue à la marelle, Prime… Je vais te laisser prier. Prime soit avec toi, que les Arches te bénissent.
Elsy quitta la chapelle. Il y avait maintenant multitude d’ouvriers sur les derniers bancs. Elle mit de l’ordre dans sa teinture noire et s’éloigna des lieux.

Elle avait oublié de noter l’adresse de l’auberge, et toutes les usines et habitations de Rinagen se ressemblaient. Avant peu, elle s’égara dans le quartier des ateliers.
Elle glissa un regard par une fenêtre sale. Et elle se campa là. Les artisans fabriquaient des objets qu’elle avait crus rares. Elle avait grandi dans un monde où les longues lames tenaient plus des bijoux que des armes.
Contre le mur, des prototypes d’ayguises étaient alignés. Elles ne ressemblaient pas tout à fait à celles qu’Elsy connaissait : certes, la lame et la poignée étaient de même longueur, mais elles étaient aussi du même matériau, un métal verdâtre, aux tranchants irisés. C’était un matériau artificiel, l’œuvre de la magie.
Justement, une magicienne se tenait à côté des fourneaux. C’était Nabarès, la femme au visage lourd qu’Elsy avait rencontré au primastère. Une taupe dans le camp des Cymbiens ? Elsy nota la possibilité dans un coin de sa tête.
Dans le bâtiment voisin, il y avait un autre mage qu’Elsy ne connaissait pas, avec des touffes de poil et de cheveux parsemant une tête rougeaude. Celui-ci s’occupait avant tout d’observer la fabrication de tuyaux, mais il venait régulièrement visiter l’atelier de Nabarès.
À travers une fenêtre, et à cette distance, Elsy ne percevait que quelques termes techniques. « Substraturgie », « gemmation », « bastite » et « céramique ». Du peu qu’elle comprenait de leur charabia, ils étaient en retard pour la fabrication des conduits du chantier.
Puis une pièce de métal verdâtre plongée dans une bassine commença à siffler, et les mages durent parler plus fort, pour couvrir le bruit. Assez pour qu’Elsy les comprenne.
- Tu savais que la caserne 25 avait explosé ?
- C’est pas leur ordinaire ?
- Plus que d’habitude. L’explosion a lézardé toute la première couche des murailles de l’arène. Pourtant c’est de la pierre renforcée, y’a plein de stasyliène…
Une sonnette retentit.
- Tu manges à l’esplanade ? dit le mage en recoiffant ses touffes désordonnées.
- Je rentre à mon auberge, plutôt. Les déjeuners sont compris dans le prix. Sauf le dessert, mais de toute façon, c’est une galette pourrie.
Plaquée contre le mur, dehors, Elsy eut un sourire. C’était la formule de l’établissement où Himalte et elle-même étaient hébergés, de même que Basilien et les autres « primats ». Elle suivit Nabarès quand celle-ci quitta l’atelier des ayguises.
Les deux femmes se rejoignirent à un croisement orné d’une statue du maître de guerre Vore. Elsy sauta sur ses pieds.
- Ça alors, quel hasard ! Une magicienne, ici !
Nabarès marqua une pause, avec une expression décomposée que son interlocutrice trouva du plus haut comique. Elle scruta le visage d’Elsy, hocha la tête, et se décida à jouer la comédie :
- Vous avez l’air d’aimer les magiciennes, mademoiselle…
- Madame ! Je suis mariée, je vous prie. Vous êtes impliquée dans les travaux du chantier ?
- J’ai cet honneur, oui.
- Quelle chance de vous croiser ! Vous ne seriez pas à l’auberge de Damfort, par hasard ?
- Comment avez-vous deviné ?
- Le tenancier m’a parlé d’une élégante sorcière…
Aussi bruyantes qu’elles aient été, leurs voix furent couvertes par de plus francs échos quand elles approchèrent de l’auberge. Sous le haut toit bombé, deux mâles rugissaient.
- Qu’est-ce donc que cela ? lança Nabarès avec une moue exagérément choquée.
- … et quand je dis de prendre soin des cavalins, ça ne veut pas dire tous les parquer ensemble avec des longes trop grandes !
- Je crois que c’est Himalte, fit Elsy. Mon mari, enfin, ces jours-ci.
- S’ils prenaient pas modèle sur toi pour le cerveau, ils auraient pas failli s’étrangler, ces putains de bestiaux !
- Et ça, c’est Baz… euh, ici, on l’appelle Dominique.
- T’es un vrai tortionnaire ! reprit l’autre voix mâle de l’auberge. Et que je te prenne plus à maltraiter Bulo !
- Mon chien, précisa Elsy en fronçant les sourcils.
- Il a pissé dans le couloir, cet enfoiré de clébard ! Si on le claque pas, il apprendra jamais…
Nabarès toqua à la porte de l’auberge.
Les deux voix se turent. Elsy en profita pour forcer l’entrée.
- On laisse les malandrins deux minutes dans leur coin, voilà ce qu’on obtient.
- Ce primat de mes deux a tabassé notre chien ! fit Himalte, debout dans le salon de l’auberge, trop proche de Basilien au goût de la jeune femme.
- Il a pissé contre ma porte… dit Basilien, un café à la main.
Elsy entra dans le salon à gauche du passage menant à l’escalier, et se tourna vers l’intéressé, perché sur les genoux de Francisque.
- Est-ce vrai, mon brave chien ?
La petite bête jappa.
- Il n’a pas l’air spécialement traumatisé, signala-t-elle à Himalte.
- Le primat lui a flanqué une baffe magistrale. Deux, même.
- Je l’aime bien, cette bête-là, mais il faut quand même lui montrer ce qui est bien et ce qui est mal. C’est…
- Suffit, monsieur le primat. C’est à moi d’éduquer et de punir mon chien.
Basilien se tut. Elsy vint tapoter les flancs du berger carnadonais.
- Quel était l’autre litige, mon tendre et doux mari ?
- Il a rangé les cavalins n’importe comment. Irmin les calme, en ce moment. Les stalles de cette auberge sont larges, mais chacune est prévue pour une ou deux bêtes, pas plus.
- Un cavalin a besoin d’espace, dit Nabarès qui s’était aussi avancée au-delà de l’entrée.
- Précisément, madame !
- Mademoiselle.
- Mademoiselle, corrigea Himalte en esquissant un sourire. Enfin, je parle même pas des longes, c’était une catastrophe.
- J’aimerais que nos amis primats se tiennent loin de l’écurie, chéri. Surtout monsieur Dominique.
Les yeux d’Elsy étaient fixés sur ceux de Basilien. Son ami regarda en direction de la réception, là où derrière un comptoir, l’aubergiste fronçait autant les sourcils qu’eux. Le temps qu’Irmin revienne, ils bavardaient et faisaient semblant de faire connaissance. Mais Elsy resta glaciale avec monsieur Dominique.

De la fenêtre, Durard observait les tuyaux qu’on voyait à présent fixés près du jardin. Le faisceau de quatre tubes cuivrés, larges comme des troncs d’arbres, rejoignait le mur d’enceinte pour s’y couder à la verticale, devenant une cheminée. Des ouvriers travaillaient à les étendre vers le cœur de la ville, et Durard savait que tout se raccorderait au chantier.
- Le visage de Rinagen a changé.
- Nous avons donné notre feu vert à ces mages, souleva Philiste, assis non loin de lui.
- Mais le chantier n’en est qu’à la moitié, et la ville se trouve déjà envahie d’appendices préfabriqués. Matériaux composites, métaux artificiels. C’est comme si cet Hussert nous prenait en otage, nous tenait entre ses griffes. Qui sait ce qu’il pourrait faire ?
- Vous avez étudié la technique.
- Pas aussi bien que lui. Il y a un an, nous aurions juré que certaines choses étaient une impossibilité. Il y a trente ans, encore plus de choses semblaient inimaginables.
Durard jeta un dernier coup d’œil à l’extérieur. Certains tuyaux se coiffaient d’attenants verticaux. Les rangées de tubes plus petits évoquaient des palissades de flûtes.
- Il n’y a pas une vieille divinité, d’avant l’Écrit Primal, qui est faite de métal ?
- Il y en a plusieurs. Il y a une araignée de la taille d’une ville.
Durard s’assit, découvrant ses dents en un sourire sardonique.
- Mais si vous voulez faire dans la paranoïa, reprit Philiste, il y a des étrangers en ville, un couple avec un chien. Ils ont prononcé plusieurs fois le nom de Bulokkras l’Annihilateur.
- C’était une araignée ?
- Durard, vous déraisonnez. Vous êtes surmené. Une velliade de repos vous ferait…
- Nous devons parer à toute éventualité. Surveillez-moi ce couple de très près.

- On me file, dit Elsy à mi-voix.
La lumière était tamisée dans le petit salon de l’auberge, éclairé par une seule fenêtre de façade, et il fut difficile de déterminer si l’expression de quelqu’un avait changé.
- Ils savent qu’on les a repérés…
- Ou ils nous trouvent simplement suspects, lui répliqua Himalte tout aussi bas. Et à leur place, j’aurais le même avis.
- La ferme, mon cher mari.
- Je veux dire, un couple de touristes ? Qui aurait bien l’idée d’une couverture pareille ? Les feinter plusieurs jours, c’était déjà un miracle…
Francisque se contentait de caresser le chien. Depuis leur arrivée, Himalte n’avait jamais vu Bulo perché sur les genoux de quelqu’un d’autre.
- Je dis que c’est Durard, dit Basilien d’une voix empâtée. La manutention, les livraisons postales, les forces de sécurité, tout est centralisé autour de ce mec-là. C’est Durard qui te soupçonne, c’est Durard le traître en chef.
- Si Alda était là… marmonna Elsy. Elle pourrait nous examiner les comptes, les cartes, et tirer des conclusions. Elle est très forte pour certaines déductions. Elle pourrait aussi rendre une visite courtoise aux grandes pontes de Rinagen et les cuisiner.
- Nous pouvoir cuisiner Durard autrement, fit Ohya avec un sourire aux dents aiguës.
- Pourquoi Aldaïde est pas là ? demanda Basilien. Pourquoi on a pris le gamin et laissé l’intello ?
Francisque cessa de caresser Bulo, et darda sur le gros mercenaire un regard assassin.
- À mon profond désespoir, je n’ai pas d’autre subordonnée lettrée.
- Je suis instruit, dit Irmin.
- À vrai dire, le nouveau, je ne souhaitais pas te confier les registres. « Par la grâce des Arches, dix kilos d’honoraires pour la velliade passée ; pour la grande gloire de Prime, les pertes sont de… »
- Je dis que c’est Durard. Il faut frapper Durard.
- Baz, mon très cher et précieux collaborateur, les Arches te seraient-elles tombées sur la tête pour que tu recommandes ainsi une marche à suivre aussi expéditive qu’illégale, sans parler bien sûr…
Elsy s’interrompit. Se leva. Marcha vers Himalte.
- Tu pues l’alcool.
Elle empoigna Basilien par son col de primat en rugueuse toile de jute.
- Tu pues aussi l’alcool.
Elle regarda Ohya qui restait imperturbable.
- Et pas besoin de marcher jusqu’à toi pour connaître ton odeur.
Elle se tourna vers Francisque, constatant qu’il n’avait pas bougé de sa chaise, et qu’il ne semblait décidément pas bien.
- Vous puez tous l’alcool !
- Nous prendre un verre avec Naba, dit Ohya d’une voix qu’Irmin, à présent, distinguait clairement comme un peu décalée.
- Un seul ? Ne me faites pas rire. Je n’ai pas vu Baz aussi débile depuis la foire du… Naba ?
- Nabarès, indiqua Himalte. La magicienne.
- Naba nous avoir laissé son adresse à Mirinèce. Elle dire qu’elle toujours avoir besoin hommes capables et doués.
- Oh, j’en suis sûre, dit Elsy. Mais pensez au travail. Je suis sûre que les primats ont une mutilation spécialement réservée à de telles distractions, les garçons.
Irmin se surprit à sourire.

Il fut moins amusé le lendemain. La journée commença rudement, avec un Basilien à peine sorti de l’état éthylique, qu’Irmin dut guider et faire enjamber les tuyaux qui coupaient leur chemin. L’homme était encore plus lourd qu’il ne le paraissait, et il ne cessait de gémir, de répéter qu’il se sentait malade, empoisonné, certainement un coup des espions de Cymbium…
L’emploi du temps de la journée plaçait Irmin comme son comparse à des postes de chaudronniers. Une fois dans la salle principale, remplie de machines et de passerelles, il dut surveiller Basilien à chaque plaque de tôle qu’ils découpaient.
- On passe à la manutention. Dominique, je vous demanderai de porter plus de poids que moi.
- T’es tombé sur la tête ?
- Nullement. Vous compenserez pour tout le mal que je me suis donné. Et surveillez vos manières, vous êtes encore primat de cœur, si ce n’est de métier.
Pour leur premier transport, Basilien chargea sa brouette d’à peine plus de plaques qu’Irmin, et s’arrêta à la moitié du chemin.
- Maîtrisez-vous. Vous auriez mieux fait de ne pas venir du tout.
- C’est pas ça… dit Basilien en abandonnant sa brouette pour s’engager entre deux ventres de machines. Là-bas. Durard et Philiste.
Irmin entrevit à peine les deux hommes cheminant sur une passerelle.
- Ce n’est pas trop évident, comme espionnage ? dit-il en suivant Basilien.
- S’ils nous surprennent, on dit qu’on les cherchait et qu’on s’est ratés dans le découpage.
- Ils vont mourir de rire avant de nous abattre.
- Ou ils nous renvoient et on peut faire notre rapport à Elsy.
Durard précéda Philiste dans le bureau du second, une petite pièce vitrée accessible des passerelles. Un instant plus tard, Irmin et Basilien montaient une échelle toute proche, ralentissant dès lors qu’ils furent à portée de voix.
- Son visage est pareil, dit Philiste derrière le fin vitrage. Comme sur le dessin que vous m’avez passé. Comment avez-vous deviné ?
- Il en faut plus qu’une teinture pour m’abuser. J’ai cherché parmi les affaires étranges. Les gens les plus suspects. Vous savez que je suis versé dans les choses interlopes. Je savais que le couple venait de la capitale, mais c’est Bulokkras qui a été la clef.
Irmin ralentit encore dans son ascension. Il avait conscience qu’ils étaient très visibles : l’usine se réduisait presque à cette salle principale, et par conséquent, l’échelle qui passait devant le bureau pour rejoindre de plus hautes passerelles pouvait être aperçue par la majeure partie des ouvriers.
- Bulokkras m’a donné l’idée de chercher du côté des cultes païens, continua la voix arrogante de Durard. Et le plus récent évènement dans un contexte semblable, c’était l’affaire de la Murasque, à Aurterre. On en a beaucoup parlé, et le rôle « héroïque » d’une agence de mercenaires a été souligné. Et vous ne devinerez jamais… L’Agence Elsy a aidé dans l’affaire Camaïeu, la mission où cet Hussert a tellement brillé. Tout est lié…
- Il y a autre chose que vous devez savoir. Mon homme a retranscrit toutes les discussions.
- Scrupuleusement ?
- Oui. Et une fois ou deux, Valnitier a parlé de « Baz ».
En dessous de lui, Irmin perçut que Basilien arrêtait de respirer.
- Baz comme dans Bazzlean ? fit Durard.
- J’en ai bien peur, monsieur.
- Le démon… Alors c’est pire encore que nous l’imaginions… Nous devons agir les premiers, avant d’être percés à jour.
Durard s’approcha de la vitre, et les deux ouvriers durent changer leur rythme pour gravir l’échelle avant d’être découverts.

- J’ai pas du tout compris comment ils nous ont captés, ils ont parlé du chien, mais c’est sûr maintenant, ils ont quelque chose à cacher !
À l’autre bout de la chambre, allongé dans son lit et celui d’Elsy sans avoir soulevé les draps ni ôté sa gabardine, Himalte haussa le ton :
- Nous serions tous des nuls sans le moindre talent ?
- Je n’ai pas dit cela. Cette agence accomplit la volonté de Prime, et elle le fait bien. Mais nous sommes physiquement assez marqués, et venir en cortège liturgique complet, c’est le meilleur moyen d’être ainsi repérés.
- Ouais, je sais… reprit Himalte en contemplant les poutres charbonneuses. Francisque est une crevette, Ohya une montagne, Baz se fait remarquer dans les grandes largeurs…
- Plus un mot là-dessus.
- ... Bulo est le plus mignon des chiens de la région, ma chère et tendre bénéficie d’un balcon de déesse, et enfin, je suis d’une beauté solaire et j’ai quelque chose de particulier dans mes jeunes traits, l’origine atépéhienne leur confère un charme supplémentaire, subtil, incontournable.
- On fait quoi maintenant ? s’interrogea Basilien.
- Toi, tu finis de décuver. Prends exemple sur Francisque, cette nuit, il était mort, bourré, imbibé jusqu’aux os, et ce matin, il était au taquet. Tu n’as pas honte, avec une masse pareille…
Les lattes du plancher émirent des craquements.
- Pas un pas de plus, prévint Himalte. Dès qu’Elsy qu’elle reviendra, je donnerai quelques idées sur la manière dont on s’est fait griller. Tiens, un pochard maladroit…
- Tu as bu aussi, gronda Basilien. Comment elle va, Naba ? Tu sais, la pétasse qui te drague ?
- Je ne l’ai pas vue. Et il nous faut un plan, là, tout de suite, maintenant.
- On sort de la ville, dit Irmin. On donne rendez-vous à Elsy au-delà du mur d’enceinte.
- Très bonne idée, Dugland, fit Basilien. Supposons qu’on arrive à passer les gardes de l’entrée, tu ne penses pas que ça semblera un minimum suspect ?
- Tu as mieux à proposer ? répliqua Himalte en se levant du lit.
Un caillou heurta la petite fenêtre sale. Signe qu’Ohya et Francisque, à l’extérieur, n’avaient encore rien repéré de louche.
- On reste là, fit Basilien. Petite fenêtre, cloisons épaisses, dernière chambre du couloir, on serait presque capables de soutenir un siège.
Il verrouilla la porte.
- Si quelqu’un vient taper, on joue les imbéciles, et s’ils veulent nous mettre en prison, on invoque des lois et des complications. S’ils forcent la porte, on se défend.
- Ça ne nous mènera nulle part, dit Himalte. Mais je crois qu’on n’a pas mieux sous la main. Gagnons du temps, on verra quand Elsy reviendra.
- Dans vos dispositions, vous omettez de prendre une hypothèse en considération, déclara Irmin sans reprendre son souffle. Elsy reviendra-t-elle ?
- Ils ne la tueront pas, dit Basilien en s’asseyant au sol. En tout cas pas maintenant. Elle est amie avec le proconsul.
- Damnis ? dit Irmin, incrédule.
- Tu en connais un autre ?
- Ils sont si proches que ça ? s’étonna Himalte. Elle est supposée être dans ses petits papiers, mais je n’ai jamais vu le moindre signe de ça.
- Elle peut lui demander des entretiens particuliers. Elle l’a déjà fait.
- Mais Damnis est chez les Kmèdes. Voyage diplomatique, d’après la Voix des Murs. S’il arrive une tuile, ça prendra un moment pour le mettre au parfum.
Un caillou frappa la vitre. Puis deux. Puis trois. Et un hululement.
Basilien saisit la poignée de poignard cachée sous un pan de sa veste primale.
- C’est le code d’alerte ?
Un quatrième caillou.
Sur leurs gardes, les trois hommes attendirent.
- Code fini, dit Himalte. C’est pas ça. Restons calmes.
Basilien lâcha son arme, mais ne se rassit pas.
- C’est le code pour « La patronne est au courant », continua Himalte.

Après s’être assuré que la chapelle était déserte, et que le diacre lui-même flânait loin de l’entrée, Hussert rejoignit Elsy sous la spirale d’osier.
- Cette fois, pas besoin de prier.
- Quelle hardiesse et quelle complaisance dans la sérénité ! Tu vas voir, des raisons de prier, je saurai t’en donner.
- Quelque chose ne va pas ?
- Joris… Comment dire… Sur l’échelle des emmerdements maximum, il y a dix barreaux. À ton avis, on est plutôt tout en haut ou tout en bas, dans le calme plat ?
- Vu le ton de ta question… Treizième barreau ? Mais bordel, vous êtes à peine installés.
- D’après une conversation surprise par mes employés…
- On t’a suivie ? coupa Hussert en surveillant les portes de la basilique.
- Je pense que je les ai semés. Notre enquête touche déjà à sa conclusion…
- Ah, tu sais si ce sont les Cymbiens, les Kmèdes, l’armée du Derachrone ?
- Négatif. Mais à l’heure où je te parle, ça n’a guère d’importance. Il y a plus d’une manière de faire aboutir des recherches. Celle-là, c’est la mauvaise. Ils vont passer à l’action, et ils vont le faire vite.
Elsy se redressa, s’éloigna de l’autel.
- Joris, viens avec moi. On court droit à l’auberge, on prend mes mercenaires et on rejoint tes mages. Et on se taille.
- J’aime le début du plan. Mais que dirais-tu d’une autre conclusion ? En vertu de la hiérarchie de Mirinèce, les forces armées inférieures au statut de sergent sont sous mon autorité. Et même les équipes de garde doivent suivre les instructions de l’armée officielle. Je peux saisir la sécurité, ordonner une inspection, et placer aux arrêts les principaux suspects.
- J’aime cette idée-là ! dit Elsy en souriant, en pinçant sa langue entre ses dents. Mais reste près de moi. Ils pourraient ne pas se ranger immédiatement à tes arguments.
Elle plongea une main dans sa poche. Ils se rapprochèrent des battants, cinq centimètres de bois les séparant d’une marche stressante ou d’une course démente.
- Si on ne s’en sort pas, tu diras à ma femme que je l’aime, fit Hussert d’une voix à demi amusée.
- Et si c’est toi qui vis, tu diras à Himalte qu’il était une passade.
- Je veux la crémation. Et une messe au grand air. Et une distribution de confiseries d’Hurquoine. Et des danseuses à poil. Tout ce que j’aurais voulu à l’enterrement d’Arlard.
- Il faut sortir, maintenant. Ce sont tes derniers mots ?
Hussert risqua un regard de côté. Elsy fixait la porte, avec l’air concentré.
- Retourne voir Élodianne.
- Pourquoi ? Au nom de quoi, très cher, devrais-je rendre visite à une grande muette ?
Elsy entrouvrit la porte, risqua un regard au-dehors.
- La voie a l’air d’être libre. Je compte jusqu’à trois.
- Elsy. Je crois qu’Élodianne n’est pas tout à fait…
- Tu sais, on ne partage pas tant de choses que ça.

- C’est sa meilleure amie, et c’est rien de le dire. Elles partagent tant de trucs, c’est le genre de lien où les mots ne comptent plus.
Basilien s’interrompit. Deux petits cailloux cognèrent contre la vitre.
- Quelque chose tourne pas rond, traduisit Himalte.
- Restons planqués. On a dit que c’était le mieux.
- Tu as dit que c’était le mieux. Je commence à douter de la pertinence de ton idée.
Irmin resserra sa prise sur ses chaînes de combat. Il sentait comme de l’orage dans l’air. Il s’adressa à Basilien :
- Vous parliez d’Élodianne.
- Ouais. Elsy et Élo, elles se connaissaient avant que je ne les connaisse. Ou alors non, j’ai connu Elsy avant. Pas facile de se souvenir de toute son enfance, non ?
- Élodianne avait un air content, au Rituel de Lumière, dit Himalte. Souriante.
- Elles s’adorent. Le jour où Élo est venue habiter chez Elsy… Elles étaient ravies. On était tous ravis. Si on avait eu de l’alcool, à l’époque, on aurait passé la nuit à se bourrer la gueule.
Malgré leurs profonds cernes, les yeux de Basilien semblaient soudain très jeunes à Irmin, et il se demanda s’ils contemplaient cette nuit où trois enfants auraient pu se bourrer la gueule, s’ils avaient eu de l’alcool. Avaient-ils, à la place, avalé assez de friandises pour avoir mal aux dents ? Avaient-ils passé la nuit à se raconter des histoires ?
- Les enfants n’aiment pas le goût du vin, dit Himalte. Ni la bière, ni le naviel. Même si vous aviez eu à boire… Hé, pourquoi Élodianne est venue habiter chez Elsy ?
Basilien abandonna un sourire naissant.
- Son père est devenu fou, il a tué sa femme. Ils l’ont mis en prison, il y est toujours. S’il n’est pas mort. Je ne sais pas si Élo prend des nouvelles. À sa place, j’aurais du mal. Et ne nous sors pas un de tes proverbes, le moine.
- Ce n’était pas l’idée. Ça me rappelait quelque chose. Mon père était violent.
- Juste ton père ? fit Himalte. Tu sais, j’avais une nièce, elle était toute gentille, jusqu’à…
Des pas dans le couloir.
- Fin du quart d’heure déprime, conclut le jeune homme en prenant son arbalète. Rappelez-vous, ils n’ont pas autorité pour nous arrêter. Pas question de se placer pieds et poings liés entre les griffes de Durard.
Basilien, sous un pan de sa veste primale, posa la main sur le couteau hors de vue. Irmin déroula une longueur des maillons fixés autour de ses bras, assez pour que les petits fléaux qui achevaient les chaînes oscillent comme des pendules.
Plusieurs individus approchaient de la porte. Himalte s’écarta de la fenêtre, passa une main derrière la tête du lit, pour atteindre son arbalète cachée. Basilien s’approcha de la porte.
Des jappements joyeux. Ils se relaxèrent. Bulo ne se comportait ainsi qu’avec une seule personne.
- Salut tout le monde ! Hé, me voilà étonnée de voir combien vous êtes discrets, on jurerait que vous cachez derrière vous un arsenal complet.
Derrière elle, Hussert les regarda d’un air grave, pendant que Francisque souriait de toutes ses dents gâtées.
- Tout le monde est optionné ? poursuivit Elsy, une main dans la poche, sans doute passée dans les bagues d’un ceste.
- On met les voiles ?
- Non, Baz, on accomplit la mission. Plus ou moins violemment. Il ne nous reste plus qu’à récupérer les autres magiciens, et on pourra discuter avec les forces de sécurité.
- Au sens propre ou au figuré ? s’enquit Irmin Levallet.
- Littéralement ou littérairement, ce sera à eux de le décider, dit Elsy avec un large sourire.
Le couloir était gardé par Ohya. Après avoir claqué la seule porte ouverte, et conseillé à la femme de ménage, épouse de l’aubergiste, de nettoyer plus attentivement la chambre dont elle s’occupait, Elsy guida son équipe jusqu’au rez-de-chaussée.
À leur gauche, derrière le comptoir, en lieu et place du tenancier, deux gardes surgirent. Francisque eut le temps de bondir en arrière avant qu’une lame d’ayguise n’interdise toute retraite. Il se trouva séparé de ses compagnons par un mètre dix d’acier chromé.
- Lâchez votre arme, dit Himalte en braquant sur un garde une arbalète surgie de nulle part. Personne n’a envie que les choses dégé…
La porte en face d’eux claqua, laissant entrer trois hommes armés d’ayguises. Ohya referma la porte d’un coup d’épaule, et Irmin fit tournoyer ses chaînes pour maintenir les nouveaux venus à distance du colosse. Un fléau s’emmêla autour d’une ayguise.
- Plus un geste ! lança un arbalétrier apparu dans le petit salon contigu à l’entrée.
- Vous rêvez, fit Hussert.
Le garde lâcha son arbalète, hurlant. Un carreau se perdit quelque part dans le mobilier. D’autres lames brillèrent et des chaînes crissèrent. Et le tableau se figea.
Francisque, sur les dernières marches, visait de son arbalète l’un des hommes de l’entrée, lequel, avec un de ses collègues, tenait en respect Irmin. Cependant, la chaîne d’Irmin avait désarmé le troisième garde surgi par la porte, tandis que le couteau de Basilien frôlait dangereusement le dos du dernier.
Himalte tenait toujours en joue l’un des gardes du comptoir, mais il ne se sentait pas à l’aise, car un autre avait délaissé l’escalier pour amener son ayguise à un pouce de sa gorge. Elsy avait bondi sur le comptoir, immobile, mais avec la possibilité claire d’assener un coup de ceste en plein crâne du garde qui menaçait son homme.
Irmin crut la situation sous contrôle – Hussert et Ohya étaient libres de leurs mouvements – jusqu’à ce que les fenêtres du rez-de chaussée, donnant sur le salon et le comptoir, explosent. Des carreaux allèrent se ficher loin de toute silhouette, mais le message était clair : dehors, d’autres arbalétriers.
Les débris de verre tintèrent. Le soleil du couchant rentrait à flots par les fenêtres brisées. On n’entendait plus que quelques craquements. Le parquet, ou peut-être, s’amusa à croire Irmin, les muscles de tout le monde se bandant.
Puis plus de gestes, plus de son.
Mais les yeux devaient bouger. Irmin cherchait à atteindre les confins de sa vision. Les ayguises polies toutes proches de son corps lançaient des étincelles. Il ne savait par quel mystère il se trouvait à présent assez proche du salon pour que les rayons orange se reflètent sur les armes. Sa carrière dans l’Agence Elsy avait bien commencé, mais elle semblait partie pour vite s’écourter.
- Pas encore de premier sang, finit par dire Elsy.
- C’est curieux, commenta Himalte. J’étais sûr que tu serais la première à ouvrir ton clapet.
- J’ai une main brûlée, dit l’arbalétrier du salon. Ce combat a déjà commencé !
- Je ferai d’autres dégâts s’il se poursuit, avertit Hussert d’une voix forte.
- Vous êtes en état d’arrestation au nom des forces de sécurité de Rinagen.
- En ma qualité de sergent honoraire, je prends le contrôle de votre détachement, répliqua Hussert en croisant ses grands bras.
- Nous sommes un organisme autonome de l’armée sous le contrôle direct de l’association des manufacturiers de Rinagen.
- Le village industriel de Rinagen est placé sous la juridiction légataire d’Hurquoine, laquelle dépend de notre gouvernement. À l’intérieur de ces frontières…
- Ayant statut de traître, mage Joris Hussert, vous êtes débouté de votre autorité.
- Je comprends, je suis déjà mort ! répliqua Hussert d’un ton plus amusé. J’ai reçu un carreau dans la nuque, ou quelque chose dans ce style. Et le châtiment infernal, c’est un débat d’avocats. Par pitié…
- Convoquez l’association des manufacturiers ! clama Elsy. Je ne vais pas rester sur ce comptoir pendant un siècle, alors je vous conseille d’appeler les responsables avant que je me décide à bouger. Et avant que nos renforts arrivent.
La dernière phrase fit hausser des sourcils, mais à la stupéfaction d’Irmin, l’arbalétrier à la main brûlée ordonna qu’on appelle les chefs. Et après vingt minutes de crampes désagréables, à retenir l’une de ses chaînes autour d’une ayguise et à jouer au pendule avec l’autre, l’ex-primat vit plusieurs silhouettes se dessiner à l’une des fenêtres.
L’un des nouveaux venus, aussi grand qu’Ohya, avec une tête anguleuse aux favoris hérissés, s’approcha plus que les autres, donna une pichenette à un fragment de verre resté fixé au rebord d’une fenêtre.
- Je suis Auguste Durard, intendant des usines de Rinagen et vice-président de l’association des manufacturiers.
- C’est vous qui êtes derrière tout ça, dit Elsy. Pas de doute.
- J’ai cet honneur, oui. M’avez-vous attendu tout du long dans une telle position ?
Les gardes comme les membres de l’Agence hochèrent la tête.
À contre-jour, Irmin ne pouvait pas distinguer le visage de l’homme à la fenêtre, mais il était certain que Durard souriait.
- Une charge d’infanterie doit être moins éprouvante.
- L’option reste disponible, l’informa Elsy. Et je ne suis pas sûre que vous seriez vainqueur. J’ai encore des cartes dans ma manche.
- Ah, vos renforts, disiez-vous… Je ne crois pas à vos renforts, Elsy Valnitier.
Le sourire assuré d’Elsy fondit un peu.
- Oui, je sais tout de vous. Je connais vos tours. Votre duplicité. J’ai compris vos crimes à Aurterre et ailleurs. Mais vous n’êtes pas la seule ici-bas avec un cerveau en état de marche. Et dans la jungle de la vie, vous auriez dû vous douter que vous seriez tôt ou tard dévorée.
- Vous êtes beau parleur, monsieur Durard, mais vous ne savez rien.
- Constituez-vous prisonniers et nous serons cléments.
- Rendez les armes. Vous êtes démasqué.
- Démasqué ? Vous êtes drôle… fit Durard en joignant les mains. Je ne vois ici qu’une personne mise à nu. Au fil de ma vie, j’ai tout appris des mythes et des cultes.
- Nous avons recoupé toutes nos informations, intendant, nous savons tout de votre perfidie.
- Je connais mon ennemi, il n’a rien à m’apprendre, et si vous ne renoncez pas, vous rejoindrez la tombe.
Durard fit craquer ses doigts.
- Vous êtes faits, découverts, admettez-le au moins.
- Point n’est besoin de nier, vieux bouc traître au pays…
- Quels sont vos liens avec les sectes de Greimhold-phean, l’Arachne Bazzlean et Bulokkras ?
- Nous savons que vous êtes de mèche avec les Cymbiens et les Derachroniens !
Elsy comme Durard avait compté sur la surprise de l’autre pour rompre le statu quo. Mais ils n’avaient pas prévu de se retrouver tous deux avec la même expression incrédule, les pensées dérangées.
- Attendez, quoi ?
- Vous pouvez… répéter ?

Un nouveau jour se levait sur la fin du chantier.
Les tuyaux d’évacuation et de dépressurisation qui parcouraient le village se rejoignaient ici en une charpente tortueuse de conduits et de poutrelles entourant un grand réservoir cuivré, en panneaux préfabriqués. Matériaux artificiels et métal coûteux s’unissaient pour coiffer le bâtiment d’une forêt de cheminée.
- Un bel orgue de cinglé.
Basilien écrasa sa cigarette sur une ayguise neuve, prêtée par Rinagen, avant de s’étendre derechef contre un tronc.
- J’aime bien le coin.
- C’est très rafraîchissant, dit Irmin. Et j’ai une préférence pour nos nouvelles assignations.
Ils virent Ohya errer à l’autre bout du parc, près du chantier, et lui lancèrent des cris. Basilien pêcha un boîtier de bois simple calé contre une racine.
- Tiens, on nous a envoyés de ces trucs. Ça a fait fuir Bulo, mais tu aimeras peut-être. Dragées de Flanardia. Personne n’a osé les goûter jusqu’ici.
- Je ne m’autorise pas les douceurs. Jamais d’alcool ni de tabac non plus.
- Même pas un brin de tak ? fit Basilien avec un air faussement courroucé. Je suis sûr que celui-là, l’Écrit n’a pas pensé à l’interdire.
- C’est non, mon bon Dominique.
- Arrête d’utiliser ce nom ! Je ne veux plus jamais l’entendre !
Ohya rejoignit ses collègues sous le couvert des arbres. Il posa son ayguise près de celle de Basilien.
- Yo, garde honoraire Ohya ! La patrouille se passe bien ?
- Rien dans entrepôt D.
- Passé tout cet imbroglio, Durard a l’air blanc comme neige. Et tout le village avec.
- Nous aurions dû commencer en collaborant avec les autorités, dit Irmin. Moins dangereux, inspection plus aisée.
- Et plus facile pour eux de nous cacher des choses. D’accord, on aurait évité plein de malentendus…
- Nous ne sommes pas passés loin du bain de sang.
- Ouais, c’est calme, comme mission ! D’habitude, on le fait, le bain de sang.
Une brise passa dans le parc, fit onduler l’herbe en grandes courbes hachurées, agita les feuilles au-dessus des trois hommes.
Irmin songea à l’imminente démonstration d’Hussert, qui ne mettrait en scène qu’une proto-Gusteflambe, mais suffirait à élever des fontaines de flammes par les cheminées de son dispositif. Elsy ne faisait pas confiance à l’installation. Malgré les attentions d’un Auguste Durard métamorphosé en généreux grand-père, elle insistait pour qu’ils partent avant la mise en œuvre du chantier achevé.
Elle avait marmonné beaucoup de choses à propos de réputation à préserver, de sectes de fanatiques, de malchance tenace et de proximité avec les explosions les plus dévastatrices.
La voix du gros mercenaire tira Irmin de ses réflexions.
- On devrait chouraver une ayguise, vous pensez pas ? En partant. Ils en ont tellement.
- Nous pas chouraver une ayguise.
- Non ? dit Basilien en contemplant les reflets sur les longues lames parfaites.
- Nous chouraver six ayguises !
- Vous ne ferez pas ça, fit Irmin, incrédule.
- Si… répondit Ohya, sérieux comme un primat. Nous avoir besoin. Une ayguise être pour armurerie agence, deux ayguises pour revente et trois pour souvenirs !
- Vous tenez tant que ça à annihiler les bonnes dispositions de nos nouveaux alliés ?
- Tu vas pas nous sortir un autre de tes versets, répliqua Basilien. Si tu veux, on peut descendre jusqu’à deux ayguises et demi, mais c’est notre dernier prix.
chapitre écrit par Raphaël Lafarge