chapitre écrit par Vincent Mondiot
On pouvait finir par croire que la pluie était permanente, faute de beau temps auquel la comparer. Ça faisait plus de trois semaines maintenant, sans une seconde de répit, jour et nuit. Les égouts débordaient ; les toits de chaume fuyaient ; les rats se noyaient dans les caniveaux où même les plus turbulents des enfants ne jouaient plus depuis des jours ; les vêtements collaient aux corps et moisissaient autour des feux à peine assez chauds pour les sécher. Et Mirinèce toute entière déprimait, s’accordant avec le ciel noir qui la recouvrait de sa gravité sans appel.
Comme à l’unisson de cette atmosphère froide, humide et poisseuse, Galrekah, le titan qui se dressait au cœur des quartiers ouest, vomissait. Sa gueule, grande ouverte au ciel, laissait tomber des trombes d’eau mêlées de morceaux de la mousse qui mordait la pierre dans laquelle il avait été sculpté. Trois cents mètres plus bas, ces météorites miniatures abîmaient les toitures et s’écrasaient sur la chaussée, qu'elles souillaient un peu plus à chaque fois.
C’était rythmé par le tonnerre et par les impacts de ces choses dégoûtantes et informes sur le toit d’ardoise noire que Yan regardait par la fenêtre. À l’intérieur, une vingtaine de bougies répartie dans la pièce l’éclairait, et à l’extérieur les éclairs déchiraient de temps en temps le noir violacé de la nuit.
- Et à propos de l’auberge de Clevain ? Hein ? C’était pas moi qu’avait payé peut-être ? Hein ?
Derrière lui ses hommes se disputaient. À la base au sujet d’une fille que deux d’entre eux disaient avoir particulièrement connue, discussion qui en était arrivée, poussée par un fort mystérieux flot, à aborder le sujet de la répartition des dépenses lors des sorties en ville.
- Bon, écoute, j’vais pas passer la nuit à débattre d’un truc qu’a plus de trois semaines. Alors soit tu me rembourses ton repas de ce soir, soit tu vas te faire foutre, et Edgat avec toi.
- Moi ?! Putain j’étais même pas dans l’affaire !
- Non mais tu prends tout le temps son parti, et –
Yan arrêta de se balancer sur sa chaise, retira ses pieds du rebord de la fenêtre et se leva pour rejoindre ses trois compagnons.
- Ferme ta gueule, dit-il en donnant une claque sur le crâne rasé d’Arthus, présentement occupé à montrer ses compagnons d’un doigt rageur.
Arthus ferma effectivement sa gueule, ainsi qu’Edgat et Oreste. Yan s’assit lourdement sur l’une des chaises posées autour de la table centrale, et mit ses pieds sur cette dernière. Les boucles de ses bottes claquèrent avec de multiples tintements sur le bien peu modeste tas de passevelle scintillant qui s’y dressait. Plus de quatre kilos. La durée d’une velliade de travail, et un vrai butin de maître.
- Vous l’ouvrez trop. Sérieusement. J’en peux plus. J’essaie gentiment de regarder la nuit, je me dis que je vais peut-être fumer une cigarette, gentiment, vraiment, en regardant l’orage, et je me dis que je suis content d’être chez moi et pas dehors, qui plus est chez moi avec mes bons, mes gentils petits potes, mes petits gars à moi, et qu’on pourrait bien être en train de se raconter des blagues ou des histoires de cul, et que ça serait vachement bien, une chouette nuit bien gentille, avec tout ce qui faut. Et au lieu de ça… Au lieu de ça j’ai trois misérables petits connards qui gueulent dans mon salon ! conclut-il en faisant monter et sa voix et son doigt tendu, qui défia tour à tour chacun de ses trois hommes.
Il se leva à nouveau, les poings appuyés sur la table, de chaque côté de leur trésor de guerre. Les bougies faisaient danser leurs reflets dorés dans les veinules du précieux bois.
- En plus, vous vous disputez pour du fric alors que du fric, on en a plein ! dit-il en montrant les cubes et les billes de bois qui s’empilaient. Si vous aviez arrêté de délirer deux gentilles secondes pour peser la recette, comme prévu, vous le sauriez, bande de cons dégénérés ! Vous êtes pas seulement des connards, vous êtes aussi des crétins, des idiots, des abrutis, des débiles, des attardés, des –
- C’est bon, on a saisi, maugréa Arthus, le visage baissé vers le sol.
Oreste et Edgat se regardèrent en hochant la tête d’un même air dépité, tandis que Yan avançait vers Arthus, la dernière recrue de la bande. Ce gosse avait encore quelques petites choses à apprendre de son patron, et de la hiérarchie en général.
- T’as dit quoi, là ? lui demanda Yan d’une voix calme, un doigt sous son menton afin de le forcer à lever la tête.
Yan dominait Arthus de deux bonnes têtes et de sa carrure de brute. Les yeux du jeune homme tremblèrent. Il avait saisi son erreur. Yan comprit qu’il l’avait sous sa coupe. Une bonne raclée restait cependant méritée. Et améliorerait à coup sûr l’ambiance de la soirée.
- J’ai juste dit que –
On frappa quatre coups secs à la porte. Yan tourna la tête dans cette direction, imité par ses hommes. Il était plus de minuit, un jour de semaine, dans une rue calme d’un pâté de maisons plus calme encore. Il était fort dommage que la pièce eût été éclairée, rendant impossible un coup d’œil discret par la fenêtre.
- Fait chier… cracha Yan entre ses dents, lâchant le visage d’Arthus.
Il attrapa un couteau sur la table et le passa à sa ceinture. Edgat et Oreste avaient chacun le leur déjà dans la poche.
- Va demander qui c’est, ordonna tout bas Yan à Arthus.
Le jeune homme alla vers la porte et posa sa main sur le bois épais et patiné par les années et les différents propriétaires.
- C’est qui ? demanda-t-il d’une voix qu’il espérait effrayante.
- Des ennemis, répondit une voix amusée et tout à fait effrayante.
Edgat et Oreste se regardèrent, confus, tandis qu’Arthus s’était retourné vers eux pour quérir de l’aide, en vain. Yan restait stoïque et immobile, les fesses appuyées contre le rebord de la table.
- Si vos couteaux sont prêts et si vous tenez à votre porte, il serait bien urbain de nous ouvrir, intervint une nouvelle voix, assourdie par la porte. Il pleut, par ici.
Une voix de femme.
- Chierie… cracha Yan en s’avançant pour écarter Arthus d’une main rageuse.
Il tourna les trois verrous de la porte et ouvrit.
Un éclair zébra le ciel juste à ce moment-là, dessinant les silhouettes de leurs visiteurs nocturnes. Quatre hommes, deux devant deux derrière, tous souriants. Sûrement parce qu’aucun d’eux n’était plus petit que Yan. Et en tête de cette troupe de colosses, une jeune femme.
Bien plus petite que Yan, elle. Plus petite qu’Arthus, même, qui s’était déplacé pour jeter un œil. Plus petite que tous les hommes présents, en fait. Une femme dont les courts cheveux blancs retombaient en une énorme mèche mouillée et dégouttante sur son œil droit. Elle aussi souriait.
Elle fit un geste de la main vers Yan afin de le faire s’écarter, et pénétra dans la pièce sans rien demander, suivie de ses quatre compagnons. Le dernier, un homme aussi mal rasé que gras et grand, ferma la porte derrière eux. Serrures comprises. Arthus recula d’un pas vers Edgat et Oreste, dont chaque muscle était tendu. Les pas des nouveaux arrivants pesaient bruyamment dans la pièce alors qu’ils s’y dispersaient sans parler.
La jeune femme retira sa longue gabardine d’un gris devenu noir à cause de la pluie et la posa sur le dossier d’une chaise, sur laquelle le vêtement ne tarda pas à former une flaque. Elle coinça ensuite ses cheveux derrière ses oreilles, s’essuya le visage – ce qui n’eut absolument aucune efficacité compte tenu de la mitaine qu’elle portait, tout aussi gorgée d’eau que son manteau – et posa les mains sur ses hanches avant d’inspirer un grand coup, l’air particulièrement satisfaite. Son regard alla d’un coin à l’autre de la pièce sans s’arrêter sur rien de précis, si ce ne fut, peut-être une seconde, les morceaux de passevelle empilés sur la table, leur bois sombre veiné d’or faisant briller ses yeux. Arthus ne put s’empêcher de la trouver particulièrement belle. Du genre de beauté dont on pourrait faire l’héroïne des histoires de cul que Yan aurait voulu partager.
Les yeux bleus presque transparents de l’inconnue se fixèrent d’un seul coup sur ce dernier, qui n’avait pas bougé d’un centimètre depuis l’entrée des cinq visiteurs, se contentant de tous les regarder un par un. Elle avança de deux pas vers lui, les mains toujours sur les hanches et les talons de ses bottes claquant sur les dalles, laissant derrière elle des empreintes mouillées. Elle dut lever légèrement la tête pour pouvoir continuer à le regarder dans les yeux.
- Bonsoir, très cher Yan Daravic ! Je suis sincèrement ravie de te savoir bien portant et à la tête d’un aussi… douillet domicile, et d’une aussi… presque impressionnante petite troupe, dit-elle en regardant le désordre qui occupait la pièce, puis les hommes de Yan.
- Elsy. Toujours aussi petite.
- Est-ce vraiment ce que tu veux me répondre ? demanda Elsy d’une voix peinée. Non, parce que, bon, si on considère même quelques instants la présente situation, on en arrive vite à la conclusion que nous nous apprêtons à vivre une rencontre au sommet, un duel mémorable, quelque chose de grand. Un moment qui mérite mieux comme introduction qu’une remarque aussi évidente qu’inutile. Non ? Allez, je te redonne une chance : bonsoir, très cher Yan Daravic ! Je suis sincèrement… Blablabla… petite troupe. C’était à peu près ça, non ?
- Ferme ta gueule, pouffiasse. J’ai pas oublié la dernière fois, répondit Yan avant de lui cracher au visage.
Son jet de salive atterrit avec un bruit humide à mi-chemin de l’œil et de la bouche d’Elsy, projetant un fil brillant et malodorant dans ses cheveux. Autour d’elle, les quatre hommes qui l’accompagnaient se figèrent, bouches bées, avant de partir de petits sifflements impressionnés tandis que celle qui avait tout l’air d’être leur chef s’essuyait lentement la joue, les yeux fermés et la bouche pincée.
- Ça, c’est vraiment pas malin, commenta l’homme qui avait fermé la porte, tout en s’asseyant dans un fauteuil posé dans l’angle de la pièce. Mais genre vraiment pas.
- Ta gueule, toi aussi. Et t’es pas chez toi, lui dit Yan en se tournant vers lui.
Arthus n’aimait pas ce qu’il voyait. Son chef mal à l’aise. Yan fermait et ouvrait les poings en cadence, nerveux. Le jeune homme se retourna vers ses compagnons. Oreste avait la main dans la poche, et il devina qu’il étreignait son couteau. Edgat serrait les dents et les poings. Quelque chose échappait à Arthus, il s’en rendait compte.
- Non, en effet, nous ne sommes pas chez nous, messieurs, dit Elsy, qui s’était essuyé la joue, en se retournant vers ses compagnons. Basilien, lève-toi de ce fauteuil. Ohya, arrête d’ouvrir des tiroirs dont le contenu ne te regarde en rien. Les autres… Continuez à ne rien faire de précis. C’est très bien.
Elsy se retourna à nouveau vers Yan. Elle ne souriait plus du tout, et croisa les bras sur sa poitrine moulée par son gilet mouillé, privant Arthus du dernier attrait qui restait à la scène.
- Cela dit, Yan mon bon ami, ce que mon très cher Basilien a fait remarquer me paraît d’une pertinence sûrement rare en ces lieux. Ce n’était pas une réaction très civilisée, et encore moins une réaction respectueuse de ma condition humaine et féminine que de me cracher au visage en m’appelant « pouffiasse ». Ce n’était qu’une réaction… Pas maligne, oui, je ne trouve pas de meilleur qualificatif. Pas maligne du tout, surtout dans la situation présente.
Elsy fit quelques pas, déplaçant des billes de passevelle sur la table, tirant un rideau sur la fenêtre, jouant avec un bol sale qui traînait sur une desserte. Aucun des hommes de Yan n’osait faire le moindre geste. Pas même lorsqu’elle sortit de ses poches deux gros objets en acier, qui lui faisaient comme des bagues pour les quatre doigts à la fois. Elle les enfila au-dessus de ses mitaines et serra les poings deux ou trois fois, sans cesser de se déplacer. Les quatre hommes qui l’accompagnaient se dispersèrent dans la pièce, trop éloignés les uns des autres pour tous être surveillés en même temps.
- Pourquoi t’es venue ? demanda finalement Yan, qui avait croisé les bras pour arrêter de contracter ses muscles de nervosité. Nos comptes sont réglés. Et d’ailleurs, pour te répondre, tu m’avais craché dessus aussi, la dernière fois.
- Correction : je t’avais craché ma bière au visage. Mais peu importe, répondit Elsy en écartant ces considérations d’un geste agacé de la main. En effet, nos comptes sont réglés, je ne remets absolument pas cela en cause. Par contre, tes comptes avec les commerçants des rues République sud et ouest ne le sont pas encore.
Le regard de Yan se détourna une seconde.
- C’est qui celle-là ? demanda tout bas Arthus à Oreste.
- Elsy. Une chef de clan, ancienne ennemie du patron. Une vraie conne.
- Ha… Et elle est forte ?
- Vos gueules… cracha Edgat entre ses dents. Soyez prêts !
- Ça est trop tard pour ça ! rugit une voix derrière eux.
L’un des hommes d’Elsy, celui qu’elle avait appelé Ohya, était passé derrière eux, pas à pas. C’était un géant d’au moins deux mètres, dont la moitié du visage était recouverte des tatouages traditionnels des insulaires d’Atépéha, et ses cheveux coiffés en une masse d’énormes tresses noires. Il sourit, dévoilant des dents taillées en pointe.
Ohya attrapa le bras droit d’Arthus et le bras gauche d’Oreste avant qu’ils aient pu faire quoique ce soit, et les leur tordit, les obligeant avec force hurlements à se courber jusqu’à avoir le menton collé à la table. Edgat sortit son couteau de sa poche et plongea sur Ohya. Son mouvement fut interrompu par la sphère de plomb qu’il reçut à la tempe, l’envoyant au sol, assommé. Derrière Elsy, l’un des trois autres colosses en tenait une seconde à la main, déjà prête à être utilisée.
Yan avait toujours les bras croisés. La situation pouvait encore ne pas dégénérer.
- Vois-tu, Yan mon bon ami, ta vieille copine Elsy a bien évolué, dit Elsy en faisant courir le long de la table ses doigts aux ongles vernis de noir. Nous ne sommes plus un clan, mais une agence de mercenaires légalement organisée. Je travaille avec des contrats, maintenant, plus pour moi-même. C’est bizarrement plus rentable. Tu devrais y songer, vraiment. Enfin, tu aurais dû y songer.
- Et si t’allais te faire foutre, Elsy ? Dis à tes chiens de garde de sortir bien gentiment, et peut-être qu’il n’y aura pas de représailles. Peut-être.
- Ta voix tremble, Yan, et tes hommes gémissent. Et tu oses me parler de représailles ? Serais-tu devenu aveugle sans que la nouvelle ne soit parvenue à mes chastes oreilles ? Un seul de mes hommes est suffisant pour maîtriser les tiens. J’en ai trois de libre pour te casser en deux en moins de cinq secondes. Alors, vraiment, je crois qu’il est temps que tu oublies toutes ces vilaines histoires de représailles et d’air méchant ! Oui, voilà, cet air-là, avec le sourcil froncé et la bouche serrée ! conclut Elsy en tapant dans ses mains comme une fillette.
- Tu veux quoi ? arriva péniblement à demander Yan sans desserrer les mâchoires.
- Moi ? Le bonheur de mes concitoyens, bien sûr ! C’est pour ça que je suis ici. Pour récupérer ton trésor de guerre, qui, semble-t-il, provient en majeure partie de ta politique de terreur et de chantage auprès des commerçants des rues suscitées. Ils m’ont engagée pour récupérer leur dû, et comme je suis encore aux balbutiements de ma vie de mercenaire citoyenne, je me dois de respecter ma nouvelle devise : « Un contrat avec Elsy, c’est un contrat réussi ! ». T’en penses quoi ? La rime est peut-être trop puérile, non ?
- Va chier…
- Têtu. Ohya ?
Sans attendre un mot de plus de sa chef, Ohya tira un peu plus sur le bras d’Oreste, lui brisant l’épaule dans un hurlement de douleur qui emplit la pièce. C’était le point de non-retour pour Yan. De par un mélange flou de tradition et de loi de la rue, un chef de clan ne protégeant pas ses hommes avait toutes les chances de perdre son statut dès l’instant où la nouvelle aurait fait son chemin dans le réseau de la pègre mirinèçoise.
Yan attrapa le couteau qu’il avait à la ceinture et fit un saut en arrière pour atteindre Ohya à la gorge. Le géant tatoué dut lâcher ses prises, Arthus en profitant pour se relever immédiatement, et Oreste plus lentement, se tenant le bras gauche, les yeux pleins de larmes.
Dans un fracas de billes de passevelle éparpillées, de bougies soufflées et d’assiettes renversées, deux des hommes d’Elsy montèrent sur la table, d’où ils sautèrent pieds en avant, un droit dans le ventre d’Arthus et l’autre sur la main de Yan, qu’il colla au sol. Lui brisant au passage un doigt ou deux, à en juger par le craquement d’os sur le carrelage, aussitôt recouvert par le hurlement du chef de clan.
Derrière ses hommes, Elsy avançait calmement, suivie par Basilien, le mercenaire qui avait fermé la porte. Il décocha un direct du droit au menton d’Oreste, qu’il envoya rejoindre Edgat au sol. Elsy s’accroupit à côté de Nédéric, l’homme qui écrasait toujours la main et le couteau de Yan, forçant celui-ci à rester couché, se tortillant comme un lombric coupé en deux. Il la regarda de ses yeux noirs, qui trouaient son visage sale et dur comme deux abîmes de haine.
- Je te confesse que hors toutes considérations professionnelles fortes à propos mais bien trop officielles, j’ai éprouvé la plus grande joie à entendre ton nom dans la bouche de mes clients, Yan. L’épisode de la Case du Père Tordu reste l’une des journées les plus humiliantes de ma vie. Une bière au visage… Je suis encore loin du compte.
Elle le frappa de son poing cerclé d’acier, en plein sur la bouche. Un bruit métallique. Yan cracha du sang dans lequel flottaient deux de ses incisives. Elle frappa à nouveau, à la tempe. Un bruit sourd, peu impressionnant après le vacarme. La tête de Yan retomba au sol, inerte.
Elsy se releva sans quitter Yan des yeux. Elle affichait une moue à la fois dégoûtée et satisfaite. Elle se frotta les mains sur son pantalon et regarda les hommes de Yan. Seul Arthus était encore conscient, le dos collé à la porte et l’air terrorisé devant son chef évanoui.
- Toi… TOI ! dut répéter Elsy.
- Ou… Oui… Madame ? demanda Arthus, qui était en train de se souvenir qu’il n’était qu’un adolescent de seize ans qui n’avait encore jamais couché avec une fille, contrairement à ce qu’il laissait entendre, et qu’il n’avait aucune envie de mourir.
- « Madame » ? Étrange comme un simple mot peut vous faire vous sentir vieille… Peu importe. Tu t’appelles comment ?
- Arthus…
- T’es nouveau dans le clan de Yan, n’est-ce pas, Arthur ? demanda Elsy en s’approchant de lui jusqu’à le coincer entre elle et la porte.
Elle posa une main sous le menton du jeune homme, comme Yan quelques minutes auparavant, et sa poitrine contre son torse, sensation qui n’arrivait pas à faire oublier sa terreur à Arthus.
- Ou… Oui, je suis arrivé y’a que quelques velliades, j’vous en prie, je sais pas ce que le chef vous a fait, j’vous en prie… supplia-t-il d’une voix aussi geignarde que ses yeux étaient mouillés.
- Ne prie pas, c’est ridicule. Tu vas simplement ouvrir cette porte, rentrer chez toi, et dormir un coup. Et demain, quand tu ressortiras, tu me feras plaisir. Tu as envie de me faire plaisir, n’est-ce pas, Arthur ?
- Arthus…
Le visage d’Elsy était presque collé au sien, ses immenses yeux bleus hypnotisant Arthus comme l’auraient fait ceux d’un serpent.
- Arthus. Tu as envie de me faire plaisir ? chuchota-t-elle.
- Je, heu…
- Je prends ça pour un « oui » franc et décidé. Alors demain, tu iras dire à toutes les autres petites frappes du quartier que maintenant, c’est Elsy qui gère leurs rues. Le message est assez simple ou tu aurais besoin de l’avoir par écrit ?
- C’est… C’est assez simple…
Elsy s’écarta d’Arthus en souriant. Le jeune homme osa reprendre sa respiration.
- Allez, dégage maintenant, tas de merde en boîte ! hurla Basilien en lui flanquant un coup de pied aux fesses, tandis qu’Arthus ouvrait les serrures en hâte et s’enfuyait dans la nuit.
Elsy referma la porte puis mit à nouveau ses mains sur ses hanches avant de parcourir la pièce des yeux, s’arrêtant sur l’escalier qui la terminait en montant à l’étage.
- Bon, maintenant les garçons, il s’agit de trouver où notre bon ami Yan a caché le fruit de ses larcins. Connaissant les capacités « intellectuelles » du personnage, je doute que cela nous prenne une heure…
- Heu, Elsy… commença Alixandre, le quatrième homme.
- Oui, très cher ?
- C’est pas le tas de ‘velle qu’est juste là ? demanda-t-il en montrant la table de la main.
Elsy se passa une main sur le visage dans une posture exagérément lasse.
- Que Prime soit maudit, nous avons trouvé plus bête que Yan ! dit-elle en prenant les trois autres hommes à témoin. Alixandre, mon garçon, rappelle-moi la première règle d’un chef de clan ?
- « Toujours protéger ses hommes » ? proposa-t-il d’une voix hésitante.
- Nooon, bougre de baudet ! cria Elsy en levant les yeux au plafond. « Toujours mettre un leurre en évidence afin de décourager des fouilles plus poussées » ! Allez, on s’active, vous me retournez la maison et on se presse, j’ai pas envie d’y passer la nuit, ça sent le fauve !
Basilien, Ohya et Nédéric rejoignirent un Alixandre bougon, pour retourner chaque tiroir de chaque meuble des trois pièces de l’étage. Elsy resta dans l’entrée à profiter du bruit de casse au-dessus d’elle et du spectacle de Yan et de ses deux hommes inconscients sur le sol. Assise sur la table, ses pieds battaient la mesure dans le vide.
- … Pute… balbutia Yan dans une bulle de sang, sans ouvrir les yeux.
Les pieds d’Elsy s’immobilisèrent.
- Quoi ?
- Sale… Pute…
Elsy descendit de la table et se mit à genoux à côté de Yan. Elle se pencha sur lui, ses cheveux courts caressant la joue de Yan.
- En plus d’être grossier, tu es incapable de jauger ta présente situation, je crois, lui murmura-t-elle à l’oreille.
- Sale pute… répéta Yan, toujours sans ouvrir les yeux, essayant de remettre ses idées en place. J’vais te faire morfler…
- Tu l’as déjà fait. C’est pour ça que tu es par terre ce soir.
- J’te crèverai, Elsy… Bientôt… J’vais t’tuer, et tes hommes aussi…
- C’est une promesse ? demanda-t-elle, toujours en chuchotant dans l’oreille de Yan, ses hommes continuant leur raffut à l’étage.
- Ouais… Tu vas… Comprendre ta place…
- Alors si c’est une promesse…
Elsy frappa de son poing toujours cerclé de métal sur la tempe de Yan, trois fois de suite, lui brisant le crâne contre le carrelage.
Elle se releva et fit craquer ses articulations. Ravala un haut-le-cœur. Attrapa une bouteille de bière sur la table et la vida d’un trait. En prit une deuxième.
Lorsque ses hommes redescendirent, elle était déjà passablement éméchée, et c’est avec un intérêt manquant de peu d’être complètement absent qu’elle accueillit la nouvelle : Alixandre avait raison, le tas de passevelle sur la table était bien le trésor de Yan.
Ils le mirent dans un sac de toile et s’en allèrent, Ohya crachant au passage sur Yan, qu’il pensait encore inconscient. Dehors, il pleuvait toujours, et le délire bavard et incohérent d’Elsy restait cloué au sol par le bruit du déluge et des morceaux de mousse que continuait à cracher Galrekah. Galrekah, le démon titanesque figé par la pierre, qui veillait de son regard mort et de ses griffes crispées sur les nuits de Mirinèce et de ses habitants. Qu’ils soient un peu plus riches et heureux qu’une heure auparavant ; soûls et déprimés ; terrorisés et trébuchants ; ou morts, seuls, dans une maison dont la porte laissée ouverte laissait entrer la pluie sur leurs cadavres encore chauds.
Leur butin cognant dans le sac, Elsy et son clan se dirigèrent à la lumière des éclairs vers l’extrémité sud-ouest du quartier, dans le vent froid et la pluie baveuse de cette nuit bouillonnante.

Il pleuvait encore et toujours, ce matin-là, mais à l’Est, l’horizon laissait apparaître une fine ligne blanche que toute la ville espérait voir grossir.
Ni Alixandre ni Nédéric n’avaient leur place au rendez-vous fixé par les commerçants. Ils n’étaient tous les deux que des membres ponctuels du clan d’Elsy, des mercenaires pour mercenaires. Elsy leur avait donné leur salaire, deux cent grammes de passevelle chacun, les avait autorisés à venir le dépenser avec elle et ses vrais employés, Basilien et Ohya, puis, le matin venant, les avait gentiment priés de se trouver d’autres activités pendant qu’elle s’occupait de se négocier son salaire à elle.
Elsy était installée contre l’une des vitres de la taverne, une énorme tasse de thé entre les mains, plus pour se réchauffer que pour boire. Derrière la masse nuageuse et l’ombre de l’Arche la plus proche, le soleil s’était levé depuis une grosse heure, et étalait un peu de lumière grise sur la table et les bras d’Elsy. Autour d’elle, les employés du Loup Alcoolique nettoyaient les dernières traces des excès de leurs clients nocturnes. Et en face d’elle, assise sur le banc de l’autre côté de la table, Madame Laquère, la déléguée syndicale des commerçants du quartier République. Entre ses mains à elle, non une tasse de thé, mais un sac sale et détrempé contenant trois kilos de passevelle, sous forme de cubes grossiers et couverts d’entailles, de copeaux divers et de billes de dix grammes.
- Vous n’avez vraiment rien trouvé de plus ?
- Non, je vous l’ai déjà dit, Madame Laquère, répondit Elsy en s’affalant contre la fenêtre, sans craindre de poser ses cheveux contre la saleté maculant le verre. Ils avaient déjà dû dépenser le reste. Il vous manque beaucoup ?
- Presque un kilo cinq cent… répondit Madame Laquère d’une voix agacée.
- Ho, une sacrée somme, mais nous évitons la tragédie, non ? Si ! Alors souriez à la vie et à cette fortune retrouvée !
Elsy leva haut sa tasse en une parodie de victoire. Elle se redressa, le visage fatigué et les yeux cernés, et fit à nouveau face à son interlocutrice.
- Maintenant, si vous le voulez bien, le sujet de mes émoluments mériterait d’être abordé, ne croyez-vous pas ?
Madame Laquère pinça les lèvres.
- Ho, je n’aime pas ce visage, très chère amie… commença Elsy en se redressant.
À la table de derrière, Basilien et Ohya tenaient leurs têtes d’un coude posé sur le bois et suivaient la scène d’un œil morne. Après être partis de chez Yan, ils étaient allés directement au Loup Alcoolique, et avaient fait ce qu’ils pouvaient pour rattraper l’avance prise par Elsy. Ils avaient réussi, et n’avaient plus qu’une envie en tête : rentrer dormir.
- Nous vous avions engagée pour retrouver la totalité de notre passevelle, dit Madame Laquère.
- Hum. Et bien chère cliente, assurez-vous que je suis tout à fait confuse de ne pas avoir le don de faire apparaître du ‘velle en claquant des doigts, dit Elsy avec un grand sourire. Nous avions parlé d’un kilo, assez pour me payer mes hommes et moi. Dois-je encore les espérer ?
- Il manque un tiers de la somme totale, alors il me paraît juste de vous payer aux deux tiers du salaire prévu, non ? Arrondis à l’inférieur, bien entendu.
Madame Laquère mentait. Il ne manquait que quelques six cent grammes à la somme totale. Elsy était bien placée pour le savoir puisque c’était elle qui les avait coupés d’un cube et les avait déposés chez elle dans la nuit. Elle fit un rapide calcul mental et se composa un sourire contrit.
- Ça me paraît une offre raisonnable, en effet. Un peu frustrante tout de même, je ne vous cache d’ailleurs pas que je m’en souviendrai, mais… Oui, c’est raisonnable. Allez, nous nous contenterons de ça, pas vrai les garçons ?
Basilien et Ohya acquiescèrent mollement d’un vague mouvement de tête accompagné d’un grognement pâteux.
Madame Laquère, en bonne commerçante, sortit de sa poche sa balance et son couteau et trancha consciencieusement du plus gros cube un morceau de six cent cinquante grammes de passevelle, qu’elle poussa à contrecoeur vers Elsy. La mercenaire mit la plaque de bois brillante dans le sac qui pendait contre sa hanche.
- Hé bien voici là une affaire rondement menée dans laquelle tous les partis ont été grandement satisfaits, non ? dit Elsy en se levant avec un sourire cannibale.
Madame Laquère maugréa une réponse tout en se levant elle aussi.
- Attendez, vous avez pris votre petit déjeuner, m’ame Laquère ? demanda Basilien, qui, comme Ohya, s’était également levé.
- Non… répondit la commerçante d’une voix soupçonneuse.
- Alors c’est cadeau ! Ils font des œufs de cavalins extras, ici !
- GARÇON ! hurla Ohya tandis qu’Elsy enfilait sa longue gabardine, achetée des années auparavant dans un surplus militaire. Toi m’mettre un p’tit-déj complet pour la madame !
- Ça roule, répondit un homme au visage fatigué et couvert d’acné, occupé à balayer le plancher souillé de la taverne.
- Alors peut-être à un de ces jours, très chère cliente ! dit Elsy depuis la porte de la taverne, que Basilien lui ouvrait. Et n’oubliez pas de nous conseiller à vos connaissances en détresse ! Parce qu’un contrat avec Elsy, c’est un contrat réussi !
La jeune femme sortit, suivie de ses deux acolytes. Une seconde plus tard, Madame Laquère, qui n’était toujours pas sûre d’avoir réussi son coup, vit arriver devant elle une assiette pleine à ras bord d’une substance ressemblant fort à de la morve dans laquelle on aurait laissé trempé du pain rassis. Substance qu’elle se retrouva d’ailleurs devoir payer, ainsi que pour plus de quarante grammes d’alcool, la consommation nocturne d’Elsy et ses hommes.
Dehors, Basilien rentra la tête dans les épaules en une tentative stupide d’échapper à la pluie, et Ohya s’étira tout en marchant derrière Elsy, qui avançait en fouillant ses poches, à la recherche d’une cigarette. Elle en trouva une, qu’elle arriva même à allumer.
- Une bien belle journée s’annonce, les garçons ! dit-elle en souriant.
- J’veux dormir… brailla Basilien.
- Tu veux pas ta part d’abord ?
- Heu, si. Si.
- Toi pas être si fatigué, en fait, dit Ohya avec un sourire.
- Toi devoir fermer ta gueule, par contre, répondit Basilien. Ch’uis pas d’humeur pour ton baragouin merdique.
- Toi te faire enculer, Baz, répondit l’insulaire.
- Mais putain, connard, ferme-la !
Elsy s’arrêta et se retourna.
- Les garçons. Surveillez votre langage. Nous ne sommes plus de vulgaires brigands. Nous sommes l’Agence Elsy, mercenaires respectables et bientôt respectés. Nous nous devons de représenter une certaine idée du panache.
- Tu soûles, j’te jure… souffla Basilien.
- C’est toi qui soûles, reprit Ohya.
- Ho putain mais c’est pas vrai… Vous deux, vous me broyez les couilles ! cria Basilien en plein milieu de la rue que les travailleurs matinaux commençaient à emprunter en nombre.
- Pourtant, loin de moi l’idée d’approcher à moins d’un mètre de ce qui te servirait de bite si tu avais une vie sexuelle, répondit Elsy.
- Toi pas baiser ?
- Ta gueule, Ohya. Et Elsy… Ho, ta gueule aussi ! Je rentre chez moi. J’passerai prendre mon ‘velle plus tard. Vous soûlez trop.
Basilien releva le col de sa veste de cuir et partit dans une rue latérale avant de se retourner vers Elsy et Ohya, qui le regardaient faire sa scène en souriant.
- Et qu’il manque pas un seul foutu gramme ! cria-t-il.
Ohya et Elsy admirèrent sa démarche pesante et fatiguée s’éloigner puis disparaître dans un coude de la rue. Puis ils reprirent la route de la maison d’Elsy en échangeant des blagues dont Basilien, qu’ils surnommaient « Gros Lard », était immanquablement l’objet.

Deux jours plus tard, la ligne blanche à l’horizon avait été reléguée au rang de vieil espoir déçu. La pluie s’était cependant faite moins pesante. Juste un peu moins.
Basilien enjamba l’énorme flaque d’eau qui séparait en deux la rue Farald, et monta les quelques marches d’entrée de la bâtisse qui portait le numéro 9. Les quartiers ouest n’avaient rien de particulièrement riches, mais ce pâté de maisons était assez propre et calme, ce qui ne faisait qu’accentuer encore un peu plus le délabrement de la façade du 9, dont des pans entiers de crépi pendaient mollement. Basilien frappa, n’obtint aucune réponse, tenta de tourner la poignée, y arriva et entra, laissant derrière lui le bruit de la rue.
Il faillit trébucher deux fois dans le couloir d’entrée, une fois sur une pile de briques cassées dont la présence ici n’avait pas le moindre sens, et une fois en dégageant les bouteilles vides qui s’accumulaient devant la lucarne, bouteilles qui vinrent rouler sous ses pieds. Il jura plusieurs fois et avança vers la pièce principale. Déserte ; mais il entendait, venant de la cave, un bruit familier. Il ouvrit la fenêtre pour chasser de la pièce l’odeur de tabac froid et faire rentrer un peu d’air frais, puis descendit l’escalier en colimaçon aux marches mal taillées, et déboucha dans la cave d’Elsy.
C’était là que son amie se trouvait, présentement occupée à frapper de toute la force de ses tibias et de ses poings dans un énorme sac de sable pendu au milieu de la pièce éclairée de bougies. Elle lui jeta un coup d’œil sans arrêter de frapper, et il s’assit contre le mur en se roulant une cigarette, attendant qu’elle ait fini son entraînement.
Elle frappait salement fort, lâchant un petit gémissement d’effort à chaque coup. La sueur recouvrait son corps seulement habillé d’un pagne serré et d’un maillot déchiré et sale, faisant luire ses muscles sculpturaux et les énormes tatouages tribaux qui couraient de son cou au bas de sa cuisse. Elle les avait ramenés d’Atépéha en même temps qu’Ohya. Basilien se laissa hypnotiser un long moment par le ballet solitaire d’Elsy. Sa lourde poitrine tressautait à chaque coup dans le sac, en rythme avec les contractions de ses fesses et le mouvement de ses cheveux courts et poisseux de sueur.
Elle décida d’arrêter son entraînement quelques secondes seulement avant que Basilien ne succombe à son envie d’aller penser à Elsy tout seul dans la cour à l’arrière de la maison. Elle sautilla une dernière fois, ses pieds nus remuant la sciure qui recouvrait sa salle d’entraînement, puis alla dans un coin de la pièce s’asperger le visage et le cou grâce à un baquet d’eau, qu’elle finit par entièrement renverser sur ses cheveux.
- Ça roule ? demanda-t-elle à Basilien en s’approchant de lui.
- Pépèrement. Et toi ?
- Ça roulera mieux une fois que tu m’auras offert une cigarette.
Tout en prenant garde à ne pas trop tirer sur l’étoffe de son pantalon, Basilien fouilla sa poche et offrit à Elsy une dose de tabac qu’il lui alluma.
- T’es venu pour ton salaire, je présume ?
- Nooon, dit Basilien en levant les mains. Juste histoire de passer faire coucou et de causer un peu de la pluie et du beau… Enfin, juste de la pluie, quoi.
- Viens dans le salon, répondit Elsy en montant déjà les escaliers.
- Le « salon » ? Comme tu y vas !
Il prit le risque de se lever, et constata qu’il était de nouveau dans son état normal. Excellent. Il la suivit dans les escaliers sans lever les yeux pour ne pas devoir se rasseoir, et déboucha dans ledit salon, dont Elsy était en train de fermer la fenêtre.
- Non, vraiment, y’a pas à dire, c’est un super salon, commenta-t-il en regardant le canapé défoncé.
Canapé sur lequel une couverture laissait penser qu’il servait également de lit, et qui était entouré de nouvelles bouteilles vides et d’assiettes sales.
- Qu’est-ce que tu veux, tout le monde ne vit pas chez une mère qui fait le ménage pour soi ! répondit Elsy en souriant avant de boire de l’eau dans un bol qu’elle avait posé sur le rebord de la fenêtre.
- Touché ! admit Basilien. Mais ça fait plus de dix ans que je range ma chambre moi-même, et ça a toujours été mieux entretenu que ça !
- Pff ! C’était pas le cas quand on était gosses ! Fallait soulever trois piles de vêtements pour retrouver son pied ! Et puis je suis une femme fort occupée, pour qui les tâches ménagères ne sont pas la priorité, Baz !
- Ouais ? T’as fait quoi ces deux derniers jours à part boire et sortir dans des bars pour boire un peu plus ?
- Je me souviens vaguement avoir roulé une pelle à un tenancier d’auberge qui m’avait offert un grand cru, dit Elsy en réfléchissant.
- Ha, toutes mes excuses, alors !
- Et toi ?
- J’ai dû jardiner pour ma vieille. Ça m’a amusé comme un dingue.
- Tu veux sortir faire un tour ? J’ai que moyennement envie de rester ici, dit Elsy en lui tournant le dos, fouillant une armoire à la recherche de vêtements propres.
- Ouais. Un bar ?
- Bof, non, je sors à peine de ma gueule de bois. En cherchant bien, je suis sûre qu’on peut trouver un autre moyen rapide et inutile de dilapider notre capital ! Soyons imaginatifs.
Elle retira son haut sans prévenir et Basilien en appela à toute sa volonté pour se retourner afin de ne pas la regarder se changer.
- On peut commencer par un café, on avisera après… proposa-t-il après une longue concentration.
- Idée peu géniale, mais j’ai pas mieux. Tu peux te retourner, j’ai fini, chochotte.
Basilien ne releva pas et se retourna pour découvrir Elsy moulée dans une chemise blanche trop serrée et un pantalon noir en cuir luisant. Il se demanda si son calvaire en finirait un jour tandis qu’elle enfilait sa gabardine.
- Allez, on décolle ! dit-elle en se dirigeant vers le couloir.
- Heu, Elsy… dit Basilien, toujours au centre de la pièce.
- Ouais ?
- J’étais bien venu pour mon salaire, hein !
Elle lui sourit d’un air faussement étonné.
- Dans le deuxième tiroir de la table, Baz. Dépêche !
Une fois sa bourse en poche et la porte fermée, il rejoignit Elsy, déjà au centre de la rue. Ils errèrent quelques minutes dans le quartier, discutant de choses dont ils ne se rappelaient pas dix secondes plus tard et ne rencontrant aucune connaissance, alors qu’ils avaient tous les deux grandi dans le coin. Mais il était quelques minutes avant midi, une heure où les honnêtes travailleurs étaient à la tâche. Et tous leurs vieux amis en étaient devenus, des honnêtes travailleurs. Ni Basilien ni Elsy ne savaient s’ils les enviaient ou s’ils les plaignaient.
Ils finirent par se retrouver dans une alcôve du Verre Ébréché, comme d’habitude, un pichet de café fumant entre leurs tasses. La pluie faisait des veines d’eau sur le carreau teint en rouge à leurs côtés.
- Tu penses qu’on peut tenir combien de temps avec le ‘velle de Yan et la petite commission prise au passage ? demanda Basilien.
- Ch’ai pas. Une demi-velliade ? Ouais, sûrement ça. Plus pour toi, t’as pas de loyer.
- Ouais… Pourquoi t’as tué Yan ?
La soudaineté de la question et le ton calme de Basilien désarçonnèrent Elsy, qui ne pensa même pas à lui mentir.
- Tu le savais ?
- Ouais. J’ai remarqué sa tempe enfoncée en sortant. Alors ?
- Je sais pas. Il m’avait menacée. Et puis…
- Encore à cause du truc de la dernière fois ?!
- J’ai pas dit ça ! se défendit Elsy en criant presque, avant de baisser à nouveau la voix. Écoute, ce type était une ordure, une petite frappe qui terrorisait son quartier et… Et puis oui, la dernière fois !
- T’as déconné…
- T’es qui pour me dire si mes choix sont bons ou pas ?
- Je suis l’un des mecs que t’as mis dans le dossier des complices de meurtre, Elsy !
- Va te faire foutre, enculé ! C’est ni le premier ni le dernier !
- Non, mais… Et puis je croyais qu’on était censés éviter les grossièretés, parce que madame veut du panache et du style !
- On est que toi et moi, on s’en fout ! Et puis merde pour Yan ! continua Elsy en essayant de crier tout en chuchotant, discipline dans laquelle elle n’excellait pas vraiment. Personne ne saura que c’est nous !
- À part tous les types qui auront croisé le gosse à qui t’as dit de répandre ton prénom, non ?
- Elsy ! s’exclama une voix à côté de leur table.
Basilien et elle se retournèrent de concert. Une femme se tenait debout juste là. Elle était habillée d’une lourde cape de pluie violette qui avait protégé ses magnifiques cheveux roux et bouclés de la pluie. À côté d’elle se tenait un homme d’une cinquantaine d’années, au visage sévère et aux cheveux plaqués, qui portait la même cape.
- Élodianne… soupira Elsy en regardant la jeune femme, qui avait sensiblement le même âge qu’elle. Décidemment, ce bar est l’endroit idéal pour passer un mauvais moment…
- Moi aussi je suis très contente de te voir ! dit Élodianne en souriant. Bonjour Baz !
- Salut Élo ! Ça va ?
- Très bien et toi ?
- Mortel ! C’est qui lui ?
- Je m’appelle Melville, dit l’homme avec un sourire forcé. Je suis un collègue d’Élodianne.
- Un collègue ? Putain, Elsy, un autre magicien ! Merde, on fréquente vraiment des gens extras !
- Ouais, c’est absolument fabuleux… dit Elsy en s’envoyant une pleine tasse de café.
- On peut s’asseoir avec vous ? demanda Élodianne en souriant, irradiant son visage fin et régulier d’une joie sincère.
- Non, répondit Elsy sans lever les yeux.
- Oui, bien entendu, répondit Basilien en souriant lui aussi.
Elsy et lui se poussèrent un peu pour laisser de la place à Melville et Élodianne, qui commandèrent du thé. Remarquant le regard confus que Melville lançait à Elsy, Basilien se sentit obligé d’intervenir.
- Faites pas attention à elle, magicien ! C’est une tête de pioche. Vous auriez dû être là la dernière fois qu’Élodianne et elle se sont vues, entendre ce qu’elles se sont dites ! Genre Élodianne a commencé à dire –
- C’est bon, Basilien ! le coupa Élodianne avec un sourire gêné. Personne n’a vraiment envie d’entendre à nouveau cette histoire !
- Sérieux ? Melville, vraiment pas ?
- Non ça ira, je vous remercie, répondit le magicien sans arriver à totalement ravaler un sourire qui, sur son visage, paraissait autant à sa place qu’une touche de couleur sur le ciel de Mirinèce.
- Bon, tant pis ! abandonna Basilien en haussant les épaules.
- Oui, bah écoute Élodianne, c’était super, mais là on a des tas de choses à faire, alors on va te laisser avec ton ami, dit Elsy en se levant.
- Tu ne veux pas savoir pourquoi je suis là ? demanda calmement Élodianne, assise en face d’elle à côté de Basilien.
- Ho, sûrement histoire de voir ton ancien quartier dépérir et de faire semblant d’y vivre encore le temps d’un café, j’en sais rien, moi…
- Un peu, peut-être, oui, je le concède ! Mais j’avais vraiment envie de te voir, toi. De prendre de tes nouvelles, à toi et à tes amis musclés.
Elsy se rassit, pressentant quelque chose.
- Mon cul.
- Est plus gros que le mien, répondit Élodianne du tac au tac, en référence à un échange devenu rituel entre elles depuis des années. Disons que j’avais des raisons de penser que tu n’allais pas bien…
- Va au bout de ton idée… dit Elsy au-dessus d’une nouvelle tasse.
- La milice a trouvé un chef de clan assassiné, il y a deux nuits. Yan Daravic. Ses hommes sont introuvables, mais un témoin dit avoir vu par la fenêtre une jeune femme aux cheveux blancs, accompagnée de quatre hommes particulièrement grands, entrer chez la victime peu de temps avant l’heure estimée de sa mort. J’avais peur que ce soit toi, et que tu aies été tuée par le même assassin, dit Élodianne avec un sourire ironique.
Basilien jeta un coup d’œil à son amie, qui ne le regarda pas.
- Non, c’était pas moi. Marrant la vie, non ? répondit Elsy.
- Très ! dit Élodianne. Tu n’as donc aucune objection à ce que je dise à la milice de poursuivre son enquête, n’est-ce pas ?
- Non, aucune. Très chère amie.
Les deux femmes se regardèrent un instant. Qui s’éternisa. Les regards de Melville et Basilien allaient tour à tour d’Élodianne à Elsy. Puis les visages des deux femmes rayonnèrent en même temps du même sourire.
- Tu ne changes vraiment pas, Elsy…
- Étant donné ce que le changement a fait de toi, c’est tout à mon honneur !
Elles partirent d’un rire incompréhensible pour les deux hommes, qui se regardèrent d’un air confus et désolé. Lorsqu’elles eurent fini, la magicienne reprit la parole.
- Et à part ta non-présence sur les lieux d’un meurtre, quoi de neuf ?
- Ho, les affaires, tu sais… Je ne suis plus chef de clan maintenant, mais chef d’entreprise ! Fini, les idioties sans intérêt et les plans géniaux qui finissent en jus de merde ! À partir de maintenant, je joue avec de nouvelles règles. Je dirige mon agence de mercenaires, avec Basilien et Ohya ! L’Agence Elsy, probablement bientôt connue comme la seule agence fiable de la ville !
- Ohya c’est le grand tatoué que tu as rencontré dans les îles ?
- Oui. Nous travaillons au contrat, toujours dans les limites de la loi bien entendu, dit Elsy en regardant Melville. Basilien, t’aurais une carte de l’agence à donner à monsieur ?
- On a jamais fait de cartes… maugréa Basilien, les bras croisés sur sa confortable bedaine.
Sous la table, Elsy lui mit un coup de pied dans le tibia.
- Ce que mon employé veut dire, c’est que nous n’avons pas refait de cartes. Je vous en donnerai une la prochaine fois. Les magiciens aussi peuvent avoir besoin de mercenaires !
Melville offrit pour tout réponse un « grumpf » aussi peu convaincu qu’antipathique. Elsy le détestait déjà cordialement.
- Et toi alors, du neuf ? Pourquoi tu te balades avec ton pote monsieur Sourire, en plus en tenues de magiciens ?
Melville lui lança un regard noir tandis qu’Élodianne sourit.
- Ho, pour une histoire stupide. Il y a eu des…
Elle regarda un moment Melville, à la recherche d’une aide.
- Témoignages, proposa-t-il.
- Oui, disons ça, accepta Élodianne.
- De quel genre ? demanda Basilien.
- Des silhouettes vues en ville, la nuit.
- Des silhouettes la nuit, répéta pensivement Elsy. En effet, cela me paraît fort terrifiant… Vous m’avez l’air d’être une sacrée bande de lopettes, au Palais Central.
- Des silhouettes de Rebuts, compléta Élodianne, son sourire se pinçant sur le dernier mot. C’est pour ça que nous sommes en ville, en fait. Damnis a demandé à ce qu’une équipe de magiciens soit envoyée en ville avec des miliciens pour s’assurer que c’était bien des conneries. Je me suis portée volontaire. Je t’ai vue par la vitre de la taverne, mais nous étions en train de travailler, précisa-t-elle en montrant à travers la fenêtre les deux miliciens qui attendaient à l’entrée de la taverne.
- Tu t’es portée volontaire. C’est vrai, quel meilleur moyen pour faire l’intéressante que de se balader toutes armes et capes dehors… commenta Elsy en levant les yeux au plafond.
- Tu plaisantes, mais il y a un peu de ça, répondit Élodianne sans s’offusquer. Les administrateurs locaux et l’opinion publique sont toujours rassurés quand des magiciens sont envoyés sur le terrain. Et comme l’affaire semble ne comporter aucun risque, le Palais Central nous a autorisés à y aller.
- Encore un boulot fictif qui ne justifie en rien vos salaires…
- On cherche des traces potentielles, n’importe quoi, reprit Élodianne en l’ignorant. Spores, résidu magique… Damnis veut s’assurer que rien n’a vraiment eu lieu. J’en suis pour ma part persuadée, les témoignages ne concordent pas assez. Les descriptions, les localisations… Ça ne ressemble jamais tout à fait à des Rebuts. Plutôt à des visions d’alcooliques.
- J’y crois pas non plus, dit Elsy en écartant l’hypothèse de la main. S’il y avait des Rebuts à Mirinèce, l’infection aurait déjà commencé à se propager. Sans parler du fait qu’un Rebut, en général, ne se contente pas d’être aperçu. C’est plutôt du genre « Ha, non, au nom de Prime je vous en prie ! » et autres « Aaaarghl ! »…
- Nous devons tout de même nous en assurer, objecta Melville d’une voix autoritaire.
- Ho, faut pas serrer les fesses comme ça ! lui dit Basilien d’une voix agacée. Les filles ont raison : des Rebuts ici, ça serait pas aussi discrets que « des silhouettes dans la nuit ». D’ici deux jours Damnis et Prime auront une nouvelle directive en tête !
Melville poussa un autre de ses grognements à la sympathie toute relative.
- En attendant, nous avons un travail à faire. Élodianne, nous devrions repartir, dit-il en sortant une bille de dix grammes de sa poche pour payer les thés. Les miliciens ne vont pas nous attendre éternellement, et nous avons encore un témoignage à vérifier.
- Tu as raison, concéda Élodianne avec regret.
Elle se leva à son tour, et fit une bise à Basilien, puis à Elsy.
- Je vous souhaite bonne chance pour l’Agence Elsy. Et puis j’ai été ravie de vous revoir !
- N’hésite pas à ne jamais le refaire, commenta Elsy.
- Je te pisterai jour et nuit, ne t’en fais pas, ma belle ! Au revoir ! répondit Élodianne en quittant la taverne.
Dehors, la pluie glacée continuait de tomber sans trêve sur Mirinèce. Les deux magiciens remirent leurs capuches et partirent en direction du centre de la ville, suivis par les miliciens.
Lorsqu’Elsy et Basilien sortirent enfin du Verre Ébréché, plus de deux heures et quelques bières, « pour tasser le café », plus tard, la jeune femme s’étira et frappa son ami sur le bras.
- Hé !
- Ouais ?
- On va se la jouer discret, un peu.
- C'est-à-dire ?
- Plus de meurtre. On se fait oublier un moment. Je veux pas renforcer la conviction qu’a cette conne d’Élodianne que je ne suis qu’une petite frappe de plus. Alors on se tient à carreau, compris ?
- C’est toi qu’a fait un meurtre, pas moi ! s’écria Basilien.
- Peu importe, toi, moi, on s’en fiche ! dit Elsy avec un geste vague de la main. Allez, arrêtons d’en parler et allons plutôt voir si on peut trouver une imprimerie prête à nous faire des cartes de visite !
Elle releva le col de sa gabardine et se dirigea absolument n’importe où, mais d’un bon pas, ses bottes claquant contre les pavés. Le milieu de l’après-midi, un jour de semaine. Basilien adorait ce moment, quand il n’y avait pas grand monde dans les rues du quartier et que tout Mirinèce semblait leur appartenir. Arches, Palais Central et Galrekah compris. Les silhouettes des monuments se découpaient sur le ciel gris. D’une façon tout à fait étrange, ils rendaient la pluie plus supportable. Ils étaient les repères qu’il avait connus toute sa vie, et eux, la pluie, ils s’en foutaient.
À travers le vertige de la bière, Basilien regarda Elsy. Il la connaissait depuis… Ho, depuis toujours, ou tout comme. Les gens ne comprenaient pas. Élodianne ne comprenait pas. Elsy elle-même ne devait pas comprendre, même si elle devait encore moins s’en soucier. Basilien, lui, comprenait. Elle était son amie et son chef. Elle était peut-être déroutante, mais c’était pour ça qu’il la suivait elle, alors qu’il n’avait pas suivi Élodianne, ni personne d’autre. Elsy n’offrait que deux possibilités : croire en elle ou dégager de sa route. Peu devait lui importer l’issue choisie par ceux qui la regardaient passer, mais le choix devait être fait, et ce tout de suite, dès la fin de la première rencontre. Car dès la fois suivante, un nouveau monde se serait ouvert derrière la silhouette de la mercenaire, un monde qu’il faudrait alors assumer comme étant celui qu’on aura eu l’occasion d’accepter ou de refuser. Un monde sale, pluvieux, condamnable et insultant, mais un monde réel.
Le choix de Basilien était fait depuis longtemps. Il était inutile de revenir dessus, quoi qu’il puisse arriver. Il se lança à la suite de son amie en courant presque, essoufflé et hilare. L’horizon était gris de tous les côtés, mais ce n’était pas si grave.
chapitre écrit par Vincent Mondiot