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Flamine 56 Ondée 803,
Noélien.

Le vieux est rentré ce matin. Dégueulasse comme un clochard, puant comme un cavalin crevé. Sa gueule de vieux mouchoir usagé trop de fois plié m’a direct envoyé au tapis, avec un bon gros mal de crâne à décoller les muscles de mes os. L’odeur, principalement, et même son aspect : des cernes noirs comme de la merde sous les yeux, yeux injectés de sang, sang qui bat trop fort dans ses veines, veines trop violettes. Il fait vraiment son âge.

Enfin, on ne pourra pas dire qu’il a fait du mauvais boulot, par contre. Un sacré putain coup de maître, le Palais Central.

Cela dit, heureusement qu’Eldée n’est pas dans le secteur, aujourd’hui. Les Blasphèmes morts, ça l’a pas mal fait chier, et il aurait engueulé le vieux pour rien. Et puis putain, le Blasphème capturé, ça c’était la cerise au goût de merde sur son gâteau déjà tartiné de gerbe. J’ai cru qu’il allait nous faire une crise cardiaque quand il a appris que le Palais avait gardé l’une de ses bestioles chéries. Cela dit, il s’est calmé quand il a compris que juste quelques heures après le départ du vieux et de Teliam, le Blasphème commencerait déjà à crever comme un poisson hors de l’eau. Un Blasphème mort, c’est moins grave qu’un Blasphème entre les mains du Palais, et même lui le sait. Foutues bestioles. Foutu Eldée. Toutes les conneries que ce môme nous sort quotidiennement sur ses bêtes… Il me les brise, parfois. Aucune vue d’ensemble, aucune putain de maturité. Bordel, c’est lui qui s’est ramené un jour la bouche en cul avec un journal à la main, et qui nous a dit : « La presse fait le boulot à notre place ! ». Enfin, je le lui concède, « Blasphèmes », c’est plus vendeur, plus politique, et ça sonne bien mieux que le nom débile que lui et Laudane leur avaient filé au départ. D’ailleurs et d’avant a toujours été un roman surestimé, et ces deux demeurés devraient arrêter de s’en inspirer.

Je suis descendu de ma chambre et j’ai rejoint les jumelles pour accueillir le vieux. On l’a forcé à se laver avant de nous raconter en détails Mirinèce, mais on a vu que ça clochait tout de suite, à cause de l’état dans lequel était Teliam Vore. Complètement vidé. On a mis la Vore Hélix dans la fosse, et puis on a allongé Teliam dans son sanctuaire. Il doit se reposer.

On était dans la salle à manger, autour de ce qui aurait pu être un repas si Laudane avait respecté son tour de cuisine au lieu de faire sa merde quotidienne dans sa chambre. On écoutait le vieux nous raconter tout. Je voyais les visages des jumelles se décomposer à mesure qu’il nous disait comment les magiciens avaient buté les Blasphèmes, et comment les primats s’étaient ramenés par surprise et avaient joué les surdoués du combat. Je ne sais vraiment pas pourquoi elles faisaient les pucelles comme ça, vu que je leur avais déjà tout raconté. Quoi, le vieux raconte mieux que moi ? Grand bien lui fasse. Il reste le vieux, un magicien de formation universitaire, un gars de plus sorti de la Faculté de Mirinèce qui ne maîtrise que quelques sorts et n’évoluera jamais. Je ne sais même plus pourquoi on a besoin de lui, parfois.

Les magiciens me dégoûtent. Je sais, n’importe quel attardé passant par là me dirait la bouche en cœur que j’en suis un ; ça montrerait bien à quel point sa connerie est à l’image de celle de la majorité des gens. Je ne suis pas un magicien au sens classique du terme. J’ai arrêté la faculté avant qu’elle ne détruise tout potentiel en moi. Je n’ai pas écouté les conneries que chient par la bouche tous ces profs à la con. J’ai sorti mon doigt de mon cul, contrairement à tous les étudiants, de première ou de dernière année, peu importe, et je me suis fait moi-même. J’ai ouvert des bouquins, j’ai expérimenté, je me suis renseigné, et je suis finalement devenu plus fort que n’importe quel mago chié par n’importe quelle faculté de magie. Magicien au-to-di-dacte. Et rien que ça, ça fait de moi un criminel, ce qui montre bien à quel point notre bel État des Arches est un pays de froussards, de drogués au pouvoir, de petits asticots trop occupés à se fourrer la bite dans la bouche pour même s’intéresser un peu au potentiel humain. Le genre de potentiel que j’ai développé. En refusant leur apprentissage merdique, je suis devenu l’un des quatre meilleurs magiciens de ce pays.

Et les trois autres bossent pour moi. Dans ton cul, Faculté Première de magie de Mirinèce. Bientôt tu vas comprendre. On va te montrer de la vraie magie. On va en montrer au monde entier. Et on verra bien qui gagne, de ceux qui ont un diplôme et de ceux qui n’en ont pas… Quand je pense à qui est la magicienne du miroir de Mirinèce, en ce moment, ça me fait vraiment marrer. Je suis dix fois meilleur que cette connasse. C’est juste con que de nous deux je sois pour le moment le seul à le savoir.

Le vieux Melville nous a raconté pendant un bon demi-siècle à quel point il était à la fois soulagé et triste de s’être ainsi parjuré par rapport à ses collègues (ou ex-collègues, plutôt) du Palais Central. Combien ça avait autant été une libération qu’un crève-cœur de trahir une fois pour toutes ceux qui l’avaient fait. C’est ce qu’il a dit, « ceux qui m’ont fait ». Il chialait presque, ce con. Les jumelles semblaient touchées, elles lui parlaient gentiment de son adolescence, de ses souvenirs à Mirinèce, vas-y que je rigole de telle anecdote et que je suis émue par telle autre. Ce genre de trucs. Autant dire que je n’en écoutais pas un mot. Le vieux a vraiment tendance à me les briser, lui aussi. Je regardais par l’une des fenêtres de la salle à manger. Je voyais le désert autour de nous, teint par le rouge clair du verre. Et puis au milieu du désert, des petits points sombres qui se déplaçaient en groupe. Mes mains et mes pieds à couper que nous allons en voir de plus en plus, de ces putains de soldats. Qu’ils essaient donc de prendre Camaïeu, qu’on rigole un peu. À part envoyer d’autres flèches moisir sur les portes du château, ils peuvent se carrer leurs prétentions au cul. Le gouffre qui entoure notre forteresse avoisine les cinquante mètres, de chaque côté. Et ils n’ont aucun intérêt à nous ramener des catapultes. Techniquement, ils ne savent même pas que le seigneur de Camaïeu est toujours là. Même si, d’accord, Teliam Vore leur a donné un début de piste, en allant leur faire risette au Palais. Ces cons peuvent embrasser son royal cul de héros de la magie. Le seul magicien qui aura jamais mon respect. Un jour, des jeunes magos diront ça de moi. Un jour pas trop lointain. L’État des Arches tombe, et moi je le relève.

Après le récit de Mirinèce et un vrai repas, Laudane ayant enfin décidé de respecter le roulement des tâches ménagères, Melville a commencé à orienter la discussion sur les prochains assauts, sur le calendrier, et sur mon plan général. Le vieux bâtard se contenait, genre calme et tout ça, mais je voyais bien qu’il pensait du mal du plan. J’ai toujours su que le vieux était un chieur de pendules, vraiment. Je l’ai facilement remis à sa place. Le plan, c’est moi, et s’il n’est pas d’accord avec ça, il peut toujours aller se baigner dans la fosse.

D’ailleurs, maintenant qu’il a fui le Palais Central, je me demande bien à quoi il va nous servir. On aurait dû le laisser là-bas encore un peu. C’est bien la seule couille du plan, selon moi. Pas étonnant que ce point-là soit d’Eldée. Ce foutu môme liseur d’illustrés qui se branle tous les soirs en pensant aux jumelles. Jumelles qui restent bien trop souvent immobiles à attendre les ordres. Ordres qui doivent tout le temps venir de moi. Le travail est fatiguant. La seule chose qui me fait tenir, c’est de savoir que plus il est fatiguant, plus ça veut dire qu’on s’approche du but. Les gars, nous allons sauver le monde. La majorité des connards qui le peuplent n’arriveraient pas à se torcher le cul sans qu’on leur file un plan, alors il ne faut pas attendre d’eux qu’ils se sauvent eux-mêmes de leur gouvernement fasciste et paternaliste.

Si je me pense meilleur que les autres ? Bien entendu. Je suis un surdoué de la magie. Je dirige l’espoir, je sers la cause de Teliam Vore, je vais devenir une foutue légende. Qui d’autre peut dire qu’il tente même d’en faire autant ?

Faudrait cependant que j’arrive à prendre ne serait-ce que quelques heures de repos. Ma chambre est quatre étages au-dessus du rez-de-chaussée, et pourtant, depuis tout à l’heure j’entends les Blasphèmes grogner. J’ai hâte qu’Eldée revienne, il va les calmer vite fait. Je n’ai jamais réussi à faire marcher ses appareils, je l’admets. Ce môme avait déjà un don avec les bêtes, quand on était gosses.

Le soleil est en train de se coucher derrière ma fenêtre. Le verre est teint en bleu dans ma chambre, et en se concentrant un peu, on a vue sur Ulènosh, le Titan. À cette heure-ci, entre la mort du jour et la naissance de la nuit, le ver géant a l’air liquide. J’adore le désert, vraiment. Vivre sur un piton rocheux au milieu d’un gouffre. Ça paraît tordu, mais je ne pourrais plus vivre ailleurs. J’ai moins de maux de tête, ici. C’est parce qu’on n’y entend pas toute cette saloperie de foule. Quand des Blasphèmes tarés ne grognent pas, on peut dormir en paix.

Il y a trop de monde sur Mirinar. Chaque homme devrait pouvoir vivre au milieu du désert si le cœur lui en dit. Le monde serait bien meilleur.

Bientôt, il le sera. J’ai confiance en moi et en Teliam.

 

 


Dichéa 59 Ondée 803,
Laudane.


La seule chose qui me fait parfois douter de toute l’histoire, c’est l’enfermement.

Cela fait plus de deux ans que nous vivons tous à Camaïeu, et presque un an que nous n’en sommes pas sortis. Non, les mondes-miroirs, ça ne compte pas. Parfois, je voudrais juste pouvoir ouvrir la porte du château, trouver un pont pour franchir le gouffre, et puis aller me promener, sans avoir à passer par un miroir, puis un autre, puis pareil dans l’autre sens pour revenir. J’aimerais juste pouvoir sortir dehors le matin, avant que tous les autres ne soient réveillés, et sentir peut-être le vent frais des nuits de Lazirac caresser mon visage. Parfois, je me réveille à moitié d’un rêve, il fait beau dehors, la lumière tombe sur mon lit depuis la fenêtre, et une seconde, je crois que je peux le faire, que je peux sortir et profiter du silence matinal, que tout sera calme et beau, qu’aucun soldat ne rôdera, ni qu’aucune magie ne grésillera dans ma tête. Et puis je me réveille totalement, et je sens l’odeur des Blasphèmes qui a fini par imprégner la moindre pierre, j’entends les voix de Noélien et Eldée (ou Noélien et Melville, ou Noélien et Amaranthe) à l’étage du dessous, en train de se disputer, soit à propos du plan soit à propos du menu de midi, et je me souviens que non, pour le moment je ne suis pas libre, et que nous vivons toujours tous les uns sur les autres, cultivant nos petites haines quotidiennes, nos solitudes partagées et nos espoirs violents.

Est-ce que ces doutes, cette envie de marcher, simplement, remettent en cause ma fidélité au plan ? Non. J’ai foi en la cause de Teliam Vore, et Noélien est un ami. Simplement… J’aimerais pouvoir marcher dehors, avec du sable sous les pieds. C’est tout, rien d’autre.

J’étais en train de raconter ça à Amaranthe et Eldée. Nous étions tous les trois assis sur le balcon qui forme un grand ovale autour de la fosse. Eldée entre nous deux, les pieds remuant en rythme contre la balustrade. Amaranthe debout, les bras croisés sur cette même balustrade, les vibrations produites par Eldée faisant trembler tout son corps. Elle tenait une longue perche en métal, et touillait la fosse sans grande conviction, ni beaucoup plus d’efficacité. Et moi assise à un mètre d’Eldée, de l’autre côté, occupée à me ronger les ongles. Mauvaise habitude, j’aimerais vraiment arrêter.

Nous nous retrouvons souvent ici, tous les trois. Tellement souvent que nous ne portons même plus de masques pour l’odeur. C’est une simple question d’habitude. Je me rappelle que la première fois que je suis descendue à la fosse, j’avais vomi pendant dix minutes, les yeux me sortant du crâne et les poumons se couvrant de flammes gastriques. Maintenant, je prends juste soin de ne pas respirer trop vite, et ça va très bien.

Noélien soupçonne plus ou moins que nous venons ici pour comploter contre lui, ou quelque chose comme ça. Nous venons simplement pour discuter d’autre chose que du plan. Ce qui est souvent impossible plus haut dans le château, ces temps-ci. Melville et Noélien ne parlent vraiment que de ça.
- Moi aussi j’aimerais bien pouvoir sortir, parfois, me répondit Eldée sans me regarder, les yeux perdus en contrebas, vers le magma bouillant et épais d’où il tirerait bientôt nos prochains Blasphèmes.

C’était une réponse qui ne valait rien, une phrase inutile ne servant qu’à repousser le silence. Comme s’il nous tuait ; ce qui me tue, moi, c’est le bruit, les grognements des Blasphèmes certains jours, les engueulades de Noélien. Les hurlements lors des quelques « sorties en ville » que j’ai faites. Enfin, au moins, Eldée participait à la conversation.

Il est rentré de Carnadon ce matin, déprimé. Un autre Blasphème a été tué. Visiblement, le Palais Central a transmis l’information à ses provinces : l’ennemi est éliminable. Une congrégation de thermogènes et de primats armés sillonnait la ville, et Eldée n’a pas eu le temps de rappeler tout le monde au miroir à temps. Le dernier Blasphème a été piégé par les primats, et achevé par les magiciens. Ils en ont sûrement déjà fait les gros titres de leurs journaux locaux. L’école de magie n’a même pas été complètement détruite, même si Eldée a eu le temps d’écrire un message, complètement bâclé, mais ayant pour lui le bénéfice de la simplicité : « Teliam Vore ».

Loulou et le troisième Blasphème vont bien. Eldée, pas tout à fait, même s’il n’est pas blessé ou rien dans ce goût-là. Il s’inquiète. Je me demande pourquoi, vu le niveau de la fosse. De quoi se faire… Quoi, trois cent autres Blasphèmes ? Avec les vingt que nous avons… Pardon, les dix-neuf, nous avons déjà réussi à détruire le hall du Palais Central, couper la voie commerciale principale de Mirinèce, semer la terreur dans la majorité des provinces, et asseoir notre réputation et notre nom. Où est la tragédie dans la perte de quelques Blasphèmes ? À la réunion de ce midi, tout le monde semblait de mon avis. Melville a reproché à Eldée de trop personnifier les Blasphèmes. Il nous en veut vraiment pour Loulou. Mais il a raison, je crois. J’en suis même sûre, à regarder la surface de la fosse, vase noire, brune et grise qui s’épaissit par endroits et se craquelle à d’autres. Ce ne sont pas des « êtres », qui sortent de ça, mais des choses, et c’est très bien ainsi. À ma droite, j’ai vu un court moment l’une des lames de la Vore Hélix flotter au-dessus du magma, comme pour reprendre sa respiration avant de replonger dans l’horreur. Ça va encore être une dispute de deux heures pour savoir qui fouillera la boue, quand on aura à nouveau besoin de l’arme.

Le silence dura assez longtemps, et Amaranthe en profita pour changer de sujet. Dans la pénombre de ce sous-sol, seulement éclairé par la dizaine de lucarnes qui entourent le balcon, son visage et son corps sont pleins de taches d’ombre. Elle est encore plus jolie que d’habitude. Eldée semble le remarquer en levant les yeux vers elle. Je me demande avec laquelle d’entre nous il tentera sa chance en premier. Il détourne rapidement les yeux vers la fosse, à nouveau. C’est une calamité, niveau rapport aux filles.
- Vous croyez que Noélien a raison ? demanda ma sœur.
- Non, répondit automatiquement Eldée, avant d’ajouter en souriant : à quel sujet ?

Amaranthe sourit aussi. Moi aussi, en fait.
- Le truc de ce midi. Ne plus faire d’attentats dans les provinces.
- Ha. Alors oui, il a raison. Et ça me brise le cœur de devoir dire ça, notez-le.

Ce midi, dans l’un de ses élans stratégiques enflammés, Noélien nous a expliqué que c’était bon, que notre nom et notre réputation étaient connus de toutes les provinces maintenant, et que l’on devait donc passer à la phase suivante du plan : faire tomber Mirinèce de son piédestal, et donc concentrer nos attaques uniquement sur la capitale. Ainsi, les légats des autres provinces auraient, au fur et à mesure de nos victoires sur les symboles de l’impérialisme de Prime et Damnis, de plus en plus envie de se rallier à notre cause.

Si l’idée semble correcte au premier abord, quelque chose m’y gêne quand même, sans que je sache quoi. En fait, c’est comme presque toutes les décisions que nous prenons pour le plan : elles me semblent toujours un peu bancales, toujours un peu trop semblables à des décisions prises par les personnages d’un quelconque épisode d’Almien Conquérant. À part Melville, qui passe son temps à bougonner sur notre jeunesse à tous les quatre, jeunesse qu’il appelle « incompétence », tout le monde fait avancer le plan sans s’arrêter ni regarder en arrière. Les disputes sont violentes mais de courte durée, et nous avons récemment évolué à un rythme de quatre attaques par semaine. Nous allons vite. Est-ce pour ne pas avoir le temps de réfléchir, et peut-être de découvrir que le plan n’est pas si infaillible ? Aucune idée. Je pense juste que quelque chose est bancal, mais je ne sais pas quoi.
- Pas sûr qu’il ait raison, ai-je dit en regardant Eldée puis ma sœur. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai souvent l’impression qu’on oublie quelque chose d’important, dans nos décisions. Particulièrement quand ce sont les décisions de Noélien.
- Comment ça ? demanda Eldée. Tu penses aux meurtres de Blasphèmes qui ont eu lieu ?

« Meurtres de Blasphèmes ». Meurtres. Le problème d’Eldée est encore plus profond que ce que Melville croit.
- Non, pas du tout. Je ne sais pas à quoi je pense… Juste… On va vite, non ?
- Oui, répondit Eldée. Mais on va encore accélérer. Les choses sont en train d’arriver à leur terme. Il le faut bien, sinon, ça voudra dire que tout ça, les morts et les tragédies, ça aura été inutile.

Eldée regarda à nouveau fixement devant lui. Je me suis demandée s’il parlait des morts humaines ou blasphèmes. Non, halte à l’acide, il parlait bien des humains.
- Ouais, intervint Amaranthe. On en arrive aux dernières étapes du plan… Ça vous dit de remonter ?

Typique de ma sœur : elle lance un sujet, écoute les gens en parler pendant quelques secondes, puis s’en désintéresse complètement. Elle est comme ça depuis toujours. Cela dit, moi aussi je commençais à saturer de l’odeur et de l’obscurité. Amaranthe versa une dizaine de baquets d’eau dans la fosse, pendant que j’enfilais des gros gants en cuir dégoûtant et que j’aidais Eldée à pousser les morceaux découpés d’un ours mort et d’une bête corail par-dessus la rambarde. C’est toujours une vraie galère pour ramener les animaux morts à Camaïeu. Ils ne passent jamais entier à travers les miroirs, et il faut les découper sur place, avec le danger d’attirer des Rebuts à cause de l’odeur de sang. Les carcasses atterrirent avec un bruit mou et écoeurant dans le magma, et s’y enfoncèrent lentement, accompagnées de leur cortège de mouches obèses et luisantes. Encore un seau, de rongeurs et d’oiseaux, et ce fut bon pour aujourd’hui.

Au tout début, nous regardions tous les cadavres s’enfoncer lentement dans la boue, et finalement s’y fondre, s’y mêler, la nourrir et colorer sa surface de nouvelles teintes carmins ou brunes. Nous étions fascinés par le processus. Mais cela fait plusieurs velliades que nous nous en sommes désintéressés. L’habitude, qui efface la nature exceptionnelle des choses du quotidien. Nous remontâmes.

D’abord le rez-de-chaussée, les miroirs et les stalles des Blasphèmes, tous silencieux et presque immobiles, si on oubliait des ouïes qui s’ouvraient ou des tentacules qui remuaient. Eldée les avait calmés dès son retour. Heureusement, parce que l’un d’eux avait cassé le mur de sa stalle à force de s’y frotter.

Puis le premier étage, vide. L’odeur s’éloignait peu à peu, je le savais, mais mes vêtements en sont trop imprégnés pour que ça ait fait la moindre différence.

Le deuxième étage, vide aussi, des restes du repas encore sur la table. C’était à Amaranthe de faire la vaisselle. Du coin de l’œil, j’ai vu qu’elle n’avait même pas regardé une seconde la salle à manger. Nous continuâmes à monter sans parler, chacun dans ses pensées. Puis au troisième et au quatrième, chacun dans sa chambre.

Ce soir Noélien aura des missions à nous donner. En attendant, j’ai envie de silence et de solitude. Je ferme ma porte, la verrouille même, et de sous mon lit, je tire un illustré. Doragul Ténèbre au-delà de l’abîme de l’infini. Une bouse déjà lue mille fois. Ça fera très bien l’affaire. Derrière la vitre vert pomme de ma fenêtre, je devine un soleil d’automne éclatant et généreux. Je devrais avoir le droit de le sentir sur ma peau. Je devrais vraiment l’avoir.

 

 


Dotica 60 Ondée 803,
Melville.


Ils m’appellent tous « le vieux », sans majuscule mentale, probablement. Et ils ont raison. J’ai cinquante-quatre ans, ils en ont vingt-cinq à tout casser. Je suis vieux, ils sont jeunes, fin de l’histoire. C’est pour ça qu’ils me méprisent, et que je les hais.

Et pourtant j’ai trahi et renié, pour eux.

Je passe depuis mes journées à gratter mon âme en quête d’une croûte de culpabilité, d’une gerçure incarnant ma quête de pardon. Et j’en trouve, d’ailleurs. Mais pas autant que je ne trouve de conviction en ce que j’ai fait. Et elle est suffisamment forte pour que les blessures de ma traîtrise ne soient que les stigmates d’un acte qui, à la fin, aura été un acte de bien. Cela me peine de le dire, mais ce qui anime ces gosses, ce qui fait vibrer ce gros tas de saindoux paresseux et puant de Noélien, est quelque chose qui me paraît sensé et juste. Teliam Vore et sa science servent une cause qui pourra sauver la société, tout simplement.

Ma véritable éducation politique a commencé quelques années à peine avant que Damnis et les siens ne fassent leur coup d’état et ne partagent le pouvoir avec Prime. Pendant mes études de magie. J’étais fasciné par les révolutions sociales qui avaient eu lieu cinquante ans avant à Rima. J’y voyais quelque chose de grand couvant sous l’ordinaire quotidien de, potentiellement, chacun d’entre nous. C’est là que j’ai compris que la politique ne doit pas simplement avoir pour but d’améliorer notre quotidien, de lutter contre la misère et de régler nos vies et nos impôts. La politique, l’art exercé par ceux qui dirigent les sociétés, sert avant tout à faire avancer la race humaine vers son aboutissement. La politique doit nous montrer un idéal à atteindre, doit nous dire qu’il y a de l’espoir, pas pour demain, pas pour nos enfants, mais pour l’humain, pour l’âme, pour l’esprit. La politique, ça devrait être de la philosophie mise en pratique.

Et pourtant, Prime comme Damnis se contentent d’actions et de réactions. Augmenter un impôt, en baisser un autre, promulguer une nouvelle loi sécuritaire faisant suite à un attentat, rendre l’école gratuite pour faire plus de main-d’œuvre qualifiée, savoir combien vaut un citoyen en terme de passevelle, s’intéresser aux relations commerciales avec les autres continents… De la bagatelle, du quotidien, du court terme. De la politique telle qu’on nous a appris à la comprendre, à l’accepter, résignés. Un gouvernement spirituellement paresseux, qui essaie de créer un peuple spirituellement paresseux. Je croyais en Damnis, pourtant. J’y ai vraiment cru. Mais je ne suis plus un adolescent, je suis « le vieux », et j’ai travaillé au Palais Central, j’ai été la politique, ou au moins l’une de ses miettes. J’ai été le problème, en croyant être la solution.

Maintenant, je suis vraiment la solution. Ou au moins l’une de ses miettes.

Cela fait quelques jours que j’ai enfin fait mon choix, si tant est qu’il n’est pas fait depuis le premier de nos attentats. Disons en tout cas que maintenant, je suis sûr de savoir de quel côté de la barrière je me situe, que je ne peux plus faire semblant, que je n’ai plus à mentir, ni aux autres ni à moi-même. La trahison est consommée. Et pourtant, ça ne rend rien meilleur.

La nouvelle phase du plan n’a plus besoin de moi. Noélien, Eldée, Laudane et Amaranthe en parlaient ce soir sans vraiment faire attention à moi. Je suis devenu un locataire toléré, à Camaïeu. Heureusement que Teliam est là ; ils ont besoin de lui et ils l’adorent. Et ils savent que je suis le seul à pouvoir l’aider à aller mieux, en cas de coup dur, comme après le Palais Central. Le soldat dont la hallebarde a cassé la jambe de Teliam a été écrasé sous mes yeux par un Blasphème. Très bonne chose. Je crois que personne d’autre n’a vu le suzerain magique se faire blesser. Ça n’aurait pas été bon.

Mes jeunes collègues es révolution se sont mis d’accord après un peu trop de bières et de références à des revues ineptes, et ont décidé qu’il était temps de lancer la nouvelle phase du plan. L’identité de celui qui nous mène n’est plus le privilège du gouvernement, mais est désormais connue du peuple. Alors fin des attentats, début de la persuasion. Recruter, grossir nos rangs, rallier la populace. Je ne suis presque pas intervenu de tout le débat, mais lorsqu’ils ont demandé mon avis, j’ai voté pour. Que pourrions-nous faire d’autre, désormais ? La naïveté de leur plan a été parfaite, jusqu’ici, je ne peux que continuer à y croire. J’espère tout de même que ces gosses savent à quoi s’attendre en voulant racler les fonds d’impasse de Mirinèce. Ils n’ont pas compris ma suggestion d’emmener un Blasphème avec eux, pour le cas où. Les mercenaires mirinéçois. Un monde charmant.

J’avoue que ce qui me manque vraiment du Palais Central, ce sont les autres magiciens. La jeune Amdelin connaît des mercenaires. Ceux qui étaient allés à Aurterre. Amusant, d’ailleurs, au sujet du gouvernement qui pense à court terme : quelques jours avant ma fuite du Palais, l’hypothèse à la mode, c’était que le monstre qui avait surgi à Aurterre pendant le Rituel de Lumière était le premier Blasphème, un leurre lancé par Aurterre contre elle-même pour se ranger du côté des innocents afin de mieux orchestrer ses opérations depuis sa province désormais fermée. Hypothèse de crétin. J’aimerais vraiment savoir ce qu’était ce monstre, cela dit, et ce que Salven est en train de faire de tout ça derrière les murailles qu’il construit.

Au dernier étage du château Camaïeu, Noélien a entreposé sa collection personnelle d’ouvrages de magie, qu’il a fusionnée avec celle de Teliam Vore. De quoi faire pâlir d’envie l’administration du Palais Central. J’y ai fait quelques recherches, mais non, ce que je sais du monstre d’Aurterre ne correspond à rien de connu, même dans les notes personnelles de Vore.

Les livres de Noélien viennent en grande partie de rapines et de cambriolages, qu’à ma connaissance il a faits seul. Il y en a même un qui est taché de sang. Je n’ai pas demandé pourquoi. Ce gosse est un petit con qui emmagasine la connaissance en magie et le gras avec la même boulimie. Peut-être un reste de sa formation universitaire ? Je me demande s’il connaît Élodianne Amdelin. Probablement, ils ont le même âge et la même formation. Ai-je envie de lui demander ? Non. Amdelin comme les autres sont désormais dans mes souvenirs, et je n’ai pas envie d’en ouvrir la porte au pourceau.

Par Prime… Parfois, je m’en veux sincèrement d’autant haïr ce gosse. Parce que je sais que ce n’est pas vraiment pour son caractère. Des dominateurs abusifs et sans scrupules, j’en ai rencontrés des dizaines dans ma vie, et j’ai toujours réussi à ne les traiter que par le dédain. Non, si je le déteste, c’est parce que, lui et ses vrais complices, les autres jeunes, sont des surdoués. J’ai le double de leur âge, et ils sont meilleurs magiciens que je ne pourrai jamais rêver de l’être.

À son zénith, Teliam Vore maîtrisait la matière et était en plus de formation thermogène. Il a passé dix ans de sa vie à la Faculté Première, pour ça, et s’est entraîné ensuite auprès d’une dizaine de maîtres, partout dans le pays. Eldée, lui, maîtrise la matière et l’aquilon, sans avoir jamais assisté à un seul cours de magie officiel ni fréquenté le moindre magicien reconnu. Noélien est magicien du miroir, et a des notions de matière, d’aquilon et de pétrification. Et Amaranthe et Laudane ensemble maîtrisent tout, pour faire simple. Leur aquilon en écho est une pure merveille, une révolution dans le domaine de la magie. Elles non plus ne sont jamais allées à la faculté. Et de ces quatre gosses, seul Noélien avec son acné de plus en plus jaunâtre est un peu marqué par sa pratique magique. Les autres sont splendides de santé.

Je crois que nous autres magiciens formés par l’État sommes trop scientifiques. Nous savons où va la molécule magique dans nos corps après que nous l’ayons respirée. Nous savons quels muscles, synapses et nerfs travaillent pour transformer cette même molécule en effet magique. Nous sommes attentifs au moindre détail, à notre rythme cardiaque, à nos expirations, à nos poumons, à la plus minime baisse de tension. Nous comprenons la magie. Eldée, Amaranthe et Laudane n’y comprennent rien du tout. Ils s’amusent avec. De superbes petits idiots. Des génies, ou ce qui s’en approche le plus. Les Blasphèmes, par Prime… Si l’aquilon des jumelles est une merveille, ces bêtes en sont une double. Savoir que je n’y suis pas totalement pour rien me permet de ne pas tuer les quatre gosses dans leur sommeil avant de brûler Camaïeu, les Blasphèmes et Teliam. Il reste à se reposer dans son sanctuaire. Il en a besoin, après le Palais Central. Je me demande ce qu’il penserait des gosses.

Je jalouse leur talent, leur jeunesse, leur certitude justifiée d’être au cœur de l’action. Je suis la voix de la sagesse, et je commence à m’entendre parler dans le vide. La sagesse n’a mené personne nulle part. Il n’y a pas de révolution sans révolution, dit-on.

Je reste dans ma chambre toute la journée, maintenant que je vis définitivement au château Camaïeu. Je pense au temps passé, plus qu’au plan futur. Il ne me reste plus qu’à attendre, pour voir ce qui va arriver. Les vitres de mes appartements sont orange, et je fais défiler les visages de mes anciens collègues sur la surface lisse et froide qui me sépare du désert et de la trentaine de soldats qui est installée là. Je les détestais tous, jusqu’à la semaine dernière : magiciens, primats, fonctionnaires et militaires, de vains outils résignés d’un gouvernement ignare et débilisant. Je leur ai menti, je me suis joué d’eux, tel un loup sale et puant déguisé en mouton et se promenant dans une bergerie pleine d’agneaux aveugles, à défaut d’être innocents. Faire attention à tout, appeler les Blasphèmes « Blasphèmes », ne montrer ni trop ni trop peu d’intérêt, mentir, mentir, mentir. Je m’en voulais alors, et je m’en veux maintenant. Je les détestais et aujourd’hui, tous me manquent.

Et pourtant, j’ai fait le bon choix. La vie est dure, longue, et solitaire.

Je mange deux ou trois fois par jour avec eux, je me dispute sur des détails avec Noélien, et je retourne dans ma chambre, assis sur ma chaise, un livre à la main, ouvert à la même page depuis des jours. Rien à faire, rien à dire. Hier, Amaranthe a voulu coucher avec moi, et j’ai accepté. Elle voulait combattre l’ennui, et moi j’ai cru que ça ferait passer la solitude. C’était délicieux, du moins pour moi, mais ça n’a rien fait du tout. J’ai trahi le passé, mes souvenirs, sur l’autel de l’avenir, mes espoirs. Des espoirs qui ne sont même plus de mon ressort, désormais. Tout le reste est secondaire. Je m’assèche lentement.

Que Prime me pardonne.

 

 


Lanque 62 Ondée 803,
Amaranthe.


L’ennui l’ennui l’ennui l’ennui. Si je devais choisir un mot pour résumer la dernière année, pas de soucis, c’est celui-ci que je prends. Ça s’est un peu amélioré avec les attentats, ça nous a tous excités, mais ça reste bâillement sur bâillement, une bonne partie du temps.

Heureusement je fais partie de la « troupe de choc » de la prochaine étape du plan : Eldée et moi en virée à Mirinèce pour recruter des alliés. Une bonne occasion de sortir d’ici, surtout, à mes yeux.

Noélien a choisi Eldée parce que de nous tous, c’est celui qui a le contact le plus facile avec les gens. Toujours une blague, toujours un sourire, pas trop beau, pas trop laid, pas trop impressionnant, pas trop quoique ce soit. Un bon gars tout à fait sympathique, dit-on de lui. C’est ce que je dirais de lui, moi, si je ne le connaissais pas. C’est en fait ce que je dis de lui en le connaissant, aussi. On a couché ensemble, de temps en temps. La première fois c’était il y a une demi-velliade. C’était pas mal, en général, avant qu’il ne décide que notre « relation » ne lui allait pas. C’était mieux que Melville, en tout cas. Le vieux n’avait pas dû avoir une fille depuis des millions d’années. Ça a duré trois respirations et puis s’en vont. Enfin, c’était toujours trois respirations de prises sur l’ennui. Je coucherais bien avec Noélien, s’il ne me dégoûtait pas autant. Et puis d’ailleurs, je suis sûre qu’il ne voudrait pas. La seule chose qu’il accepterait d’avoir dans son lit, c’est de la magie. Ce porc doit se branler en pensant à des sorts plutôt qu’à des fesses.

Il m’a choisie pour Mirinèce parce qu’il n’est pas non plus complètement asexué. Il m’a qualifiée de « fille à soûlards », hier soir. Ça a engendré l’une de nos nombreuses disputes quotidiennes : Laudane prend ma défense, Eldée aussi, Noélien insulte tout le monde, Melville aussi en disant que nous sommes immatures, et moi je croise les bras en espérant que ça dure longtemps. Ce n’est jamais le cas. Nos velliades de vie commune ont fait de nous un groupe aussi tiraillé par les tensions internes qu’authentiquement soudé. Si je n’en faisais pas partie, je trouverais peut-être ça très intéressant. De l’intérieur et depuis tellement de temps, c’est juste un truc très chiant de plus.

Eldée et moi partons demain matin. Derniers préparatifs ce soir, et une journée de voyage dans le monde-miroir de Noélien. On prend Lo avec nous. « Loulou ». Putain, ce que je peux détester ce nom… Il sort de je ne sais quel livre culte de Laudane et Eldée. Ces deux-là me soûlent, avec leurs références obscures à tout bout de champ… Au début, on appelait les Blasphèmes des « Oquanolis », à cause d’une vieille histoire « culte » qui mettait en scène des créatures magiques. Eldée et Laudane nous y avaient obligés, bien entendu. N’importe quoi. Enfin, ça leur passe le temps.

Incroyable, mais aujourd’hui il pleut sur Lazirac. Pas beaucoup, mais assez pour que le désert autour du château semble gris. Enfin, jaune pâle depuis ma chambre, mais j’ai appris à « traduire » les couleurs qu’on voit à travers les fenêtres de Camaïeu, depuis le temps. Dans l’un de ses ouvrages sur ses rituels de respiration, Teliam explique que ces fenêtres colorées permettent de filtrer la lumière pour donner différentes qualités de molécule de magie. Je soupçonne cette histoire d’être une grosse connerie. Tout comme plein de choses qui se passent ici.

Laudane et moi, on connaît Eldée et Noélien depuis trèèès longtemps. Genre l’école. Ça me paraît à l’autre bout du temps, cette histoire, mais c’est pas le sujet. Ce que je veux dire, c’est que nous n’avions jamais été dévouées à Noélien, et qu’Eldée n’avait jamais été amoureux de Laudane. Parce que, oui, il l’est, je le sais, je vois ses regards débiles et tout coulants qui se glissent partout, hésitant entre mes seins à moi et son cœur à elle… Enfin, en fait non, il n’est pas amoureux. Il a envie de l’être, parce que lui aussi il s’ennuie. Moi je me masturbe et je couche quand je peux, et lui il essaie d’être amoureux. Chacun fait ce qu’il peut. Mais je le connais, et Laudane aussi, et vice-versa. Et personne n’était amoureux de personne avant d’être enfermé ensemble pendant un an. On a essayé les drogues, l’alcool, les livres (à lire et à écrire), et puis ça n’a rien changé. Quelle galère, certaines semaines…

Je suis allée voir Eldée à la salle des machines, tout à l’heure. Il était en train d’apprendre à Melville à se servir des appareils de communication pour calmer les Blasphèmes, si besoin était. Nous resterons sûrement une velliade à Mirinèce, et ne reviendrons peut-être pas souvent, alors il faut assurer la sécurité du château pendant qu’Eldée le dresseur n’est pas là. Ses fauves sont des petits garnements parfois très indisciplinés. Je suis restée là un moment à les asticoter un peu, embrouillant les explications déjà pas très claires d’Eldée. Sérieux, il est le seul à savoir se servir de ces machins. Personnellement, je ne sais même pas vraiment quoi en faire. Il y en a deux qui sont des espèces de bracelets, un autre un respirateur, et le reste, Prime seul le sait. Melville ne comprenait rien non plus, je le voyais bien sur son visage. À mon avis, quand on rentrera, le château aura été détruit par les Blasphèmes. Je suis partie assez vite, ils n’étaient pas très marrants et ne voulaient pas de moi dans les pattes de leur discussion. Et puis la salle des machines est une pièce vraiment nulle, avec son sol nu et ses fenêtres presque noires.

Noélien était seul dans la salle à manger principale. Quatre heures de l’après-midi, et il avait une assiette de charcuterie sur les genoux et un verre de bière à la main. Pathétique. Il était assis près d’une fine meurtrière donnant sur le désert. Personne ne peut même la deviner, de dehors. Chaque pièce du château qui donne sur l’extérieur en a une. Son gros dos rond et flasque me cachait la vue. Sûrement la pluie et le désert, de toute façon.
- Bouh ! j’ai crié dans ses oreilles en m’approchant derrière lui.

Ce gros débile a sursauté, et failli casser son assiette. Ça m’a fait rire, mais pas autant que sa tête, façon « tu n’es qu’une gamine, je travaille, moi ». Divertissant, vraiment.
- Tu regardes quoi ? j’ai demandé après m’être calmée.
- Les soldats, il a répondu en reprenant son observation. Ils ne sont pas plus nombreux, en fait. Je pensais qu’ils le seraient.
- Tu penses vraiment que tout le monde ignore que Camaïeu est toujours habité ?

Il a haussé les épaules.
- Pourquoi pas ? Les vitres teintées empêchent les gens de voir nos lumières, même la nuit, et nous ne faisons pas assez de raffut pour être entendu de l’autre côté du gouffre, si ?

Cette fois, c’est moi qui ai haussé les épaules. J’avais posé la question simplement pour discuter. Bien sûr qu’ils pensaient que Camaïeu était vide. Sinon, ils auraient déjà été en train de construire un nouveau pont pour franchir le gouffre. Je voulais juste faire quelque chose. Noélien m’a lassée, et je l’ai laissé à sa meurtrière. Il ne s’est pas retourné d’un centimètre quand j’ai quitté la pièce.

J’ai pensé un moment aller voir Teliam Vore, mais je savais que Melville n’avait pas encore fait grand-chose pour lui, et qu’il n’y avait donc rien de bien fascinant à voir. La fosse toute seule ? Nul. Les stalles des Blasphèmes ? Dangereux, sans Eldée. Me masturber ? Déjà fait. J’ai fini là où je finis toujours : dans la chambre de ma sœur.

Je suis née dix minutes avant Laudane, mais elle fait cinq centimètres de plus que moi. Et j’ai les cheveux plus longs qu’elle. Une plus grosse poitrine, aussi. Elle a un ou deux grains de beauté que je n’ai pas. Elle court plus vite, et je parle plus lentement. Sinon, nous sommes les deux mêmes. Elle était assise contre son lit, comatant mollement avec un illustré à ses pieds. Elle ne le lisait même pas.
- Bien le bonjour, jeune inconnue, elle m’a dit d’une voix lasse.

Je suis allée m’asseoir à côté d’elle, et j’ai posé ma tête contre son épaule. Toute sa chambre était plongée dans une espèce de torpeur verte, à cause de la couleur de sa vitre. Cet été c’était bien, les vitres colorées de Camaïeu. Mais maintenant qu’il fait souvent gris et que là il pleut carrément, j’ai envie de toutes les briser pour avoir enfin de la vraie lumière. Je suis pressée d’être à Mirinèce. Ce sera la première fois que j’irai.
- T’es pressée d’aller à Mirinèce ? m’a justement demandé ma sœur.
- Oui. Très. J’en peux plus.
- Pareil. Ça va être dangereux, tu crois ?
- Comme d’habitude.

Elle a posé sa tête sur la mienne. Elle n’a pas fait tellement de missions en extérieur, elle. Eldée, dans son grand élan amoureux, fait souvent en sorte d’y aller à sa place. Je ne suis pas sûre que les autres aient remarqué, mais moi il ne m’a pas trompée. Je le remercie, cela dit. Ce qu’on fait, c’est sale et mauvais. Ma sœur est une gentille fille, très douce et tout ça. C’est pour ça qu’elle ne sait pas que j’ai couché avec Eldée. Ce n’est pas important, et ça lui ferait mal. Ma sœur vit dans un monde d’illustrés et d’innocence, et je l’aime ainsi. J’aimerais parfois qu’elle n’habite pas à Camaïeu. J’aimerais parfois moi-même ne pas y habiter. J’aimerais parfois que ni elle ni moi n’ayons grandi dans la même ville que Noélien. J’aimerais parfois que tout se fût mieux passé pour nous, et que nous ayons eu la possibilité de trouver la norme agréable, le régime en place très bien.

Tout va bien, nous avons un travail, des amis, une famille aimante, nous payons des impôts, célébrons le Rituel de Lumière, ne pratiquons pas la magie. Nous avons choisi le monde, nous avons choisi la vie, nous avons choisi le bien. Je trouve tout très agréable.

J’ai parlé encore un peu avec Laudane, de tout et de rien, des parents, de l’enfance, de tout et de rien comme j’ai dit, et puis je lui ai fait une bise et je suis allée préparer mes affaires pour Mirinèce. Je trouve tout très agréable. Je trouve tout très agréable. Je trouve tout très agréable. Je trouve tout très agréable. Je troue tout désagréable. Merde.

 

 


Dichéa 66 Ondée 803,
Eldée.


Nous sommes arrivés hier. Comme d’habitude, il pleut. Je présume que l’office de tourisme de Mirinèce a signé un contrat avec Prime pour que notre très cher dieu s’assure de faire pisser les nuages toutes les semaines. C’est tout de même l’image de marque de la capitale, il ne faudrait pas décevoir les touristes !

Tiens, par contre, pendant que j’y pense, des touristes, il n’y en a plus vraiment, ces temps-ci… Ni même de citoyens mirinéçois, en fait. Une partie de la ville est partie « se reposer » chez de la famille, ici ou là dans la campagne environnante. Une manière comme une autre de fuir avec dignité les grandes villes, terrains de chasse favori de ces très mystérieux Blasphèmes…

Ça m’inquiète de les avoir laissés seuls pour si longtemps. J’ai bien formé Melville aux instruments, je pense, mais je ne suis pas rassuré. Ils étaient agités, ces derniers temps, et la fosse également. Je m’en doutais, nous n’allons pas pouvoir les stabiliser très longtemps. Mais ça ira. C’est presque fini.

Ce matin j’ai lu l’un des journaux posés sur la table de l’entrée, dans l’auberge où j’ai pris une chambre. Une autre que les dernières fois, histoire de ne pas laisser mon visage s’imprimer dans les têtes. Amaranthe est dans les quartiers sud, elle. Bref. Les gros titres du journal tentaient de rassurer la population, de leur rappeler que ça faisait une semaine qu’il n’y avait pas eu d’attaque de Blasphème. Ils ne mentaient pas, pour une fois. Ensuite venait un rappel du nombre de morts (nous n’avons pas du tout atteint les cinq cent, selon eux, contrairement à ce que me disait Noélien avant le départ) et une courte analyse des faits. Ils acceptent enfin l’explication terroriste.

Quatre cent vingt-trois morts et disparus, officiellement, à travers tout le pays. Une cinquantaine de plus selon moi. Il va falloir beaucoup d’améliorations sociales et politiques pour laver nos mains. Je suis sorti sans prendre de petit-déjeuner, et j’ai commencé ma journée.

Les quartiers ouest me plaisent, d’une certaine façon, malgré l’odeur et la silhouette, que j’ai toujours trouvée inquiétante, de Galrekah. Je pense qu’après toute cette histoire, je m’installerai à Mirinèce, sûrement par ici. Un commerce sur deux est un bar, et l’autre un bureau de paris pour les courses de cavalins. Et les gens sont… J’allais dire « gentils », non, ils ne sont pas gentils, la plupart cherchent à vous faire les poches tout en vous parlant, mais disons qu’ils sont attentifs, qu’ils écoutent vraiment ce qu’on peut leur dire. Et puis ce sont des gens d’en bas. Ce sont ceux qui sont écrasés, pas ceux qui écrasent. Naturellement, je me range toujours du côté du plus faible. Ça doit venir du fait que le plus faible, ça a souvent été moi.

Par Prime, quel infâme cliché ! Je suis persuadé qu’absolument tout le monde, même les ministres ou les magiciens gouvernementaux, pensent ce genre de connerie ! Mince, qu’on évacue toute cette mièvrerie de mon esprit, par pitié, j’ai l’impression d’être en sucre !

Si tel avait été le cas, j’aurais vite fondu, ce matin. J’ai commencé par un bar, puis par un autre, puis par encore un autre. Se faire voir, d’abord. Prendre une bière ici, une autre là, et parler un peu. Écouter, surtout. Repérer les mercenaires, les dissidents politiques, et les laisser parler d’eux-mêmes. Les faire rire, les mettre en confiance, et seulement ensuite parler affaire. J’ai l’impression d’être un espion en milieu infiltré. C’est d’ailleurs ce que je suis, en fait. Mes différents voyages ici, cette dernière année, m’ont permis de déjà pas mal défricher le terrain. Nous avons déjà des complices, des cachettes. Les choses vont aller de plus en plus vite, et le plan va avancer. Bientôt, le monde changera.

Je pars du principe que si quelque chose ne nous plaît pas, il faut le changer, tout simplement. Mais qu’est-ce qui arrive lorsque le changement est pire que ce qu’il y avait avant ? Quatre cent vingt-trois morts. Ce n’est pas rien. Pas rien du tout. J’ai entendu les cris, plus d’une fois, j’ai vu le sang partout, j’ai vu Loulou se gonfler des morts, j’ai aperçu leurs yeux et leurs doigts juste sous la surface de mes Blasphèmes. Ce que Noélien a mis sur pieds est un bon plan. Mais des gens meurent. Beaucoup de gens. Il faut absolument que ça marche. La victoire de la bataille fera la différence entre des monstres ou des héros.

Se balader dans les rues, manteau fermé, le bas tapant contre mes cuisses, les joues griffées par le vent et la pluie, les sourcils froncés, et puis avancer, passer ici et là, devenir un morceau du paysage. Le jeune type mal rasé, avec ses cheveux noirs et les mains dans les poches. Quelqu’un à qui on peut parler. Quelqu’un qui n’aime pas le gouvernement. Voilà qui je dois être. Une ombre dans les rues, un homme intriguant, comme Doragul Ténèbre époque volumes dix-neuf à vingt-sept. Je dois exactement être ça. Avant de devenir encore autre chose : le type qui dirige les Blasphèmes, et qui cherche des soldats pour faire la révolution.

Les gens ne se promènent plus dans les rues. Les commerces ferment plus tôt. On rabat les volets même en journée. Des manches de couteau dépassent de toutes les ceintures. Les trottoirs sont sales de crasse et de nervosité, et l’air est saturé de l’odeur de la peur. Et moi je moissonne tranquillement tout ça, récoltant les fruits de la terreur pour les transformer en exaltation, en courage. Transformer les victimes en héros. Partout, des affiches sécuritaires, avec leur géniale trouvaille linguistique, le mot « BLASPHÈMES » écrit en gros, des placards publics tenant le compte des morts, de nos quatre cent vingt-trois culpabilités, des bulletins d’information collés sur des briques sales et des palissades en mauvais état, partout, partout, partout. Le gouvernement travaille pour nous dans notre politique de peur. Bientôt, les gens seront derrière nous, et tout ce que j’ai à faire pour ça, c’est enjamber un autre caniveau inondé et remonter une autre rue vers un autre bar. On commence à me saluer dans la rue. Des mercenaires et des alcooliques. Ou des mercenaires alcooliques, d’ailleurs. « Salut, Eldée ! Ça va ? ». Je réponds toujours oui, je serre la main, je discute un peu. J’oriente politique et sécurité. Et je vois la lassitude et la fatigue sur les visages. Sans rien faire d’autre que marcher, nous gagnons la guerre, petit à petit. Du moins je l’espère.

De tous, à part Melville qui était infiltré au Palais Central, je suis celui qui est le plus sorti de Camaïeu, qui a le plus été sur le terrain. Je sais à quoi ressemble le plan en vrai. Noélien est mon ami, et parfois je l’aime vraiment bien, mais il ne sait pas ce qu’il raconte, c’est pour ça que je ne l’écoute jamais vraiment quand il se met à délirer sur le plan. Il dit qu’il ne doit pas sortir de Camaïeu pour ne pas polluer sa mémoire, et donc son monde-miroir. Connerie. Il ne sort pas parce qu’il a peur, il se chie dessus à l’idée de voir les effets de nos actes. Mais il le devra, bientôt. Nous allons tous le devoir, si nous voulons vraiment gagner. Nous allons devoir oublier les disputes, l’ennui, le danger, les scrupules, la peur. Nous allons devoir assumer nos mains sales. Très sales. Aucune de nos passions pour les récits d’aventure ne nous aidera. Aucune de nos connaissances magiques, aucun de nos souvenirs d’enfance communs. Rien ne nous aidera pour ce qu’il nous reste à faire. D’ailleurs, rien ne nous a aidés pour ce que nous avons déjà fait. Les cernes que j’ai sous les yeux et mes nuits de deux heures maximum en témoignent. J’ai perdu huit kilos en trois velliades.

Je passe devant une petite caserne militaire qui a une horloge sur son fronton. Quatorze heures. Merde, j’ai plus marché que prévu. Je vais m’acheter de quoi manger, et rejoindre Amaranthe pour voir comment elle s’en sort dans son secteur. Puis ce soir, nous devrons aller discuter quelques détails avec nos amis de la verrerie. Nos plus généreux complices, pour le moment. Nous irons aussi voir comment va Loulou. Peut-être même que nous irons accompagnés. Je commence à avoir quelques noms de types qui ne demandent qu’à être sûrs de se ranger du côté qui gagnera. Ils vont adorer notre gros copain.

Vraiment, quand on en aura fini avec le plan, je m’installerai dans les quartiers ouest de Mirinèce. Je commence à m’y sentir chez moi. Je ferai en sorte que les choses y soient meilleures. Que les gens y soient plus heureux. Que le plan ait servi à quelque chose. Je m’achèterai une petite maison, je connaîtrai tous les mercenaires et les gosses du quartier, j’aurai des comptes dans tous les bars, et ce sera une vie de guerrier retraité, façon père d’Almien Conquérant.

Ou alors je dis des conneries. Nous allons peut-être tous mourir, et peut-être alors que les gens ne se rappelleront de nous que comme les sales fils de pute qui ont tué tous ces gens, façon Bralakus le Mort. Et peut-être bien qu’ils auront raison. Noélien ne sait rien. Il n’a pas entendu les cris.

J’accompagne mon repas d’une bière. Puis d’une deuxième. Amaranthe attendra un peu.

 

 


Balvic 68 Ondée 803,
Alixandre.


Même pas vingt-deux heure et je suis déjà pété à tout casser, je sais que c’est genre pathétique, si vous voulez, mais bon, qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire, je veux dire ? À la base je devais attendre Elsy et son clan et tout ça, mais elle est en retard, comme d’habitude. Une technique pour faire l’importante, ça. Alors les bières et tout ont commencé à devenir nombreuses sur ma table. Le Verre Ébréché fait des demi-tarifs après vingt-et-une heure. Ça aide à mieux tenir debout après une journée du genre de la mienne, une journée capable de te retourner le cerveau dans la boîte crânienne.

Pourvu qu’Elsy arrive vite, putain, c’est tuant, le Verre comme ça. Je suis pas le seul client, mais pas tellement loin. Les gens ont peur de la nuit, avec les Blasphèmes et tout. Et pour dire, ils ont raison d’avoir peur, les cons. Vraiment tout à fait raison. Y’a les deux cheminées qui sont allumées et une dizaine d’autres types qui boivent, mais personne qui crie ou qui chante. Putain, c’est tuant.

Blam, la porte qui claque, des manteaux qui remuent, la porte qui se referme, blam, cette vague de froid dans mon dos ! J’avais oublié qu’il gelait, dehors. J’ai failli me tuer en glissant sur la glace qu’a envahi un caniveau, en arrivant. J’étais un peu affolé, faut dire.

Prime a dû entendre mes prières d’alcoolique, parce que c’est Elsy et ses hommes. Baz et Ohya. Les cons. Ils portent tous les deux un gros manteau en laine d’ours. Et… Catastrophe. Elsy a une écharpe en laine d’ours aussi. Ça doit être le nouveau truc de leur clan. L’écharpe est blanche, ça se confond avec ses cheveux. Merde, j’oublie tout le temps à quel point elle peut donner envie, parfois, cette Elsy. Si seulement. Enfin, ça remonte vraiment le moral, ce genre de chose. L’alcool et les filles, quoi d’autre ?

J’essaie d’avoir l’air net, mais sérieusement, je suis dans un foutu sale état. Ils me font un signe, un sourire, ils foutent leurs manteaux et tout ça sur les patères de l’entrée, et puis Ohya va taper dans le dos de plusieurs des autres clients, ils vont tous serrer la main du patron et de son gars de la sécurité, et puis ils vont s’asseoir dans une alcôve du fond. Le patron leur apporte trois bières et repart. Elsy me fait un signe, genre de venir avec eux. Je prends ma chope en cours et j’essaie de me lever. Je renverse la moitié de ma bière dans le voyage, les bougies tournent autour de mes yeux et les feux aussi, mais j’arrive à avancer presque droit. J’arrive presque, vraiment. Je m’assieds à côté d’Ohya, juste en face d’Elsy, et j’ai juste la manche un peu mouillée de bière. Sans son écharpe, Elsy est vraiment très très wouah, quoi. Cette alcôve est assez sombre, y’a juste une bougie au centre de la table, prise dans un gros tas de cire posé directement sur le bois, mais ça fait briller le cuir de son haut. Ses lèvres et ses yeux sont chouettes aussi, putain. Si j’étais pas bourré, je banderais peut-être. Ou alors c’est parce que je suis bourré que je pense que si je l’étais pas je banderais. Merde, qu’est-ce que je disais sur quoi, déjà ?

Ils ont tous des cigarettes à la bouche et ils m’en donnent une. Ça tasse bien les bières. Ohya joue avec la cire chaude de la bougie, il enfonce son doigt dedans pour y faire des dessins. Son autre main est collée à son torse, genre compressée. Il s’est fait péter l’épaule par un Blasphème. Il leur arrive toujours des trucs de fou, à ces cons. Mais j’ai de quoi rivaliser, cette fois.
- Salut Alixandre, qu’Elsy me dit avec un beau sourire et sa cigarette devant.
- Salut Elsy, salut ! Ça va les gars ? je dis en buvant un peu ma bière, lentement, genre c’est ma première et je la déguste.
- Bien, Alix ! Ohya me répond avec son gros sourire de cannibale.

J’aime bien ce gars. J’aime bien tout ce clan, de toute façon.
- T’as l’air complètement fait, toi ! me dit Baz en se foutant plus ou moins de ma gueule. T’es là depuis quelle heure ?

Je continue ma bière sans répondre, façon prince et tout. Elsy sourit vraiment gentiment et tout. Elle sort de sa poche un cube de ‘velle. C’est au moins du cent grammes. Elle le pose entre nous sur la table, comme on doit faire dans les transactions de mercenaires, et la flamme de la bougie joue dans les veines d’or du bois.
- Les souffles venteux de nos charmantes rues m’ont dit que tu as quelque chose pour nous, elle dit avec sa voix très noble, là.

Dès que j’ai pu, j’ai été voir Baz, cet aprèm’, mais j’ai pas voulu lui dire à lui tout seul. Baz arnaque tout le temps tout le monde, et j’ai besoin de fric. Elsy est plus réglo. J’arrive pas à pas regarder le ‘velle, putain. C’est un gros morceau, aux arêtes bien nettes. Et puis je me souviens de ce que je dois dire, d’un coup, et j’arrive à relever les yeux.
- J’ai du nouveau pour vous, sur les miroirs et tout ça, je dis en bafouillant juste un peu.

Elsy hoche la tête pour me dire de continuer.
- Vous connaissez ce type, Eldée ? je demande.

Elsy hoche la tête encore, mais pour dire non, cette fois, et Ohya pareil.
- Un grand maigre avec les cheveux noirs et sales ? demande Baz.
- Ouais, lui ! Il traîne dans les bars du quartier depuis quelques jours, tu vois qui c’est ?
- Ouais, dit Baz en prenant un peu de sa bière. J’ai bu avec lui hier. On a vite fait parlé politique, mais rien de bien mémorable. Mais ouais, je l’avais déjà vu dans la semaine. Il zone. C’est pas un vagabond ou un truc comme ça ?

Je fais un signe de la main pour lui dire qu’on s’en fout. Je suis tellement bourré que ma main touche la flamme, mais pas assez bourré pour pas avoir mal.
- C’est pas important, ça, je dis en posant ma brûlure contre ma chope encore fraîche, avec toujours la cigarette entre mes doigts. Ce qui est important, c’est que hier matin j’ai parlé avec lui aussi, et j’avais aussi déjà parlé une autre fois, mais y’a genre plusieurs semaines… Ce gars déteste vraiment le gouvernement, mais genre… Enfin, genre trop, quoi. Il arrêtait pas de me la jouer genre « nous les pauvres gars des quartiers ouest, on souffre de l’oppression »… Il arrêtait pas, et pas qu’avec moi, avec d’autres types, aussi. Vraiment trop, tout le temps. Personne fait ça, en fait. Les gens des quartiers ouest, c’est vous et c’est moi, on boit pas mal et on essaie de se trouver du ‘velle pour boire plus, c’est tout ! J’ai pas raison ?
- Sur toute la ligne, très cher Alixandre, me dit Elsy, et elle regarde le bout de ‘velle sur la table. Tu veux bien continuer ? Ce récit m’a l’air d’un fascinant achevé.
- Ouais ! Moi, ça me paraissait bizarre, et puis alors il a commencé à parler des Blasphèmes, que peut-être c’était des gens qui voulaient la justice, tout ça. Des conneries comme ça. Et comme je savais que toi tu es sur un contrat là-dessus, les miroirs, tout ça, là, j’ai joué le jeu. J’ai dit que moi aussi, je détestais le gouvernement et tout, et que ouais, si ça se trouvait, les Blasphèmes étaient des trucs genre bien, tu vois ce que je veux dire ?

Elsy me regarde et je vois qu’elle voit ce que je veux dire. Une fille en or, putain. Ohya et Baz me regardent aussi, mais c’est Elsy qui m’intéresse, quoi, c’est normal, si vous voulez.
- Quoi passer ensuite ? me demande Ohya.

Genre à contrecœur, je le regarde pour répondre. Je préfère regarder Elsy, mais on n’est pas des malpolis, non plus, quoi.
- Bah j’ai vraiment joué le jeu, parce que je voyais que ce Eldée, c’était vraiment un débutant. Genre, comme un joueur qui pourrait abattre son jeu au premier tour, pour faire une métaphore, tu vois ?
- C’est une comparaison, techniquement, me dit Elsy.

Je sais ce que c’est qu’une métaphore, pas besoin d’un homonyme, j’ai fait mon année d’école, mais je dis rien, et c’est bien, je peux recommencer à regarder Elsy, derrière la flamme de la bougie, où y’a encore les traces des gros doigts d’Ohya. Merde, j’en envie d’encore une autre bière. Ses yeux sont d’un bleu genre comme l’eau.
- Ouais, enfin bon, je voyais qu’il pouvait cracher son morceau vite, parce qu’il avait un morceau à cracher, ça j’en étais sûr. Et puis j’avais raison. Au bout d’un moment, il m’a dit comme ça : « Si t’es vraiment remonté contre le gouvernement, j’aimerais te montrer un truc qui pourrait peut-être t’intéresser », il m’a dit. Moi j’ai dit : « Ouais, bien entendu, ça m’intéresse, mec ». Alors il a souri et tout, et je voyais bien que c’était un gosse. Il m’a amené dans les égouts.
- Lesquels ? a demandé Baz en écrasant sa cigarette dans la cire de la bougie. On les a déjà fouillés plusieurs fois, normalement ils sont nets.
- Ceux sous les ruines de la route agricole, j’ai répondu. Et ils sont pas nets du tout. Franchement, j’ai flippé, je l’avoue, mais vous auriez flippé aussi. N’importe qui aurait flippé. Même vous, vraiment. Et puis même si j’ai flippé, j’ai vu ce qu’il y avait à voir, et j’ai pas tout grillé ou quoi, je me suis pas enfui et j’ai rien fait de genre suspect, il se méfie pas, je suis sûr de ça…
- Qu’y avait-il dans les égouts, Alixandre ? me demande calmement Elsy en posant sa main sur la mienne.
- Ça puait vraiment la mort, dedans, je dis.

Je dois vraiment être bourré, parce que je flippe complètement. Il me faut une autre bière, putain, là je m’aperçois que j’ai fini la mienne, je savais pas. Et ma cigarette, aussi. Sur ma main, celle d’Elsy est super petite et fraîche, comme un oiseau qui battrait des ailes contre ma peau. J’adore ça et tout, mais je suis tout flippé. Une autre bière, par Prime… J’ai pas du tout envie de repenser à aujourd’hui, en fait, maintenant que j’y suis. Mais la main d’Elsy est vraiment chouette.
- Qu’est-ce que ce Eldée t’a montré dans les égouts ? elle me demande en serrant un peu sa main.

Je lève la tête, et ils me regardent tous les trois bizarrement. Je regarde autour de nous, mais vraiment, personne ne nous mate trop, ils sont tous le nez dans leur bière, et personne dans les alcôves voisines. Le patron discute avec son type de la sécurité, en regardant la page des courses dans un journal. Mais même si personne peut nous entendre, je sais pas pourquoi, mais je me mets à murmurer, comme un con de conspirateur et tout. Vraiment bourré.
- Cet enculé cache un Blasphème dans les égouts, je dis tout bas en regardant Elsy.

Elle et ses deux hommes font vraiment des têtes bizarres. Ils ont l’air d’avoir autant besoin d’une autre bière que moi.

 

 


Lanque 69 Ondée 803,
Toinet.


L’ambiance dans le bureau de notre ordre est vraiment étrange, et je commence à me demander ce que je fais là.

Élodianne est assise au bureau, maîtresse Féoline debout derrière elle, et comme on m’a dit de le faire, je me tiens simplement en silence sur le côté, contre la cheminée heureusement allumée. Le soleil ne s’est pas encore vraiment levé, je ne suis pas complètement réveillé, et on gèle jusqu’aux os.

En face du bureau, il y a l’amie d’Élodianne, la mercenaire. Elsy Valnitier. Jeune femme encore plus arrogante qu’elle n’est belle. Maîtresse Féoline la déteste, moi elle m’agace, et Élodianne… Je ne sais pas. D’après le peu que j’ai saisi, elles ont été élevées ensemble. Ça doit être ça qui les retient de s’étriper l’une l’autre. J’assiste à la discussion sans intervenir. Je ne suis là qu’en spectateur, je suis trop fatigué pour masquer mon inexpérience dans ce genre de choses. J’ai l’impression d’avoir été étudiant toute ma vie… Enfin, au moins ça m’a appris l’attente. Quinze ans d’école de magie, et toujours pas un sort à mon actif.

Valnitier a ses pieds contre le bureau. Ses chaussures sont d’énormes bottes militaires aux semelles cloutées. Ensemble, elles doivent peser plus que celle qui les chausse. Et pourtant, je n’arrive pas à la regarder dans les yeux. Dans notre bureau à peine assez grand pour tous nous contenir, l’air se sature de tension électrique.
- Je crois que tu n’as pas tout très bien compris, belle Élodianne, dit Valnitier.

Élodianne secoue lentement la tête, avec un sourire diplomate, ni trop grand ni trop petit.
- Si Elsy, j’ai bien compris ce que tu m’as dit. Mais rien ne nous prouve la véracité de ce récit. En outre –
- En outre rien du tout, répond Valnitier, sans hausser le ton. Alixandre n’est pas le plus malin des mercenaires, mais il est honnête. Et hier… Tu ne l’as pas vu. Il était vraiment paniqué. Il ne mentait pas. Nous avons un duo de dresseurs de Blasphèmes en liberté dans les quartiers ouest, et ils tentent de se faire une armée.

Maîtresse Féoline se redresse un peu, et Élodianne se retourne vers elle. Bizarrement, je la sens tendue envers notre maîtresse également. Je crois qu’elle a peur que Féoline ne prenne le pas sur elle pour traiter avec Valnitier. Deux fois Élodianne nous a prévenus de parler avec la plus grande prudence à Valnitier, pour ne pas froisser la fameuse susceptibilité propre aux mercenaires. Je soupçonne Élodianne d’avoir volontairement grossi cette histoire, même si je ne comprends pas pourquoi.
- Et au sujet de… Enfin, de Teliam Vore, dit maîtresse Féoline. Vous pensez que votre ami…
- Alixandre, l’aide Valnitier en la regardant, les doigts joints sur sa cuisse.
- Oui. Vous pensez qu’Alixandre était sûr de ça ? N’a-t-il pas pu être influencé par les gros titres sensationnalistes des journaux, ou les rumeurs qui courent ?
- Alixandre ne sait pas lire, contrairement à ce qu’il dit. Et pour les rumeurs… En général, ce sont des gens comme lui et moi qui les lancent, les rumeurs ! dit-elle avec un sourire fier.

Le vent souffle et tombe dans la cheminée, faisant gronder le feu derrière moi. Ça a l’air de rappeler Valnitier à l’ordre. Son sourire s’efface et elle reprend en regardant maîtresse Féoline.
- Non, doctoresse Féoline. Alixandre ne s’est pas laissé influencé par ceci ou cela : ce Eldée lui a dit que lui et cette Amaranthe bossaient pour Teliam Vore, point. Que ce soit vrai ou non, je ne sais pas, mais c’est en tout cas vraiment ce qu’Alixandre a entendu. Ça, je le garantis.

Élodianne se redresse un peu dans sa chaise, et à la lumière des quelques bougies posées sur un coin du bureau, elle prend un stylographe et commence à noter quelques phrases sur un papier.
- Bon, nous allons parler de tout ça avec les autres équipes d’investigations, et je te tiendrai au courant de ce que le Palais décidera quant à cet Eldée, cette Amaranthe, et leur supposé Blasphème. D’ici quelques jours, je –
- Quelques jours ?! s’exclame Valnitier avec un sourire incrédule, presque moqueur et blasé. Dans mon grand espoir, j’ose espérer que tu déconnes, là ! Il suffit d’envoyer une centaine de soldats sillonner les quartiers ouest avec mes hommes, et en moins d’une journée on les aura trouvés, ces dresseurs d’horreur ! Ça ne sert à rien d’attendre, sauf si on veut qu’ils se doutent de quelque chose et qu’ils s’échappent.
- Ce n’est pas comme ça que ça se passe, Elsy, répond calmement Élodianne.

Je sais que ma quasi-collègue pense incarner le professionnalisme et la sagesse en parlant aussi calmement et doucement, mais à voir la moue méprisante et amusée de Valnitier, je commence à me demander si Élodianne n’est pas celle d’entre nous qui a le plus de difficulté à communiquer avec la mercenaire.
- Nous devons encore reconstituer des équipes, continue Élodianne. Beaucoup de nos magiciens ont disparu dans l’attaque contre le Palais. Tu te souviens de Melville ?
- Non.
- Peu importe, en fait… Mais en plus, une centaine de soldats, ça ne se prend pas comme ça, impulsivement ! Il y a des démarches à respecter. Nous ne savons toujours rien des Blasphèmes ! Le seul spécimen que nous ayons réussi à capturer, lors de l’attaque du Palais, s’est disloqué avant d’avoir pu être étudié. Il est mort en quelques heures, nous laissant avec la même seule certitude qu’avant : les Blasphèmes tuent. Et je doute donc que les officiers de l’armée soient tellement motivés par la rumeur d’un mercenaire soûl…
- Ça va fendre mon vocabulaire que de m’exprimer ainsi, très chère amie d’enfance, mais t’es une putain de conne bouchée, Élo !

Très honnêtement, je ne sais pas à quoi joue Élodianne avec Valnitier. D’habitude, nous vérifions toutes les rumeurs aussi vite que possible, sur le dossier Blasphèmes. Je trépigne un peu sur mes pieds, regardant droit devant moi vers la fenêtre pour ne croiser le regard de personne. Maîtresse Féoline pose une main sur l’épaule d’Élodianne avant de parler.
- Mademoiselle Valnitier, je vous prierai de surveiller votre langage. Mademoiselle Amdelin a raison, nous devons respecter la procédure avant de lancer nos soldats dans une mission aussi risquée. Mais ne vous trompez pas, nous vous avons écoutée. Maintenant, j’apprécierai fort que vous retourniez à ce pourquoi on vous paie : non pas collecter des rumeurs, mais localiser des miroirs.

D’un seul coup, je me rends compte que Valnitier ne m’agace plus du tout, et que j’ai même pitié d’elle. Ce petit bureau dans la nuit mourante, ses piles de livres, son grand miroir accroché au mur, sa cheminée qui crépite et ses étagères… Tout ça c’est chez nous, et nous l’y avons faite venir pour la piéger et la traiter avec supériorité et mépris. J’ai envie qu’elle parte, non parce qu’elle m’ennuie, mais parce qu’elle me fait me sentir coupable. Derrière la fenêtre, le jour se lève et le ciel vire au gris pâle.
- D’accord. C’est bon, j’ai compris la politique de la maison : ne pas réfléchir, laisser les gens mourir. Ce slogan est un cadeau de l’agence Elsy.

Elle se lève, récupère son manteau militaire et son écharpe, et s’en va sans un regard en arrière. À ma hauteur, elle me pointe du doigt et me dit avec un clin d’œil moqueur :
- Salut, junior !

La porte claque sans que je n’aie osé la regarder. Je me déteste. Et je déteste plus encore mes collègues. Je n’arrive pas à me détendre ni à détourner les yeux. Je ne sais pas si je suis honteux ou enragé. Élodianne se lève en soupirant et lisse sa tunique.
- Je suis désolée de son attitude et de la mienne, maîtresse Féoline, dit-elle en se mettant elle aussi à regarder par la fenêtre. Je suis maladroite avec elle, ces derniers temps… Je… je vais la rattraper.

Maîtresse Féoline l’arrête alors qu’elle se dirige vers la porte.
- Laissez-la partir, Élodianne. Nous avons mieux à faire. Nos soldats doivent aller visiter ces égouts au plus vite, et retrouver ces Eldée et Amaranthe avant que des mercenaires incompétents ne se mêlent d’une histoire trop grosse pour eux. Ils ont fait leur travail, à nous de prendre le relais.

Je le sais, maintenant : je suis honteux et enragé, au point de me faire me demander si magicien est vraiment un métier pour moi. Élodianne également regarde Féoline d’un air troublé. Notre maîtresse quitte le bureau sans rien ajouter. Elle va sûrement s’approprier toute la gloriole de cette histoire. J’arrive enfin à me détendre un peu, et même à croiser le regard d’Élodianne. Bizarrement, il ne semble pas que ce soit contre elle que je sois énervé.
- Tu penses que ton amie disait vrai ? je lui demande en guise de phrase de dépressurisation, pour retrouver une humeur normale.
- Absolument, répond-t-elle en baissant la tête. Tout comme je crois en effet que cette histoire est trop grosse pour elle. Les soldats…

Elle relève la tête et me regarde d’un air décidé.
- Les soldats s’en sortiront mieux qu’elle. Je ne veux pas qu’il lui arrive du mal par ma faute. C’est notre devoir de retrouver ce Eldée, cette Amaranthe et leur Blasphème, pas le devoir d’Elsy. C’est pour ça que je lui ai dit d’attendre. C’est pour ça.

Ses poings et ses lèvres sont serrés, et je me demande si elle sait elle-même qu’elle ment. Je ne pense pas. Je ne suis plus du tout furieux ou honteux, et je lui offre un chocolat dans la salle commune du huitième étage. Bientôt elle aura du travail, et ce nouveau jour sera encore plus froid que celui d’hier, à n’en pas douter. Alors nous nous asseyons dans les gros fauteuils de velours bleu, et nous profitons du silence précédant le réveil des autres, en regardant à travers les grandes vitres le jour venir à nous dans un manteau triste et lourd.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Vincent Mondiot