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Arlard enjamba trois restes de murets, toute la salle étant envahie de ces parois tronquées. Les matiéristes avaient tenté de cloisonner le hall du Palais Central en plusieurs sections, chacune renfermant un Blasphème, mais malgré la multiplication de leurs capacités par les aquiloniens, ils n’avaient pu ériger que des murs fragiles. Les abominations avaient défoncé les parois les unes après les autres.

Le jeune homme marcha quelques mètres sur le sol bleuté, zébré de traînées brunes et noires dont certaines luisaient encore de reflets vermillons, avant de rencontrer un nouvel obstacle : un sillon de pierre grise défoncée, bordé de part et d’autre de dalles éclatées. Quand le combat avait tourné au désavantage des Blasphèmes, l’une de ces masses aveugles avait foncé droit à travers la salle, et un magicien fou du nom de Manoha avait cru bon d’accélérer sa course par certains procédés. La bête avait défoncé l’un des murs d’origine, s’étalant dans une salle bourrée de formulaires qui avaient brûlé avec la chose immonde lorsque les thermogènes étaient entrés en action.

Après avoir dévalé le sillon et en être remonté, Arlard atteignit enfin l’appariteur, de l’autre côté. C’était un grand homme épargné par l’âge, qui portait bien sa mise de fonctionnaire, et qui promenait sur les environs un regard professionnel, balafrant son carnet de coups de stylographe sans regarder le papier.
- On en est à combien ? demanda Arlard avec un geste pour désigner une main ensevelie sous un gros tas de pierres.
- Cinquante-trois. Le décompte ne fait que commencer. Je chiffrerais mes estimations à cent cinquante victimes.
- Vous êtes bien optimiste.

Une main tapa dans le dos d’Arlard.
- Enfin sur le terrain ?
- Comme tu dis, fit Arlard en saluant son ami thermogène.

Hussert avait coincé entre ses dents une longue cigarette.
- Tu t’es mis au tabac. Je n’y crois pas, toi qui dis toujours que si toute ta branche fume, c’est pour briller en société, embraser leurs clopes sans le moindre briquet…
- J’avais arrêté, dit Hussert.
- Bonne journée pour reprendre.
- Ouais, notre espérance de vie ne veut plus dire grand-chose, hein ? On est en première ligne, pour la première fois depuis un bon moment. Il va falloir s’y faire.
- J’ai appris que ta branche et celle des matiéristes allaient être décorées ?
- Franchement, je ne sais pas pourquoi. Les Blasphèmes ont attaqué chez nous, on a fait notre boulot.

Hussert tira une bouffée, reprit :
- Et encore, le plus gros du travail, ça a été les primats. Mince, c’est l’Église qui devrait faire des patrouilles partout dans Mirinèce ! Pourquoi ils restent là ?
- Les mystères de la foi…
- C’est très sage de leur part de se référer à un livre unique pour excuser leur lâcheté. Je crois que je vais aussi l’employer pour me faciliter la vie. L’Écrit Primal, ça peut m’apprendre pourquoi je ne serai pas payé cette semaine-ci ? Et guère les suivantes ? Pourquoi le trésor a été attaqué par une aberration qui contredit toute la science actuelle ?
- Ca ne vous ferait rien de discuter ailleurs ? demanda l’appariteur. J’essaie de travailler.
- Vous en êtes à combien ? lança Hussert en envoyant dans le large sillon son mégot déjà froid.
- Soixante-dix maintenant, et on comptera bientôt deux morts en plus, bonus, si vous posez tout le temps cette question idiote. Vous avez vu le spectacle ? On a passé la nuit à compter les morceaux. Et je ne parle même pas des simples disparus… pardon, simples digérés.
- C’est dur pour tout le monde.
- Non, je rêvais de faire ça, noter un tas de cadavres.
- Et moi, j’ai adoré répondre à toutes les questions de vos collègues et me retrouver après avec les orienteurs sur le dos jusqu’à l’aube. J’avais pile besoin de ça après avoir passé ma soirée à brûler du Blasphème. Pardon, à tenter de brûler du Blasphème en fuyant les tentacules et en voyant mes collègues trépasser par dizaines.

Le fonctionnaire tenta apparemment de se composer un visage neutre :
- Allez voir ailleurs si j’y suis. S’il vous plaît.

Hussert s’éloigna ; Arlard le rattrapa après avoir souhaité à l’appariteur une bonne journée, dans la mesure du possible.

Sur le chemin de la banque, ils contournèrent, à distance respectable, l’unique Blasphème encore vivant, monstre grand comme une maison. La chose avait la chair fissurée et ses mouvements se trouvaient extraordinairement ralentis, de par les sortilèges dans lesquels les mages lithiens la maintenaient enfermée. Elle n’en était pas moins surveillée par une garnison de soldats pointant leurs lances en avant, militaires qui devaient parfois s’écarter pour permettre à des mages de la matière de forer un point précis du sol. Les derniers membres de cette congrégation, une dizaine d’orienteurs, restaient les bras croisés, attentifs à tout signe d’agitation du Blasphème engourdi.
- Comment ça va, Pasquin ? lança Hussert entre ses dents serrées sur une nouvelle cigarette. Ça y est, t’as décidé d’adopter un chaton ?
- J’apprécierais que vous parliez moins fort, dit l’orienteur. Notre invité semble particulièrement réagir au son.
- Ça, c’est un espèce de tympan ? dit Arlard en désignant une membrane violacée, dans une plaie du Blasphème, qui pulsait doucement.
- J’en ai aucune idée. On n’en est pas encore à l’étudier. On organise son transport, on l’étudiera dans la fabrique Henriest. S’il survit jusque-là.
- Ce n’est pas une usine de jouets ?
- C’était, décréta Pasquin en tentant d’aplatir ses cheveux roux en bataille. Ils sont soumis à une enquête sévère, et c’est pas près de s’arrêter.

Arlard et Hussert enjambèrent l’un des sillons creusés par leurs collègues matiéristes, qui semblaient dégager une grande dalle autour du Blasphème, avec l’aide de plusieurs mages d’Atépéha. À l’écart, le nommé Manoha, que la nuit n’avait rien fait pour calmer, fabriquait des espèces de roues. Il recueillait le sang de ses propres plaies béantes et en barbouillait les cercles de métal et de bois, sur lesquels il rivait son regard, ignorant tout ce qui l’entourait.
- Quand est-ce qu’il rentre chez lui ? demanda Arlard en désignant discrètement le sorcier torse nu.
- Tu fais des cauchemars de monsieur Manoha ?
- Non, pourquoi ? Je devrais avoir peur d’un type qui a chevauché un Blasphème et a essayé d’en abattre un autre à la hache ?
- Un peu de respect, il m’a sauvé la vie, il a perdu la main qui lui restait.
- Ouais, et il s’est greffé une espèce de serre, à la place, tout à l’heure. Et sa tête montre bien qu’il ne pense jamais à une cure de miroir. Sérieusement, la situation est assez grave pour qu’on prenne le risque de garder ce genre de malade ?

Hussert jeta son deuxième mégot, et il y eut un instant de silence inconfortable, jusqu’à ce que les deux amis contournent un pic de pierre qu’un matiériste avait fait émerger du sol vers une cible qui n’était plus qu’un souvenir depuis plusieurs heures. Enfin, les grilles défoncées étaient proches, et le dernier obstacle se résumait à une flaque innommable, jaune et verte.
- Je sais quand on touche le fond, commenta Arlard. Quand on voit des trucs comme ça et qu’on se demande si c’est les restes de l’ennemi, ceux de nos amis ou bien du simple vomi. Et pourquoi vomir ? À cause du spectacle, de l’odeur, d’un mauvais coup ?

Il passa à côté de la flaque sans se pincer le nez. La puanteur environnante était assez foisonnante pour qu’une nuance de plus ne puisse l’écœurer.
- Au fait, vous les avez eues comment, les horreurs ?
- De diverses manières. Un mage d’Atépéha a fait un sort de l’eau, il a déshydraté un Blasphème, en somme. Enfin, il a commencé, avant de se faire… bref, du coup, le Blasphème était un peu plus sec, et il a mieux brûlé. Les aquiloniens nous ont bien aidé, tu as vu que grâce à eux, la branche lithienne a carrément réussi à en capturer un. Le spécimen va être transporté ailleurs, mais il ne va pas fort, on fait les paris sur l’heure à laquelle se finira l’agonie. J’ai tenté des choses assez sophistiquées ; le Blasphème sur lequel je me suis concentré, j’ai chauffé et refroidi tout son corps par tranches alternées, et après j’ai échangé les températures des tranches.
- Bien joué, Joris.
- Ce n’était pas tout à fait efficace, mais à force de s’acharner, on les a vus tomber. C’est juste de la matière vivante, au final, du sale gros combustible. Parfois à carapace, parfois qui se reconstitue bien, je dirais que c’est comme essayer de brûler le plus gros des lichens, ça prend du temps. Peut-être qu’ils ont un organe vital qu’on finit par toucher ?
- J’y crois pas trop, fit Arlard. C’est trop instable, irrégulier, chaotique, je ne suis pas sûr que ça ait un centre nerveux. Ça ressemble à une espèce de plante, ou bien de champignon – ce n’est pas bête, ta comparaison du lichen – , et dans ce cas, il faudra les tailler et les brûler au cas par cas. En espérant que ces organismes ne se reproduisent pas.
- Ne parle pas de malheur.
- Je ne veux pas mentir, Joris, on ne peut rien espérer. Tout ça, classification zoologique, points faibles, mode de venue au monde, il faudra attendre les analyses du spécimen pour le savoir. Et mes collègues en analysent déjà des morceaux, ils n’y comprennent rien, à part que ça meurt.
- J’ai demandé à combien se chiffraient les dégâts, tout à l’heure, dit le mage thermogène tout en saisissant une troisième cigarette. On m’a dit que c’était incalculable.

Leurs pas les menaient jusqu’à la partie la plus saccagée du hall : la banque. Certains barreaux avaient fondu, d’autres avaient été tordus. Et au-delà, une bonne partie des passevelliers avaient été mâchés, achevaient de se dissoudre dans des mares de mucus que les matiéristes tentaient en vain de nettoyer, ou avaient tout simplement disparu.
- Hé, le bacillaire ! dit le maître d’ordre des mages de la matière. T’es en retard sur la convocation !
- Y a-t-il seulement quelque chose à faire pour ça ?
- Essaie de calmer les enzymes pendant qu’on neutralise l’acidité du truc.

Arlard s’approcha de l’une des mares, où éclataient de temps à autre des bulles aux formes bizarres. La situation était onirique, impossible, à contre-courant de tout ce qu’il avait vécu. Des matiéristes, des bacillaires et des soldats dans la banque centrale de Mirinèce, le jardin à passevelle. L’arbre du divin détruit par boisseaux entiers. Et des collègues qui le pressaient d’officier dans sa spécialité alors que, la veille encore, ils raillaient sa mise à pied.

 

 


- Non mais ce que je hais vraiment dans l’histoire, c’est qu’elle a même pas pensé à ce qui pouvait tourner mal. Un de ses potes aurait pu mourir, ils auraient pu même tous mourir, et mon chef, merde, c’était pas un mauvais chef, il avait des plans pour l’avenir…
- Laisse tomber, garçon. Il est clair que c’est une sale putain.

L’auteur de cette phrase hautement philosophique n’était autre que Léné Daravic, un mètre quatre-vingt-cinq, costume brun, chemise lâche, d’un vert terne, cheveux noirs, yeux noirs, et cœur plus sombre encore à l’heure de la vengeance. Coincé à une table de la Case du Père Tordu, bar que son interlocuteur prétendait hautement symbolique, il jouait avec ses souvenirs, un peu amusé, mais surtout fort amer.
- Je te l’ai dit, je l’ai rencontrée dans le coin d’Aurterre. Je ne savais même pas que c’était elle, mais y’a aucun doute, avec cette histoire sur l’agence Elsy en voyage par là. Elle a eu l’occasion. Prime sait qu’elle a eu l’occasion d’avouer ses péchés. C’est comme si le destin l’avait collée sur mon chemin.
- C’est comme si le destin vous avait mis sur le mien, dit Arthus avec un calme sourire.

L’adolescent balança un instant ses pieds sous la table, perché sur le tabouret trop haut. Puis il reprit sa bière.
- Yan, c’était un mec correct ! lança Léné Daravic trop haut.

L’homme avait déjà assez bu pour sentir un semblant de fatigue lui agacer les tempes, mais il remplit à nouveau sa chope.
- Ses yeux regardaient quelque chose, poursuivit-il. Quand mon cousin voulait un truc, il l’obtenait, sûr et certain. Et je suis sûr qu’il aurait obtenu du ‘velle, beaucoup de ‘velle, assez de ‘velle pour toi, moi, la famille, les amis. Il aimait aider les gens, Yan.
- Il avait peut-être pas choisi la bonne carrière pour ça, dit Arthus.
- Tu l’ouvres trop. Et je sais toujours pas si tu es prêt à aller jusqu’au bout.

Léné rota, puis ajouta :
- Moi non plus, d’ailleurs.
- Vous êtes revenu à la ville pour rien, alors ?
- Je suis revenu à la ville parce qu’Aurterre partait en vrille, garçon. Les maires, tous des chiens de Salven, ont pété les plombs avec lui, ils nous ont aligné dans les rues et sur les places, et ils nous ont dit qu’on avait qu’un jour pour partir. Une journée pour nous décider, non mais t’imagines ça.
- Il s’est passé quoi, en fait ? s’enquit Arthus en finissant cul sec le fond de sa chope.
- T’as vu les vaudevilles. Paraît que Salven et son mage fou, là, Guelcharre, ont fait des expériences. C’est ce qui est raconté au théâtre, et partout.
- Propagande primale.
- Ouais, j’y crois pas non plus. Garçon, je vais te dire ce qui s’est passé à Aurterre. C’est Elsy qui a tout explosé. Tout est lié. Elle est prête à tout pour se faire une réputation. Elle a assassiné Yan, elle m’a menti sur la route… et elle a dû faire un truc pas net à Aurterre.
- Et elle manigance quelque chose, dit Arthus. Ils en parlent tous, au Verre Ébréché. Elle recrute de nouveaux hommes, elle s’allie à d’autres agences… elle a fait descendre des types dans les égouts, ces derniers jours.
- Dans les égouts ? Qu’est-ce que cette putain peut faire dans les égouts ?
- Élever des Blasphèmes ? Je sais pas, tout est possible. Vous la connaissez mieux que moi, vous lui avez parlé, vous !
- Deux minutes sur une route aurterrienne. Toi, garçon, tu as croisé le fer avec elle.
- C’est vrai, fit Arthus avec une once de fierté dans la voix. Je crois qu’on connaît jamais quelqu’un autrement qu’au combat. Mais elle m’a battu, et elle a commis l’erreur de me laisser en vie. Elle comprendra assez vite qu’on me vainc pas deux fois.
- Et personne ne se moque d’un Daravic, gronda tendrement Léné.

Ils levèrent leurs chopes à l’ancien chef de l’un et cousin mort de l’autre.

 

 


- Je croyais pas voir un jour le Palais comme ça, dit Basilien en désignant une fissure dans un mur.
- Les aléas de la vie, philosopha Elsy. Un jour symbole de beauté, de perfection, d’invulnérabilité, le Palais Central devait trouver plus fort que lui en la personne d’un mage fou à lier, traînant dans son sillage d’innommables cauchemars. Quel drame cynique, quelle profonde tragédie… Espérons que notre association trouve dans ces quelques décombres des restes de financement…
- Toi pas trop parler, Elsy, pas ici dans le Palais.
- Je parle comme je veux, Ohya, et avec ta grammaire, tu n’as pas de leçon à donner.

Le soldat qui les précédait ne donnait pas un seul signe de compréhension de ce qu’elle serinait, il aurait aussi bien pu être sourd et muet. Son uniforme parme et gris se trouvait sale, froissé, et cela inquiétait Basilien plus que les failles des murs. Obscurément, il sentait que la chose présageait d’heures sombres. Les sentinelles qu’il avait observées durant les premiers temps de leur cheminement dans le Palais, avec leurs cernes et leurs visages inexpressifs, n’étaient peut-être pas des exceptions. Quelque chose se relâchait, quelque chose qu’il ne savait nommer, mais dont il découvrait qu’il préférait la présence.

Il s’était vêtu avec soin pour l’occasion, et il avait brossé son manteau en laine d’ours. Avec Ohya, il faisait la paire, chacun apprêté de son mieux et dépassant Elsy d’un bon paquet de centimètres.

Le militaire les guida jusque dans le bureau des miroiristes et resta à l’extérieur, sans une parole aimable ou le moindre petit signe.

La cheminée éteinte, la salle ne bénéficiait plus du relief souligné par les flammes dont les boiseries et reliures patinées s’étaient parées à la précédente visite d’Elsy. Au contraire, la lumière lavasse étouffait toutes les ombres, et de prime abord, les miroitistes paraissaient faire partie du décor.

Ils étaient trois autour du bureau en désordre, un garçon au bouc couleur paille et aux cheveux coupés courts, une vieillarde chenue, comme vidée de toute substance, et, tout à droite, Élodianne, celle qui se leva pour accueillir son amie mercenaire.
- C’est un plaisir de vous voir, dit-elle en prenant la main d’Elsy.

Son amie d’enfance sourit tout à fait franchement, mais lui serra la main un peu fort.
- Tu brises là un soupçon l’intimité d’usage.
- Je n’ai guère le choix, déclara Élodianne. Période de crise, les magiciens sont menacés, et au cas où je disparaîtrais, je dois mettre mes possibles remplaçants au courant de mes accointances.

Elle se tourna vers les deux autres mages de la branche des miroirs.
- Je vous présente l’agence Elsy. C’est une association de mercenaires structurée, compétente et bien informée.
- Élodianne vous transmettra ma carte, dit Elsy avec un enjouement des plus protocolaires.
- Elsy, je te présente la doctoresse Féoline, mon ancienne enseignante à la Faculté Première, et Toinet Lorinay, qu’on forme en ce moment en cette même école.
- Elsy Valnitier, Basilien Orlinde, Ohya, fit la jeune femme d’elle-même, lissant sa gabardine.

Féoline hocha la tête, Toinet esquissa un salut. Les mercenaires attendirent qu’on les y invite pour s’asseoir dans des fauteuils pareils à ceux des mages, tout autour du bureau.
- Nous sommes touchés d’avoir été choisis pour coordonner les recherches, entama Elsy. Mes associés ici présents et moi-même, nous nous relayerons afin que l’un d’entre nous soit présent sur le terrain à chaque heure du jour et de la nuit. On a pensé à acquérir des cors pour une meilleure communication, mais vous souhaitez à l’évidence un travail tout en discrétion, aussi on s’est reportés sur les coursiers. Nos effectifs sont –
- Allons à l’essentiel, coupa Féoline. Nous ne voulons rien savoir de vos méthodes. Avez-vous des résultats ?
- Dès la première recherche dans les égouts, ce matin – entre nous, les plans du ministère hydraulicien ont été très précieux –, nos employés ont repéré pas moins de quatre miroirs suspects.
- Qu’appelez-vous des miroirs suspects ? demanda Toinet avec âpreté.
- Dans les égouts, sieur Lorinay, fit Elsy d’un ton léger. Des miroirs. Dans les égouts. Bien sûr, rien n’interdit l’hypothèse d’un hydraulicien qui apprécie de se regarder dans une glace chaque fois qu’il passe par là.

Il y eut un instant de silence.
- Les miroirs étaient-ils enchantés ? interrogea Élodianne.
- Nos employés avaient ordre de ne pas s’en approcher, aussi ils n’ont pu vérifier. Mais les emplacements de tous ces miroirs ont été notés sur les cartes et transmis aux services adéquats.
- Juste par curiosité, ajouta Basilien, vous comptez faire quoi ?
- Évacuer ces zones, répondit du tac au tac la vieille Féoline. Les encercler de troupes.
- Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de commencer par les égouts ? s’enquit Toinet.
- Voies larges, pas encombrées, peu d’imprévus, mais surtout, c’est boueux et ça pue.
- Un Blasphème est un égout sur pattes, reprit Elsy. Si j’étais Teliam Vore, c’est exactement là que je mettrais mes noires aberrations en pleine déliquescence.

Élodianne eut un sourire en coin, qui s’effaça avant qu’elle ne demande :
- Ça parle beaucoup de Vore, hein ?
- C’est assez ça, Élo… fit Basilien, baissant les yeux sur le parquet verni.
- Ça être un euphémisme.

Ohya reçut d’Elsy un coup d’œil meurtrier qui lui rappela qu’il avait pour instruction de « la fermer histoire que l’agence ne passe pas pour une congrégation de demeurés ». Il crispa les lèvres, ruminant l’unique mot qu’il allait répéter, toute la journée, aux oreilles de son amie, histoire qu’elle s’en souvienne : son simple nom de famille.
- Une comptine circule partout, fit Basilien. Loin de toute source de rage médite Salven le sage, à l’ombre d’un long titan hurle Vore le grand…
- Ce Teliam est un imposteur, dit Féoline.
- Vous êtes sûre ?
- En tout cas, c’est la version officielle du gouvernement. Les faits pèsent fort peu face à la légitimité que Damnis se refusera toujours à lui concéder. Car qu’importe son origine, le Teliam Vore qui nous attaque est ennemi de l’État, et personne ne veut que les gens simples se rallient à un héros passé.
- Excusez, magicienne, mais avec les Blasphèmes, vous avez peur d’une petite révolte ?
- Les Blasphèmes ne sont pas les rouages, l’avoine et le meulage de nos institutions. Et là où le peuple hissa jadis Damnis, il pourrait mettre Teliam. Même si j’ai peine à croire que l’on suive d’aussi ignobles alliés, les Blasphèmes sont des êtres que l’on aimerait compter en amis, plutôt qu’en ennemis. Les gens pourraient même en venir à croire qu’ils sont la solution au problème des Rebuts.
- Je comprends toutes les tensions de la situation, affirma Elsy.
- Non. Non, mademoiselle Valnitier, je peux vous assurer que vous êtes perdue. Vous ne savez pas que les attaques de Blasphèmes s’intensifient, qu’on en a encore eu trois rien que dans la nuit, pendant que les mages luttaient tous désespérément dans le Palais Central contre ceux qui y avaient surgi, vous ignorez qu’on étouffe dans la presse les histoires d’agitation au-delà des frontières, et, dans les murs même de l’État, des pillages ou des malversations…
- Ca ne me paraît pas si différent de la vie de tous les jours. Vous avez déjà été dans les quartiers ouest, doctoresse Féoline ? Allez donc chatouiller le menton de Galrekah en pleine nuit, seule, sans votre cape de magicienne, et on verra bien si le peuple vit dans la sécurité.
- Il y a toujours eu une marge de délinquance.
- Plus facile à admettre quand on ne vit pas dedans. Mais je vais vous dire pourquoi je suis de votre côté, pourquoi l’agence Elsy va continuer à vous aider : parce que vous, l’État, vous êtes des « gentils ». C’est grâce à vous que les choses tiennent debout.
- Et les Blasphèmes dans les autres provinces ? fit Toinet sans regarder personne, ses yeux clairs perdus dans les rayons en désordre.
- On va se limiter à Mirinèce, à moins que vous n’augmentiez notre rémunération.

Elsy tira sa chaise jusqu’au bureau et y posa les coudes, mains serrées l’une dans l’autre comme pour se rassurer.
- Et nous ne demandons pas d’augmentation. En fait, nous avons eu vent des difficultés financières de notre principal employeur, et nous vous offrons une petite réduction.
- Les tarifs sont maintenus, rétorqua Féoline. Mirinèce a de la ressource, sauf en matière de patience. Ne nous taquinez pas trop, mercenaires, et faites votre travail.

Elle se leva avec quelques précautions, empoigna sa canne et sortit du bureau. Comme si cela avait été un signal convenu, Elsy et Élodianne quittèrent leurs sièges de concert, et leurs visages se rejoignirent presque au-dessus de la table.
- T’as tout gagné, fit la magicienne. On va avoir droit à la Féoline glaciale au moins pour la semaine.
- Ah, parce que tu la vois souvent ?
- Plus que je le voudrais. Un peu comme toi, tu sais.

 

 

La matinée s’avançait bien à la fenêtre d’Isobelle Latima. Derrière la vitre étroite, les tournelles et arc-boutants qui rattachaient les Arches au Palais Central se dépouillaient lentement de leur brume.

Féoline s’installa au clavecin et pratiqua quelques gammes. Elle n’avait plus besoin de mise en jambe depuis longtemps, mais ces premières notes, nullement déterminantes, détendaient la ministre.

Latima s’allongea un peu mieux sur son divan soyeux, contemplant la fresque au plafond. La peinture dépeignait l’au-delà peuplé de ses titans, et elle l’avait fait spécialement retoucher afin de débarrasser l’œuvre des justes chevauchant les monstres colossaux, des pécheurs coincés entre les crocs plus larges que des maisons. Sans les personnages, le décor acquérait une réelle présence, et se posait ainsi, plus paisible qu’une nécropole, le panorama primal du désert rouge et blanc, cerné de flots de sang.

La musique de Féoline monta pour bercer sa rêverie. Elle entamait une véritable mélodie, et comme toujours, au fil de la musique, Latima confia ses angoisses et ses déceptions sans avoir besoin de mots.

Tout le monde voyait la journée précédente comme une catastrophe, pourquoi personne ne comprenait-il donc l’élément important ? Les Blasphèmes pouvaient être blessés, les Blasphèmes pouvaient être tués. Ses collègues ou servants semblaient accepter ça, de nouveaux placards étaient placés en ville sur la défaite des bêtes, mais nul ne semblait en réaliser le caractère unique : c’était la première lueur d’une victoire prochaine. L’État des Arches vaincrait tous les problèmes actuels, s’il s’en donnait le temps, les moyens, le courage.

L’origine de la Vore Hélix était à l’examen. Des négociations étaient entamées avec Lazirac pour une intervention d’importance au Château Camaïeu. Les militaires locaux avaient entamé un siège de toute la zone, et rien n’était passé dans un sens ni dans l’autre, ce qui pouvait signifier que Teliam Vore était mort, qu’il ne sortait plus de chez lui, qu’il avait déménagé ou, plus probablement, qu’il se promenait dans toute la contrée, avec un véritable bataillon de Blasphèmes, de miroir en miroir.

Il leur manquait une grande aide pour déterminer les objectifs du meneur terroriste : Damnis s’était fermé. Un conflit s’était déclaré avec les ministres quand le proconsul avait voulu se précipiter dans le hall du Palais avec une petite escorte, lors de la stupéfiante attaque des monstruosités, et il n’avait pu être confronté à la chose inhumaine qui prétendait être son vieil ami. Teliam avait disparu avant qu’aucune arme ne puisse l’atteindre.

Latima se confessait peu à peu, par gestes, au rythme de la musique de Féoline, ôtant ses secrets simplement, comme autant de vêtements.

Les Blasphèmes attaquaient les villes capitales des provinces de l’État, les unes après les autres. Le gouvernement ne pouvait rien y faire, il ne parvenait même pas à prévoir leur prochaine cible. Les assauts de Teliam Vore, relativement aléatoires, allant sans distinction de la destruction de champs cultivés à l’infection de rivière par quelque abomination purulente en passant par l’annihilation d’une caserne ou d’une banque, et sectionnant occasionnellement des artères vitales pour le commerce ou l’approvisionnement militaire… voilà qui était au-delà des compétences des ministres. C’était là les desseins d’un fou, d’un génie ou d’un idiot.

Cymbium feignait d’entretenir un statu quo avec l’État, comme il le faisait depuis bientôt trente ans, mais le pays de l’ouest ne rêvait que de dévorer une fois pour toutes un territoire dans lequel il avait taillé, à plusieurs reprises, ses plus belles colonies. Les gouvernants étaient circonspects en raison de la crise Teliam Vore, ne voulant guère se frotter de près aux putrescents Blasphèmes, mais un jour, ils frapperaient.

Les plus grands soucis s’étaient envolés. Elle voulut encore parler, mais Féoline quitta le clavecin pour s’approcher d’elle. La magicienne du miroir avait soixante-cinq ans, dix de plus que Latima, et elle était encore belle au regard de cette dernière. L’âge parait sa peau pâle d’une texture fascinante, granuleuse, saupoudrée de points bruns, comme des taches de rousseur. Latima reçut avec reconnaissance les lèvres de Féoline.

 

 

Audilde tournait et retournait entre ses doigts la Vore Hélix. Son manche central était taillé avec précision dans un morceau de pin, et le bois était peint d’un vernis noir chromé ; quant aux lames, elles étaient plaquées argent.

Le regard de la jeune femme revint sur la table, là où Teliam Vore lui faisait face. Son visage brillait d’une expression amusée, et il avait les poings posés sur les hanches. Il était revêtu d’une armure intégrale, une épaisse protection moitié bleu ciel et moitié cristalline, ne découvrant que sa tête nue.

Audilde n’avait pas donné naissance à ce guerrier sans peur, mais elle constituait pourtant sa lointaine génitrice. Les artisans de toute une fabrique avaient travaillé selon ses croquis. La créatrice n’avait jamais grandement réfléchi à ce qu’elle faisait, n’y trouvant qu’un certain intérêt esthétique, et à présent, en fixant la figurine, elle découvrait qu’elle était irritée par ce héros idéalisé, sans plus de rapport avec un vrai magicien que les peluches cavalines des enfants n’en avaient avec les reptiles de chair et de sang. Une icône censée constituer un exemple, un symbole de la lutte contre les Rebuts et toutes choses néfastes en ce monde dangereux.

Audilde coinça à nouveau la Super Vore Hélix dans le minuscule gantelet azuré du jouet. Puis elle le regarda droit dans ses petits yeux peints en rouge avec soin.
- Vas-y, fit-elle à mi-voix. Dis-moi pourquoi je suis là. Grand héros, qu’est-ce que tu as fait ? Quelles sont tes armes de guerre ? À quoi rime tout ça ?

D’une pichenette, elle renversa Teliam.

La porte de la cellule pivota, livrant passage à un petit comité. Ils étaient vêtus de couleurs sombres, et les signes de leur fonction n’évoquaient rien à Audilde. Ils prirent place sur des chaises disposées en demi-cercle autour de la personne attablée.
- Audition du Chata 51, velliade d’Ondée, dit un individu. Objet : Audilde Catallond, artisane mirinéçoise, de la fabrique de jouets Henriest. Responsable de la conception d’une ligne de figurines consacrée à la guerre de Loffrieu, des objets de grand prix.
- Responsable de la conception, c’est beaucoup dire, je dessine, j’ai même pas mon mot à dire sur les versions finales…
- Mademoiselle Catallond, vous parlerez quand vous y serez autorisée. Début de la procédure légale d’interrogation du témoin.

Un autre inconnu rapprocha sa chaise de la table et tendit la main.
- Accusée, veuillez prendre mon poignet et énumérer tous les éléments constitutifs de votre identité.

Audilde s’exécuta, n’omettant aucun détail de son état civil et de sa simple biographie, famille recomposée, grands-parents aurterriens, brève carrière dans l’artisanat, aventures amoureuses. La main de l’homme était chaude, ses doigts calmes, et il lui tenait le poignet en même temps qu’elle serrait le sien. Quand elle eut fini, il lui fut demandé de prononcer des mensonges clairs à propos d’elle-même et de son existence. Elle déclara consciencieusement que le ciel était vert et l’herbe bleue, qu’à Carnadon, les gens n’arrêtaient pas de sautiller, qu’à Aurterre, ils marchaient sur les mains…
- Sur les mains ? demanda un fonctionnaire comme s’il s’était agi d’un détail primordial.
- Sur les mains, confirma Audilde d’une voix claire. Ils ont du sang d’acrobates, c’est une chose qu’ils tiennent de leurs ancêtres Titans. Car oui, les Titans sont leurs parents, tous les Aurterriens viennent de l’au-delà, à la base, où règnent les géants. Les Rebuts, eux, ne viennent pas de là, contrairement à la croyance populaire : en fait, un jour, un porcelet a monté une cavaline, et ça a fait les Rebuts. C’est un complot orchestré par les petits lutins qui vivent dans les égouts de Mirinèce, et qui chevauchent des rats roses à pois verts.
- Ça suffira comme ça, dit un homme à lorgnons.
- J’aimerais qu’on commence à m’expliquer pourquoi, enchaîna-t-elle. Pourquoi je suis ici, pourquoi vous m’ordonnez de dire n’importe quoi…
- Vous êtes ici sous l’accusation de haute trahison. Et le prélude à l’audition vise à déterminer vos signes corporels. Orienteur ?
- Clair comme de l’eau de roche, dit l’homme qui tenait le poignet d’Audilde. Si c’est une bonne menteuse, elle le cache très bien.
- Commençons, déclara l’homme aux lorgnons. Vous êtes donc sous l’accusation de haute trahison. Savez-vous pourquoi ?
- Pas la peine de me faire un dessin. En ville, on ne parle que de l’apparition de Teliam Vore au Palais, avec mille Blasphèmes dans son sillage. On dit qu’il a balayé les armées de Damnis de sa grande Vore Hélix, que les primats eux-mêmes sont restés impuissants.
- C’est à peu près ça, admit l’interrogateur non sans une grimace. Les dégâts ont été très exagérés, de même que le nombre de victimes. Nous travaillons à dresser une liste exacte des blessés et disparus, que nous enverrons à la presse au plus tôt.
- Et vous avez mis la main sur la créatrice de la Vore Hélix, et vous vous dites qu’elle aurait peut-être des choses à avouer. Sauf que je n’ai rien, strictement rien ! J’ai des fragments de famille, peu d’amis et personne dans ma vie !

La main d’Audilde fila vers la figurine.
- Vous le voyez, c’est un jouet. Un jouet qui est sur le marché depuis bien des velliades. Et ce n’est même pas la première édition. Depuis l’an 800 que j’en dessine, des Vore Hélix. Maintenant, un mage fou imite mon boulot, et c’est moi qu’on met en taule ?

Elle avala sa salive.
- Au fait, c’était le vrai Teliam ?
- Bien sûr que non, dit l’homme aux lorgnons. C’était un terroriste. Le jour même où nous vous avons arrêtée, le véritable Teliam Vore a envoyé au gouvernement une lettre de démenti. Il reste dans son château de Lazirac, affligé à jamais des séquelles de la guerre. Aujourd’hui, Vore le grand a près de soixante ans. Pensez-vous, mademoiselle Catallond, que ce soit là un âge pour jouer les terreurs ? Ou pour arborer les muscles qu’il avait ?

L’homme aux lorgnons fit un signe et des pages déployèrent une feuille carrée de deux mètres sur deux. Un dessin en couleurs d’un homme bien charpenté, doté d’une grande aile alourdie de maintes chaînes, tenant la Vore Hélix. Les traits étaient brouillons, suggérant bien que c’était là une représentation schématique constituée d’après recoupements. Le visage restait imprécis ; ce qu’on distinguait le mieux, c’était un heaume biscornu et une combinaison partielle, des fragments de couleur sombre comprimant le corps blanchâtre. L’artiste s’en était donné à cœur joie sur l’épaule monstrueuse qui liait l’aile fabuleuse au corps humanoïde.
- Je vous présente Teliam Vore.
- Mais c’est de l’art moderne, fit Audilde avec une moue répugnée. Et on m’avait dit que le bestiau avait deux ailes…
- Rumeur. On n’en a vu qu’une seule.
- À quoi une aile unique pourrait-elle bien servir ?
- Ca ne colle pas, comme beaucoup de choses chez lui.
- Et qu’est-ce qu’il porte comme entraves morbides ?

Le fonctionnaire redressa ses lorgnons sur son nez aquilin.
- Vous ne pouvez pas nous le dire ? C’est vous, la spécialiste des costumes fantasmés.
- Je dessine des armures pour jouets, au nom de Prime, pas des tenues déviantes. Au mieux, ce truc ressemble à un méchant dans un illustré nul.

 

 

Laudane vit tout de suite qu’une des revues manquait. Et la série des Almien Conquérant, une seule autre personne s’y intéressait, dans toute leur petite bande. Elle sortit de sa chambre en méditant moult imprécations, la formule la plus violente qu’elle pouvait adresser à ce type imbuvable. Mais quand elle poussa la porte derrière laquelle elle savait le trouver, sa juste colère, pour une raison inconnue, se transforma en un bref :
- Eldée, s’il te plaît, tu pourrais arrêter de piquer mes illustrés ?

L’intéressé leva la tête de son Almien Conquérant et le Secret des Rimiens Masqués. Il avait une tête longue, des traits fins, des cheveux magnifiques, mais perdait beaucoup en attrait du fait du duvet qu’il s’acharnait à conserver, cultivant l’espoir vain de paraître barbu. Dans le genre immature, le regard narquois qu’il posa sur Laudane n’était pas mal non plus.
- Almien Conquérant, je le connaissais trois mille ans avant toi. Je te pique rien du tout, je prélève mon tribut.

La jeune fille envoya un coup de pied dans le pouf d’Eldée, le plus stupide des meubles qu’il avait rapporté d’Hurquoine l’été dernier. Mais son congénère ne fit que s’affaler de plus belle.
- C’est fini, ta grosse colère ?
- Non. Ca ne ressemble à rien, cette cohabitation.
- Calme-toi, je l’ai presque fini. Aux prochaines courses, on n’a qu’à prendre nos Almien en deux exemplaires. Comme ça, nos potes finiront peut-être par s’y intéresser.
- Tu rigoles, Noélien dit que c’est de la merde en barre, et le vieux ne tape que dans les livres savants, et ma sœur, elle a toute l’énergie pour ne rien lire du tout.

Eldée replongea dans ses pages, comme si la conversation était terminée.
- Tu me le rends maintenant ?
- La ferme, ou tu vas savoir le secret des Rimiens sans avoir besoin de lire. Ça la foutrait mal, hein ?
- C’est pas comme si tu m’avais fait le coup déjà dix mille fois.
- Fallait bien te convaincre que c’était une série géniale ! cracha l’adolescent. Si t’avais pas su pour Abéltepher, t’aurais cru que c’était un méchant complètement superficiel.
- Mais c’était un méchant complètement superficiel.
- T’as rien compris à la rétrospective sur son horrible passé, hein ? Tu crois que ça veut dire quoi, l’œil magique et l’épée maléfique ?

La sœur de Laudane arriva dans la chambre sur ces entrefaites.
- Dites-le si je dérange. Je vois que vous voilà en pleine histoire d’amour…

Comme à chaque fois qu’elle apparaissait, le regard d’Eldée se trouva irrésistiblement attiré vers son décolleté. Laudane en profita pour lui arracher l’illustré.
- Hey ! Pas maintenant !
- Garde tes yeux dans tes poches, on te dira moins moche !
- Mais bordel, pas au moment où les masques tombent enfin !

Eldée tira tant et si bien que Laudane trébucha sur lui, et qu’ils se retrouvèrent étalés dans le pouf, dans une position équivoque. Avant qu’ils ne puissent s’en dépêtrer, la sœur jumelle claqua la porte, et sa voix leur parvint de derrière le métal :
- J’aurais vraiment dû venir un peu plus tard. Quand vous aurez fini vos ébats, Noélien attend en bas pour un petit discours. Prions pour qu’il soit court.

Laudane se releva, fit semblant d’épousseter ses vêtements plus stricts que ceux de sa jumelle.
- Cette dernière minute n’est jamais arrivée, mon ami. On oublie.
- Bien d’accord, dit Eldée en prenant l’illustré et en gagnant la porte.

Ils descendirent les grands escaliers de marbre, de grès, de jais, moitié en plaisantant, moitié en se disputant. Mais au fil des marches, Eldée se lassa de leur jeu et jeta la revue à Laudane.
- J’en ai juste marre. Ca se passe comme on veut, mais rien ne colle vraiment.
- Le scénar’ part en vrille ?
- Non, tout suit le plan de départ, mais tu vois, on goûte même pas à l’avancée, vraiment.
- Ca fait dix mille fois que tu dis la même chose. Ils se débrouillent bien, Almien évolue vite, les nouveaux ennemis…
- Attends, Laudie, on ne parle pas du même truc, je crois. Le plan ! Le plan de toute la bande ! Le plan de toute notre bande ! Dans la vraie vie réelle !
- Oh ouais. Ouais, d’accord, je pense pareil. On voit pas l’essentiel. Mais en même temps, si on voyait l’essentiel, ça serait vachement dangereux, non ?
- Peut-être… souffla Eldée. Peut-être pas. Tant qu’on garde le contrôle.
- C’est lui qui l’a, le contrôle…

Ils descendirent les escaliers jusqu’au deuxième étage, où, après quelques couloirs, ils arrivèrent dans une salle à manger éclairée d’une large fenêtre, et dont les piliers étaient entourés de miroirs. Des sièges hurquois, larges et confortables, étaient disposés dans la pièce, bien plus de mobilier qu’il ne leur en fallait.
- Je m’y sens toujours comme dans L’Homme Flamboyant, confia Eldée à Laudane en se carrant dans l’un des meubles.
- Oh, la ferme, fit le jeune homme ventripotent assis sous la fenêtre. Assez de références bidons et de blagues cryptées. Va t’acheter une vie.
- Regardez qui me parle.

Noélien, sans répondre, se tapa dans les mains.
- Bon, on est presque au complet ! s’exclama-t-il d’une voix faussement chaleureuse. Nos deux charmantes nymphettes, notre grande tafiole… Eldée, doit-on attendre le vieux ?
- Non. On ne va pas encore glander trois jours avant qu’il revienne de Mirinèce. On le mettra au parfum.
- Bien ! Je dois dire que c’est un moment historique, et que je suis démoli que notre bienfaiteur ne soit pas là pour profiter de ça. Mais il ne fait que tempérer nos décisions à nous, aussi ce n’est pas plus mal de discuter sans lui, parfois.

Noélien pointa vers Laudane un doigt plus boutonneux encore que son épais visage.
- Laudie, tu auras tout le temps de lire plus tard.
- J’attendais que tu en viennes aux faits, jeta Laudane en pliant Almien Conquérant.
- Les faits. Les faits sont que les choses changent ! J’aimerais bien qu’on sache ce qui se passe à Aurterre, mais c’est déjà une province séparée. Les autres ne tarderont pas, elles paraissent soudées mais je crois que bientôt, ça sera chacun pour soi.
- Tel n’est pas l’idéal, attaqua la jumelle de Laudane.
- Faut arrêter de croire qu’on souhaite telle ou telle chose pour l’État des Arches. On s’est suffisamment engueulés sur les histoires de séparationnisme. Ta sœur voudrait qu’on fusionne avec Cymbium…
- Non, qu’on s’y associe, contrecarra Laudane.
- C’est du pareil au même. Ces discussions politiques ne mèneront nulle part. Je vais vous dire ce qu’on veut tous : que les provinces décident pour elles-mêmes. Que Mirinèce décide pour elle-même. Que notre pays soit libéré de Damnis et libéré de Prime !
- Ouais, dit Eldée.
- Ca me semble une bonne chose, admit Laudane en fixant la couverture d’Almien Conquérant.
- Une chouette vision… approuva sa sœur, rajustant sa bretelle.
- Alors, on fait quoi ? souleva Eldée sans rien fixer de particulier.
- On continue le boulot, fit Noélien. Plus méthodiquement. Un peu de discipline ! On est des êtres humains, pas de la merde de Rebut.
- J’aurais une condition, dit l’adolescent.

Noélien n’avait que quelques années de plus par rapport à Eldée, mais il se permit un regard véritablement paternel.
- Tout ce que tu veux. Nous sommes déjà vainqueurs, on peut bien s’accorder quelques petites friandises.
- Je veux rester sur le terrain à notre prochain coup. Pas me barrer tout de suite comme si j’avais aux fesses toute la faune de Loffrieu.
- Ce n’était pas pour Laudane, les missions à venir ? fit Noélien en se posant exagérément un doigt sur le menton.
- Tu peux bien me faire ça, je me suis plus bougé depuis le coup du pont. J’en ai marre de passer mes journées dans Almien et L’Homme Flamboyant.
- Adjugé vendu, tu m’as bien convaincu. Laudane restera ici afin de travailler sur le calendrier.
- Je vais faire quoi ? Marquer cette velliade comme celle de la victoire ?
- Fabrique-nous un emploi du temps, très chère. Un agenda de légat. On doit tous avoir quelque chose à faire, jour après jour. Ne serait-ce qu’une corvée. La réussite est à ce prix.
- Je trouve assez malsain ton truc de l’optimisation du temps de vie.
- Allez, Laudane, dit Noélien avec un regard fixe. Pense à notre grande cause.

La jeune fille se leva après un acquiescement peu convaincu. Son interlocuteur tourna vers Eldée son lourd visage ravagé par l’acné, et lorsque celui-ci voulut parler, Noélien le devança :
- Je t’ai compris, et désolé qu’on se comprenne si bien. Je crois qu’on vit tous trop d’heures passées ensemble, ces temps-ci. Alors ne maugrée pas que tu as saisi le message, restons-en là, tu vas vers ton devoir. Tu vas voir la mort en face, je respecte ça et j’espère que ça ne te fera pas douter de la justesse de tes choix.
- Pas de danger, répliqua Eldée. Allez, travaille bien sur le prochain grand coup. Cette fois, pense à nous glisser une phrase d’Abéltephér !
- Tu peux toujours crever ! fit l’autre avec un petit sourire. Quel illustré de merde !
- C’est sûr, Balthias-Spirale, c’est tellement plus classe.
- Personne ne comprend la profondeur des personnages, c’est pour ça que la série s’est arrêtée…
- Tu parles bien de l’histoire où, à la fin, le héros est plus grand qu’un Titan et arrache une des Arches pour s’en faire une massue ? C’est pas grandiose, c’est ridicule. Même Laudane le dit.
- Vous avez mauvais goût, c’est tout. Allez, bon vent, puisses-tu crever doucement.
- J’t’aime aussi, Noélien.

 

 

Eldée rattrapa Laudane alors qu’elle allait vers le troisième étage. Tout en montant les marches, elle reprenait sa lecture d’Almien Conquérant. Par-dessus son épaule, il vit qu’elle n’en était pas arrivée au moment de la grande révélation, aussi il rugit :
- Les Rimiens sont masqués parce qu’en fait, ce sont pas des Rimiens ! C’est des Atépéhiens !
- Mais va crever, putain ! T’es un vrai enfoiré !
- On doit l’être tous un peu. Sinon on ne serait pas là.

Laudane parut réfléchir à la question.
- Non, conclut-elle. On se sacrifie tous. On fait ça pour le bien de tout le monde.
- Donc on est pas des enflures parce qu’on est assez courageux pour être encore plus enflures que les autres et pour changer les choses ?
- Almien Conquérant le ferait, lui, s’il était dans le monde réel, où c’est toujours les salauds qui gouvernent.
- Peut-être.

Laudane renvoya l’illustré à Eldée qui tenta de le saisir au vol et échoua. Il le ramassa, et hâta le pas pour la dépasser, lui tendre la revue.
- Pourquoi je lirais ça, bordel ? Tu m’as gâché la fin.
- Mais ce qui compte, c’est toute l’histoire, pas un bête secret. Et puis, si tu veux savoir, je t’ai pas dit le vrai secret, le coup des Atépéhiens, c’était pour déconner. Là où j’en suis, j’ai pas vu sous les masques.

Laudane hésita, demanda :
- T’as pas du boulot devant toi ? Pourquoi tu restes là ?
- Tu ne me dis pas au revoir ?
- Non, j’ai rien du tout à te dire.

Eldée hésita, il n’arrivait pas à déchiffrer l’expression de la jeune fille, c’était peut-être le moment de se déclarer, ou bien de l’embrasser. Les gestes valaient mieux que les paroles, dans le domaine des sentiments, disait-on. Mais ses yeux essayaient de regarder ailleurs, et il ne parvenait pas à se convaincre lui-même de sauter le pas.

Elle saisit l’illustré.
- Prends Loulou avec toi. Juste en cas de pépin.
- D’accord… dit-il, mains dans les poches, tandis qu’elle s’éloignait plus loin dans l’escalier.

Il descendit plusieurs paliers. Quand il arriva au deuxième étage, Loulou était là, comme à son habitude, silhouette prédatrice en station accroupie. Par jeu, le jeune homme laissait souvent leur toutou fétiche devant une table porteuse d’un damier. Loulou semblait attendre de jouer aux échecs, avec le sourire.

Eldée claqua la langue, et la bête s’engagea sur ses pas. C’était le seul Blasphème à faire montre d’un semblant de symétrie et de structure ; cependant, chacune de ses épaules se hérissait d’un nombre différent de tentacules, et la grande gueule souriante en forme de piège à loup était surmontée d’un monceau d’yeux qui coulaient et éclosaient, leur nombre changeant sans cesse.

Le rez-de-chaussée ne comptait qu’une seule pièce ; l’escalier donnait directement sur cette salle ronde, dont les dimensions étaient telles qu’elle pouvait héberger un grand nombre de Blasphèmes. Certains étaient agités d’une pulsation irrégulière, d’autres déroulaient et contractaient lentement leurs appendices, souillant d’un mucus bouillant le sol qui miroitait. Comme tous les Blasphèmes se reflétaient dans ce plancher singulier, l’impression générale était celle d’une caverne d’abominations charbonneuses.

Dans le mur circulaire, également un miroir, Eldée vit se refléter son Blasphème à lui, celui qu’il avait, par commodité et par simple désir, doté d’un semblant d’instinct propre, et d’une profonde fidélité à ses moindres faits et gestes. Ainsi, l’adolescent semblait encore plus jeune qu’il n’était, ridiculement perdu dans l’ombre d’un grotesque cerbère, mais il se sentait en sécurité, la bête sur ses talons.

À part Loulou, aucun Blasphème ne bougeait.
- Hé, faut pas vous sentir pressés, surtout !

Personne ne répondit à Eldée.
- J’en veux deux, pour cette histoire ! reprit l’adolescent. Alors faudra s’y mettre à deux !

Après quelques minutes, animés d’une volonté qui n’était pas la leur, deux Blasphèmes s’ébranlèrent. Le couple de géants macabres et chaotiques se dirigea vers Loulou, l’un titubant sur ses semblants de genoux, l’autre en reptation, paraissant se décomposer et se reconstituer in extremis au rythme de son avancée. Dès qu’ils eurent rejoint le Blasphème préféré d’Eldée, ils agitèrent leurs filaments, pédoncules et assimilés pour signaler qu’ils étaient prêts.
- En route, mauvaise troupe.

Eldée marcha droit dans le mur miroitant.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Raphaël Lafarge