chapitre écrit par Vincent Mondiot
Lazirac était la province la plus pauvre de l’État des Arches. Le sol, principalement rocailleux, ne permettait pas d’agriculture intensive. Les côtes, bordées de hautes falaises pour la plupart infranchissables, donnaient sur la mer cymbienne, trop agitée pour offrir de réelles possibilités de pêche. Le gros de la région était un désert ocre répétitif et impropre à la vie. Le soleil, présent pendant presque toute l’année, tannait la terre et ses habitants sans discontinuer, transformant le ciel en plaque de métal, et n’offrant que quelques jours de pluie par velliade.
C’était une région inhospitalière, que même les animaux refusaient d’occuper. Sa plus grosse ville et capitale, la bien nommée Ellasse, avait un rôle uniquement administratif, et ne comptait une population que de quatre mille habitants, dont un huitième était composé de militaires en faction. Les points culturels propres à Lazirac n’étaient que des restes d’influence cymbienne, principalement dans le registre des superstitions et d’un amour général pour le tak, cette plante légèrement narcotique qui poussait entre les rochers et était mâchée par tous, peut-être pour tromper le temps dans une région qui n’avait rien à offrir.
C’était là, au milieu de la chaleur et de l’ennui, que Teliam Vore avait décidé de s’installer après la guerre de Loffrieu et l’accession de Damnis au pouvoir. Personne n’avait compris pourquoi. Teliam n’avait pas grandi dans cette région et même, à la connaissance de ses amis Damnis et Salven, n’y avait jamais mis un pied avant de décider d’y acheter quelques hectares d’une faille naturelle, en plein milieu du désert, dans le coin de Lazirac le plus éloigné des Arches. Il s’y était fait bâtir un château étrange, Camaïeu, au sommet du plus gros des pitons rocheux qui jaillissaient de la faille comme des îlots au milieu du vide. Plusieurs ponts le reliaient au reste du monde, mais petit à petit, le magicien légendaire ne les avait plus utilisés que ponctuellement, décidant progressivement de vivre en reclus. La rumeur disait qu’il avait plongé corps et âme dans l’étude des magies les plus anciennes et les plus puissantes, et que l’ancien héros de Loffrieu ne souhaitait plus être pollué dans sa méditation par le monde extérieur.
Monde extérieur dont le sergent Hochère était l’un des représentants. Il était en charge d’une troupe de réserve basée à Ellasse. Une troupe que Mirinèce avait choisie pour surveiller Camaïeu. Ce furent ses hommes qui les premiers avaient envoyé au Palais Central la nouvelle que les ponts reliant Camaïeu au désert avaient été abattus. Et ce furent également ses hommes qui s’étaient vus donner l’ordre, trois jours plus tard, par un coursier sur cavalin rapide, de ne pas tenter de franchir le gouffre, et de simplement s’installer à proximité de Camaïeu pour noter quotidiennement tout semblant d’activité dans le château du magicien. On les autorisait cependant à construire un pont de corde pour franchir le gouffre, mais à bonne distance du château lui-même. Aucune explication n’avait accompagné l’ordre, ni aucun délai.
Alors les hommes avaient construit le pont, puis installé le camp, et les militaires avaient attendu en regardant Camaïeu jour et nuit, bordés par la faille rocheuse et, plus loin vers l’horizon, par la silhouette d’Ulènosh, le ver titanesque. Parfois, ils croyaient deviner des lumières derrière les vitres du château, et d’autres fois, ils entendaient des bruits dans la nuit. Mais jamais rien de certain, jamais rien de rapportable. Jamais rien ne leur donnant le droit de faire quoi que ce soit à part s’ennuyer.
Ils avaient attendu longtemps. Assez longtemps pour retirer le gros de leurs uniformes, cesser d’être sur le qui-vive, demander aux cuistots des plats spéciaux, et globalement arrêter d’être des soldats pour simplement redevenir des hommes.
Hochère était assis sur son bouclier et regardait, vingt mètres plus loin, sept de ses hommes faisant une partie d’échecs à plusieurs, avec des règles que le sergent ne connaissait pas. Leurs courtes ombres de fin de matinée s’étalaient sur le plateau de jeu. Hochère tenait un bocal de pêches au sirop, dans lequel il piochait de temps en temps, une rigole de sucre séché faisant briller son menton mal rasé. C’était le dernier bocal en réserve. Bientôt, il faudrait envoyer des soldats en ravitaillement à Ellasse. Ça ferait quelque chose à faire. Si seulement son rang lui permettait de quitter son poste le temps d’un aller-retour à la capitale… Il tourna la tête vers Camaïeu. Pris dans une vague de chaleur montant du sol, le château ondulait un peu. Hochère cracha un jet de salive et de sirop, faisant passer la terre de l’ocre au brun sombre, puis se leva et fit craquer ses vertèbres. Il laissa sa lance, posée contre la tente derrière lui, et partit faire un tour dans le camp.
Partout, ses hommes étaient assis à même le sol, à l’entrée des tentes, profitant du soleil, le seul avantage de Lazirac. Ils étaient mal rasés, mal lavés, peu portaient entièrement leur uniforme ou leurs armes, et tous semblaient simplement attendre qu’on leur dise de rentrer chez eux. Cela faisait maintenant une velliade qu’ils étaient là à se faire royalement chier, pour dire les choses clairement, et Hochère comprenait, et même partageait, l’apathie générale. Les discussions étaient lasses, inintéressantes et inintéressées, écrasées par l’habitude de l’ennui.
Vers la sortie du camp, les cavalins se mirent à siffler et braire. D’un pas résigné, Hochère se dirigea vers leur enclos pour voir de quoi il retournait. Pris dans la gangue poisseuse d’un quotidien répétitif, il n’espérait même plus une quelconque activité exceptionnelle. Il ne devait s’agir que d’un soldat ou deux s’amusant à effrayer les bêtes. Les engueuler ferait passer dix minutes de temps.
Sauf que pour la première fois depuis des semaines, la journée n’allait pas être la réplique à l’identique de la veille. Une cavalèche noire et or s’approchait du camp par la route de terre battue, entourée d’une grosse dizaine de cavaliers juchés sur de solides montures de guerre. Le convoi était encore à plus de cent cinquante mètres de là, mais soulevait un important nuage de poussière derrière lui. Hochère s’appuya contre l’enclos des cavalins, qui sifflaient nerveusement en observant les nouveaux arrivants de leurs petits yeux mouillés.
- C’est quoi ça, sergent ? demanda le préposé aux montures en s’approchant de son supérieur.
- Aucune idée, répondit l’officier d’une voix rugueuse. Peut-être qu’on vient nous dire qu’on peut rentrer à la maison.
- Mince, moi qui commençait à trouver la région sympa !
Hochère regarda le soldat, un type d’à peine vingt ans et bâti comme une mouche, et lâcha un bref ricanement. Le gosse rit également. Le convoi était maintenant assez près pour que les deux hommes puissent voir sur les plastrons des cavaliers et sur les flancs de la cavalèche le symbole de Mirinèce. L’hypothèse exprimée devenait crédible. Autour de Hochère et du jeune soldat, une vingtaine d’autres militaires s’étaient approchés, tous s’appuyant nonchalamment contre l’enclos, certains mâchant du tak ou crachant par terre. Puis le convoi s’arrêta, à une dizaine de mètres du camp. Les griffes des cavalins nouvellement arrivés grattèrent la poussière rouge du sol, excitant leurs congénères manquant d’exercice, et les cavaliers lancèrent des regards méprisants à leurs collègues manquant de discipline. La porte de la cavalèche s’ouvrit et laissa apparaître trois autres soldats. Puis deux personnes supplémentaires s’extirpèrent du véhicule. Une femme et un homme, tous les deux d’un certain âge. L’homme s’étira et échangea quelques mots avec la femme sans regarder les soldats. Hochère cracha à nouveau au sol, et frotta nerveusement sa salive du bout de sa botte. Le jeune soldat préposé aux cavalins ne quitta pas les nouveaux arrivants des yeux.
- Qu’est-ce qui se passe, sergent ?
Hochère jeta un regard sur ses hommes. Aucun ne portait un uniforme réglementaire, plusieurs dont lui-même n’avaient même pas d’armes, tous avaient les mains dans les poches, et il y en avait même un qui était torse nu. Le sergent reporta le regard sur les nouveaux arrivants. Un grand homme sec à la peau légèrement foncé, avec des cheveux auburn coiffés en une grosse tresse compliquée maintenue en arrière par des bandelettes et des anneaux. Il portait une simple tunique ivoire. Son long visage anguleux et légèrement ridé jeta un rapide coup d’œil à ce qui aurait dû être un camp militaire. Derrière lui, une femme plus âgée s’avança, ses tresses noires luisant sous le soleil. Elle dit quelque chose aux soldats, trop bas pour que Hochère puisse entendre, puis se glissa dans l’ombre de l’homme.
- C’est qui ça, sergent ? murmura le jeune soldat.
Hochère tarda à répondre, jetant un nouveau regard circulaire sur la troupe dont il avait la responsabilité. Juste à côté de lui, les bras croisés et aucune arme à la taille ou dans le dos, se trouvait l’un des soldats précisément de garde aujourd’hui pour la surveillance continue de Camaïeu.
- Je sais pas vraiment. La tête du type me dit peut-être vaguement quelque chose. Ça pue le très haut gradé en provenance du Palais Central.
- Ha.
Le jeune soldat se tourna à son tour vers ses collègues, alors que les cavaliers mirinéçois descendaient de leurs montures.
- On est dans la merde, un peu, non, sergent ?
- Ouais. Un peu.
Les nouveaux soldats s’avancèrent d’un pas calme vers le camp militaire, tandis que Hochère se dressait misérablement pour effectuer un salut protocolaire masquant mal sa gêne.
L’un des soldats s’arrêta juste devant lui et lui rendit son salut, en y ajoutant un léger sourire qui semblait franchement amusé.
- Repos sergent. Nous ne sommes pas ici pour vous inspecter. Je suis le sergent-chef Deniard, de la quatrième de Mirinèce. Nous venons simplement vous donner, à vous et à vos hommes, une permission d’une semaine. Nous sommes la relève !
Les soldats en faction sifflèrent de joie en entendant ces mots. Certains applaudirent même. Mais ce ne fut pas suffisant pour détendre Hochère, qui resta figé en position de salut alors que la femme aux tresses noires le regardait d’un air mauvais, tout en parlant avec l’homme à la tenue ivoire. Ces gens étaient étranges.

Les soldats récupérèrent leurs uniformes et leurs armes, et partirent sur leurs cavalins vers Ellasse, afin de goûter une semaine de repos que la plupart d’entre eux allaient passer dans leurs familles. Sur ordre des nouveaux soldats, ils laissèrent les tentes et les installations en place. Personne ne s’étonna à voix haute des faibles effectifs de la relève, ni des deux étranges personnages qui accompagnaient les soldats. Ils étaient tous bien trop occupés à être soulagés.
Isobelle Latima se promena dans le camp, seule, et resta une petite heure à observer le château Camaïeu, utilisant le pont de corde construit par les soldats, à une centaine de mètres du piton rocheux, pour pouvoir en apprécier tous les angles. Rien ne semblait bouger, à l’intérieur. Mais Latima ne se contentait jamais d’une conclusion aussi hâtive.
Elle retourna vers le camp et découvrit Damnis assis sur un tronc mort que les soldats avaient transformé en banc. Il faisait tourner entre ses doigts une cigarette intacte, qu’un militaire avait dû oublier là. Derrière lui, les soldats mirinéçois débarrassaient une grande tente des affaires qui l’encombraient, et y mettaient celles du proconsul de l’État des Arches. Lorsque l’ombre de la ministre des renseignements se posa sur lui, il jeta la cigarette dans le sable et leva les yeux vers elle, sans rien dire.
- Une semaine suffira ? demanda simplement Latima.
- Si ça ne suffit pas, ça voudra dire que c’était même une semaine de trop.
La ministre mit les mains sur ses hanches maigres et regarda le camp alentour. Il semblait déjà abandonné, alors que ses occupants n’étaient partis que depuis une heure et demi.
- Vous ne voulez vraiment pas que des soldats restent avec vous ? Vraiment pas ?
- Non, répondit Damnis en s’adossant au banc. Si Teliam est ici, il voudra me voir seul.
- Ou vous le voir seul, non ? répondit Latima en souriant.
Damnis la fixa un long moment, plissant les paupières pour protéger ses yeux du soleil.
- Quoi ? demanda-t-elle finalement.
- Rien… Simplement, je me demande encore pourquoi vous êtes là. Vous travaillez pour Prime et moi, ou vous travaillez malgré Prime et moi ?
La ministre eut un sourire méprisant, mais pas malveillant.
- Ces considérations prennent trop de place dans votre esprit, proconsul… Je ne suis là que parce que je le dois. Être au courant de ce qui se passe.
Damnis se contenta d’un sourire pour toute réponse. Le silence s’éternisa alors que les soldats finissaient leur travail et repartaient vers leurs cavalins.
- Nous viendrons vous chercher Dotica 3 de Givre, reprit la ministre sans regarder Damnis, le regard perdu vers l’horizon ondulant du désert. J’espère que ce sera suffisant à Teliam et vous…
- Cessez vos sous-entendus Latima, ils me fatiguent. Si ça ne réussit pas, alors vous aurez eu raison, j’aurai eu tort, et voilà tout. J’espère simplement que vous ne m’en parlerez pas pendant les dix prochaines années…
- Je ne me soucie que de mettre un terme à tout ça, proconsul. J’espère que cette idée portera des fruits, sincèrement, répondit Latima avec un indéchiffrable pincement de lèvres. Sinon, nous serons bien obligés de tenter autre chose, et je n’en ai pas forcément plus envie que vous…
- Écoutez, plus tôt je serai seul, plus tôt j’aurai des chances de pouvoir parler à Teliam, dit Damnis sans agressivité. S’il est là, du moins… Je ne suis pas spécialement ravi d’être ici, contrairement à ce que vous semblez penser. Je suis pressé d’en finir.
- Bien. Alors nous partons pour Karakes. Nous vous laissons un cavalin, si besoin était de partir d’ici en urgence…
Damnis hocha la tête, et alla jusqu’à serrer la main de sa ministre. Latima lui souhaita bonne chance, et partit sans un regard en arrière vers la cavalèche. Les soldats saluèrent le proconsul avant d’eux aussi remonter sur leurs cavalins. Puis tous partirent vers le temple primal de Karakes, à une cinquantaine de kilomètres de là. Damnis resta encore un moment sur le banc, explorant du regard le camp qu’on lui laissait pour la semaine. Des tentes abandonnées, dont les pans claquaient au vent tiède du désert, des lances oubliées, et des restes de feux. Puis il se leva.
Il fouilla le sable à la recherche de la cigarette qu’il avait jetée, et la retrouva au bout de quelques secondes. Il l’alluma à l’aide d’un briquet d’amadou qu’il avait trouvé dans « sa » tente, et inspira. Puis toussa. C’était sa première cigarette depuis près de trente ans. Depuis la guerre.
Il ne jeta pourtant pas sa cigarette, et cessa de tousser au bout de quelques bouffées. Il se dirigea d’un pas tranquille vers le bord de la faille et y resta, ses pieds à quelques centimètres d’un vide qui descendait peut-être jusqu’au centre de la planète, pour ce qu’il en savait. Une centaine de mètres de large, et autant de kilomètres de long. Une coupure faite dans Mirinar par la lame d’un Titan, d’après la légende. Une explication qui en valait une autre. Damnis ne s’intéressait pas à la faille de Lazirac, ni au vent qui le poussait dangereusement dans le dos, ni au soleil déclinant qui retombait lentement dans le lointain, vers Ulènosh le Titan. Il ne s’intéressait qu’au goût de la cigarette militaire sur sa langue, et à la silhouette de Camaïeu qui se découpait sur le ciel bleu. Il détestait cet endroit.
Le proconsul resta ainsi longtemps après avoir jeté le mégot de sa cigarette dans la faille.
- Tu m’as manqué, Teliam, dit-il finalement à la longue silhouette barbouillée de peinture de Camaïeu.

C’était Prime en personne qui avait finalement ordonné qu’on escorte Damnis lui-même à la faille de Lazirac.
Depuis le début de l’affaire Blasphèmes, le proconsul bloquait ce front, ordonnant aux soldats de ne pas attaquer Camaïeu, ni même de chercher à y avoir accès. Aucune raison légale ou même légitime ne pouvait plus justifier ces ordres, désormais. Prime connaissait les raisons de son proconsul pour ne pas vouloir entrer à Camaïeu, mais la situation exigeait désormais que tout soit tenté. Depuis quelques jours, depuis la verrerie Asauque, les morts étaient trop nombreux, les éléments trop connus de l’opinion publique, la population trop impliquée. Les intérêts personnels et les sentiments n’avaient plus leur place dans le tableau. Il fallait désormais en finir, et au plus vite.
Damnis avait passé un après-midi entier au dernier étage du Palais Central, à l’abri même des oreilles de Latima et de ses espions. Il en était ressorti avec le devoir de se rendre à Camaïeu pour entrer en contact avec Teliam Vore. Et de le tuer si la culpabilité du magicien était avérée.
Prime n’avait jamais aimé Teliam et Salven, les anciens amis de Damnis. Il les voyait comme des distractions gênantes, des poids pour son nouveau bras droit politique. D’ailleurs, à bien y réfléchir, Prime n’avait jamais aimé Damnis non plus, le voyant comme un poids pour lui-même. Mais il n’avait pas eu le choix, après la révolte populaire… Damnis non plus, n’avait pas eu le choix. Personne ne l’avait plus eu, pendant un moment. Le peuple avait été porté par une volonté de changement et par les nouveaux héros révélés par la guerre de Loffrieu. Salven était devenu légat d’Aurterre, Damnis proconsul de l’État des Arches, et Teliam… Teliam était resté seul, se faisant construire Camaïeu, qui allait devenir l’écrin de la folie qui commençait à poindre en lui.
Damnis avait allumé un feu à quelques mètres de la faille, et y faisait cuire l’un des morceaux de viande salée qu’on lui avait laissés en provisions pour la semaine. Il essayait de deviner la silhouette de Camaïeu dans la nuit, mais n’y arrivait pas. Les flammes crépitaient, parfois accompagnées par le hurlement d’un animal au loin. Peut-être des loups. Sûrement pas des Rebuts, pas par ici. Du moins Damnis l’espérait. La nuit il y pensait toujours, même si les cauchemars avaient cessé depuis une quinzaine d’années. Des silhouettes presque humaines avançant en se balançant, comme si elles étaient mal assurées sur ce qui n’était plus tout à fait des pieds… Les hurlements des soldats pris au piège dans les marais de Loffrieu. Même la terre avait été contaminée, et la vase abritait des choses qui n’auraient jamais dû exister. L’eau était devenue rouge presque partout, et l’air sentait le cadavre et les entrailles. Puis à la fin, tout avait senti la viande brûlée. La viande humaine. Les Rebuts avaient tué Loffrieu, mais ça n’avait pas été eux qui l’avaient incinérée.
Damnis avait trouvé du tak caché dans la couche d’un soldat, et en mélangea quelques brins avec sa viande, qu’il mangea lentement, recroquevillé sur lui-même, ne quittant pas Camaïeu des yeux, même s’il ne le voyait pas vraiment. Les rapports des soldats signalaient des lumières et des bruits indistincts. Teliam pouvait-il vraiment être toujours en vie ?
C’était bizarre, quand même. À chaque fois qu’il se surprenait à repenser à Loffrieu, c’était pareil. Ça commençait par la peur, l’odeur des Rebuts et des soldats morts, et puis ça finissait avec la même scène de quelques secondes, au fond de la forêt, avec l’odeur de la terre que la pluie avait ravivée, autour d’un feu comme celui de ce soir.
- Putain, qu’est-ce que c’est que ce truc, quoi ? demande tout bas Damnis, sa voix réduite à un souffle et ses yeux reflétant les flammes.
- Quoi ? demande Salven, adossé à un arbre.
- Le monde, quoi… Les Rebuts. C’est pas un monde, si ça permet ça.
- On est peut-être déjà tous en enfer, si ça se trouve.
- Ouais, répond Teliam en murmurant, presque allongé le long du feu, une ayguise à ses côtés. Tous crevés avant d’être nés.
Autour d’eux, une centaine de leurs soldats dorment à même le sol humide. Leurs premières heures de sommeil depuis des jours. Aucun des trois lieutenants ne les réveillerait pour tout l’or du monde. Tout comme aucun d’eux trois ne dormirait pour tout l’or du monde. Cela faisait une semaine que Damnis et Teliam n’avaient pas vu Salven. Ils avaient fini par le penser mort, avant d’enfin retrouver sa troupe plus tôt dans la journée.
- Cela dit, reprend le magicien en regardant le feu, si on est crevés tous les trois ensemble, ça me va. Putain, être mort seul, ça ce serait nul.
- Ouais, dit Salven en regardant le feu.
- Ouais, dit Damnis en regardant le feu.
Damnis se leva, essaya une dernière fois de discerner la silhouette de Camaïeu dans la nuit, puis partit sans éteindre le feu. Il alla panser et nourrir son cavalin, puis retourna à sa tente. L’odeur et le crissement de la toile cirée militaire. Il s’endormit rapidement, sa lance à portée de main.

Le lendemain, Damnis fit passer son cavalin sur le pont de corde des soldats, et chevaucha une heure, jusqu’à Ulènosh. Le Titan sortait et entrait dans le sol comme un serpent contorsionné qu’on aurait figé en pleine ondulation. Les experts se disputaient souvent pour savoir si oui ou non les artistes à l’origine des Titans avaient sculpté les parties enterrées du ver.
Damnis avait emporté de quoi manger, et prit son déjeuner à l’ombre du long Titan, partageant sa viande avec son cavalin, une robuste monture de guerre aux griffes noires et aux écailles d’un brun presque rouge. La bête était une femelle docile et calme qui n’avait absolument pas peur de lui. Peut-être que de retour à Mirinèce, il demanderait à en faire sa monture personnelle. Du moins ce fut ce qu’il se dit avant de réaliser qu’il n’aurait de toute façon aucune occasion de la monter. Il décida tout de même de la baptiser, et la nomma Vamuare. C’était le nom qu’avait porté son ancien cavalin à Loffrieu, avant de devenir un Rebut.
- Loin de toute source de rage médite Salven le sage, à l’ombre d’un long Titan hurle Vore le grand, et dans son palais en fête Damnis vide sa tête, récita Damnis en regardant rêveusement Ulènosh le ver.
Ce couplet avait plus marqué la population du pays que bien des décisions politiques de Damnis ou Salven. Il avait été repris dans tous les bars, par tous les ménestrels itinérants, utilisé par tous les opposants au proconsul ou tous les partisans au légat d’Aurterre. Jusqu’à être récemment choisi comme signature puérile par celui que Prime, Latima et l’opinion publique pensaient être Teliam Vore. Damnis sortit une cigarette de sa poche et l’alluma, allongé dans le sable à l’ombre d’Ulènosh.
Le corps du Titan était composé d’énormes anneaux collés les uns aux autres, comme ceux d’un lombric. À la différence près que les lombrics ne faisaient pas quarante mètres de diamètre et n’avaient pas de nageoires sur les flancs. L’immense tête du ver s’élevait haut dans le ciel, et une colonie de petits oiseaux silencieux vivait dans sa bouche entrouverte. C’était le deuxième Titan que Damnis avait vu dans sa vie. Il en était à cinq désormais, mais n’avait toujours pas dessiné Ulènosh. Il passa une demi-heure à combler cet oubli, couchant différentes vues du monstre sur papier. Puis il remonta sur son cavalin et repartit au camp.
Il s’aperçut immédiatement que sa tente avait été fouillée. Son coffre à provisions était ouvert, sa couche et ses affaires retournées, et plusieurs tranches de viande manquaient. Damnis tenta de soupçonner un animal, mais n’y parvint pas tout à fait.
Il jeta des cailloux en direction de Camaïeu pendant tout l’après-midi. Mais ils tombèrent tous dans la faille sans atteindre leur but.

Le soir venant, Damnis alluma un autre feu au bord du gouffre, sur les cendres de celui de la veille, et attendit en essayant à nouveau de discerner Camaïeu dans la nuit, emmitouflé dans une lourde couverture militaire, appuyé contre le flanc chaud de Vamuare, qui dormait les yeux ouverts. Il attendit toute la nuit qu’une lumière s’allume quelque part dans le château, ou qu’un bruit retentisse, mais rien ne se passa.
Mais même si ça avait été le cas, aurait-ce été Teliam derrière la fenêtre ? Damnis avait peur que ça ait pu être lui, oui. Il en avait peur et l’espérait. Teliam Vore. Corbès Salven. Ocreste Damnis.
La version officielle disait que Damnis avait interdit aux soldats d’aller à l’assaut de Camaïeu de peur que ce qui les attende à l’intérieur ne soit trop puissant pour eux. Mais ce n’était pas la vérité. La vérité, c’était que Damnis pensait que ce qui les attendait à l’intérieur était mort et méritait le repos. Vingt-cinq ans plus tôt, Salven, Damnis et lui avaient fermé la porte du château et lancé leur Olguéron. Ça avait parfaitement réussi.
Damnis n’avait jamais cru à l’hypothèse très en vogue selon laquelle les troubles récents venant d’Aurterre étaient liés aux Blasphèmes et à ce retour de Teliam Vore. Salven n’était pas un ange, ni un politicien très réaliste, mais il était un homme d’honneur, pour qui une promesse faite était sacrée. Il n’aurait pas touché au nom de leur ami.
Ça avait commencé avec les teintures capillaires de Teliam, ses colifichets autour du cou et aux doigts, son habitude de plus en plus fréquente d’essayer de lire les oracles dans les entrailles d’animaux. Puis il avait fait construire Camaïeu. Il en avait recouvert les murs extérieurs de symboles mystiques sans rapport avec la magie réelle, et avait commencé à croire à la possibilité d’une autre magie, dépendant des éléments et de la planète. Il s’était mis à fréquenter des voyants, des bohémiens et des faux magiciens.
Puis il s’était mis à vraiment changer. Mentalement et physiquement. À la fin, il était devenu tellement horrible à voir et écouter… Il avait aidé Salven et Damnis à refermer l’Olguéron, cependant. Dans Camaïeu ne restaient plus alors que quelques semaines de provisions, et toutes les portes avaient été condamnées. Teliam allait mourir, enfermé dans l’Olguéron, sans souffrance ni folie inutiles. Teliam était mort, Damnis en était persuadé, même après les Blasphèmes, même après l’attaque au Palais Central, même après le couplet satirique. Teliam Vore était mort depuis des années.
Pourtant, le proconsul ne dormit pas de la nuit, continuant à espérer une lumière ou un bruit.

Le jour suivant le ciel était plus gris que bleu, et la température avait baissé. Damnis se fit du café sur le feu qui avait résisté à la nuit, et observa tous les symboles peints sur la pierre de Camaïeu. Eux, ils avaient résisté aux vingt-cinq dernières années.
Le signe de Prime en était absent, mais pas celui de l’heptagone, que Damnis, Salven, Teliam et tous leurs soldats avaient fini par porter sur leurs uniformes, à la guerre, après l’avoir débarrassé de l’emblème d’un dieu auquel ils ne croyaient alors plus. Damnis avait même gravé ce signe tout le long de la lame de son ayguise, de chaque côté. Il avait eu l’air idiot, un an plus tard, lorsqu’il avait déclaré à nouveau croire en la divinité de Prime.
Autour de ce symbole aujourd’hui devenu simple souvenir, des spirales bleues, des flammes stylisées roses, des gigantesques yeux verts, des figures géométriques noires. Pas un mètre carré de pierre n’était vierge, et si les couleurs avaient pâli avec le temps, presque tous les motifs étaient encore entiers. Personne n’avait jamais réussi à savoir comment Teliam avait pu peindre tout ça sur son château.
Aux alentours de midi, Damnis versa quelques litres d’eau dans un baquet et se lava en plein air, sans se soucier de savoir si l’improbable occupant de Camaïeu profitait de la nudité du proconsul. Après s’être rhabillé, il hésita, puis ne prit pas la peine de refaire sa coiffe. Il caressa même un moment l’idée de se couper les cheveux, mais la repoussa. Il passa l’après-midi à recopier les ornements de Camaïeu sur des feuilles à l’aide de craies de couleur, puis à arpenter la région sur le dos de Vamuare.
Le soir, il s’adonna à nouveau au rituel du feu, tout en dessinant dans le sable à l’aide de la pointe de sa lance. Savait-il, lorsqu’il avait refusé que des soldats restent avec lui, que c’était pour enfin être un peu seul ? Oui, il devait probablement le savoir.
Pouvoir chevaucher un cavalin. Se lever à l’heure qu’il voulait. Fumer près d’un feu. Dessiner. Ne pas avoir trois réunions par jour. Ne pas croiser de primats en sortant de sa chambre. Ne pas être au courant de ce qui se passait dans le monde. Ne pas devoir décider du destin de millions de citoyens. Ne pas avoir à rendre de comptes quotidiens à Prime. Être seul. Le silence. L’odeur du désert. Les souvenirs. Le passé.
Au loin, les loups hurlaient à tour de rôle. Peut-être que demain, il irait à la chasse. Et peut-être qu’à la fin de la semaine, Latima et les soldats ne trouveraient plus personne au camp de Camaïeu. Peut-être que Damnis pourrait simplement s’enfuir, ne jamais revenir à Mirinèce. Il irait chercher Salven, et ils partiraient ensemble vers l’horizon, sur leurs cavalins, redevenant les aventuriers qu’ils avaient été, toujours en quête de batailles et de femmes.
Sauf que Salven s’était enfermé dans sa province et avait une famille, maintenant. Et que Damnis et Salven avaient plus de cinquante ans. S’ils pouvaient encore amener n’importe quelle femme dans leurs lits, ce n’était plus que grâce à leur statut. Ils n’avaient plus la force et le courage des soldats qu’ils avaient été. Damnis était vieux, il le sentait un peu plus chaque jour. Ses os craquaient et ses muscles fatiguaient. Il avait de plus en plus peur de la sénilité, sa phobie intime. Il était encore à quelques années d’en être menacé, mais ça ne l’empêchait pas d’y penser.
Il se dirigea vers le pont de corde et Vamuare le suivit, la tête basse. Il la renvoya à son enclos, et le cavalin lui obéit. Damnis s’assit sur les planches du pont, tint les pans de sa cape pour se tenir chaud, et scruta la silhouette de Camaïeu, qui ce soir se découpait sur le ciel étoilé. Les nuages de la journée avaient chassé ceux de la nuit. Salven papa. Damnis sourit avec mélancolie. Il avait failli se marier, une quinzaine d’années plus tôt, avant de comprendre qu’il ne le pourrait pas. Prime ne l’aurait pas laissé faire. Il n’avait pas attendu de sentir le poids du dieu sur son cœur pour dire à Parline qu’il n’était pas l’homme qu’il lui fallait. La blessure avait mieux cicatrisé qu’il ne l’aurait alors cru. Latima l’avait informé, quelques années plus tôt, que Parline était devenue maman, et était mariée à un commerçant des quartiers est de Mirinèce. L’enfant ne s’appelait pas Damnis.
Non, le proconsul n’allait pas disparaître dans la nature. Il se leva finalement et retourna à sa tente. L’odeur de la toile cirée, encore. Comme avant.
Il réussit à trouver le sommeil facilement.

Il revint de chasse vers midi, un loup mort ficelé derrière sa selle. Il l’avait eu d’une seule flèche entre les pattes avant, alors que l’animal s’abreuvait à un ruisseau, entre les collines. La viande était tendre et salée. Il la partagea avec Vamuare, puis fuma plusieurs cigarettes sans rien faire d’autre que fixer Camaïeu.
Durant les trois derniers jours, il s’était assis de façon à être visible depuis le plus de fenêtres possibles. Aucune lumière ne s’était allumée, personne ne s’était montré, et aucun bruit n’avait résonné. Restait la fouille de sa tente. L’hypothèse d’un animal devenait de plus en plus probable.
L’idée que des Rebuts aient pu arriver jusqu’à Lazirac revint hanter les pensées de Damnis. Se faire tuer par ces monstres… Cela aurait été de la plus grande ironie. Il décida de ne plus se séparer de sa lance. Si Latima ou n’importe quel autre fouille-merde du Palais avait vu ça, il se serait sûrement fait taxer de paranoïaque traumatisé. Mais personne n’était là pour le voir.
Sans trop savoir pourquoi, il se mit à chanter de vieilles chansons guerrières, des hymnes de troupes, en espérant que le vent du désert les porterait jusqu’à Camaïeu. Il y avait cet homme, parmi les cavaliers de Salven, un certain Tamiha, un Atépéhien. Il chantait tout le temps lorsqu’ils partaient à l’assaut de Rebuts. Il chantait vraiment très fort, parfois assez pour couvrir les cris. Personne ne lui avait jamais demandé confirmation quant à savoir si c’était bien là le but de ses chants.
Tamiha avait survécu à la guerre, et était même toujours vivant, à la connaissance de Damnis. Il s’était installé avec une femme d’Aurterre, une soldate de Teliam, et ils possédaient une ferme quelque part dans la province de Salven.
Les premières années, Damnis, Salven et Teliam avaient encore souvent fréquenté plusieurs de leurs anciens soldats. La plupart d’entre eux avaient utilisé leur pension de guerre pour s’installer dans la vie. Ils n’étaient que des gosses, à l’époque. Et tous avaient pourtant déjà vu l’horreur suprême. Les Rebuts humains essayant de hurler avec ce qu’étaient devenu leurs cordes vocales. Les arbres qui devenaient vivants et se resserraient autour d’eux dans la nuit. Les insectes, qui piquaient en bourdonnant, et contaminaient par des grosses cloques sanglantes. Ses meilleurs amis qui devenaient fous, morts, ou pire. Des cadavres dans la boue que personne n’avait le temps d’enterrer. Une province entière qu’on avait fini par condamner pour sauver les six autres. Le meurtre du général Hermaque, également, auquel tous avaient participé dans la troupe de Damnis. Ils pensaient être des héros, et d’une certaine façon, ils l’avaient été.
Hermaque était initialement le général en charge de la campagne. C’était un homme mauvais, qui avait fait de mauvaises choses, et qui avait de mauvaises idées. La dernière en date avait été de brûler tout Loffrieu, habitants compris, pour circoncire l’épidémie des Rebuts. Ça n’avait pas plu à Damnis et à ses hommes, et Hermaque était mort d’une façon étrange, tué par des Rebuts là où il n’y aurait pas dû avoir de Rebuts. Damnis, Salven et Teliam avaient été nommés à la tête des opérations.
Peut-être que c’était pour tout ça que finalement, au fil des ans, les anciens généraux avaient arrêté de revoir les anciens soldats. L’horreur n’est pas un simple souvenir commun. C’est quelque chose que l’on n’a pas à entretenir, et que l’on tente continuellement de chasser hors du périmètre des nuits sans sommeil.
Damnis mâcha du tak tout l’après-midi, se délectant de l’engourdissement progressif de ses sens.
Le soir, une torche s’alluma au sommet de Camaïeu. Damnis mit quelques minutes à y croire, puis la regarda toute la nuit, clignant le moins possible des yeux. La torche était toujours allumée alors que le soleil se levait, tirant le noir de la nuit et peignant le ciel de violet. Elle s’éteignit d’elle-même vers neuf heures du matin.
Damnis resta toute la journée à proximité de la faille, mais rien ne se passa. Il se souvint de sa tente fouillée en son absence. Il sella Vamuare, emporta un peu de nourriture et d’eau dans son sac, roula deux couvertures derrière sa selle, et partit en direction des collines pour passer la nuit ailleurs qu’au campement.

« Certaines des meilleures idées viennent de la peur ». C’était une phrase que répétait souvent l’une des soldates de Damnis. Une jeune femme aux cheveux bruns, assez laide. Il avait oublié son nom, mais pas cette phrase. Elle la répétait sans à-propos, dès que la situation devenait mauvaise. Cette femme désormais sans nom lui manquait. Tout lui manquait, certaines fois. Certaines fois de plus en plus nombreuses à mesure qu’il prenait conscience que son passé était désormais plus long que son futur.
Il avait trouvé dans une tente une boîte de cigares atépéhiens, et en avait allumé un au feu qu’il avait fait pour la nuit, caché dans un repli des rochers à l’abri du vent. Vamuare dormait déjà, les yeux grands ouverts et les flancs se levant et s’abaissant calmement. Le cigare était bon, et accompagnait parfaitement le bruit des branches sèches qui craquaient dans les flammes. Damnis s’allongea sur l’une des couvertures, sa lance contre lui, et regarda le ciel. Quelques étoiles brillaient à travers les nuages. De l’authentique tabac d’Atépéha. Le proconsul se demanda brièvement comment de simples soldats avaient pu se payer ça.
Salven et Damnis sont assis au bar d’acajou vernis et sculpté de motifs religieux. Ils ont tous les deux une bière noire et un cigare atépéhien à la main. Le club du Palais Central, réservé aux membres masculins du gouvernement. Les femmes avaient le leur un étage au-dessus. Deux ans plus tard, lorsque Damnis serait bien installé dans ses nouvelles fonctions, les deux clubs se fondraient en un seul, avant d’être à nouveau séparés un an plus tard, à la demande générale. Pour le moment, il n’est pas encore question de tout ça. Les employés en costume blanc ont posé une boîte de cigares entre les deux héros de Loffrieu, sachant que le proconsul et le légat sont là pour la nuit.
- Je ne sais pas, Corbès. C’est… Je ne vois aucune solution.
- J’irai même plus loin, moi : je ne vois aucun problème. Je sais qu’il y en a un, mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Tout ça m’échappe.
- L’influence de ces anciennes magies sur lui… C’est dangereux. Et pas seulement pour lui-même. Les gens l’écoutent, il est encore, comme nous, auréolé de Loffrieu et de la révolte populaire. S’il se mettait à dire des choses… Tu as vu ses cheveux, ce matin ?
- Il est passé du bleu au vert. Et j’ai vu qu’il portait désormais une bague à chaque doigt. Certaines d’entre elles ne devraient pas être portées par un magicien respectable. Ni par un homme respectable.
- Il est en train de devenir fou, Corbès, murmure Damnis.
Salven médite la réponse de son ami en tirant sur son cigare. Les effluves de tabac imbibent les narines des deux hommes. Devant eux, enfoncés dans des fauteuils en cuir rouge, plusieurs notables discutent de sexe et de sport. Salven les fixe avec insistance.
- Ce qui m’étonne, c’est que nous, nous ne soyons pas en train de le devenir aussi, répond finalement Salven sans regarder Damnis.
Le matin même, à peine quelques heures avant ce club cossu, ces cigares de luxe et cet alcool supérieur, Salven, Teliam et Damnis étaient dans les sous-sols du Palais, autour d’une cage en verre blindé. Un Rebut humain l’occupait. Ses bras, devenus d’énormes griffes d’os purulentes, rayaient le verre sans parvenir à le briser. De temps en temps, il collait sa bouche aux parois, comme une ventouse, tentant de sucer sa cage jusqu’à la faire exploser. Une langue dans un tube de chair crénelé de dents. Des soldats en tenue hermétique étaient entrés, et l’avaient décapité avec une hallebarde stérilisée. Puis plusieurs scientifiques et magiciens avaient procédé à l’autopsie. Il n’y avait pas d’ouverture dans la pièce souterraine, et des dizaines de bougies éclairaient la scène, faisant luire le sang gorgé de spores de la bête, qui coulait lentement entre les pierres du sol. Les trois héros de Loffrieu avaient assisté à toute la scène. On leur avait dit que la cage était sûre, qu’aucune spore ne pourrait la traverser, mais tous les trois portaient pourtant un masque en métal devant la bouche et le nez. À travers le sien, Teliam donnait parfois des conseils pratiques à ses collègues magiciens. Des conseils souvent hors de propos, comme lorsqu’il avait conseillé de garder le cœur du monstre de côté, pour une possible expérience future. Lorsque tout avait été terminé et le Rebut brûlé par un thermogène, tout le monde était remonté au rez-de-chaussée. Personne n’avait rien dit quant à l’humanité perdue de cette chose. C’était peut-être un ancien soldat à eux.
Pourquoi Damnis et Salven ne deviennent pas fous ?
- Peut-être que nous le devenons, répond finalement Damnis.
- Comment ça ?
- J’ai beaucoup réfléchi à ce dont tu m’as parlé. L’Olguéron.
Salven tire une nouvelle bouffée de son cigare, les yeux plissés.
- Oui. Moi aussi… Et je ne sais vraiment pas quoi penser de mes pensées… Je me sens immonde. Je ne veux pas être un traître. Cette solution n’en est pas une.
- Mais si ça continue à empirer… dit Damnis d’une voix prudente. Il souffre déjà.
- C’est notre ami, Ocreste ! siffle Salven en se retournant finalement vers Damnis, lui soufflant un nuage de fumée au visage.
- Justement. Justement.
Damnis se réveilla par à-coups pendant toute la nuit, croyant entendre des bruits, voir des silhouettes, sentir des odeurs de marécages. Il n’y avait jamais rien. À chaque fois, pourtant, la même pensée le maintenait éveillé quelques secondes : peut-être qu’au matin, de retour au camp fantôme, il trouverait Teliam qui l’attendrait. Teliam vivant. Et les vingt-cinq dernières années auraient alors été annulées. Peu importaient les Blasphèmes, Prime, Mirinèce, Latima, peu importait le reste. Teliam vivant et le passé annulé. L’Olguéron brisé, et tout comme avant. Teliam vivant.
Le proconsul finissait toujours par se rendormir.

Il revint au camp aux alentours de huit heures du matin. Il avait rattaché ses cheveux en un semblant de sa coiffe habituelle, et Vamuare avançait au pas, louvoyant avec torpeur entre les tentes vides et les armes oubliées. Encore deux ou trois jours avant le retour des soldats. Damnis avait perdu le fil du temps. Le soleil commençait à se lever, surlignant l’horizon d’un trait violet clair. La fumée d’un feu bourgeonnait dans le ciel, quelque part vers la tente de Damnis. Le proconsul descendit de selle, amena Vamuare à l’enclos, et laissa le cavalin se rendormir. Il finit le chemin seul jusqu’à la petite place devant sa tente. Sa lance était serrée dans son dos. Autour de lui, les choses commençaient à apparaître à travers la nuit, des formes noires sur le blanc du sol. Il essaya de ne penser à rien, et y arriva presque. L’air sentait le pourri.
Le feu était de très petite taille, allumé sur les cendres d’un autre, juste devant le banc en tronc d’arbre sur lequel s’était assis Damnis le premier jour. Cette fois quelqu’un d’autre s’y était installé. Teliam Vore. Une épaisse cape était enroulée autour de lui, maintenue au niveau de l’épaule par une lourde fibule en acier. Son corps semblait difforme sous le tissu. Ses cheveux retombaient sur la cape grise en grosses mèches sales et noueuses, un peu semblables à une coiffure atépéhienne ratée et non-entretenue. De son bras droit, il tenait un bâton, dont il faisait brûler le bout dans les flammes. Ses pieds étaient chaussés de sandales en bois, et une étrange chose pendait contre ses orteils. Comme des bouts de peau rosie de sang, molle et lacérée. Sûrement l’extrémité de l’aile dont on avait beaucoup parlé. Le proconsul eut un frisson de dégoût, et fit un effort pour détourner les yeux de cette obscénité. Teliam leva les yeux et regarda Damnis s’asseoir de l’autre côté du petit feu, en tailleur à même le sol, la pointe de son arme touchant le sable. Le visage du magicien était très blanc, et d’étranges fissures, comme les fêlures à la surface d’une vieille faïence, partaient de ses yeux vitreux et sans pupilles. Mais à part ça, c’était le même qu’avant. Exactement le même. Si près du feu, les yeux de Damnis chauffèrent au point de presque pleurer.
- Bonjour Ocreste, dit Teliam d’une voix sourde et lointaine.
- Bonjour Teliam. Tu n’as pas changé…
- Non ? demanda Teliam sans expression particulière.
- Si. Si, tu as changé. Mais… Tu sembles jeune. Tu sembles comme avant.
- Comment avant quoi ?
- Avant tout ça.
- Toi tu as changé. Tu as l’air… Vieux.
- Je le suis.
Une longue pause. Les flammes sifflaient dans la nuit qui s’échappait. L’air sentait vraiment mauvais. Teliam reprit la parole en regardant les flammes sans probablement les voir. Ses yeux n’étaient que deux petits miroirs blancs, et sa voix un vide mal creusé.
- C’est d’autant plus étonnant que tu sois venu me voir en personne, et seul. Je t’avoue que j’ai mis du temps à croire à ce que je voyais de ma fenêtre.
- Ce fut une longue lutte avec mes ministres et avec Prime, pour pouvoir m’entretenir avec toi… Ils veulent aller à l’assaut de Camaïeu depuis le début de tout ça.
- Je n’en doute pas. Tu es là pour quoi, toi ? Me piéger ? M’avoir par les sentiments ?
- Non, je suis là pour te tuer.
- Ha. Tu ne pourras pas faire ça.
- Je ne crois pas non plus. Tu as l’air de t’être un peu amélioré, au niveau de la magie. Les Blasphèmes… De très jolis monstres. Ils sont de toi ?
Une courte pause.
- Oui.
- Félicitations. Si je puis dire.
Une branche craqua dans le feu, projetant des étincelles en l’air.
- Tout ça est assez… Bizarre, dit Teliam en regardant à nouveau Damnis.
- J’ai moi-même du mal à croire à la réalité de ce que je suis en train de vivre…
Il y eut une longue pause. Le jour prenait l’avantage sur la nuit.
- Comment… Comment as-tu survécu ? demanda Damnis, luttant pour que sa voix ne tremble pas.
- Comment j’ai survécu ? répéta le magicien de cette même voix étouffée, lointaine. Tu veux dire à votre Olguéron ?
- Tu n’aurais pas dû en sortir…
- Tu le regrettes, Damnis ?
Les lèvres du proconsul s’entrouvrirent de perplexité, mais il les referma aussitôt.
- Oui. Si c’est bien toi qui as fait tout ça, oui.
- Tout ça quoi ?
- Les Blasphèmes. Ces attentats… Beaucoup de gens sont morts. Je ne pensais pas que toi… Tu étais à Loffrieu. Je ne croyais pas que c’était toi. Je ne le crois toujours pas.
- C’est pourtant moi.
Les deux hommes se regardèrent un long moment sans parler. Damnis parvint à voir son propre reflet dans les yeux de Teliam. Et derrière son reflet, quelque chose. Peut-être la folie. La même qui, des années auparavant, les avait décidés à fermer l’Olguéron.
- Pourquoi ? demanda finalement Damnis, ne trouvant rien d’autre à demander.
- Parce que je le peux. Parce que je ne vais pas laisser le monde entre tes mains. Tu m’as enfermé, Damnis… Tu as fait de moi ce que je suis devenu. Tu es directement responsable de ce qui arrive aujourd’hui. Toi et Salven ! Vous êtes les vrais fautifs ! Vous m’avez tué ! Vous avez…
La voix de Teliam s’emportait dans des tons et des accents nouveaux, presque pré-pubères. Il ferma la bouche, respira, et reprit plus calmement, tout en tournant toujours son bâton dans le feu.
- Vous dirigez mal le monde. Vous êtes aussi mauvais que ceux que vous vouliez remplacer. Vous faites partie du problème, pas de la solution.
- Et la solution, c’est toi, Teliam ?
Damnis perçut la vieillesse et la lassitude dans sa propre voix.
- Oui. Et bientôt le monde sera d’accord avec moi.
- Tu as participé à l’Olguéron, toi aussi, répondit Damnis comme si ça avait un rapport direct. Tu savais que c’était la seule solution pour partir dignement.
Teliam ne trouva rien à répondre à ça. Au loin, des oiseaux chantèrent pour accueillir le soleil.
- Nous t’arrêterons, Teliam. Nous arrêterons ton armée de monstres. Nous l’avons déjà fait.
- Oui, je sais… C’est amusant, d’ailleurs… Tu es au courant pour la verrerie ?
- Oui. Des mercenaires ont réussi à arrêter l’un de tes complots.
- À le retarder, tout au plus. Mon influence s’étend. Non, ce qui est amusant, c’est que la chef de ces mercenaires, je l’avais déjà vue. Elle n’était pas loin lorsque j’ai attaqué ton Palais, il y a quelques semaines… Elle était ivre, elle ne doit pas se souvenir de moi. Elle m’a dit des choses très intéressantes.
- Elle s’appelle Elsy. Je la connais vaguement aussi. Elle était présente lorsque Salven a fermé ses portes. J’aime bien cette fille.
- Tu as toujours préféré les plus jeunes, non ? Mais ne t’attache pas trop. Mes lieutenants sont déjà en marche pour s’occuper d’elle et de ses amis, à l’heure qu’il est. Il faut me rallier ou périr, désormais. L’ordre ancien ne survivra pas à mon réveil.
Teliam jeta son bâton dans le sable et fixa plus intensément le proconsul.
- Tu as vu Salven, récemment ?
Damnis se mordit les lèvres de nervosité.
- Non. Même avant qu’il ne ferme les portes d’Aurterre, cela faisait des années que nous ne nous étions pas vus.
- J’ai beaucoup relu mes anciens journaux, lorsque j’ai enfin réussi à m’extirper de votre Olguéron maléfique. Ils m’ont aidé à me comprendre à nouveau. Je me suis souvenu de tout, grâce à eux. Vous pensiez m’écarter du pouvoir, lui et toi… Peut-être parce que vous saviez que j’étais le seul à être capable de vous empêcher de devenir ce que vous êtes aujourd’hui ?
- Je ne comprends pas ce que tu dis, Teliam. Tu parles comme un fou…
- Peu importe. Salven ferme ses portes et se coupe du monde, s’enfermant dans une espèce de fascisme. Toi tu discutes quotidiennement avec Prime, le fils de salaud et tyran numéro un de ce monde. Vous ne méritez rien de ce que vous avez, ni Salven ni toi. Vous ne méritez pas le peuple. Toi… Tu ne mérites pas le Palais Central. Tu ne mérites pas le pouvoir.
- Toi non plus.
Teliam sourit, pour la première fois depuis le début de la discussion. Contre son pied, les plumes de chair de son aile frémirent avec un bruit de ruche. Les doigts de Damnis se crispèrent.
- Tu en jugeras lorsque je l’aurai, dit Teliam. Ma force est sans commune mesure, désormais.
- Et tu penses vraiment que c’est suffisant pour gouverner un pays ?
Teliam Vore se leva d’un bond et déploya son aile, arrachant sa cape et masquant le ciel pâle. Les flammes du feu, aspirées par le souffle nauséabond, formèrent une spirale dans l’air. Damnis tomba en arrière de surprise et attrapa sa lance, regrettant qu’elle ne fût pas une ayguise. Le plat de l’aile le heurta lourdement, lui tirant une longue coupure sur le bras, le tissu de sa tunique s’imbibant aussitôt de sang. Le proconsul lâcha son arme en hurlant de douleur. Puis Teliam bondit sur lui à travers le feu et le frappa de son poing fermé au visage, lui ouvrant la lèvre contre ses propres dents. Damnis tomba dans le sable en gémissant. L’aile de Teliam s’abattit sur l’arrière de son crâne. Au loin, Damnis entendit Vamuare qui brayait. Les pieds de Teliam étaient juste devant son visage, et disparaissaient progressivement dans le voile noir qui recouvrait les yeux du proconsul.
- Retourne à Mirinèce, et annonce que tu laisses le pouvoir à Teliam Vore et ses lieutenants. Laisse-moi ta place et disparais. Ou je devrai te tuer.
- Toi… Je t’ai déjà tué… dit Damnis en essayant de se relever sur ses bras vacillants.
Un autre coup d’aile l’assomma pour de bon.

Lorsqu’il se réveilla le jour s’était levé, et le feu éteint. Vamuare avait réussi à sortir de l’enclos, et léchait le visage de Damnis, qui la repoussa avec peine. Il arriva à se relever, et vérifia qu’il n’avait rien de cassé. Juste une lèvre un peu gonflée, du sang dans les cheveux et une coupure au bras. Teliam n’était plus là. Damnis, d’un pas mal assuré, ramassa sa lance. Il se l’attacha dans le dos, puis regarda Camaïeu. Le château se dressait dans la lumière du matin, pic sombre à l’attaque du ciel. Damnis détourna les yeux. Il attacha son sac à la selle de Vamuare, mit un peu de nourriture dans l’une des sacoches latérales, et monta sur le cavalin. Il la fit galoper vers les collines.
Il ne s’arrêta qu’arrivé au premier sommet rocheux, où il se permit un dernier regard en arrière. C’était au même endroit que vingt-cinq ans plus tôt, Salven et lui s’étaient permis un autre dernier regard en arrière, avec le même château aux peintures folles, le même désert ocre, le même soleil rasant, le même Titan serpentant dans l’air, la même faille sans fond.
- Et si les gens demandent ? Ils vont s’en apercevoir, dit Salven en forçant sa monture à rester immobile, tirant sur ses rênes.
- Peut-être, répond Damnis, penché en avant sur son cavalin. Mais ils ne demanderont pas. Personne ne voudra vraiment savoir.
Le soleil se couche, transformant Ulènosh en grosse silhouette noire et indestructible. La vie est courte, froide, et principalement occupée par la peur. C’est ce qu’a l’air de leur dire le Titan, et malgré le soleil et la chaleur du désert, les deux hommes y croient.
- Nous dirons simplement qu’il s’est retiré, ajoute finalement le proconsul de l’État des Arches. Qu’il a quand même le droit d’être enfin tranquille. Qu’il aspire à être oublié et à vivre parmi le peuple, en homme simple. Qu’il a été un héros.
- Des héros, crache Salven. C’est tout à fait ce que nous sommes…
Damnis lui jette un regard plein de colère.
- Tu as accepté de participer. Personne ne t’a forcé.
Le légat d’Aurterre garde le silence un long moment.
- Teliam est celui qui a refermé l’Olguéron, dit-il finalement. Il savait que c’était la seule chose à faire.
Salven a les mâchoires serrées, déformant ses joues, et semble furieux. Damnis acquiesce. Ses cheveux noués en arrière frottent contre la poignée de son ayguise, la même qu’il avait lors de la guerre. Bientôt elle serait clouée au mur de son bureau officiel, et n’en descendrait plus.
- Il va passer les dernières semaines de sa vie à croire que tout va bien, qu’il a retrouvé la sérénité, ajoute Salven. Qu’il n’a jamais eu plus de vingt-deux ans et que la magie n’existe pas. Ni les Rebuts. Ni sa folie et son mal, ni la mort indigne qui est en train de fondre sur lui. Ni rien d’autre que lui et Camaïeu. Je me sens toujours immonde.
- Ce sort aurait pu nous être utile à nous aussi… J’aimerais ne jamais avoir vécu ce que j’ai vécu. Ne jamais avoir fait ce que nous venons de faire, Corbès.
- Salven.
- Salven. Salven d’Aurterre.
- Damnis de Mirinèce.
- Salven d’Aurterre et Damnis de Mirinèce.
Jamais plus Corbès et Ocreste ne devraient s’appeler par leurs prénoms, ne se contentant plus que de leurs titres nouvellement acquis pour se nommer l’un l’autre. Jamais plus ils ne devraient être amis. Ils regardent encore un moment le soleil se coucher sur la silhouette de Camaïeu.
- Partons, dit Salven. On va commencer à se demander où nous sommes. Il est temps de rentrer.
Damnis hoche la tête. Aucun des deux hommes ne regarde l’autre alors qu’ils font tourner leurs cavalins en direction du temple primal de Karakes, qu’ils ont quitté plus tôt dans la journée. Ils n’osent pas lancer un dernier regard à Camaïeu, sur lequel pèse maintenant l’Olguéron qu’ils ont tissé à trois, et qui va lentement se refermer autour de Teliam pour l’étouffer sans qu’il ne s’en rende compte.
Quelques années plus tard, Damnis et Salven reviendraient ensemble abattre les ponts de Camaïeu, sans oser y entrer. Ils n’échangeraient pas vingt phrases pendant le voyage.
Damnis, blessé, fuyait à nouveau le château de son ancien compagnon de guerre. Mais cette fois, ce n’était pas par culpabilité ou par tristesse, mais par devoir. Il avait des informations à communiquer, et un plan à mettre en action. Il cracha du sang dans le sable des collines, et fit galoper Vamuare jusqu’à Karakes, sans aucun arrêt. Il avait mal, il avait chaud, il se sentait usé et en bout de course, mais il était soulagé : ce qu’il allait bientôt devoir faire serait plus facile, et ses tout derniers rêves étaient oubliés. Il était enfin libéré de l’espoir de liberté. Maintenant, il en était sûr. Teliam n’avait pas survécu à l’Olguéron. Il n’aurait pas à tuer son ami une deuxième fois.

Karakes était un temple inconnu du grand public. Une simple grosse bâtisse en stuc, avec un toit plat et des fenêtres minuscules, qu’on avait construite contre le flanc rocheux d’une colline, au milieu d’un désert que personne ne parcourait. Une quinzaine de primats y vivaient en permanence, et accueillaient un roulement continu d’à peu près autant d’anachorètes.
En ce milieu de journée, le soleil faisait du bâtiment une tache blanche impossible à fixer plus de quelques secondes. À l’ombre du balcon de bois du premier étage, un jeune primat était assis dans une chaise à bascule, juste devant la petite porte d’entrée, une arbalète sur les genoux de sa toge noire et or, et un chapeau en cuir à larges bords vissé sur la tête. Il s’était arraché un morceau de chaque paupière, et avait pour travail de garder les yeux fixés sur l’horizon. Il se leva, faisant grincer sa chaise sur les planches de la terrasse, et siffla trois coups brefs qui trouèrent l’air sec et immobile.
Isobelle Latima jeta un coup d’œil par une fenêtre, puis jaillit presque immédiatement du temple, talonnée par quatre des soldats de Mirinèce qui étaient venus avec elle. Aux différents balcons de Karakes, les primats sortirent pour regarder du même air morne le cavalier qui arrivait. C’était le champion politique de leur dieu. Leurs visages scarifiés et volontairement défigurés par des épingles de métal et des fragments de verre doré restèrent sans expression particulière alors que le proconsul arrêtait sa monture, l’amenait à l’abreuvoir installé devant la barrière de la terrasse, et s’avançait dans l’ombre de cette dernière. Sa tunique était sale, ses cheveux défaits, et l’un de ses bras parcouru d’une blessure aussi mal nettoyée que récente. Aucun primat ne sembla s’en étonner. Tous restaient parfaitement silencieux. Encore moins que ceux du Palais Central, les primats des provinces ne portaient pas Damnis dans leur cœur. Il avait été le premier vrai coup de griffe au pouvoir de Prime, et donc au leur.
Damnis entra dans Karakes suivi de sa ministre, et disparut avec elle à l’arrière du temple. Le court spectacle était terminé. Les primats rentrèrent à l’intérieur pour s’abriter du soleil. Ils reprirent l’entraînement et la méditation qui seuls occupaient leurs journées. Le primat de garde se rassit dans sa chaise, et tira un peu de tak de sous sa bure. Il le mâchonna lentement à l’abri de son large chapeau, caressant son arbalète en fixant l’horizon de ses yeux qui jamais ne dormaient.

Damnis et Latima était assis sur le petit banc de pierre juste devant la fontaine de Karakes, qui alimentait les primats en eau depuis plus de deux siècles. La cour arrière avait été directement creusée dans la colline, et il y faisait toujours frais et ombrageux. Aucune des fenêtres du temple ne donnait dessus, et quatre soldats mirinéçois gardaient l’unique porte menant à la cour.
- Vous êtes catégorique, Damnis ?
- Oui. Je ne sais pas qui c’est, ni pourquoi il lui ressemble tant, mais ce n’est pas Teliam.
La ministre resta pensive un instant, écoutant le bruit de l’eau. Damnis la regarda tout en caressant le bandage qu’on lui avait fait au crâne. La ministre était encore plus vieille que lui, et son visage plus ridé. Ça ne le réconforta pas.
- Nous aurions vraiment dû laisser des gardes avec vous.
- Je suis vivant.
- Vous auriez pu ne pas l’être.
- Oui. Si des gardes avaient été avec moi.
- Pourquoi ne pas l’avoir tué ?
Damnis prit son temps pour réfléchir à une réponse, mais n’en trouva pas de valable.
- Je ne sais pas.
- D’accord.
- Latima…
- Oui ?
- Il faut arrêter ces gens au plus vite.
- Je le sais bien… C’est en bonne voie. Nous avons progressé.
- Ils… Le vrai Teliam est mort.
- Vous en êtes vraiment sûr ?
- Oui.
Latima regarda une seconde le proconsul, qui détourna le regard. Elle nota mentalement quelque chose avant de reprendre.
- Et Salven ? Vous êtes vraiment toujours sûr que –
- Oui. Salven est un autre problème, dont il faudra bientôt s’occuper, mais il n’a rien à voir avec tout ça.
- Bien.
Un nouveau silence aquatique.
- Nous allons donc rentrer. Préparer l’assaut sur Camaïeu. Vous n’y voyez plus d’inconvénients, n’est-ce pas ?
- Non. Plus aucun. Les forces devront être nombreuses. L’ennemi est fort.
- Et il faudra trouver un moyen d’entrer dans le château…
- Nous entrerons de la même manière que l’ennemi en sort.
- Bien. Je vais ordonner aux soldats de plier bagages.
Latima se leva et partit vers le temple.
- Au fait, Latima ! la rappela Damnis.
Elle se retourna.
- Oui ?
- L’ennemi veut se venger de l’Agence Elsy.
- Les mercenaires ?
- Oui. Je souhaiterais qu’ils ne meurent pas.
- Je vois. Nous irons à leur secours si vous le jugez nécessaire.
Damnis acquiesça et laissa Latima retrouver les militaires. Il s’allongea sur le banc en pierre et regarda le trou de ciel qui apparaissait entre la colline et le temple. C’était un bleu uniforme et clair. Il se revit un instant vingt-cinq ans plus tôt, au même endroit. Le visage de Teliam l’obsédait, à cette époque. L’œil gauche du magicien avait implosé quelques semaines avant sa première visite ici ; à cause de la magie. Et il s’était lui-même cousu la paupière. Il perdait ses cheveux teints par plaques entières, laissant un crâne chauve et luisant de pus. Sa peau blanchissait et brunissait selon les jours. Et il bavait tellement, comme un vieillard.
Aujourd’hui, ainsi allongé dans la fraîcheur de Karakes et dans les souvenirs, allongé comme dans un cercueil ouvert, Damnis se sentait vieux. Il passa une main sur son visage, parcourant ses rides, palpant sa peau durcie par le soleil et l’effort, caressant sa barbe. Il essuya ses yeux.
Il se releva, rentra dans Karakes, attacha sa lance à son dos, et rejoignit les soldats devant le temple. Il alla dans la cavalèche avec Latima, et laissa Vamuare se faire monter par un soldat. Maintenant, il savait. Pour la première fois depuis trente ans, il comprenait ce qu’il était devenu. Il repensa à Salven, à Damnis, à Loffrieu, puis il ne pensa plus à rien. Celui qu’il avait un jour été ne vivait plus. Et à ce prix-là seulement il avait pu devenir celui qu’il voulait être. En acceptant de laisser derrière lui ce qui seul avait eu un sens. Il ordonna le départ pour Mirinèce. Il avait un pays à sauver.
chapitre écrit par Vincent Mondiot