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Le 9 rue Farald semblait constituer une récente succursale de l’Agence Elsy ; la peinture du couloir n’était pas tout à fait achevée, et quand Agénie arriva dans le salon, elle le trouva singulièrement vide de mobilier. Trois dirigeants d’organisations homologuées se partageaient les chaises, et quatre chefs de clans moins officiels se serraient sur l’unique canapé. Armoire comme table débordaient de formulaires, de plans, de dessins de Blasphèmes. Elsy elle-même écrivait quelque chose sur un grand tableau noir, comme celui d’une école, largement éclairé par la fenêtre ouverte.
- … ce sont donc les principales zones suspectes. J’ai envoyé des hommes de confiance à la tête d’un détachement, dans chacune des quatre zones : Ohya aux entrepôts Raclerc, Orlinde à la verrerie Asauque, Alixandre à l’Ours d’Argent, et pour le dernier…
- L’Ours d’Argent ? fit un chef mercenaire.
- Oui. Le restaurant.
- C’est mon beau-frère qui le tient !
- Que voulez-vous, il choisit mal ses clients, fit Elsy en retournant au tableau. Mais je suis sûre que l’enquête établira l’innocence de votre cousin.
- Mon beau-frère.
- Pardon, votre beau-frère.

Agénie devait rester debout, mais elle fut réconfortée de voir qu’elle n’était pas seule dans ce cas : un quarantenaire, presque aussi grand et musclé qu’elle-même, se tenait, bras croisés, sur les premières marches d’un escalier en colimaçon. Pendant qu’Elsy reprenait son énumération de noms qui lui étaient plus ou moins familiers, la grande mercenaire eut tout le loisir de contempler l’unique tableau au mur, représentant une vallée d’Hurquoine. Des cavalins sauvages, ombres d’un vert plus sombre que l’herbe printanière, paissaient en grand troupeau dans la vastitude illuminée.
- Vous savez tout des opérations parallèles, acheva Elsy. Comme nous avons eu quelques retardataires, je vais revenir sur la mission principale.

Elle s’éloigna du tableau noir, dévoilant un enchevêtrement de lignes blanches qu’Agénie n’identifia qu’en raison de la mention triomphalement barbouillée au-dessus : « CARTE DES ÉGOUTS DES QUARTIERS OUEST ».
- Je tiens encore à remercier toutes les agences, et toutes les quasi-agences, pour leur collaboration. Sans votre confiance à tous, et votre répondant, je n’aurais pu mobiliser si rapidement de pareils effectifs. Or un grand nombre de gens sont nécessaires pour l’opération que nous comptons mener. Examinez le tableau, il y a pas mal d’embranchements, et il faudra laisser des hommes à chacun. Nous baliserons avec des piquets blancs, et l’une de nos cartes, rapportée au Palais Central, signalera tout le cheminement. J’ai circoncis en jaune les tunnels situés grosso modo sous les zones suspectes. Mais ce sont des objectifs secondaires. On a plus de chances de trouver nos cibles ici.

S’emparant d’une craie rose disposée avec une dizaine d’autres teintes sur le cadre métallique qui bordait le tableau, Elsy traça une croix dans une sorte de cul-de-sac.
- Ceci est l’endroit que nous devons rejoindre en priorité. La cible première, celle qui a été signalée au Palais Central pas plus tard que ce matin. Une ancienne cave, pile sous la route agricole. Les cibles, dont le signalement vous a été communiqué hier soir, sont Eldée, Amaranthe et potentiellement une créature sauvage, Rebut ou bien Blasphème. Nous ignorons si ces deux terroristes ont dressé la bête, mais nous avons des raisons de penser qu’ils n’ont que peu de complices, et nous espérons trouver l’un de ces individus là, ou leur tendre un grand piège. Je mènerai personnellement les opérations, et je devrai à cette fin être bien encadrée. C’est là qu’interviennent les deux petits nouveaux, que les agences Malzaire et Albénette, à défaut de fournir de véritables effectifs, nous envoient gracieusement.

Elle marqua une pause, reposant la craie.
- Agénie.

La mercenaire deux fois plus grande et large qu’Elsy acquiesça.
- Tu fonces droit à ma gauche si je dis « Teliam ». Et… Jaffroy ?

Le quarantenaire qu’Agénie avait déjà remarqué quitta les marches menant vers le sous-sol.
- Tu courras à ma droite, mais c’est à « Vore » qu’il te faudra bondir.

Hochement de tête de Jaffroy.
- Si je dis « Teliam Vore », vous courez tous les deux. Votre boulot, pour le coup, c’est gardes du corps. Vous devrez vous interposer entre moi et les éventuels dangers latéraux, histoire que je puisse intervenir le plus vite possible. Si vous êtes trop lents, il se peut qu’Elsy quitte cette existence. Et j’ai bien peur que dans l’insigne cas où ma charmante personne se ferait trucider, mes associés se verraient obligés de vous refuser tout paiement, voire d’en venir à une désagréable vengeance.

Elsy enfila sa gabardine et son écharpe de laine avant de se tourner vers les chefs d’agences.
- Vous savez à quoi nous serons confrontés. Vos hommes sont au taquet ?
- Cent lames à votre service, répondit le plus proche meneur. Vu tout ce qu’on met en jeu… j’espère que vous savez dans quoi on va se fourrer.
- Je vous rappelle que cette opération d’urgence est effectuée en coordination avec le Palais. Comme vous le savez, hier, je prévoyais, avant délibération avec le gouvernement, une action rapide, et j’ai commencé à rassembler les effectifs. Ce matin, une réunion au sommet ainsi que de nouvelles informations sur un attentat en préparation ont conduit l’agence Elsy à hâter la mission. Mais le Palais Central est en accord avec l’opération, et ce n’est qu’une lenteur typique de la bureaucratie qui les contraindra à nous rejoindre sur le tard.

L’homme la regarda avec un nouveau respect.
- J’ignore combien de mages, de soldats, de primats, nous rejoindront, dit Elsy. Mais je crois que ce sera vers midi. Le temps que mon message arrive chez une amie, et on nous enverra de nouveaux effectifs.

Elsy gagna le pas de la porte.
- Pourquoi on attend pas les renforts ? reprit l’homme.
- Je le répète, un attentat se prépare. Le temps presse, pour sauver nos maisons, nos amis, notre ville…

Elsy se permit un redoutable sourire.
- Notre argent et notre réputation.

Les chefs de bandes s’animèrent. Agénie s’arracha à la contemplation de la peinture de vallée ensoleillée ; elle n’avait pas vu Elsy partir, et c’était le moment de lui emboîter le pas.

 

 

Ils étaient trois, réunis dans la petite rue, assis contre le mur d’une manufacture. Leurs yeux volaient sans cesse vers le bâtiment d’en face, à quatre mètres de là, s’étendant en un doux contre-jour dans le ciel pluvieux de cette matinée. C’était une basilique néo-navalienne, dont le flanc ressemblait, en vertu de ce style, à une rangée de coques maritimes. Le vent et les torrents d’eau avaient zébré le bâtiment entier du noir du goudron et du blanc de la craie, unissant le colombage et l’ossature de bois en une seule surface, qui étalait par coulures verticales toutes les nuances de gris.

Le premier était un vieillard dépourvu de chaussures, la peau de ses orteils incrustée de nombreux durillons. À l’en croire, ces pieds-là avaient un jour foulé le sable du grand cirque d’Hurquoine.

Le second était un nain, employé de la verrerie à laquelle ils s’adossaient. Si personne ne lui avait volé ses bottines, c’était parce qu’elles étaient adaptées à ses pieds malformés.

Le troisième était un enfant, qui portait des chaussures trop grandes pour lui, et qui pensait les vendre dans la semaine, avant d’en chiper d’autres.

Ils restaient abîmés dans la contemplation de la basilique presque défigurée par les intempéries. Un vent fort se leva. Le toit de sombres lauzes se hérissait de poteaux à l’image de grands mâts, sur lesquels les toiles imperméabilisées, porteuses du signe de Prime, se gonflèrent comme des voiles. Devant un tel spectacle, triste et majestueux, le doyen du trio se sentit obligé de déclarer quelque chose.
- Il a souvent fait beau, ces derniers temps.
- Souvent fait beau, répéta le gamin. J’veux être gentil, pépé, mais là j’y arrive pas.
- Vingt ciels clairs cette velliade. J’ai compté.
- Ouais… ça fait quel pourcentage de beaux jours ?
- N’en demande pas trop à mes mathématiques.
- Ils servent à rien, tes maths, pépé. Tout le monde sait qu’on a un temps de chien. C’est comme ça depuis qu’chuis né.

Le nain ne participait pas à la conversation. En partie parce que la pluie et le beau temps ne l’intéressaient guère, mais surtout à cause de sa maîtrise toute relative de la langue étatique. Il avait grandi avant la guerre des Rebuts, et jusqu’à l’âge de vingt-trois ans, il n’avait parlé que le patois. À cinquante printemps, il n’était toujours pas capable de former des phrases correctes dans le dialecte officiel. Mais le nain profitait de cette compagnie, et il comprenait presque chaque mot que disaient l’enfant et le vieil homme.
- Dis, pépé, tu veux pas m’acheter ces chaussures ? Tu vas attraper la crève à rester comme ça.
- Si tu savais compter, tu saurais que le temps se réchauffe. Regarde le nombre de nids. Les pluviards sentent qu’il va faire beau.

Comme pour contredire la sagesse des vieilles souches, le crachin du matin se mua en averse.
- On est presque en Givre. Mon vieux, ces chaussures, je te les donnerais !
- Le temps va s’améliorer, prédit le vieil homme en levant un bras encore fort vers le ciel indistinct.
- Hé, toi, tu peux le raisonner ? reprit l’enfant en s’adressant au nain pour la première fois.

Le petit homme haussa les épaules. L’enfant secoua la tête et revint au vieillard.
- Dis, si tu veux pas de ces chaussures, tu connaîtrais quelqu’un qui serait prêt à les porter ?
- Un petit débrouillard comme toi, du haut de ses dix ans, ça doit pas avoir de mal à revendre la marchandise. Tu es assez malin pour connaître mieux que moi le climat qu’il va faire, alors débrouille-toi.

Une petite troupe passa d’un pas tranquille dans l’une des rues adjacentes au passage entre la basilique et la manufacture.
- Que Galrekah me mange ! s’exclama le vieillard. N’est-ce pas des hommes que l’on achète ?
- Ceux-là ont l’air chouettes.

L’enfant tendit la tête vers les silhouettes brouillées par la pluie battante. Ils étaient lourdement habillés, et pas un ne semblait avoir besoin de chaussures. Quelque chose dans leur démarche suggérait des soldats qui partaient pour la guerre ; pourtant, ils n’avançaient pas en rangées régulières, leurs armes étaient diverses.
- Je crois qu’on va avoir du grabuge. Pépé, tu veux rester par là ?
- Pour l’instant, rien de grave ne se passe. Et puis, en ce moment, on est plus en sécurité à côté des mercenaires que loin d’eux. Tout comme les soldats et les magos deviennent à nos yeux de sacrés bons copains. Étrange comme la vision peut varier avec les circonstances.
- Ça veut dire que tu bougeras pas ? Bon, pigé, mais dès que je vois un truc louche, je détale. Et toi, le bolet ? Tu peux pas… parler à tes collègues ?

Le nain sembla près de dire quelque chose, mais la sonnerie de la manufacture retentit.
- Le boulot, lança-t-il seulement.

Il salua ses deux compagnons et repartit par une porte non loin, dans la chaleur et le bruit, tandis qu’enfant et vieillard restaient sous l’avancée du toit de la verrerie, à l’abri de la pluie.

 

 

Les vagissements des cavalins attirèrent Monsieur Asauque à l’une des grandes fenêtres. À travers le verre sale et couvert de buée, il vit les attelages trembler, une véritable petite troupe passant par le portail de la cour, effrayant les quelques bêtes fixées aux cavalèches.

Monsieur Asauque fit signe à quatre de ses employés les plus costauds. Ils le rejoignirent, et avec de telles carrures derrière ses propres épaules, le directeur se sentit rassuré, assez pour ouvrir les portes principales.

Problème : tous ses hôtes imprévus étaient taillés sur le modèle des molosses qu’il avait engagés. La majeure partie engoncés, sous leurs grands manteaux, dans d’épais costumes d’artisans ou des armures de cuir, certains croisant leurs bras gantés de peau de cavalin, d’autres arborant de grotesques écharpes en simili-laine d’ours, ils étaient menés par un jeune homme dont l’embonpoint valait celui d’Asauque. Ce dernier prit les choses en main :
- En quoi puis-je vous aider ?

Basilien, le poing encore levé pour frapper à la porte, l’ouvrit en une main amicale et fit un petit signe. Monsieur Asauque regarda les doigts qui s’agitaient, et attendit tranquillement que l’importun cesse son salut gamin, pour lui tendre la main.
- Simple routine, dit Basilien en lui serrant les doigts. Nous sommes là au nom de l’Agence Elsy. L’armée et les magos font une opération dans le coin, on passe là pour prévenir et veiller un p’tit peu à ce que tout se passe bien.
- Enchanté, monsieur Elsy.
- Non, moi, c’est Orlinde, Basilien Orlinde. Elsy, c’est ma patronne. Agence officielle, un contrat avec Elsy, comptez vos abattis !
- Hé, Baz, ça, c’est pour les voyous, fit une voix à l’arrière.
- Ha ouais ? On est censé dire quoi aux bons industriels ?
- Je sais pas, je suis là par intérim, moi.
- D’accord. Contrat avec Elsy, pas de nécrologie !
- Vous êtes donc la section Communication, conclut Monsieur Asauque sans cacher son sourire.
- Vous avez l’œil, monsieur, dit Basilien en franchissant le seuil pour admirer les lieux. On communique pas mal dans l’agence. On écoute la voix des rues, celle des honnêtes travailleurs spouillés du fruit de leur labeur…
- Spoliés, corrigea le directeur.
- Comme vous dites. Vous savez comment c’est, le mécontentement gronde, une braise s’allume sous les cendres de la révolution, et elle peut pas faiblir, parce que la liberté c’est le truc que chacun veut, tout le temps…

Basilien détourna son regard des tréfonds de la verrerie, et avança de deux pas vers Monsieur Asauque, répandant dans son sillage des gouttes d’eau de pluie.
- Vous avez parlé à un homme comme ça, reprit-il d’un ton beaucoup plus froid. Vous lui avez pas mal causé, d’après ce qu’on raconte. Un type plus jeune que moi, l’air d’avoir divorcé de son rasoir, avec des cheveux jusqu’au cou.
- Eldée, répliqua le directeur sans hésiter. Un jeune agitateur. Je ne sais pas pourquoi, il est souvent sur mes talons. Il me parle de mes démêlées avec la justice, ce genre de petites choses.
- Vous êtes franc avec nous.
- Je n’ai rien à cacher.
- Cela ne vous fait rien si mes gars entrent aussi ? Histoire de les réchauffer ?

Monsieur Asauque haussa les épaules.

Basilien remercia le directeur et fit signe aux mercenaires de le suivre. Il ne connaissait pas les noms de la moitié d’entre eux. Des contacts, et des contacts de contacts. Certains parcouraient la ville pour le compte de l’agence Elsy depuis plus de trois semaines, d’autres avaient été recrutés le matin même au hasard des bars de Mirinèce. Ce qu’il pouvait trouver de mieux pour les identifier, c’était les plumes aux chapeaux du clan Tobéus, ou les ceintures cloutées qu’on voyait surtout aux employés de l’agence Aleshka.

Basilien observa les machines de la verrerie : minces rails biscornus fixés au plafond, fosses et rainures dans le sol cimenté, grands fours de brique à plusieurs ouvertures. L’un des artisans soufflait dans un tuyau au bout duquel dansait du verre encore brûlant, comme une flamme liquide. Un petit homme contrefait sortait de la haute porte donnant accès à la seule autre pièce de l’usine, la réserve. Il poussait vers l’entrée une brouette pleine d’assiettes translucides.

Monsieur Asauque dut se courber pour poser une main sur l’épaule du nain.
- J’ai la situation en main. Va calmer les cavalins.

L’employé marmonna quelque chose et sortit de la verrerie sans se soucier de bousculer les mercenaires qui entraient dans le désordre le plus complet. La roue de sa brouette chanta encore un instant, avant d’être noyée par le tapotement de la pluie battante.
- Vous pouvez fermer, dit Basilien. On va bavarder un moment tous les deux.

Nouveau haussement d’épaule de Monsieur Asauque. Deux de ses gorilles tirèrent les battants donnant sur la pluie, les vagissements, les vagues silhouettes des cavalèches chargées.
- Vous avez des manières, directeur. Y’a pas à dire.
- Une journée de travail nous attend. Vous ne pouvez pas patienter jusqu’au soir ?

Monsieur Asauque cessa de froncer les sourcils, poursuivit :
- Tenez, je suis même prêt à partager mon dîner. Je mangerai avec vous dans un coin sympathique, et là, vous pourrez me poser toutes les questions dont vous aurez envie.
- J’ai bien peur que ça soit pas possible, dit Basilien. Faut qu’on inspecte l’usine.
- Appelez ça l’atelier, si vous voulez. Ou manufacture d’art. Les usines, c’est Meunin, Latraque, Henriest. Chez Asauque, nous faisons du travail plus précis.
- Vous faites de l’art, pigé. Mais ça vous distrait pas du respect des règlements ? Vous appliquez bien les nouvelles directives sur les verres, les miroirs, tout ce qui y ressemble ?
- Rien de magique chez nous.

Un mercenaire moustachu renifla dans l’assistance.
- Je suis plutôt content, fit Basilien bien qu’il n’en pensât rien. Vous avez quelque chose, je sais pas, on sent tout de suite que vous croyez que tout ça est utile. Les mesures, les patrouilles.
- Ils ont eu un Blasphème à Carnadon. C’était dans les journaux. Donc oui, je crois que l’État fait quelque chose. C’est fini, ce terrorisme masqué.
- Mais on a vu au moins un des visages en dessous. Teliam Vore. Vous savez quelque chose ?
- Vos questions n’ont aucun sens et n’aboutissent à rien, Monsieur Orlinde.
- Vous deviez être gosse quand Vore a fait la guerre.
- Si vous devez inspecter l’atelier, allez-y.
- Eldée vous a parlé de Vore ?
- Ne dérangez pas mes employés, n’approchez pas du verre encore brûlant, c’est tout ce que je demande.
- Vore, Vore, Vore.
- Je ne sais rien de Vore ! lâcha Monsieur Asauque. Grand héros de la guerre, il s’est retiré dans son château de légende au milieu du désert. Qu’est-ce que vous voulez savoir de plus, bon sang ? Les cheveux teints en bleu, un mage talentueux, et maintenant il revient, et ne ressemble à rien.
- Vous dites des belles choses.
- Une vieille poésie. À part les derniers vers.
- On voit que vous avez étudié, agréa Basilien avant de repartir : Donc, vous savez rien d’Eldée, pas plus que de Teliam Vore. Vous en savez autant que tout le monde, autant dire que vous êtes superfétatoire.

Le dernier mot ne collait pas. Il s’en aperçut sans mal à l’expression du bonhomme. Tant pis, il avait au moins tenté d’utiliser un bout de vocabulaire d’Elsy.
- Je vais vous dire ce qui est superfétatoire, dit Asauque avec un maigre sourire. Ce sont les inspections surprises dans les périodes tendues sur un plan personnel.
- Dites-m’en plus…
- Une histoire de famille. J’ai eu des invités, à la maison, ces derniers jours, le genre qui vient de loin. Les cousins qui s’invitent chez vous sans même demander la permission. Ils ont amené leur chien, aussi. Cabot mal élevé. Pendant un moment, ça a été l’enfer.

Asauque s’appuya contre un four et rectifia l’une de ses manchettes, image même de la lassitude tranquille.
- Comme s’ils n’avaient nulle part où aller. Pourtant, ils ont l’habitude des hôtels. Je ne comprends pas pourquoi ils sont venus me déranger.
- La famille, c’est important, dit Basilien en goûtant la platitude de ses propres paroles. Mais ça a l’air de vous causer du souci. Parlons d’autre chose. Genre le verre. Vous faites de l’art ? Comment une fabrique marche avec juste des bibelots qui font dans la déco ?
- Nos pièces sont faites à la main, mais on a plusieurs modèles. Ensuite, nos clients en commandent des variantes. Et nous sommes les premiers sur le marché dans nombre de domaines. Aujourd’hui, même Meunin le fait, mais c’est notre manufacture qui a eu l’idée de l’emploi de l’acide pour obtenir des motifs risqués, des teintes surprenantes.

Basilien se saisit d’un vase sur un établi, et chercha en vain une trace d’oxydation.
- Celui-ci n’a pas été traité, expliqua à la hâte Monsieur Asauque. Je vous prie, reposez-le. Non, pas dans ce sens-là. Voilà, parfait, c’est cette sorte de goulot qui est en fait son pied. Ne touchez plus aux vases. Que disais-je, déjà… ? Certains de nos clients apprécient encore le travail traditionnel, sans acide ou touches de pâte de verre.
- Vous faites un chouette boulot. Je pourrais ramener un verre à ma petite famille ?
- Choisissez celui que vous voulez, dit Asauque sans une hésitation.
- Vous êtes une chouette personne.
- Je sais ce que je dois aux patrouilles, mercenaires ou soldats.
- Alors, vous pigerez ce qu’on va faire après. Quand on est arrivés dans votre cour, là, on a vu deux miroirs dans les cavalèches. C’est quand on a voulu les toucher que les cavalins se sont mis à gueuler. Mais on a vérifié, et c’est ce qu’on devait faire. Et on a pas fini.
- Je vous dis qu’on les a vérifiés. Ne perdez pas votre temps.
- M’sieur Asauque, je veux voir où vous rangez vos miroirs dans le coin.

 

 

Ceux qui tenaient des lances marchaient presque en tête, seulement protégés par une rangée de guerriers équipés d’armes à plus courte portée. Elsy se trouvait au milieu de cette première ligne, Agénie à sa gauche et Jaffroy à sa droite, ce dernier équipé d’une ayguise bricolée. Entre la longue lame et le manche de même longueur, la poignée perpendiculaire à l’axe principal de l’arme, forme réglementaire chez la garde des princes marchands des décennies avant, avait été sciée pour se voir remplacée d’un disque de métal tout autour de la garde. La jeune femme regardait fréquemment cette ayguise affûtée, comme pour se rassurer.

Ils s’étaient réunis non loin de l’entrée des égouts, une trappe discrète au fond d’un cul-de-sac nappé de vieux journaux, entre une boutique d’armes et un bureau de paris, et avaient sorti leurs armes avant de s’y glisser avec moult précautions. Une échelle rouillée les avait amenés dans un tunnel assez large pour contenir toute leur compagnie, une bonne centaine d’hommes et de femmes réunis sous l’égide d’Elsy. À présent, ils avançaient rapidement dans le passage bétonné, observant les parois détrempées et la ligne de mousse qui ornait chacun des murs un mètre au-dessus du sol.

Agénie trembla quand ils approchèrent d’un virage. Il y avait des fissures, le signe que quelque chose était passé par là, une masse qui avait heurté tout le coin du tunnel. Ou peut-être était-ce son imagination, peut-être les failles étaient-elles nées quand la route agricole s’était effondrée.

Elle resserra sa prise sur son épaisse massue quand Elsy envoya un éclaireur voir au-delà du coude, avec deux mètres d’avance. Le garçon avança avec circonspection, et Agénie observa la brillance de ses longs cheveux blonds à la lumière des torches.
- Y’a rien là-bas ! dit l’éclaireur, une fois parvenu au coude du tunnel. Ça pue un peu plus, mais c’est tout ! Je vois un embranchement plus loin ! Et c’est tout fissuré !

Elsy fit signe à la troupe de reprendre la marche, et quand ils arrivèrent au niveau de l’adolescent, elle leva l’un de ses poings, dont les doigts étaient cerclés d’un ceste d’acier poli.
- Tu nous refais ce coup-là et tu vas t’en prendre une. Nous sommes en territoire ennemi, et rappelle-nous, Francisque, ce qui fait la définition d’un territoire ennemi ?
- Faut y rester discret ?
- Prime soit loué, ton cerveau t’accorde là une once d’intelligence. Oui, il est naturel d’observer la plus grande discrétion, et j’ajouterai même que si tu comptes hurler, pourquoi ne courrais-tu pas immédiatement chercher l’ami Eldée pour lui signaler qu’on est sur ses talons ?

Elle désigna deux jeunes filles qui devaient avoir, au mieux, trois ans de plus que Francisque.
- Vous restez en arrière, tous les trois. À ce coude, là. Au premier signe d’ennui, s’il vient de notre côté, ne nous attendez pas, allez chercher la milice. Par contre, si quelqu’un a la bonne idée de descendre dans les égouts… Francisque, tu tournes à droite au croisement, tu tournes deux fois à gauche, tu tournes encore à droite, et normalement, tu nous retrouveras. Pendant ce temps, les filles, vous ferez bon accueil à ce qui arrive. Cachez-vous au tournant, ensuite… Si c’est milice, soldats, magos, primats, dites-leur de foncer, indiquez le chemin. Si c’est autre chose, vous assommez.

Francisque et les jeunes filles hochèrent la tête en cœur.

Elsy acquiesça et mena la troupe plus loin, laissant le jeune trio veiller sur le premier coude. En fait d’embranchement, ce fut à un croisement qu’ils arrivèrent. Une sorte de clef de voûte faite de tuyaux de toutes tailles, noués, soudés, se rejoignant à certains endroits pour mieux se diviser à d’autres, donnait sur quatre accès dont celui d’où ils venaient, des tunnels tout simples.
- À partir de maintenant, vous ne parlerez plus, dit Elsy d’une voix encore plus basse. J’ai l’impression de sentir le parfum des Blasphèmes.

Elle enfila sur sa main gauche encore libre un second ceste, celui qu’elle avait porté pendant le voyage d’Aurterre ; cet ensemble de bagues se prolongeait d’une courte lame triangulaire.
- Toi, toi, toi et toi, vous allez rester là pour surveiller le croisement. Chacun regarde dans une direction, et si l’ennui gagne vos ingénieuses personnes, contentez-vous de permuter. Je veux que même si vous pissiez, vous restiez à votre place. Permettez-moi de souligner votre chance, d’ailleurs, vu que le lieu se prête admirablement à ces menus besoins. Cette organisation minutieuse vous est offerte par l’agence Elsy.

Agénie vit Elsy déplier une large carte.
- Il ne reste plus que deux croisements avant notre objectif, chuchota la jeune femme. Je vérifie… oui, exactement. Pour l’instant, tout est comme l’a indiqué ce charmant Alixandre. À chaque croisement, nous ferons halte, et je désignerai quatre mercenaires du doigt. Mais je ne parlerai plus, plus personne ne parlera. Voici mes dernières instructions : si un Blasphème apparaît devant nous, ne paniquez pas. N’attaquez pas non plus, j’ignore si ces créatures peuvent être détruites autrement qu’à la magie. Nous effectuerons un repli stratégique, en marche arrière, rapidement et méthodiquement. Nous conserverons nos positions dans l’équipe, et nous resterons face au Blasphème. S’il devient trop proche, là, nous pourrons courir.
- Vous comptez sur la lenteur ? murmura Jaffroy. Un Blasphème, c’est rapide.
- Ça doit se compresser pour passer dans des tunnels pareils. Et maintenant, silence.

La troupe reprit sa marche par le passage de droite, laissant derrière elle quatre hommes comme convenu.

Au bout de quelques mètres d’avancée rapide et de balisage méthodique par piquets peints en blanc, un mercenaire avait eu un renvoi acide et toussait doucement. Un peu plus loin, un autre s’efforça de vomir en silence. La puanteur s’épaississait dans les tunnels bétonnés, comme quelque fluide grisâtre qui se serait mêlé d’une tourbe ordurière.

Le deuxième croisement ne rassura personne. Les ouvertures, à partir de ce point, avaient été murées ; sans une hésitation, quatre hommes poussèrent les pierres qui obstruaient le passage de droite. Le mortier avait été enlevé sur le pourtour de l’accès, ce qui faisait correspondre l’essentiel du nouveau mur à un lourd panneau de pierre, une porte davantage qu’un véritable obstacle.

Au-delà, une chaussée rudimentaire bordait un canal de boue et d’eau croupie. Ils atteignaient une portion condamnée des égouts. Elsy indiqua la direction de gauche et les mercenaires s’engagèrent un par un, contraints de rompre leur ordre de marche pour longer le canal. Canal qui débordait sur la chaussée après quelques mètres ; ils se retrouvèrent à patauger dans la gadoue où bourdonnaient les mouches.

Agénie détourna le regard de la surface qui devenait de plus en plus spongieuse et nota que les murs, à présent, étaient totalement emprisonnés dans un faisceau de fissures. Elle tenta de se dire que c’était tout à fait normal. Ils devaient arriver en dessous de la route agricole, et dans cette zone, des sinistres avaient continué à se produire, après le premier attentat qui avait brisé une partie de la voie suspendue. Des bâtiments s’étaient effondrés, des caves avaient été bloquées. Elle croyait se rappeler que le ministère hydraulicien et celui de la salubrité publique avaient déclaré la zone dangereuse quelques semaines plus tôt.

Troisième croisement, qu’ils franchirent avant qu’Agénie ne puisse déterminer la direction qu’ils prenaient. Perdue dans une file de mercenaires dont elle ne voyait l’extrémité ni d’un côté ni de l’autre, elle ne savait plus tout à fait où ils allaient. Des tuyaux traversaient les parois pour s’ouvrir au-dessus du petit canal, mais ils ne dégorgeaient rien, contrairement aux fissures, qui suintaient à présent quelque ichor incolore.
- Canalisations brisées… murmura Elsy, juste derrière Agénie.

Personne ne reprocha à la jeune mercenaire de briser le silence qu’elle avait instauré.

Enfin, le canal s’interrompit. Avec une chaussée qui couvrait désormais toute la surface inférieure, le passage était assez large pour que dix mercenaires puissent marcher de front. En conséquence, la troupe adopta à nouveau sa formation de guerre.

Après quelques coudes, le tunnel déboucha sur une sorte de cave à demi submergée. Un mètre après le semblant de seuil, plus qu’une surface noire, où dansait à peine la lumière de leurs torches.
- Hé bien, voilà l’aboutissement, dit Elsy d’une voix un peu moins basse. L’impasse. Tout s’est déroulé selon le récit d’Alixandre, mais ce qu’il a décrit n’est visible nulle part.
- Blasphème ? s’enquit Jaffroy, tentant de vider son visage de la moindre expression.
- Blasphème.
- Et si c’était ça ?

L’homme désigna de la pointe de son ayguise la grande mare où s’achevait la pente légère de la cave fissurée.
- Je crois que ça aurait déjà réagi à notre arrivée… mais nous ne perdons rien à essayer. Reculez jusqu’au seuil.

Quand la troupe eut fait quelques pas en arrière, Elsy ramassa un fragment de paroi, une petite pierre à moitié recouverte d’une substance brune séchée. Elle lança le caillou au milieu de la mare.

Agénie fut si soulagée que rien ne se produise qu’elle mit quelques instants à remarquer que la neutralité de l’impact avait quelque chose d’anormal. La pierre s’était enfoncée dans la surface d’encre, sans une éclaboussure, sans un soupçon de son.

Certains commencèrent à reculer.
- Restez, souffla Elsy.
- Cette saloperie a bouffé le caillou, fit une voix traînarde.

Elsy saisit une nouvelle pierre, et Agénie fut à nouveau frappée de sa taille réduite. La mercenaire en pleine ascension, aux liens privilégiés avec le gouvernement, était presque deux fois plus petite qu’elle. On aurait dit une gamine qui essayait de faire des ricochets.

Ni ricochet, ni la moindre réaction. Le second projectile, comme le premier, semblait s’être évaporé au contact de la chose.
- Tirez-moi un carreau.

Une arbalète claqua. Son carreau fut avalé par le néant noir.
- Encore.

Seconde détente d’arme. Pas plus de réaction.
- Jaffroy, va me toucher la mare.
- Sauf votre respect, tenta Jaffroy, quelqu’un avec une lance… ? Ils ont plus d’allonge…
- Jaffroy, exécute-toi.

L’homme avança, un pas après l’autre. Agénie se prit à imaginer que les quatre mètres qui séparaient le seuil de la mare charbonneuse représentaient chacun une décennie de la vie passée de ce fort mercenaire. Quarante années, cela devait sembler bien court quand on s’apprêtait à aller chatouiller un Blasphème assoupi. Jouant avec de telles idées, elle en oubliait presque ses muscles extrêmement crispés.

Quand il ne fut plus qu’à un mètre de la mare, Jaffroy raffermit sa prise sur le long manche de son ayguise, tendit les bras. La pointe de la lame se rapprocha du plan d’obscurité, s’y reflétant comme un éclair d’argent, avant de s’y enfoncer.

Jaffroy sortit l’extrémité de l’ayguise ; elle semblait intacte. Il avança un peu plus et fit pénétrer derechef l’arme dans la masse noire. Il semblait perplexe.
- Ça s’enfonce comme dans du beurre. En fait, je ne sens rien.
- Jaffroy, je double ton salaire, dit Elsy sans une hésitation. Au nom de notre contrat, touche-moi cette mare.
- Vous rigolez ? Je refuse de faire plus.
- Très bien. Je comptais négocier avec ton patron un transfert d’agences, puisque tu faisais la preuve d’une certaine compétence, mais…
- Vous pouvez me faire miroiter tout ce que vous voulez, je touche pas à –

Elsy tapa ses mains l’une contre l’autre, avec sur le visage un sourire juvénile.
- Miroiter ! C’est le mot ! Ah, ce que je peux être sotte, que Prime me pardonne ! Jaffroy, enfonce ta main là-dedans.

Peut-être perturbé par la joie d’Elsy et son ordre désinvolte, l’homme s’exécuta. Et il écarquilla les yeux, avant de sourire, et de remonter sa main intacte de la mare.
- Elle est pas mouillée, rien…
- Juste un petit coup de froid, hein ?
- Comme vous dites.
- Ce n’est pas un Blasphème, fit Elsy d’un ton un peu plus haut. C’est un miroir. Un miroir enchanté.
- Vous aviez dit qu’il devait y avoir un Blasphème, objecta un mercenaire qui grattait la poignée de sa propre arbalète jusqu’à écailler le vernis.
- Il a dû être transporté hors d’ici. Ou peut-être qu’il nous attend dans le monde du reflet. Le Blasphème émergeait du miroir, ou bien le Blasphème cachait le miroir, ou il n’y avait pas de miroir quand Alixandre était là… mais en tout cas, ce truc est un miroir.
- Drôle de grand miroir, commenta Agénie.
- Peu importe les détails. Jaffroy, enfonce ta tête sous l’eau.

Avec nervosité, l’homme se mit à quatre pattes au bord de la mare et s’exécuta.
- J’ai rien vu du tout, fit-il après avoir sorti sa tête, un bref instant plus tard. Qu’on me passe une torche.

Il effectua l’aller-retour, personne ne semblant souhaiter le rejoindre, puis, un peu moins tremblant, il regarda à nouveau sous la surface, cette fois en immergeant également une torche.
- Y’a la même salle de l’autre côté ! indiqua finalement Jaffroy en se redressant une seconde fois. Mais tout est à l’envers. Et il fait tout noir.
- D’accord, y’a un miroir magique, dit un chef de clan en se tordant les doigts. On remonte et on le signale au Palais Central, votre ami pour la vie. C’est bon ?
- Non, rétorqua Elsy. Nous sommes venus pour chercher du gibier, et je suis sûre de trouver quelque chose au-delà de ce point.
- Si on attendait les mages ?
- Nous avons le devoir d’agir maintenant. On continue. Premier rang avec moi.

À force de précautions et de promesses de primes, Agénie et Jaffroy acceptèrent d’accompagner Elsy dans son saut à travers le miroir, bientôt suivis dans leur résolution par d’autres mercenaires.

Agénie fut la première à plonger. Elle avait eu beau se préparer mentalement, elle fut stupéfaite de traverser la surface noire comme si cette dernière avait été dépourvue de toute réalité. Elle se sentit un instant comme entourée d’eau, mais la sensation glaciale disparut aussi vite qu’elle était venue. Perturbée par le passage, et par les ténèbres, la grande et large mercenaire eut des difficultés à se réceptionner. Un élancement parcourut son tibia droit quand elle heurta le sol, trébuchant légèrement.

Tout n’était qu’obscurité.

En tâtonnant, elle ramassa sa massue et attendit que d’autres la rejoignent. Elsy et Jaffroy ne tardèrent pas, et avec eux les sept autres de la première ligne. Certains portaient des torches, qui éclaircirent la scène.

Le sol n’était en fait pas le sol. C’était au plafond qu’ils étaient tombés. Autour d’eux, une obscurité à peine dissipée. En fait de lumière, les torches répandaient une faible lueur ambrée. Comme si les flammes brûlaient dans un impalpable compromis entre air et café.

Nul ami ou ennemi à proximité.

Elsy désigna une échelle appuyée contre l’une des parois inversées, laquelle remontait presque jusqu’à la surface noire, mare qui noyait le sol au-dessus de leurs têtes.
- Ingénieux, nos hôtes de Teliam Vore, déclara-t-elle. Malgré tout, leur malignité n’est pas à la hauteur de leur habituelle cruauté, sans quoi ils auraient garni de piques le plafond reflété.
- Vous n’avez pas pensé à ça avant qu’on saute là-dedans ? gronda Agénie.
- S’il y avait eu quelque chose comme ça, Jaffroy nous l’aurait dit.

Les mercenaires suivants pénétrèrent dans le monde-miroir en atteignant directement l’échelle dissimulée.
- J’aimerais que cinq hommes remontent, dit finalement Elsy. Ils expliqueront la situation aux renforts quand ceux-ci arriveront, et au cas où ce serait un ennemi qui viendrait, ils pourront l’empêcher, par exemple, de briser le miroir.

Personne ne répondit à cette dernière phrase.

Ils poursuivirent leur route dans le monde inversé. Après quelques pas dans le passage, ils revinrent aux canaux des égouts, mais cette fois, la boue les surplombait ; elle semblait également plus propre, et filait comme de l’eau courante, attachée au plafond. Cela sonnait faux de plusieurs manières dans l’esprit d’Agénie, tout comme les murs non fissurés que l’on devinait plus que l’on ne voyait, aplats boucanés dans cet environnement de ténèbres ambrées.

Les questions fusèrent, mais Elsy demanda le silence et ils poursuivirent leur route dans l’interrogation muette.

Les ténèbres semblaient parfois remuer. Des interrogations vinrent tarauder Agénie. Un Blasphème était-il forcément dense, solide ou liquide, plutôt que gazeux ? À quoi ressemblait son intérieur putride ? Se trouvait-il parcouru des remugles vaporeux qu’elle percevait ici ? De quoi marcher plus vite, et plus nerveusement.

Ils purent emprunter plusieurs passages parfaitement dégagés qui étaient pourtant, sur le plan des égouts que la jeune mercenaire consultait fréquemment, indiqués comme murés. Au bout de quelques minutes d’une telle progression, Agénie vit leur meneuse ordonner une halte, puis sortir un stylographe, pour ensuite hachurer certains des traits gris qui indiquaient les accès obstrués.
- On est toujours près de la route agricole, annonça Elsy à mi-voix, mais dans une zone que le ministère hydraulicien a rempli de ciment. Dans le monde réel, les couloirs où nous sommes n’existent plus du tout.
- Quand est-ce qu’on ressort ? dit un arbalétrier d’un ton encore plus faible.
- Je crois que je sais où il faut aller, reprit la jeune femme en déployant à nouveau sa carte. Cette partie-là, sous les entrepôts Raclerc.
- Pourquoi là-bas ? demanda Jaffroy.
- Il y a plusieurs zones des égouts qui ont été murées ou cimentées à la suite des sinistres. Dont certaines où nous avons trouvé des miroirs suspects. Tout le réseau de Mirinèce, de toute façon, a été cloisonné par le ministère, que Prime le bénisse, pour limiter les possibles déplacements illicites. Ils n’ont pas pensé que si, dans les mondes-miroirs, les règles pouvaient changer… tout y reste accessible.
- Vos dresseurs de Blasphèmes, ils peuvent être n’importe où dans ce faux monde inverse, objecta Agénie.
- C’est exact. Notre seule chance de les retrouver consiste à supposer qu’ils passent plus de temps dans le véritable monde. Qu’ils ont une porte de sortie, un miroir jumeau de celui de tout à l’heure.
- Alors pourquoi on devrait perdre notre temps avec une petite chance qui est à peine possible ? Putain, si j’étais un mago, je me cacherais dans le miroir lui-même, et c’en serait fini.
- Mais vous n’êtes pas magicienne, ma rusée Agénie.
- Et alors ?
- On a tous pu passer par ce miroir de tout à l’heure. Il y avait un sort du miroir dessus. C’est le type de miroir qu’on a passé notre temps à rechercher, ces dernières semaines. Un miroir d’entrée, actif en permanence, avec une sortie complètement ailleurs.

Agénie regarda Elsy dans les yeux, et Elsy lui rendit son regard ; Agénie sentait qu’il y avait une faille dans la logique, mais elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus, de même qu’elle ne comprenait pas pourquoi Elsy pulsait presque, ce jour-là, de rancœur contenue. La grande mercenaire fixa la carte gribouillée.
- Et sous Raclerc, c’est une zone murée ?
- Affirmatif, répondit Elsy. Les entrepôts sont de gros bâtiments assez proches de la route agricole, et la patronne a été vue parlant avec Eldée.

Le cheminement reprit, lent, laborieux. Il y eut plusieurs haltes, à chaque fois qu’ils passaient sous un bâtiment appartenant à la famille Raclerc. Leur meneuse tâtait les murs, le sol, le plafond, comme à l’affût d’un accès dissimulé. Mais il n’y avait que de la saleté dans les ténèbres ambrées.

Lorsque Elsy admit enfin qu’il n’y avait rien sous les entrepôts, Agénie sentit le sang lui monter au visage.
- Je vais faire appel à ce qu’il y a de plus brave en vous pour vous demander de ne pas paniquer. Ni de vous énerver. Nous allons revenir au silence et au calme, mais auparavant, je vais vous informer de la suite des opérations. Il va falloir vérifier toutes les zones suspectes du plan.

Il y eut des protestations, mais Elsy les fit taire en levant l’une de ses mains, toujours gainée d’une épaisseur d’acier. Ce n’était, encore une fois, que le poing droit : le ceste contondant.
- Certains d’entre vous aimeraient avoir des provisions, ou plus de lumière, ou un temps de repos. Tout au long de cette plongée, des éclaireurs ont été envoyés devant nous, tout au long de cette plongée, nous avons balisé notre parcours, et nous avons laissé des hommes aux carrefours. Nous approchons à présent les soixante-dix personnes et nous n’avons pas vu l’objectif du jour.

Elsy fit retomber sa main.
- Mais nous avons l’occasion de coincer les salauds qui ont fait ça. Au moins l’un des types qui terrifient notre ville avec leurs Blasphèmes. Un pion de Teliam Vore, qui sautera de l’échiquier. Et dans le pire des cas, les renforts arriveront.
- Et tu vas encore nous dire de nous taire ? demanda un chef de clan à la grosse barbe rousse.
- Non, je crois que c’est inutile. Il apparaîtra clair à chacun d’entre nous que notre magnifique troupe n’a pas vraiment brillé par son silence total. Contentez-vous de ne pas être trop tapageurs.
- Quelle est la prochaine étape ? interrogea Jaffroy.
- La verrerie Asauque.

 

 

Agénie avait perdu la notion du temps. Elle fut parmi les dernières à comprendre que ça y était, qu’ils avaient trouvé le miroir de sortie.

Bien plus petit que l’autre, mais encore assez grand pour qu’Agénie, ou toute autre personne de sa solide carrure, l’emprunte sans problème, il semblait enchâssé dans une cavité du sol. Les premiers barreaux d’une échelle dépassaient du miroir et se fixaient sur l’un de ses rebords par de grands crochets.

Après quelques délibérations, et une tête passée au-delà du seuil pour s’assurer qu’aucune mauvaise surprise n’attendait toute l’équipe, Jaffroy descendit par l’échelle, aussi facilement que s’il s’était agi d’une trappe toute simple.

Quand Agénie passa à son tour, après un instant de fraîcheur subite, elle déboucha en hauteur dans le même tunnel qu’elle venait de quitter. Les choses étaient à l’endroit, la bourbe était au sol et non au-dessus d’elle, et l’affreuse impression d’être immergée dans une masse d’air caféiné l’abandonnait enfin.
- Nous voilà donc sous la manufacture, dit Elsy après que soixante-cinq d’entre eux furent descendus. Qui est le plus rapide, ici ?

Un adolescent brun, bâti sur le même modèle que Francisque, mais avec de gros bras, leva la main sans une hésitation.
- Tu vas faire le chemin en sens inverse, et tu diras qu’on touche au but, à chacun de tes collègues. Gidet, donne-lui ta carte. Voilà, celle-là. Gidet a noté toutes les balises, tu devrais pas te perdre. Tu sors des égouts, tu files au Palais Central et si tu croises des troupes, tu leur dis de foncer.
- Ils sont pas déjà…

Elsy tourna la tête vers Agénie, qui cessa de parler. Sur les lèvres de la grande mercenaire s’éteignaient toutes les promesses de renforts, tout ce que depuis le début de la journée, leur patronne leur faisait espérer.
- Qu’est-ce que tu fais encore là, dit Elsy à l’intention du gamin. Cavale. N’aie pas peur des Blasphèmes, si tu ne cours pas assez vite, c’est moi qui te mangerai.

Le garçon sembla la croire, et remonta l’échelle de toute son énergie.
- Plus un mot, dit Elsy. Plus un bruit.

Le silence s’établit. Quand il fut étalé comme de l’ouate au sein des mercenaires, Agénie entendit un léger bruissement. Elle chercha des yeux qui produisait le son.

Non, en fait, c’était un bruit de mastication, véritablement infime. Il venait de l’un des coudes du tunnel.

La troupe se restructura selon la formation qu’elle avait apprise. Armes à courte portée en avant, les porteurs de lances juste derrière, protégeant la première ligne, et en dernier, les arbalétriers. Et une seconde rangée d’arbalétriers dos à leurs homologues, et d’autres lances, et d’autres massues, ayguises et poignards. Disposition symétrique, destinée à accueillir l’ennemi aussi bien à l’avant qu’à l’arrière.

Elsy fit un signe, et les mercenaires se mirent en marche, la cohésion du groupe chancelant, autant par le manque de discipline naturel à ces guerriers que par la fatigue et la nervosité.

Le bruit se poursuivait, ponctué de crissements. Quelqu’un ou quelque chose mangeait.

Après le coude, il y avait une salle grande comme une écurie, une pièce qu’à l’aller, ils n’avaient pas remarqué. Les ténèbres ambrées du monde-miroir les avaient peut-être empêchés de noter que la pièce était propre, le ciment de ses parois à peine rayé de quelques coulées calcaires. Mais peut-être était-ce là une différence entre la réalité et l’univers reflet, de même que la porte à gonds, un peu gondolée par l’humidité, qui fermait l’autre accès. On aurait davantage imaginé un tel battant de bois dans une auberge que dans cette sorte de cave.

Une femme dégustait son dîner, sur une petite table.

 

 

Elle était grande, les cheveux châtains, les yeux bruns, vêtue de vert et d’anthracite. Son pantalon serré n’était pas plus sage que son décolleté. Agénie crut reconnaître une sorte de barbasse dans la choucroute que la femme dégustait, mais elle n’en fut pas sûre.
- Amaranthe, dit Elsy.

L’inconnue leva la tête sans une hésitation. C’était donc bien l’une des cibles qu’on leur avait décrites. Et quand elle la vit vraiment de face, Agénie comprit qu’elle s’était méprise sur son âge ; plus qu’une femme faite, c’était une jeune fille.
- Enchantée de faire ta connaissance, Amaranthe, c’est un tel plaisir. Mon nom est Elsy Valnitier, et je te présente ici certains de mes amis. À ma gauche, Agénie, et à ma droite, Jaffroy. C’est Gidet un peu plus loin, oui, l’homme qui tient mieux sa lance depuis qu’il n’a plus de carte dont il peut se soucier.

Alors que les mercenaires commençaient à se disperser dans la salle, certains guettant porte et recoins, Elsy s’inclina légèrement en avant, ôtant de ses cheveux blancs un chef imaginaire.
- J’ai bien peur que notre rencontre ne soit courte, mais il ne tient qu’à toi de la rendre agréable. Il te suffit de te rendre sans opposer de résistance. Au nom de Damnis et de Prime, l’agence Elsy doit te ramener au Palais Central, qui aurait quelques légères questions à te poser.
- Eldée ! clama Amaranthe avec un sourire léger. C’est pour toi !

La porte pivota pour dévoiler l’intéressé. Mains dans les poches d’un long manteau fermé, Eldée respirait la confiance et la sincérité.
- J’ai un trou, j’en ai peur, dit le jeune homme avec un grand sourire. Je dois dire quoi, là ?
- « On se rend, ne nous faites aucun mal », indiqua Elsy.
- D’accord. Attachez-vous les uns les autres, pour commencer, on ficellera nous-mêmes la personne sans liens.
- Je crois, très cher, que vous vous méprenez. On va vous faire tomber. J’ai beaucoup planifié pour vous coincer le plus vite possible, et avec le moins de mal possible. On dirait que ça marche.
- Écoutez… tiens, c’est quoi, votre petit nom… Elsy ?
- Touché. Tu lis dans les pensées ? Non, attends, c’est moi qui suis célèbre.
- Exactement. Bon, Elsy, on n’a pas de frayeur de faire un petit massacre. Ou un gros, même. On a du sang sur les mains. Vous aussi.

Eldée cessa de sourire et écarta les mains.
- Arrêtez de vous étaler comme ça dans la pièce. On vous voit venir. Si vous bougez encore, vous allez faire connaissance avec notre grand ami.

Les mercenaires se figèrent.

Un instant plus tard, des fragments de ciment tombèrent du plafond, avec quelques poussières. Une sorte de racine se tortillait, comme prise au piège dans une étroite fissure. - Il se trouve qu’on s’y attendait tous, fit Elsy.
- Ouais, mais si on pouvait éviter de tous vous massacrer, ça serait chouette, non ? Alors je vais vous dire. Teliam Vore recrute. Toute cette troupe, là… qui parmi vous veut rejoindre les rangs du plus fort ? Qui veut se rallier au seul vrai maître de guerre ?
- Inutile, le jeunot. Tu n’as pas un soupçon de la classe de ton maître.
- Moi, je ne trébuche pas à cause de ma grosse aile… dit Eldée, son sourire recouvré. Allez, levez la main, ceux qui veulent un résultat, ceux qui veulent que les choses changent, surtout ceux qui ne veulent pas crever !

Aucune main ne se leva.
- Ils connaissent leur travail, répliqua Elsy. Ou peut-être qu’ils savent que tu n’as rien à leur donner. De l’effroi, des jours gris, des nuits blanches. Et les Blasphèmes tout noirs.

Elle sortit de sa poche une bille de passevelle.
- Peut-être qu’un peu de fric ferait bien tes affaires. Allez, va, achète-toi de meilleurs arguments, à défaut d’intellect. Pour l’amour de Teliam.

Elle fit mine de jeter l’objet à Eldée, mais ce fut sur Amaranthe qu’elle le lança, le plus fort possible. Agénie, obéissant au signal convenu, fonça au même instant à la gauche d’Elsy, dans la direction même de la bille de bois dur.

Amaranthe, un peu étourdie du choc reçu en plein front, mit un instant à saisir son assiette vide, qui avait viré au métal tranchant depuis quelques instants, et à la lancer ; Agénie l’évita, elle alla se planter quelque part derrière elle, il y eut un long cri, noyé dans le brouhaha d’une bataille qui commençait pour de bon, le bruit d’une grande chose, un Blasphème s’extirpant du plafond, et les claquements d’arbalètes déclenchées.

La grande mercenaire était presque sur la magicienne. Elle visa bien la tête, mais elle ne toucha Amaranthe qu’à l’épaule.
- Pause ! hurla Elsy.

Tous s’immobilisèrent, mais Agénie attendit qu’une Amaranthe à l’épaule sanglante tourne la tête pour faire de même. Elle vit le combat entamé. Déjà deux corps au sol. Une monstruosité pendait comme un lustre goudronneux, orné de tripes fraîches, qui se tordaient comme des entrailles n’auraient jamais dû le faire. Le Blasphème ne s’était pas entièrement extirpé du plafond, et il occupait déjà la moitié de l’espace disponible. Agénie vit, au sol, Jaffroy, victime d’un carreau perdu fiché en pleine nuque. Au milieu de la scène, Elsy étreignait Eldée par-derrière, salement, déjà couverte de sang de dieu sait quelle manière. Son bras droit serrait le cou du jeune homme à l’étouffer, tandis que son poing gauche pointait sur ses yeux une lame triangulaire.
- Si le monstre ne recule pas jusqu’à défoncer le mur et au-delà, et que la salope ne se laisse pas attacher par mes gars, y’a encore des cadavres qui vont salir le sol, mais avant, garçon, tu vas en chier et en chier et en chier ! Tu pourras plus rien voir, d’abord, après, tu pourras plus sentir, parce que ton nez, il aura disparu, et je donne pas cher de tes couilles non plus. Tu garderas ta langue et tes oreilles, par contre, ça, je te le garantis, parce que quand je t’amènerai au Palais pour te jeter droit aux pieds de Damnis, faudra que tu répondes à deux-trois questions avant qu’on te massacre.
- Charmant… programme… parvint à proférer Eldée.
- Tu la fermes ! dit Elsy en rapprochant un peu plus la courte lame de ses yeux.

Agénie remarqua à ce moment que le ceste n’était plus aiguisé.

Pendant le deuxième déchaînement de violence, Agénie frappa vers son ennemie, mais la massue se brisa sur le bras d’Amaranthe ; la magicienne avait altéré l’arme, d’une manière ou d’une autre. Agénie, réfrénant le stress causé par cette magie démente, décrocha un couteau de sa ceinture et voulut bondir sur la cible qui reculait, mais une masse sombre s’interposa.

Le monstre semblait se déployer, éclore comme une fleur renversée dont la tige tendue se fixait au plafond par des griffes décharnées. Il était hérissé de carreaux d’arbalète. Prise par la panique, Agénie recula, trébucha sur un corps, fut relevée par des bras inconnus, se rejeta en arrière, voulant mettre le plus d’espace possible entre le Blasphème et elle. Un homme armé d’une lance se jeta sur la bête, qui se contenta de s’ouvrir, de se fendre, comme si elle n’avait été qu’une gueule verticale, gigantesque, garnie de parodies de côtes. Le mercenaire disparut dans les entrailles du Blasphème, et quand la chose se recomposa en remontant plus haut, en un bulbe orné de multiples tentacules et de diverses mâchoires, l’un des crocs se trouvait constitué de la pointe de la lance.

Ils semblaient être beaucoup moins nombreux maintenant. C’est tout ce qu’Agénie put se dire avant de reculer elle-même en direction des égouts. Elle fuyait le repaire de Teliam Vore, fuyait le Blasphème qui semblait maintenant se réduire à une pince aveugle au bout d’un membre grotesquement articulé, restant de plus en plus en hauteur, croquant les têtes des mercenaires avec vivacité.

Eldée, à présent équipé d’une ayguise prise dans des mains glacées, avait reculé jusque dans la pièce attenante, une chambre à deux lits qui n’avait pas de plafond. Amaranthe avait déjà fait le ménage, cinq corps gisaient là, et il leva les yeux à temps pour voir les pieds de la jeune fille disparaître par l’ouverture sombre.
- Bravo pour le courage, cracha-t-il avant de lever un bras. À moi, la garde !

Un tentacule noir se déploya d’en haut, du sous-sol de la manufacture, et il le saisit. Mais au moment où le Blasphème commençait à le remonter vers la sécurité, Elsy s’élança sur ses talons, sur son talon. La main libre de la jeune mercenaire attrapa un poignard orphelin tandis que l’autre s’enroulait autour des jambes d’Eldée.
- Dégage de là, chérie, mon cœur est déjà pris !

Elle ne lui répondit que d’un coup de poignard. Dans la cuisse. Et un autre. Et un autre. Un jet de sang rouge vif, à la puissance horrible, récompensa ses frappes.

Eldée hurla, frappa de son ayguise vers le bas, et ne parvint qu’à se charcuter la cuisse encore davantage. L’ascension se poursuivit au rythme de leur duel vertical.

 

 

Des velliades plus tard, Basilien ferait encore des cauchemars de cette simple discussion. Il se réveillerait peu après le moment où Monsieur Asauque discutait avec eux des chrysanthèmes, grande source d’inspiration pour certaines formes de verres, et où le sol tremblait. Parfois, son cauchemar allait jusqu’à l’irruption du Blasphème en pleine manufacture. Mais toujours, ses souvenirs omettaient l’instant précis où le plancher se trouvait défoncé.

Les choses s’étaient compliquées avec l’arrivée de la milice, qui n’avait pas cru les dires de Basilien sur son devoir de perquisition. C’était toujours Elsy qui avait sur elle le double de la lettre d’autorisation, gage de leur collaboration avec le gouvernement, et l’exemplaire originel était conservé au 9 rue Farald. Basilien ne connaissait pas le grade du chef des miliciens, mais sa gabardine kaki portait sur son revers l’arbuste de la milice en quadruple exemplaire. Il devait avoir affaire à un officier habitué à l’obéissance de ses pairs, et qui n’accepterait jamais l’opposition d’un simple mercenaire.

Basilien avait donc joué des pieds et des mains pour conduire le milicien à penser qu’il fallait inspecter toute l’usine, et même que c’était son idée, et que les mercenaires paresseux allaient l’aider à accomplir cette tâche. Ravi d’avoir retourné la situation en sa faveur après tant de discussions et de rodomontades, l’officier s’était un peu détendu et s’était même permis de tailler une bavette avec Asauque. Bravo, Baz, mission accomplie.

Quand une bonne partie du sol fut réduite en bouillie et qu’un Blasphème émergea, Basilien ne put s’empêcher de s’étrangler. De reculer. Putain, ce machin était grand.

Puis la puanteur déferla, et avant qu’il s’en aperçoive, Basilien vomissait son repas du matin. Tranches de pain, confiture à la cerise et œuf de cavalin. Un truc orange et vert dans lequel sa tête s’appuya à demi, avant qu’il ne reprenne ses esprits.

Il vit Asauque s’enfuir, la tête comme secouée de grands cris hystériques, tandis que le Blasphème, arbre dont le tronc se tordait et hurlait, perçait le toit de la grande verrerie. La trajectoire du directeur l’arrangeait ; Basilien s’élança à sa poursuite, décidé à accomplir sa mission, et à mettre autant de distance que possible entre lui et l’horreur puante.

 

 

Elsy roula sur le sol fracassé, avant de chuter. Elle se vit un instant se fracasser au sol, à l’étage inférieur, les bas-fonds de l’usine qui, après un niveau supplémentaire de caves à l’évidence mal fréquentées, donnaient sur le repaire souterrain des deux dingues voulant changer le monde avec l’aide aveugle de leurs monstres fumants. Non, ce n’était qu’une fosse peu profonde, tapissée de sciure. Une forme noire, massive, passa au-dessus d’elle. Elle examina les coupures de ses avant-bras. Impossible de voir si les blessures étaient superficielles, elles saignaient beaucoup trop.

Elle tira des bandages de sa gabardine, aux tout nouveaux motifs rouges, bruns et noirâtres, et elle les serra avec hâte autour de ses plaies. Ses grands yeux bleus, inquiets, se levaient souvent en haut. Là, au-dessus de la fosse, des corps volaient et des carreaux passaient, dans un sens et dans l’autre.

Il y eut une accalmie. Elsy saisit sa chance, sauta hors du fossé, courut vers un grand four à moitié éventré. Elle passa entre les briques broyées et ressortit de l’autre côté, pendant que le Blasphème qui l’avait immédiatement repérée heurtait le flanc de pierre.

Une partie du Blasphème, en tout cas. La chose qui les avait attaqués dans le repaire n’était qu’une extension, Elsy s’en rendit compte à la masse du monstre. Pour l’instant, le Blasphème ressemblait à un tronc de chair palpitante, où nageaient les restes de victimes en cours d’assimilation, déléguant le reste de la chasse à ses appendices aux gestes spasmodiques. Des serpents de boue et d’épines, des araignées rudimentaires, au nombre de pattes impaires, dont l’abdomen s’étirait en cordon intestinal jusqu’à l’entité primordiale…

Le sommet du Blasphème étendait des appendices filandreux dans les restes du plafond. C’est là qu’un œil naquit, violet sombre, congestionné. Avant peu, le globe s’éleva sur une antenne de gastéropode et pivota pour se fixer sur une forme qui courait non loin : Basilien.

Le mercenaire fonçait à vitesse appréciable. Sa bedaine n’était pas ample au point de gêner ses mouvements ou d’étouffer ses efforts. Il visait trois silhouettes presque trébuchantes, un trio se hâtant en direction de la réserve, ou de ce qu’il en restait. Asauque et deux personnes qu’il ne connaissait pas.

Quand le Blasphème s’interposa, en crabe, Basilien se crut en plein décor de vaudeville, avec des éléments qui venaient se superposer à plusieurs niveaux, des panneaux verticaux glissant sur des rails bien huilés, aux détails élevés par poulies. Premier plan, des cadavres fumants, second plan, l’ennemi puant comme un égout, troisième plan, la porte où le trio venait de disparaître. L’illusion se rompit lorsqu’une spirale se dessina à la surface du Blasphème. Basilien roula sur le côté, évitant l’attaque, l’innommable appendice, plus un jet de liquide qu’un tentacule solide. Suivant le mouvement, l’essentiel du Blasphème tangua vers lui, grand navire de cire noire coulant presque déjà.
- Loulou !

Le Blasphème vibra.
- Loulou, ramène-toi ! reprit la voix alerte.

Le Blasphème fonça, grosse boule de pus et de bave sur des membres trop petitss, abandonnant les restes de sa forme arborescente comme un costume trop grand. Il ne tarda pas à basculer sur davantage de pattes, chenilles à peine formées, brassant plus de plancher.

Basilien promena son regard aux alentours. Il ne discernait plus grand-chose de vivant.

Il ramassa une ayguise sur un corps de milicien. La gabardine, qui n’avait plus rien de kaki, lui fit penser à quelqu’un d’autre.
- Elsy !

Aucune réponse. Basilien répéta le nom de son amie, se disant qu’il l’avait entrevue quelques instants auparavant, entre deux éventrations, qu’elle était saine et sauve. Sûrement.

Tant pis, plus le temps de réfléchir. Il domina la frayeur, domina la puanteur, brandit son ayguise et se lança aux trousses des responsables.

Au moment où il arriva dans la réserve, « Loulou » n’était déjà plus visible. Témoignage de son passage, quelques taches fumantes, ponctuant une trace bien plus large et généreuse, le sang écarlate et brillant d’un blessé ou d’un mort. La piste conduisit d’abord Basilien entre des étagères d’assiettes et de vases, puis des piles de simples vitres, ou ce qui en restait. Quelques mercenaires et miliciens gémissaient encore, certains perdant leur sang.

La large trace menait à une rangée de miroirs. Elle s’arrêtait à l’une de ces glaces, au verre propre, limpide.

Dans le reflet intact de la verrerie, Loulou s’éloignait avec trois autres silhouettes. Deux devaient être les alliés de Teliam Vore, Eldée et Amaranthe, et elles semblaient se soutenir l’une l’autre. La troisième, Basilien la connaissait mieux, puisqu’il avait discuté avec cette personne jusqu’à la catastrophe. Monsieur Asauque fuyait sans un regard en arrière, laissant choir manufacture, ouvriers, pâtes de verre et peinture à l’acide.

Basilien parcourut en hâte la réserve, à nouveau. Derrière une étagère de bouteilles ouvragées, il trouva un jeune milicien, sans blessure apparente.
- Debout.

L’homme ouvrit des yeux que Basilien ne put s’empêcher de trouver vitreux. Il posa sa grosse main sur l’épaule du milicien, serra :
- Faut faire quelque chose.
- Je sais pas… dit le milicien, qui avait une teinture grise, moins pâle que celle d’Elsy. La fenêtre, c’est trop haut ?
- On est au rez-de-chaussée, rappela Basilien, essuyant les restes de vomi qui lui coulaient sur la joue. Dites, combien j’ai de doigts ?
- Je vais bien. Putain, on n’est pas préparés…
- Votre plan, c’est de filer par la fenêtre et de courir dans la rue ?
- Loin de ces saloperies, ouais, ça me semble faisable.
- Je crois pas. Je crois qu’elles sont partout, maintenant, et que quand on nous marche dessus, faut qu’on se défende. Tu vois le miroir, mec ? Ils sont partis par là. Ce sont des rigolos, il y en a même un qui saigne de toutes ses tripes. C’est le miroir ou bien l’échec. Simple choix.

Le milicien se pressa le flanc.
- Sans moi.
- On sait pas s’il reste d’autres Blasphèmes. Et si ça se trouve, tous leurs petits copains se ramènent en ce moment. On a une chance d’avoir la peau des chefs, aujourd’hui. Si les chefs rappellent pas un max de Blasphèmes pour nettoyer leurs traces, je veux bien être pendu. Alors, tu peux me dire pourquoi on s’en tirerait ?

Basilien gratta le plancher du bout de son ayguise et attendit une réponse. Comme elle ne venait pas, il soupesa l’arme. Il n’avait jamais aimé la formule long manche/longue lame. La seconde poignée qui faisait office de garde ne le convainquait pas non plus. La plupart des ayguises de jadis avaient été dépourvues de cet ajout perpendiculaire, c’était la preuve de son peu d’utilité.

Il se mit en marche vers le miroir et entendit, après quelques instants, les pas du milicien. Cet homme le suivait. Basilien se demanda quoi lui dire encore, mais il fit alors face au miroir, à quelques mètres de là, et vit que plus personne n’était visible dans le reflet. D’ailleurs, le reflet ne montrait plus une version intacte de la réserve, mais la salle dévastée, la simple réalité.

Basilien recula.
- Quelle girouette, fit la voix du milicien derrière lui.
- Ouais, exact, je change d’avis comme de chemise, mais quelque chose va pas.
- C’est le miroir ou bien l’échec, non ? Tu l’as dit, simple choix.

Sur le moment, Basilien crut que le miroir explosait, mais il ne regarda pas, il bondit derrière une étagère, et c’est ce choix précis qui l’empêcha de mourir en cette pâle journée. Il se roula presque en boule, pendant qu’un fracas inimaginable déferlait aux alentours. Derrière ses paupières, une lumière clignotait. Le vacarme du verre brisé se poursuivait, et Basilien ressentit les premières douleurs, infimes, avant que son sang ne commence à couler, et qu’il ne se sentît lardé de coups d’échardes létales.

 

 

Avec le temps, Élodianne acquérait l’impression que c’était là l’essence de son métier, retrouver Arlard sur les lieux des sinistres, lui faire la bise, cheminer sous escorte de soldats ou de gens de la milice, étudier les dégâts, et prendre des risques elle-même. L’affaire Teliam Vore lui changeait les idées, elle ne pouvait le nier : jamais auparavant, elle n’avait eu l’occasion d’exercer sa spécialité dans les rues mêmes de la ville, ou, comme ici, parmi des débris d’usine.
- Ce coup-ci, pas question d’y entrer… dit le mage bacillaire en caressant la récente cicatrice qui lui ornait la lèvre, presque en parallèle d’une marque plus ancienne. On a des ordres stricts pour éviter la casse.

Ils arrivaient sur un sentier sommairement dégagé entre d’improbables amoncellements de pierre et de béton. Tout était zébré de sang.
- Avec une glace dans cet état, de toute façon, j’aurais du mal, dit Élodianne en désignant le cadre fracassé auquel s’attachaient encore quelques éclats de miroir. L’armée l’a dégommé en le sortant du mur ?
- Non. C’est apparemment un modèle banal de miroir. Asauque les fabriquait à la douzaine. On suppose qu’il collaborait avec Teliam Vore, et que ce miroir-là, au moins, était enchanté depuis longtemps. Laissé dans la réserve de la manufacture, comme porte de sortie, juste pour Eldée et Cie.
- Une sortie théâtrale. Ils n’ont pas laissé de petit mot, comme à leur habitude ? Même pas un « Olguéron » quelque part ?
- Ils sont partis sans demander leur reste. Je crois qu’ils n’avaient rien calculé.
- Ça réclame quand même du temps à la préparation, leur petit coup d’adieu.

Arlard ajusta son monocle de bacillaire et commença à examiner les restes du miroir.
- Encore un truc dont on ne comprendra jamais la clef…
- Oh non, l’explosion de verre, je peux te l’expliquer. C’est très simple, dans le fond. Quelle est la troisième règle de la magie ?
- La matière ne se crée pas, énonça Arlard.
- Ça vaut pour les mondes-miroirs. Toutes les choses solides ne sont là qu’illusoires. Seuls le miroitiste, les personnes qu’il choisit de lancer dans le reflet et la matière qu’il amène ont une consistance, une vraie réalité qui subsiste au-delà du miroir. Sans quoi je pourrais être plus riche qu’une princesse marchande, non ? Je n’aurais qu’à sortir de mon miroir les reflets de tout mon passevelle, éteindre le monde-miroir, y pénétrer à nouveau, en ressortir le ‘velle… une manne inespérée, et illimitée.
- On ne peut rien sortir d’un miroir, je sais. C’est justement pour ça que tout le verre qui arrive dans la réserve d’un seul coup, c’est un truc impossible !
- Non, c’est justement ce principe qui rend la chose possible. Ce verre n’est pas sorti de nulle part, mon cher. C’était du verre réel.

Élodianne se frotta les yeux, comme pour chasser ses cernes, et reprit l’exposé :
- La règle de la matière marche dans les deux sens. On ne peut pas enfermer indéfiniment de la matière dans un monde-miroir.
- Et c’est bien pour le mieux, dit Arlard d’un ton faussement enjoué.
- Asauque, Eldée ou Amaranthe, ou peut-être quelqu’un d’autre, a entreposé une partie des produits de la verrerie dans le monde-miroir. Ils ont mis pas mal de pierres, aussi, si je relève bien les moellons détruits. Peut-être qu’ils ont fait ça précipitamment, pendant la bataille, mais je crois plutôt que ça faisait partie de leur préparation. En tout cas, au moment de la fuite, ils ont foncé dans le monde-miroir, ils sont ressortis ailleurs, et ils ont levé le sortilège qui liait les deux portails. Le Mirinar illusoire a cessé d’exister et, selon la loi de restitution matiérelle, le miroir désigné comme modèle a recraché tout le verre.
- Et puis ça, conclut Arlard en englobant, d’un geste mou, les ruines ravagées.
- Et puis ça.

Élodianne sentit la nausée remonter, inhala les fragrances d’un pot tendu par un soldat, le renvoya. Depuis le début de l’année, ce geste était devenu aussi habituel pour eux que les patrouilles sur le terrain.
- Je n’aime pas ces types, reprit-elle. Ceux qui servent Teliam Vore. Je n’aime pas ce qu’ils font.
- Comme beaucoup de monde.
- Non, voulais-je dire, à part les crimes horribles. Ils se jouent de nous. Ils extrapolent sur les applications de la magie…
- Ils font des choses qu’on n’a jamais vues ici.
- Pas tout à fait. La loi de restitution matérielle a déjà été utilisée de manière similaire. Je ne me rappelle plus quand, mais ça fait des siècles, peut-être. Non, ce qui m’ennuie vraiment, c’est qu’on nous fasse passer pour des rigolos. Qu’un simple renégat avec sa petite bande de mages illégaux mette l’État à genoux, ça, ce n’est pas si surprenant, avec les incapables de l’administration. Mais nous, c’est notre créneau. On devrait faire quelque chose.
- La loi de restitution matérielle… tu en as parlé avec ta maîtresse d’ordre ?
- J’aurais aimé. Mais jusqu’à ce que je sorte du Palais, elle m’a crié dessus. Féoline croit que j’ai embobiné Elsy, que je lui ai dit tout ça, ce matin, en sachant parfaitement qu’elle allait foncer droit dans la gueule du loup.
- Je te crois, dit Arlard.
- Je ne t’ai pas encore dit si c’était faux. J’aurais pu vouloir accélérer les choses, et utiliser les bandits des quartiers ouest pour accomplir une action qui frapperait très haut.
- Tu veux dire, les gosses avec qui tu as grandi ?

Élodianne ajusta ses gants sans faire mine de répondre.
- Je dois relever des traces dans les égouts, fit le thermogène sans transition.
- Et moi m’amuser avec les bouts de miroir ?
- Tu n’en auras l’occasion que dans quelques minutes, je crois. La tornade blanche approche.

Elsy arrivait, tête baissée, et Élodianne l’imagina renâcler comme un taureau. Elle croisa la route d’Arlard, miracle, sans le bousculer, et se rua sur la magicienne, seulement stoppée par les lances de deux militaires aux aguets.
- T’es vraiment une pourrie. Je t’avais dit que j’avais besoin de ces renforts, Élodianne, je blaguais pas, et j’ose espérer que tu as bien lu et relu ma missive, parce que si j’ai empêché l’attentat du siècle sur les quartiers ouest, je veux dédommagement pour mes gars et l’équipement !
- Laisse-moi rigoler, dit Élodianne, la mâchoire crispée. Ta lettre est arrivée deux heures après qu’on ait mobilisé primats, soldats et puis collègues à moi. Tes mouvements de troupe n’ont pas échappé à la milice mirinéçoise, tu ne te le figures pas ?
- Et donc, chère grande amie ?

Élodianne s’avança jusqu’à toucher les lances du bout d’un de ses gants.
- Et donc, ce n’était qu’un ramassis de mensonges. Rien de tout cela n’avait de sens. Tu prétendais avoir eu vent d’un attentat imminent, et devoir l’empêcher. C’est bien ce qu’indiquait ta lettre, je ne confonds pas avec tes saines demandes de grands é-mo-lu-ments ?
- C’est cela même… répondit Elsy, écartant les mains de son visage comme pour chasser des corbeaux.
- Tu as donc miraculeusement reçu des informations précises sur le prochain attentat du groupe de Teliam Vore, qui, comme chacun sait, annonce toujours en grande pompe ses actions imminentes ? Et cela t’a résolu à commettre l’insubordination par excellence ? Et voilà, faisant fi de toute discipline, tu attaques aujourd’hui midi, allez hop ?
- Je ne savais pas que c’était le zénith, ô ma précieuse alliée. Je te remercie d’ajouter cette touche de poésie au tableau de notre bravoure exquise. Et que vas-tu cracher dans ma petite oreille ? Insubordination ? Mon manteau trompe peut-être, mais je suis citoyenne et non pas militaire.
- Le Palais Central supporte ta version, dit Élodianne en levant les yeux au ciel. Prime, Damnis, les ministres, ils disent tous que c’est notre première vraie victoire. Les primats et mes collègues sont arrivés très vite, mais nos alliés mercenaires avaient déjà remporté une victoire directe, un repaire terroriste a été démoli.
- Manière de voir les choses que je t’encourage à partager bien vite.
- Ils disent ça pour rassurer le peuple. Pour le convaincre qu’on a toujours le contrôle. Afin d’équilibrer un pays qui s’en va à vau-l’eau, sans parler de la ville. Les députés des provinces deviennent impossibles.

Élodianne fit signe aux militaires, qui relevèrent leurs lances, laissant la magicienne se rapprocher d’Elsy.
- Mais je sais ce que tu as vraiment fait aujourd’hui, Elsy. Peu le savent. Peu ont vu la grande cheftaine de l’agence dont on parle s’enfuir dans les rues, se heurter aux renforts.
- Distance stratégique.
- Tu pourras répéter ça aux cadavres des hommes que tu as envoyés au casse-pipe. Tu joues les meneuses toujours en première ligne, mais ton manteau est taché, plus que déchiré. Taché du sang des autres. Tu as balancé contre des Blasphèmes et des mages terroristes des hommes que tu n’avais pas préparés, que tu t’es empressée d’abandonner. Et tu as de la chance d’être en vie, et que certains des mercenaires, aussi, soient encore en vie. Tu veux monter au plus haut ? Tu vas y arriver très vite, en rassemblant les bandes et les agences de pauvres loqueteux, en les amenant droit dans un abattoir noir. Oui, si tu veux éliminer la concurrence, tu prends le chemin le plus court.
- C’était mes alliés, dit Elsy d’une voix basse. Mes hommes. Pétasse. Tu n’as aucun droit de me reprocher ça.
- Tu es l’héroïne du jour pour pas mal de gens, poursuivit Élodianne sans vouloir s’arrêter. Tu as contré un terrible attentat. Bravo. Profites-en, gère ça avec ta conscience. Mais je serai toujours là pour te dire qu’il y avait d’autres manières de faire. Tu savais qu’Eldée et Amaranthe squattaient dans des hôtels ? Le ministère des renseignements vient de nous informer qu’ils surveillaient les lieux. On aurait emmené dans leurs chambres de petits détachements, et les soldats les auraient attrapés sans grosses difficultés. Pas de castagne. Pas de cadavres.
- Bravo, bravo, j’admets, tu as gagné en répartie depuis la dernière fois. Et ce que tu dis, Élo, n’est pas entièrement faux, cependant…
- Cependant ?
- Tu n’as rien dit sur les miroirs, sur la manière dont ça marchait dedans, le strict minimum pour qu’on soit dans la merde, tu as oublié ce que c’est de se retrouver dans un monde auquel on ne comprend rien, avec l’eau qui coule au plafond là où elle est à sec dans le vrai monde réel, et de faire semblant de savoir ce qu’on fait, et de combattre des gens qui transforment tes armes en quelque chose d’inutilisable, sans qu’on t’ait avertie qu’ils pouvaient faire ça…
- Tu sais ce que c’est qu’un mage de la matière, Elsy. Déduis. Prévois. Pense mieux, planifie. Une bonne préparation, c’est ce que tout le monde a, et que toi, tu n’imagines même pas.
- Ouais, mais les dés étaient pipés, et les règles, j’en avais aucune idée. Tu n’as rien dit sur les miroirs, tu n’as rien dit sur ta spécialité.
- Vous étiez censés les signaler. Pas les approcher, et encore moins entrer dedans. C’est toi qui m’as dit, il n’y a pas si longtemps, que les affaires des mages, c’était de trop pour les petites gens.
- Vous dissimulez tout, et vous voulez qu’on collabore ?

Elsy frappa. Les lances fusèrent tandis qu’Élodianne reculait, mais la mercenaire s’était contentée de tendre le bras en l’air. Elle desserra lentement le poing, comme s’il contenait quelque chose, de la poussière, peut-être.
- Et pourquoi les choses en sont toujours là ? Vous savez qui est la cause de ce putain de désastre ! Vous envoyez jamais personne au château Camaïeu ?

Élodianne haussa à nouveau le regard vers le ciel.
- Il n’y a là-bas que le vrai Teliam Vore. C’est de l’imposteur dont il faut s’occuper.
- C’est ça, c’est ça ! Mon cul !
- Est plus gros que le mien. Et bien plus sale, aussi. Je ne sais pas ce que tu deviens, Elsy, mais ça me plaît de moins en moins.

 

 


Lanque 69 Ondée 803,
Elsy.


Info :
Appris truc Alixandre hier.
Blasphème dans quartiers ouest.
Action :
Les gus de Teliam Vore ressemblent grave à des bleus, on les aura si vite qu’elle ils s’en rendront pas compte.
Élodianne veut pas. On fera sans en lui forçant la main.
Forces :
Bandes (chefs)
Irmona – Présents
Ernequieu – Présents
Stanson-Roi – Présents
Tobéus – Présents
Albénette – Absents
Rudalva – Présents
Malzaire – Absents
Agences
Elsy
Osherbes – Présents
Urthias – Absents
Aleshka – Présents
Ouldie – Présents
Visites suspects :
Ohya – Raclerc
Basilien – Asauque
Alixandre – Ours d’Argent

Bilan :
Préparer négociations pour augmentation salaire. Vais frapper un grand coup.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Raphaël Lafarge