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Basilien dut s’y reprendre à deux fois pour forcer l’entrée. Les verrous éclatés par mouvement de levier, il laissa tomber la tenaille pour saisir une massue de même taille, et frapper dans les portes. Il recula. Les battants ouvraient sur une zone de pénombre.

Basilien rendit la massue à un homme de Malzaire puis laissa d’autres sbires s’engouffrer entre les portes. Aucun hurlement encore ; il entendit « C’est bon ». - On y va, fit-il, une main sur la poignée de chacun de ses poignards.

Sans sortir les armes du ceinturon, mais sans baisser sa garde, il franchit le seuil. Visibilité nulle, quelques épingles de lumière : des fenêtres condamnées. Les ombres étaient riches en promesses de Blasphèmes, ou de bandits prêts à s’élancer.
- Rendez-vous, mains sur la tête, les armes à terre !

Ses chaussures récoltaient les moutons de poussière.
- On vous fera pas de mal, dit-il d’une voix moins forte. Ça arrive à tout le monde de faire des erreurs. Genre de grosses erreurs.

L’entrepôt s’éclaircissait peu à peu. Il ne révélait pas de danger immédiat, aussi les mercenaires les plus hardis grimpaient-ils sur des piles de caisses, puis jouaient aux funambules sur de vastes étagères, pour atteindre les fenêtres. Une à une, les vitres condamnées se virent démasquées, les planches tombèrent des hauteurs, l’une d’entre elles un peu trop près de Basilien, d’ailleurs.
- Mollo ! C’est bon, vous en avez assez fait.

Ça sentait le renfermé, et peut-être autre chose en dessous, une odeur masquée.
- Défoncez-moi ça, qu’on ait de l’air frais.

Les fenêtres furent brisées, et bientôt, des courants d’air agitèrent la poussière dans les faisceaux de lumière. Basilien y voyait à présent assez clair pour regarder le plan qu’Ohya avait dessiné lors de son inspection, quelques jours auparavant. L’entrepôt Raclerc était un long rectangle assorti d’une petite pièce qui bordait l’un des courts côtés, un bureau de gestion. Il y avait peu de différences entre le dessin et la réalité, à part la disparition d’une pile de planches que l’insulaire avait schématisée à deux pas du bureau, et la présence nouvelle d’une caisse haute de trois mètres, à l’autre bout de la salle.

Les mercenaires, leur fouille achevée, firent cercle autour du cube. Dans une tache de lumière, on pouvait voir que les interstices entre les planches étaient goudronnés.

Basilien s’approcha ; après avoir jeté des regards aux grandes portes, aux fenêtres, il observa le comportement des hommes. Ils échangeaient des plaisanteries sans s’écouter parler, faisaient craquer leurs articulations, tendaient et pliaient le cou.

À cinq pas de distance, la caisse ne puait pas.

Les mercenaires de Malzaire, tous larges et barbus, restaient impassibles, mais leurs yeux bougeaient vite. Malzaire lui-même, la plus forte stature et la plus longue barbe, prit la parole.
- On ouvre la caisse ?
- Ou on appelle la milice, dit Basilien sans un regard pour lui.
- T’as peur ?
- Ouais. Ouais, parce que tout le monde sait ce qu’il peut y avoir là-dedans. Pas de trace des Raclerc, pas de trace d’employés. Et des toiles d’araignée. Et un cadeau d’adieu ? Déclouez-moi tout ça.

Basilien s’éloigna de Malzaire et se dirigea vers le bureau. Cette serrure-là sauta d’un simple coup de couteau.

La pièce contenait de petits meubles, rien où un homme aurait pu se cacher. Basilien arracha tous les tiroirs de la table, les renversa au sol, fouilla dans la paperasse. Il mit de côté tout ce qui ressemblait à un inventaire des marchandises, les formulaires porteurs d’un véritable cachet, et les documents faits pour durer, imprimés sur un cuir solide plutôt que sur du mauvais papier. Il arracha enfin plusieurs pages des registres.

Un grincement des bonds. Basilien pivota, ce n’était qu’Alixandre.
- Tu trouves ce qu’on pensait ? Ou tu déchires des livres parce que l’école, c’était le bagne ?
- C’est pas des vrais livres, c’est des registres pourris. Écoute, Xandre, y’a des choses louches, là. Mate-moi ce papelard. Ils ont eu des arrivées mal consignées, des caisses sans reçus.
- Ils trafiquaient quoi, Baz ?
- On est dans les quartiers ouest, donc ça peut être… tout. Mais je parie sur les Blasph’.

Il fourra maints feuillets dans sa besace, se redressa.
- Et y’a bien un piège, hein ? lui demanda Alixandre. C’est ce qu’on sentait venir ?
- Peut-être. Tout le monde est paré ?
- J’ai donné le topo, ouais.
- Ça va être du gâteau, dit Basilien en revenant à l’entrepôt.

Plusieurs mercenaires déclouaient un côté de la caisse. Elle était si haute qu’ils devaient utiliser une échelle pour atteindre le sommet. Deux hommes de Malzaire étaient appuyés contre le panneau, évitant qu’il bascule à l’improviste. Personne ne voulait ouvrir cette boîte-là trop vite.
- Je vois des armes pas encore sorties, dit Basilien en rejoignant Malzaire. Préparez-vous, enfin. Le cor, il est où ?
- L’un de mes types s’en charge, fit le chef de clan.

Le dernier clou ôté, l’échelle fut écartée. Basilien posa les mains sur ses poignards. Du coin de l’œil, il vit que Malzaire empoignait sa hache.
- Maintenant.

Tous ses muscles étaient bandés à en être douloureux quand le panneau tomba.

Dans la paille se tendaient quatre pieds de table, et, plus bas, le profil reconnaissable d’une chaise en ébène.

Basilien fit mine de se diriger vers la caisse.

Malzaire attaqua.

Basilien se jeta en arrière, évitant le coup de hache, puis il fonça pour porter sa riposte.

Le premier poignard se planta dans la barbe, le second dans le ventre. Malzaire leva sa hache, le visage plus indigné qu’horrifié, Basilien retira ses lames et les planta à nouveau, une arme dans chaque œil. Il fit basculer d’un coup de genou un corps qui, l’espérait-il, était déjà mort ; en tout cas, la bouche ne faisait que gargouiller.

Partout dans l’entrepôt se produisait le même schéma. Les traîtres du clan Malzaire, leurs gestes anticipés par les autres mercenaires, furent expédiés ad patres. Ils étaient venus en nombre, mais ils avaient bien trop compté sur l’effet de surprise. Dans la manœuvre, un seul homme fidèle à l’Agence Elsy périt, un vieux guerrier aux réflexe ralentis. Son assassin posa problème, courant vers la sortie et blessant un autre homme avant que, de la massue d’un mercenaire tombé dans la poussière, Basilien ne le frappe.
- Éclatez-lui la gueule, lâcha-t-il. Mais touchez pas ses dents. On l’interrogera.

 

 

De mémoire d’homme, les Arches avaient toujours convergé à Mirinèce, et Galrekah n’avait cessé d’y hurler vers le ciel. Personne ne savait à quand remontait la déclivité de terrain qui faisait de la ville une cuvette, pendant géographique du dôme de tuiles esquissé par les toits des bâtisses. La mégalopole s’était étendue et enrichie d’autres caractéristiques uniques : le Palais Central, tour immense surgissant d’un plan d’eau, reliée par cent tournelles et contreforts aux monuments préhistoriques, et dissimulant le centre de cette spirale des Arches à tous les regards ; en pleine banlieue sud, la caserne 25, en principe réservée aux entraînements de magie extrême, et qui partait donc en fumée plus d’une fois par an ; la route agricole, voie suspendue traversant presque la ville de part en part, permettant une circulation aisée des diverses marchandises et denrées, du moins jusqu’à un attentat retentissant ; la Faculté Première de Magie de Mirinèce, avec sa façade briquetée ornée d’une mascotte fort controversée ; la basilique de Blézard, riche en fresques marquetées, d’ébène et de bois rouge, dépeignant l’au-delà, ses déserts d’ossements, ses rivières de sang, les combats des Titans… La plus récente de ces particularités, les Jardins du Beffroi, constituait une balafre au sud-est de la cité.

Maître Serpolet se promenait avec une lenteur étudiée. Il marchait sur une vaste esplanade de bois verni, quatre mètre au-dessus de l’espace vert. À sa gauche, un canal au fil duquel dérivaient paisiblement quelques poutres calcinées de feu la caserne 25, onzième édition. À sa droite, le Beffroi, grand ensemble de primastères et de basiliques, coiffé de clochers ouvragés. Légèrement bombé, ce complexe religieux gainait les débris de l’Arche loffrienne depuis trois décennies.

Les neiges récentes, toujours fondues dans la matinée, laissaient l’esplanade glissante. Serpolet, dérapant, se résolut à atteindre une rampe, côté canal, et s’aida du support pour rejoindre le prie-dieu.

L’esplanade qui longeait le beffroi répondait à chacun de ses clochers par un prie-dieu assorti, un autel large comme dix cavalèches, espace circulaire, bordé de haies, surplombé d’imitations miniatures des Arches. À cette échelle, on pouvait apprécier leur configuration spiralée, convergence scellée par un disque central, un mètre au-dessus du sol, où s’assujettissait chacun des cintres de pierre, et où se tenait Prime, statue grande comme un homme, à l’armure d’or et de fer surplombée d’un capuchon compliqué. Comme pour tous les prie-dieu des Jardins du Beffroi, la représentation de l’Arche de Loffrieu était gainée d’argent. C’était à cette courbe qu’Elsy Valnitier s’adossait, les volutes d’une cigarette voilant son expression.
- Enchanté de vous rencontrer, mademoiselle Valnitier, entama Maître Serpolet.
- Enchantée de même. C’est curieux, j’aurais cru que cette conversation commencerait par « Désolé d’être en retard », pas vous ?
- J’ai une bonne raison pour ce contretemps. Nouveau sinistre ce midi.
- Mais il y en a déjà eu un ce matin.
- Le rythme des suppôts de Teliam Vore s’améliore. Si la cité continue à se voir attaquée, la caserne 25 va devenir un exemple de pérennité.

Valnitier ne saisit pas la référence, ou ne parut pas la saisir. Elle ôta sa cigarette, l’observa comme un dégoûtant insecte, se rapprocha de Serpolet.
- Accouchez. Je fais bien mon travail, la verrerie Asauque est encore dans les hauts faits du gouvernement. Qu’est-ce que vous me voulez, au Palais Central ? Pourquoi vous m’avez envoyé des soldats ? Vous voulez que je me batte contre des Blasphèmes, ou quelque chose comme ça ?
- Vous n’avez rien de plus à faire, dit Serpolet. L’Agence Elsy accomplit un travail remarquable. Vous repérez plus de miroirs que jamais.
- Comme si on voulait nous occuper. Ou occuper mes hommes. Je n’aime pas ça.

Elle se passa la main dans les cheveux, et le fonctionnaire remarqua que certaines mèches viraient au blond sale. Il tourna le dos à la jeune femme, pour fixer le clocher fleuri et ornementé de la même manière que le prie-dieu où ils discutaient.
- Vous savez, cet endroit a gagné en beauté. Vous avez vu des gravures de ces quartiers, avant l’effondrement ? Le Mirinèce des princes marchands était bâti en grande partie sur des schémas d’urbanisme élégants, mais pour certaines zones, ils ne se sont jamais donné la peine de dessiner les rues. Du coup, c’était banal, désordonné.
- Au risque de vous étonner et de vous stupéfier, je n’en ai rien à faire. Qu’est-ce qui attend mes hommes ?

Serpolet joignit les mains.
- Nous sommes navrés, Valnitier. Je ne sais comment amener ça sans dramatiser. Nous avons des raisons de croire, en haut lieu, que Vore veut votre mort.
- L’histoire de la verrerie ? fit Elsy d’un ton égal.
- Oui. De nouveaux soldats rejoindront ceux que vous avez déjà, ainsi qu’un mage de la branche thermogène. C’est tout ce que nous pouvons faire.
- Le Palais Central doit penser à ses fesses…
- Par pitié, Valnitier. Vous ne réalisez pas ce que nous vous offrons comme armes.
- De toute façon, seront-elles vraiment utile si le grand Teliam Vore arrive avec son aile géante et sa belle Vore Hélix et ses gitons magos ? Ne parlons même pas des monstres à son service…

Valnitier aspira une longue bouffée de la cigarette, qui paraissait propre, en comparaison de ses cheveux emmêlés et jaunis.
- On n’est pas vraiment inquiets, reprit-elle. On se doutait d’un coup comme ça. Et si vous voulez savoir, Teliam Vore nous attaque déjà.

Serpolet ne répondit pas.
- Vous vous souvenez des cadavres de la verrerie ? Vous nous avez transmis le rapport détaillé. Dans le repaire souterrain comme dans l’usine, beaucoup trop sont morts de carreaux dans le dos. Je veux bien croire aux arbalètes imprécises et aux dommages collatéraux, mais avouons-le, ô tendre ami sapé comme un croque-mort, il y avait dans cette histoire matière à suspicion. La vérité, c’est que quelques rigolos ont été convaincus par le discours d’Eldée, et ont tenu à lui témoigner immédiatement leur fidélité.
- Des querelles de clans ont lieu en ce moment, dit Serpolet. Je suis au courant. Des tavernes ont dû être fermées.
- Ce n’est pas exactement ça. Ce ne sont pas des trahisons à la petite semaine, ça sent les complices de Vore en pleine zone urbaine. Si on se débrouille bien, on devrait approcher tous ces mages renégats de plus près que quiconque.
- Peut-être.

Maître Serpolet acheva un léger trajet circulaire sous les Arches miniatures du prie-dieu, et il leva un doigt maigre comme un instituteur sermonnant un élève.
- Mais plus d’initiatives courageusement stupides ; restez sous bonne escorte, rapportez toute évolution de la situation, et gardez-vous d’agir. Votre collaboration avec l’État est devenue trop claire pour vous permettre la faute. Si vous faites preuve d’insubordination directe, cette fois-ci, des sanctions seront envisagées, sans doute même un procès. Dusse Teliam préparer une nouvelle attaque en plein dans le Palais, vous nous informerez et attendrez les ordres.

 

 

Elsy attendit le départ du fonctionnaire pour allumer une nouvelle cigarette. Elle voyait des fidèles approcher tranquillement, s’arrêtant à un prie-dieu ou à un autre, certains semblant croire que celui où elle zonait était l’idéal pour les oraisons au-delà du zénith. Elle quitta l’autel avant d’être dérangée.

Elle se sentait lessivée. Ses règles avaient commencé depuis deux jours, et elle avait beau subir des pertes légères, elle ne parvenait pas à penser à autre chose. Perte de temps, perte de marge de manœuvre, sale odeur qu’elle percevait tout le temps. Et pas question de recourir au parfum. C’était bon pour les pauvres taches du modèle Élodianne.

Revenant à la réalité, elle se rendit compte qu’elle avait remonté l’esplanade jusqu’à un autre espace circulaire. À l’exemple du clocher correspondant, ce prie-dieu arborait des ferronneries rouges.

Elle tenta de se focaliser sur le présent. Ses plus proches associés qui l’attendaient à l’une des sorties des Jardins du Beffroi, la place Courses-République. Le temps contrasté, avec un ciel à moitié voilé de nuages que le vent poussait rapidement, donnant au paysage, alternativement éclairé et ombré, une impression de vie. La température d’une agréable douceur pour un début d’hiver.

 

 

Basilien scrutait les papiers, cherchant à en deviner le sens. De temps en temps, il buvait du café, comme pour y puiser une certaine connaissance.

Pour ce qui était des registres, pas de problème immense : ayant longtemps aidé à la boutique de sa mère, il connaissait le sens de chaque colonne, et il pouvait donc dire qu’il y avait du louche… Au mieux, le gérant avait été négligent. Pour les autres feuillets de l’entrepôt, il était loin de ressentir l’assurance qu’il avait affiché devant Alixandre quelques heures auparavant : les mots lui échappaient, et il ne comprenait aucun des schémas. Même la carte d’Ohya avait été plus claire que ça.
- Carte utile ? lui demanda le géant à cet instant précis.
- Ah salut, fit Basilien en lui serrant la main sans se lever de table. Ouais, carte utile. Pour la peine, vas-y, commande ce que tu veux, c’est moi qui régale.

Ohya s’assit. Il ne souriait pas, et c’était mauvais signe : la dernière fois que Basilien l’avait vu comme ça, on rangeait les cendres de Nédéric dans le mur de l’Exténuation Absoute. Un jour pluvieux, et le jour aussi où les Blasphèmes avaient cessé de ramper en coulisses pour venir festoyer sur le devant de la scène.
- Tu en fais une gueule…
- Toi d’abord me dire comment carte aider toi.
- Quoi ? J’ai rien compris. Comment ta carte m’a aidé ?
- Ouais. Toi raconter d’abord, Baz.
- Ben, c’est sûr, ta carte aurait pu m’aider davantage, si on avait vraiment eu à faire une bataille rangée, mais s’il y avait eu des mecs dans ce fichu entrepôt, je suis pas sûr que j’aurais été là en un seul morceau ! En attendant, je l’ai montrée à tout le monde avant qu’on entre, on a pu ouvrir les fenêtres assez vite et tout… on a fouillé comme des dingues, c’était trop rapide comme organisation. On a tout battu en brèche, et là…

Maître de ses effets, Basilien s’accorda une gorgée de café.
- Et là ce connard de Malzaire s’est décidé à jouer les troubles-fêtes. Bon, on le sentait venir, sûr, on savait pour le courrier qu’il avait pas rendu, mais n’empêche, le vieux Jom y est passé, si c’est pas moche, comme façon de crever.
- Mais vous gagner.
- Ouais, nous gagner. Et toi ? Mis la main sur Gidet ?
- Loupé, fit Ohya. Lui se carapater. Milice pas déconner, nous arriver tôt, mais lui parti. Bande là, par contre. Je crois pas lui avoir compris, sinon clan à Gidet parti avec Gidet. On chope bande, mais Gidet non. Gidet parti pisser dehors et pas revenir quand voir la milice.
- C'est le plus probable, ouais... hé, Ohya, tu parles presque bien ! Et tu fais des phrases longues ! Flippant.

Un serveur passa pour la troisième fois à côté de la table. Ohya lui posa la main sur l’épaule, sans décoller du banc.
- Vous désirez ? fit l’homme avec dignité.
- Salade hurquoine, avec bœuf, sarrault, fines herbes. Et patates, et carottes. Et poisson, du brochet. Et dessert, pain d’épice.
- Ça va, tu veux pas me ruiner ! Pour moi, ça sera… la même chose, tiens, moins le sarrault et les carottes. Et un troisième plat, on attend une amie.
- Toi mener la grande vie, Baz, fit Ohya avec l’ombre d’un sourire.
- Ho, je peux me le permettre, j’ai rempli ma mission, moi ! Je suis sûr d’être payé, moi ! J’ai la tête de Malzaire, tu peux dire pareil pour notre copain Gidet ?
- Tête coupée dans resto ? Sale. Cadavres doivent rester loin des assiettes.
- C’est le gus aux dents en pointes qui vient de me dire ça, j’en reviens pas ! Et c’était une expression, bouffon !

Ils rirent ensemble, puis tournèrent leurs regards vers la baie vitrée. Le restaurant offrait une superbe vue sur la zone où le canal s’écartait des Jardins du Beffroi. Entre les deux pistes miroitantes, l’horizon était obstrué par le mur d’enceinte du sauriodrome de Mirinèce, l’une des plus grandes arènes qui soient.
- Elle grave à la bourre.
- Patience, Ohya… Merde !
- Quoi ?
- On a pas oublié de commander les boissons ?
- Nous niqués.

Tandis qu’Ohya allait chercher le serveur, Basilien s’intéressa à l’escalier lointain menant à l’esplanade, marches encadrées d’une arcade « COURSES-RÉPUBLIQUE ». Mais pas de tignasse blanche et de gabardine brune.

Il se surprit à jeter des coups d’œil de plus en plus fréquents au sauriodrome. L’arène désertée n’était plus entretenue depuis des semaines, les banderoles en loques laissaient déteindre leurs pigments rouges et noirs sur les sculptures du mur, donnant aux effigies d’athlètes l’allure de cadavres scarifiés. Les courses de cavalins avaient été parmi les premières victimes des directives de sécurité.
- Mince, Baz, quelle tête d’enterrement !
- Elsy ! Salut.
- Un jour, à Atépéha, une gamine pleurait… Sa mère avait tué son lièvre pour le vendre en ragoût. Tu as l’air presque aussi triste qu’elle.

Elsy s’assit à la place d’Ohya, repoussant le bâton garni de chaînes qui faisait figure d’arme fétiche pour leur camarade titanesque, et elle assena une pichenette sur le front de son ami.
- Vous avez tout raté, pour faire une telle tête ?
- Ohya t’en dira plus, moi, c’est allé très bien. Tout le clan à Malzaire, on les a zigouillés.
- Tu as gardé le chef ? demanda Elsy en cessant de sourire.
- J’ai pas pu. C’est lui qui a attaqué en premier, pour donner le signal à ses mecs, sans doute. C’était Malzaire ou moi.
- À mon tour de faire dans les bonnes nouvelles… Comme on s’en doutait bien, Vore veut notre peau.
- C’était ça que les types du Palais tenaient tant à te dire ? Heureusement qu’on les a pas attendus pour devenir méfiants…
- Et Gidet ?
- Hé, on pourrait se concentrer sur le positif d’abord, rigola Basilien. J’ai chopé des trucs louches de l’entrepôt Raclerc.

Il écarta sa tasse de café, laissant une trace sur le feuillet du dessus. Elsy sortit un mouchoir, essuya le document, commençant à le lire par la même occasion.
- Lettre de créances. Super.

Elle parcourut rapidement les trouvailles de son ami.
- Lettre de créances. Lettre de créances. Fiche de paie. Lettre de créances. Lettre de créances. Facture. Lettre de créances. Pas étonnant que les Raclerc aient filé à la cymbienne, conclut-elle en posant les divers feuillets.
- C’est tout ? Mais regarde les extraits des registres !
- Ouais, super, des oublis.
- C’est pas que des oublis, t’as vu le nombre de blancs ?
- Je comprends parfaitement l’envie de ne pas tenir à jour les entrées et sorties quand on est dans la mouise. Les dettes, ça motive pas. Ou alors, c’était l’inverse, c’est parce que la dame Raclerc gérait mal ses registres qu’elle était en déficit. Ou alors…
- Ou alors elle bossait pour Vore ! Et elle a fait passer des miroirs en fraude…
- Non, Basilien. Si tu avais lu ces formulaires-là – tu arrives à les lire ? – , tu saurais que ses entrepôts reçoivent des meubles de Lazirac. Beaucoup de meubles de Lazirac. Elle doit faire dans le trafic de tak. Bref, chou blanc… Oh, très bien, juste ce qu’il me faut.

Cette dernière phrase semblait s’adresser directement aux trois chopes de bière ramenées par Ohya.
- Ma tournée ! dit simplement le géant en repoussant Elsy plus loin sur le banc, pour s’asseoir à ses côtés.

Basilien faillit protester, mais il se retint, se rappelant qu’Ohya avait des difficultés à concevoir le sens du mot « cadeau ». Se voir offrir le repas devait l’avoir bouleversé, assez pour lui donner envie de rendre la monnaie.
- Alors, Ohya ! entama Elsy. Passé une bonne matinée ?
- Gidet carapaté.
- Et merde. Vous avez chopé les autres, au moins ? Et vous avez pas fait un quart d’heure boucherie comme Baz et ses copains ?
- Être tombés sur bande Gidet quand eux encore dormir. Pas problème. Taper et c’est tout. Eux dire eux rien savoir, eux emmenés au Palais Central.
- Et nous trinquer, dit Elsy. Franchement, vous vous abattez pour rien, les garçons. On est encore vivants, nos inférieurs également…
- On dit subordonnés, je –
- Seulement quand ils sont là, Baz, seulement quand ils sont là.

Un instant, avant qu’elle ne se mette à glousser, il se demanda si elle plaisantait. Mais il sourit, et les trois mercenaires entrechoquèrent leurs verres.
- À l’avenir, et que les connards crèvent !

Ils burent cul sec.

 

 

Les injures en appelaient à de nombreux dialectes, et elles étaient balancées à une cadence frénétique par l’homme sur la chaise.
- Bien, très bien, dit Elsy après que le répertoire ait été épuisé. C’était très instructif, et si je n’étais pas éduquée, j’aurais noté certains des termes curieux que tu emploies ici. Mais si ton sentiment a été exposé avec une grande clarté, cher captif, j’ai bien peur que non, je ne voie pas ce que tu nous reproches.

Elle quitta son tabouret, se rapprocha de l’homme.
- Tu es une maquerelle, une infâme mère putain. Tu vends les têtes au lieu des culs, c’est la seule différence. Tu étais prête à tous nous lâcher là-bas sous terre, à nous offrir en pâture pour ta merde d’ambition. Chiennasse de chiennasse de sale et vile putain.
- Ça veut rien dire, objecta Basilien.

Elsy décrocha un nouveau coup de poing, les dents s’entrechoquèrent.
- Au prochain, y’aura le ceste… avertit-elle, enfilant son arme favorite en version contondante. Fais-moi un peu plaisir, Alceste, continue sur ce ton.

Le captif serra les dents.
- On va pas passer soirée, dit Ohya.
- Je ne peux qu’agréer. Les heures défilent et notre patience s’effrite. Après ces moments d’intimité, nous te remettrons entre les mains du Palais. Et si nous ne savons pas, à ce moment, tout ce qu’il y a à savoir, ils seront moins gentils que nous.
- J’ai rien à vous conter, dit Alceste en fixant le parquet. Vous avez eu Malzaire, vous avez eu les autres – putain, vous avez eu tous les mecs de mon clan – , vous avez eu tout le monde.
- Il en reste quelques-uns, intervint Basilien. La patronne voudrait tous vous connaître. Vous étiez combien ?
- Je sais pas, peut-être vingt.
- Et comment le contact s’est fait ?
- Une lettre cachetée, après le coup de la verrerie.
- Celle-là ? dit Elsy en levant une enveloppe entre ses doigts.

Alceste tira sur ses menottes.
- C’est bien cette lettre-là ?
- Je comprends pas, dit Alceste. On l’a brûlée. On l’a reçue, on l’a lue, on l’a brûlée.
- Ouais, mais un bon quart des clans ont reçu la même lettre. Tous ceux à qui Eldée croyait qu’il pouvait faire confiance.

Alceste écarquilla les yeux.
- Dur de s’être rangé du côté des abrutis, fit Elsy.

Elle retomba sur son tabouret, et le silence s’installa entre les murs de plâtre.

Le mercenaire captif était solidement bâti, mais il s’affaissait sur la chaise à laquelle on l’avait menotté. Son teint cendreux se ponctuait d’ecchymoses.

Elsy se gratta la gorge du pouce de sa main libre.
- Tu as dit la vérité à propos de la lettre cachetée. Pourrais-tu nous offrir l’incroyable faveur de poursuivre ton discours ? Donc, les gars de Teliam Vore ont pris contact avec ta bande.
- On était censés rien faire, dit Alceste lentement. La lettre nous disait juste d’attendre. On se disait qu’on allait avoir des ordres, une cible, un truc du genre.
- Ensuite ?
- Y’a trois jours, on a reçu une carte. La ville toute entière, avec des numéros, et un point de rencard. Les chiffres, ils annonçaient où les Blasphèmes allaient tout casser, dans l’ordre des attaques. Donc on a évité les zones chaudes. C’est comme ça que vous nous avez trouvé ?
- Non, fit Elsy. Continue.
- On est allés au point de rendez-vous, et on a juste vu le clan de Gidet. Gidet a dit qu’il avait reçu une grosse mission, mais qu’il pouvait rien dire. À part pour l’Agence Elsy.
- Et c’est comme ça que vous avez eu l’idée de nous chercher des noises. Vous auriez pu comprendre, malgré les défaillances de vos petits cerveaux, qu’on ne joue pas vraiment dans la même cour que vous. Et ce n’est pas parce qu’on a le soutien du Palais. Nous accomplissons des missions précises pour des commanditaires connus, en toute légalité, au lieu de nous fourvoyer dans des alliances floues avec des frondeurs.

Elle quitta encore son tabouret.
- Ça vous rapporte, au moins ?

Devant l’absence de réponse, Elsy ouvrit la porte, provoquant l’irruption d’une dizaine de miliciens.
- Plus rien à tirer de toi, je vois… je te laisse à tes copains.

 

 

Le réduit parut encore plus sale après le départ d’Alceste.
- C’est génial, dit Elsy en croisant ses doigts, paumes levées, au-dessus de sa tête. La seule personne qui nous a échappé est le type qui en savait le plus long. Ohya, t’as pas assuré.
- Mes excuses.
- On n’a plus qu’à signaler au Palais que c’est bon, pour l’impression des affiches Gidet mort ou vif, ou plutôt vif ou vif… parce qu’à part lui, personne n’aura l’extraordinaire bonté, n’est-ce pas, de nous renseigner sur les désirs et activités de l’ami Teliam Vore.
- C’est ta seule raison de vouloir mettre la main dessus ? demanda Basilien.
- Non, c’est vrai. Il était là lors de l’histoire de la verrerie. Il sait comment on avance, comment on agit, comment on planifie. Ça ne me plaît pas. Je préférerais qu’il nous crache tout ce qu’il sait et qu’il ne s’étale pas devant Vore sur nos divers exploits, et la situation actuelle se trouve à l’opposé.

L’air parut devenir plus pesant, pendant qu’ils attendaient leur escorte, sans avoir grand-chose à se dire.
- Et donc, on fait quoi ? finit par dire l’un.
- Je l’ai dit, Baz, on demande au Palais de s’occuper de Gidet.
- Pas possible ici coller prime sur tête ? questionna Ohya.
- Hé, mais c’est une idée, ça. Ça pourrait être faisable.

On frappa à la porte. Quatre coups brefs, un temps, un dernier coup, le signal était le bon ; Elsy n’ouvrit néanmoins qu’après que ses amis aient fourbi leurs armes.
- Le thermogène n’était pas au rendez-vous, dit le brigadier. Tant pis, on part sans lui.
- Si nous déposions Ohya en premier lieu ? suggéra Elsy. On pourrait ensuite passer par chez moi, puis par chez Baz. Une trajectoire parfaite.
- Non.

Il y eut un temps de latence qu’Elsy employa à contempler son ceste, faisant pivoter sa main dans les deux sens sur l’axe de son poignet.
- Les ordres sont de vous amener au Palais Central, dans un premier temps, reprit l’homme d’un ton plus doux. L’absence du magicien est un fait anormal. En présence d’anomalie, nous devons vous emmener en sûreté.

Ils quittèrent l’immeuble sous un crachin rapide. Le poste de milice, tout comme les restaurants, donnait sur la place Courses-République, cependant on voyait à peine le sauriodrome et pas du tout l’esplanade. Au carrefour de la brume, de la bruine et de l’averse, le climat étouffait toute perspective et visibilité.
- Génial, fit Basilien. Foutrement génial.
- Pas de sarcasme, Orlinde… prévint le brigadier, les muscles du cou tendus.
- Si on restait au poste le temps que ça se calme ?
- Sans aucun mage, en cas d’attaque, la nuit pourrait être rude. Il serait même possible de ne pas y survivre.

Un craquement en hauteur survint fort à propos. Basilien se retourna, mais les toits n’étaient que des surplombs aux gouttières retentissantes de pluie.

Ils partirent en direction du canal, et le dépassèrent facilement, par la grâce d’un pont que la pluie rendait un peu trop glissant au goût de l’Agence Elsy et de son escorte. Ils se retrouvèrent dans des rues moyennes, bordées de boutiques. Sur leur chemin, des silhouettes rangeaient les étals ou fermaient les volets de bois sombre, avant de reprendre le chemin de leur domicile. Il y avait de la lumière aux fenêtres de certains des commerces clos : des gens qui avaient leur chambre dans le même bâtiment, ou qui dormaient sur place en cette période dangereuse.

La chaussée, mal entretenue et peu nettoyée, se trouvait ébréchée en certains endroits, cabossée en d’autres. Des flaques de boue grise colonisaient des dépressions de dalles détériorées. Il se mit à grêler.

Ils avancèrent résolument jusqu’à arriver à un embranchement des plus inquiétants. Chacune de ces rues était plongée dans l’obscurité.
- On peut pas hésiter, souffla le brigadier à travers son écharpe. C’est pas un beau climat mirinéçois comme ça et deux coupes-gorges de base qui feront hésiter de beaux miliciens et quasi-miliciens comme nous.

 

 

Ça s’était pris pour un mur, et l’espace d’un instant, ça en eut encore l’air – vieilles pierres perdues dans la mousse et le mortier. Puis ces masses s’ouvrirent en serres, en gueules innombrables. Ici un bulbe et là un crâne.

Ça avait visé Elsy, mais celle-ci recula et la chose n’attrapa que deux gardes… leurs formes furent moulées comme par un grand drap mou, puis elles se coulèrent dans le courant brunâtre. Une main à demi consommée émergea, un doigt de squelette dénudé, mû par une nouvelle force, se plia vers Ohya.

Elsy n’en vit pas davantage. Elle avait entendu un bruissement derrière elle, et elle se risqua à contourner le premier des Blasphèmes. Devant elle, une rue vide, dans la nuit. Elle voulut accélérer, mais elle courait déjà, elle peinait à estimer la vitesse de ses jambes. Blasphèmes, Blasphèmes, Blasphèmes. Une éternité avant qu’elle n’arrive à des croisements. Elle prit à droite, tourna à gauche. Sur cette artère plus large, une ligne de braseros coiffés de cônes de fer, une idée excellente. Elle les renversa tous, jusqu’à atteindre une avenue transversale. Ce ne fut qu’un instant après qu’elle se dit que la grêle allait éteindre le feu, mais pas avant que les choses ne voient, grâce à cette piste lumineuse, par où elle fuyait.

Pas de traces d’Ohya et pas de Basilien. Pas de cris. C’était très bien. La dispersion, la clef de la survie. De leur survie.

Des grondements derrière. Pas assez loin. Elle força sur ses jambes, sentant ses premières crampes. Mais non. Elle pouvait encore courir comme ça des heures.

Où était le Palais Central ? Ce soir, toutes les rues étaient floues et glissantes.

Elle ne les entendait plus, mais elle savait qu’ils étaient là.

Elle devait rejoindre le Palais. C’était le plan d’urgence. C’était le seul plan. Là-bas, il y avait des moyens de défense.

Un gros scarabée noir, de la taille d’une cabane, en travers du passage. Elle se figea avant de remarquer que le supposé insecte n’était qu’une cavalèche, renversée pour obstruer le chemin. Il y avait d’autres Blasphèmes par là.

Elle entendit des gémissements humides, ils gagnaient du terrain. Elle se décida à fracasser une fenêtre de la plus proche façade. Elle pénétra dans le rez-de-chaussée d’un immeuble aisé, cuisine aménagée avec deux fourneaux. Elle voulut un instant s’immerger dans le bassin de plonge, mais elle ignorait si ce serait suffisant pour que les Blasphèmes la lâchent. Quel était le sens grâce auquel ils pistaient leur proie ?

Elle se hâta à travers la cuisine, courut dans un couloir, ignora un escalier où fuyait une forme en robe de chambre, poussa deux portes. Parfait, elle l’avait deviné, un immeuble aisé, ça voulait dire une cour. Cour intérieure donnant sur un autre immeuble qu’elle pourrait traverser, et tout ce trajet ralentirait les bêtes.

Mais avant qu’elle ne défonce la porte en face d’elle, elle entendit du bruit, plus loin, dans l’immeuble contigu, du vacarme vite ponctué d’un cri. Les choses avaient déjà contourné ou encerclé le pâté de maisons.

Une échelle, tout près d’elle. Le temps de réfléchir à ses chances de survie plus haut dans la bâtisse, elle y montait déjà. La grêle lui mitraillait le visage. L’une de ses bottes glissa sur un barreau, mais ses mains serraient fermement plus haut, et elle put poursuivre assez vite l’ascension.

Le cor, qu’attendait donc le cor. Elle ne l’avait pas entendu. Peut-être personne n’avait-il donné l’alerte. Que faisaient les patrouilles ?

La pleine lune, brouillée par la grêle vive, accueillit Elsy sur le toit. Elle s’y serait volontiers promenée, s’il n’y avait pas eu les secousses plus bas, signe de grandes masses qui violaient les immeubles tout autour de la cour. En fait, il n’y avait pas que ça : à deux cent mètres d’elle, une montagne frémissait, juchée sur un toit fumant et crevassé.

Il ne servait à rien de garder le Blasphème à l’œil, sans moyen d’attaque ou de défense qui tienne ; elle chercha une issue diamétralement opposée, ignorant aussi les amoncellements luisants qui se déversaient dans la cour. Le niveau montait, comme si cet espace n’était qu’une citerne à remplir d’ordures.

Une seule sortie : une arcade de bonne fortune, l’un des cent mille arcs qui surplombaient les rues de Mirinèce et reliaient ses immeubles. C’était une large courbe de pierre et elle y voyait bien, elle prit pied sans mal et avança, à quatre pattes, assez rapidement. Elle aurait préféré une arcade plus ouvragée, offrant assez de prises. À sa grande surprise, pas de Blasphèmes en contrebas, mais elle n’avait besoin que des bruits derrière elle pour savoir que sa situation ne s’améliorait pas.

Elle atteignit le toit voisin, forêt de girouettes et de cheminées. Pas d’ennemi en vue. Elle se mit à courir, regardant à peine ses pieds, les éventuels petits obstacles où trébucher, trous où s’effondrer. C’était un long immeuble, mais elle couvrit la distance sans ressentir d’effort.

Pas de sortie, à l’extrémité.

Elle revint quelque peu sur ses pas et put découvrir une nouvelle arcade, métallique celle-là. Ça valait mieux que rien, et puis, cet arc-là au moins était compliqué. Assez compliqué pour qu’elle s’y accroche sans crainte de tomber. Centimètre après centimètre, elle se fit un devoir d’avancer sur l’arcade. Elle hâta le pas quand des bruits se firent entendre, comme des marais vivants, fous et affamés. À la grêle s’ajoutèrent plusieurs girouettes, et l’une d’elle érafla un bras d’Elsy, celui armé du ceste.

Elle risqua un coup d’œil en arrière, resserrant son étreinte sur l’arcade. Un Blasphème sondait la naissance de la courbe de plusieurs appendices, dont certains ressemblaient à une bouillie de serpents et d’insectes.

De grandes chaînes harponnèrent le Blasphème, qui tremblota. Une partie de la chose s’arracha aux maillons et se fracassa dans la rue comme une vague de goudron. Le reste étendit des membres gesticulants, dont plusieurs tentacules qui vinrent lacérer Elsy. Elle hurla, bascula, le sol vint à sa rencontre.

 

 

C’est son bras qui se rappela en premier à son bon souvenir, elle le sentit souffrant, comme s’il n’était qu’une plaie. Elle n’arrivait plus à bouger les doigts. Dans sa panique, elle reprit tout à fait conscience, un instant. Et, joue contre terre, elle vit les reflets orangés de grandes flammes sur la chaussée.

Peut-être qu’elle périrait dans un incendie plutôt que fracassée, déchirée ou digérée. Ça, elle n’avait pas cru que ce serait possible. Elle rit, et replongea.

 

 

Elle eut vaguement conscience d’être transportée. Elle vit un ciel aux nuages multicolores, comme des arcs-en-ciel de vapeur, et la silhouette de l’aigle Novorgent qui planait. Puis elle reprit davantage prise avec la réalité, c’était une peinture sur un large plafond.

 

 

Son bras lui fit encore mal. Quelque chose le triturait. Des nombreuses petites choses caressaient sa peau, parfois fines et dures, parfois plus épaisses et molles. Blasphème. Elle voulut se redresser, mais des liens l’enserraient, et elle était sans force.

Elle isola peu à peu les sensations avec plus de précision. Les choses fines et dures étaient des lames, les épaisses et molles des doigts. Par contre, elle ignorait pourquoi elle avait l’impression qu’on la remuait au plus profond de sa chair, et que le froid et le chaud la traversaient comme autant de courants d’air. Et maintenant, son bras douloureux plongeait dans un liquide, c’était du moins ce que ses nerfs lui disaient.

 

 

- Ça va mieux ?

La voix était concernée, tempérée, mais pas affectueuse.
- Vous revenez en prise avec la réalité. Vous êtes tombée de deux étages. Vous vous souvenez ?

Le plafond montait et descendait, montait et descendait, lié à des murs de caoutchouc distendu.
- Parlez-moi. Vous pouvez parler. Vos cordes vocales sont en parfait état.

« Comment vous le savez ? » voulut demander Elsy, mais sa question ne fut qu’un souffle.

Une main se posa sur sa gorge.
- Je le sens.

Une pause, puis la voix, qu’elle pouvait identifier comme féminine, reprit :
- Je vous accorde encore une heure pour vous remettre. Vous avez rendez-vous dans une heure et demi en salle de réunion.
- J’ai… rien de cassé ? parvint à proférer Elsy.
- Un poumon perforé, plusieurs côtes brisées, un genou fracturé, une déchirure au duodénum… je n’ai pas la liste complète. Pour certaines choses, on n’a pu effectuer qu’un travail provisoire… La magie ne tient pas du miracle, et tout ne se guérit pas. Vos os sont ressoudés, pas comme neufs. Et aussi… vous étiez droitière ?
- Oui.
- Hé bien, vous feriez mieux d’apprendre à devenir gauchère. Votre main droite ne vaut plus rien, en tout cas, ça m’étonnerait que vous arriviez encore à écrire correctement avec. Une arme, à la rigueur, peut-être.
- Ma main…
- Un Blasphème a commencé à la digérer, mais on a appliqué des mesures, sur les lieux et ici, pour limiter les dégâts. Si nous n’avions pas été là, vous auriez des brûlures au troisième degré, trop d’os brisés pour seulement tenir debout…

Elsy secoua la tête.
- Pitié. J’ai compris. Je dois ma vie aux mages, c’est ça ?
- Et aux primats.
- Tuez-moi…
- Navrée, vous présentez un intérêt au regard de l’État.
- Alors, au moins, laissez-moi seule.

La magicienne partit sans un mot de plus, les pas indiquant que plusieurs autres personnes, sans doute des infirmiers, s’en allaient également. Quand la porte eut claqué, Elsy se leva, ignorant la douleur en divers endroits, et gagna la salle de bains adjacente à la chambre.

Elle jeta un œil à la livrée de fonctionnaire soigneusement pliée sur une chaise, avant de verrouiller la porte. Elle retira la chemise de nuit, et constata les dégâts. Elle avait plus d’ecchymoses, d’éraflures que d’habitude, et de profondes brûlures cerclaient ses mollets, son bras droit. Sa peau portait d’autres taches noires, plus légères, à la cuisse, au sein droit… On avait eu la délicatesse de ne pas lui retirer ses langes, mais elles étaient tant imprégnées de brun qu’elle dut les retirer.

Elle avisa dans un coin de la pièce ses habits maculés, déchirés, brûlés. Encore une gabardine foutue, mais cette fois-ci, elle pouvait dire adieu à tout le reste, aussi.

Elle s’immergea dans la baignoire d’eau chaude, se décrassa de son mieux, refusant de penser ou de perdre du temps. Elle se savonna énergiquement les cheveux, plongea la tête dans l’eau, trouva qu’elle avait du mal à retenir sa respiration, ressortit son visage, ressortit entièrement. Il n’y avait pas de miroir dans la petite salle d’eau au carrelage vert, mais elle pouvait parier que sa teinture avait encore souffert. Tant pis.

Le sang lui coulait entre les cuisses. Les langes étaient finies. Ouvrant les tiroirs d’un petit meuble carrelé, elle trouva des gants de toilette. Propriété du gouvernement. Elle s’étonna presque qu’ils ne soient pas frappés de l’heptagone étatique. Ça ferait bien l’affaire.

 

 

Latima réparait une horloge dans l’un de ses bureaux. Ce loisir lui reposait l’esprit. Calme, exactitude, doigté. Certains comparaient son rôle dans l’État à un travail d’horlogerie, et elle souriait de leur naïveté. Il n’y avait aucun rapport entre les deux démarches, un mécanisme fonctionnait ou ne fonctionnait pas, en raison d’un problème précis – foliot coincé, raquette tordue, ressort faussé –, tandis que les engrenages des sociétés humaines n’en faisaient qu’à leur tête.

Elle replaçait la pale tournante quand l’Idiot arriva. La mise négligée, il chantonnait doucement. Il jouait à merveille son personnage insolite, et ne quitta pas ce masque, même la porte fermée, même assis dans un fauteuil, devant sa supérieure.
- L’attentat est étouffé, commença-t-il.

Il hocha la tête comme en réponse à lui-même, tordit le cou, se frotta les poignets.
- Quatre Blasphèmes ont été clairement détruits, et les deux restants, s’ils étaient bien six, restaient introuvables à vingt heures vingt. L’armée quadrille encore la place Courses-République, les Jardins du Beffroi et certaines rues aisées. La milice patrouille dans les quartiers sud-est. Valnitier a survécu. On ne peut pas encore chiffrer la quantité de morts. Manoha semble malade, il s’est comporté en guerrier raisonnable. C’est le dernier mage vivant de la délégation d’Atépéha, là est peut-être la raison de son calme.

Latima referma le cadran de l’horloge.
- Valnitier fait bonne figure. Arrivée à dix-neuf heures au Palais Central, sur une civière, elle a vu l’essentiel de ses blessures soignées dès dix-neuf heures vingt. Valnitier et l’Atépéhien ont vu Orlinde atteindre le Palais à vingt heures et quelques. Ce fut l’occasion d’une émouvante scène de retrouvailles, et ils patientent dans la salle de réunion numéro 6, heureux d’être en vie… acheva l’Idiot avec un sourire béat.
- Merci. À présent, j’aimerais que vous reveniez aux délégués des provinces.
- La déléguée d’Hurquoine cherche encore le renforcement des frontières avec Cymbium. Celui de Carnadon s’apprête à transmettre les demandes de sa légate, que des mesures radicales…
- Merci, mais je parlais au sens propre. Retournez vous informer auprès des délégués. Retrouvez-moi à treize heures demain, à la troisième salle de conférence.
- Je me demande seulement ce que vous voulez bien faire de ces brutes porte-poisse. L’Agence Elsy, je ne voudrais pas de leurs services pour un empire.
- Vous n’êtes pas payé pour poser des questions, tout du moins pas à moi.

L’Idiot parti, Isobelle Latima considéra l’horloge. L’œuvre était majoritairement constituée de bois précieux, mais aucun modèle moderne ne pouvait s’y tenir : certaines pièces, dont le ressort à barillet, ne pouvaient être obtenues qu’en métal, brisant l’harmonie interne de ce travail d’orfèvre. Voilà au moins un point où l’analogie avec les affaires humaines se révélait exacte : quand les choses se compliquaient de trop, on ne pouvait éviter de recourir au fer.

 

 

Après avoir quitté le bureau et longé le parlement nord, Latima passa par un dépôt des plaintes. Aux guichets, les fonctionnaires présents, portant le même habit gris et brun que l’Idiot, secouaient la tête, parlaient trop fort ou assistaient, muets, aux débordements des citoyens excédés. Un commis tapotait en rythme l’arrière de son crâne contre une affiche.

Ç’aurait été simple de voir là une machine détraquée, une horloge à réparer. C’était ce que l’on attendait des gens comme elle, elle le savait, de traiter l’être humain comme un rouage. Latima haïssait l’engourdissement au sein des hiérarchies, mais plus encore ce type de préjugés. Les gens avaient peur, alors ils renforçaient leurs repères, et ils les renforçaient même trop. Un Cymbien, c’était un paresseux, voire un envahisseur éventuel. Un magicien, c’était un nabab arrogant. Un soldat, un troufion sans la moindre intelligence. Et la ministre des renseignements, l’araignée d’une grande toile d’espionnage, s’occupait bien sûr du gouvernement de la même manière qu’elle réparait des horloges. Mieux, elle réparait certainement des horloges pour s’entraîner à huiler les rouages de l’humanité. Elle ne réparait pas d’horloge pour ses loisirs, elle n’avait sûrement jamais eu une tante horlogère qui lui offrait des citronnades quand elle avait dix ans.

Elle développait sa colère, la caressait patiemment. Les gens étaient stupides, pourquoi se soucier de leur sort. Elle se faisait de l’ire une arme, un miroir parfait pour la rage d’Elsy. Car Elsy était en rage, c’était le plus probable.

Elle poussa la porte de la salle de réunion. Au bout de la longue table, Elsy parlait de tout et de rien avec Ohya et Basilien. Ils portaient tous trois des mises de fonctionnaires. Élodianne Amdelin s’était assise à deux mètres de leurs chaises, et semblait s’absorber dans une liasse de notes.

Latima arriva d’un pas faussement hésitant, salua Élodianne et tira une chaise pour s’installer devant la magicienne. Elle but un verre d’eau avant de se tourner vers Elsy Valnitier.
- Je suis votre nouvelle interlocutrice pour le dossier Blasphèmes. Je parle au nom de l’État. Vous ne me reverrez guère à l’avenir. Je vais m’efforcer de vous laisser un souvenir limpide, de me faire la voix et l’âme de notre gouvernement.

Elsy ne semblait pas en colère. Ce qui ne voulait pas dire qu’elle ne l’était pas, nota Latima avant de poursuivre :
- Nos pertes sont grandes dans le dernier sinistre. Nous avons perdu maints soldats, magiciens et primats. Quant aux morts civiles…

Latima laissa planer un silence lourd de sens.
- Mon agence pose-t-elle problème ? hasarda Elsy.
- Comment exprimer cela. Votre capacité semble être moins de vivre par l’ayguise que d’attirer sur vous les plus sinistres moments. Vous échouez, semble-t-il, dans chacune de vos missions. Vous avez été envoyés à Aurterre pour aplanir la situation, vous êtes arrivés avec bien du retard et tout s’est terminé dans un grand bain de sang. La province fut fermée. Vous avez été chargée de retrouver des miroirs, et vous avez fait du zèle, cette fois, traquant des lieutenants de Vore jusqu’à provoquer la catastrophe de la verrerie Asauque. L’affaire d’Aurterre fut expliquée à l’opinion avec simplicité, et votre rôle dans la situation clarifié. L’histoire de la verrerie fut connue de chacun comme une réussite pour l’Agence Elsy, et une victoire pour l’État. Que va-t-on faire de votre troisième exploit ? Peut-on nier que vous ayez sciemment attiré les Blasphèmes vers le Palais Central, poussée par la couardise de trouver au plus vite de l’aide, et de nombreuses distractions pour nos fauves favoris ?

Latima joignit les mains.
- On pourrait, bien sûr, regarder les choses d’une toute autre manière. On pourrait dire que vous avez été victimes d’un concours de circonstances à Aurterre, que vous avez tenté d’agir au plus vite à la verrerie, et que vous n’avez fait, aujourd’hui, que fuir dans la mauvaise direction. Mais nous ne sommes pas dans un conte de fées, je crois, quelle raison aurions-nous de prendre les choses du bon côté ? Vous en savez déjà trop, vous parlez également trop, vous êtes une gêne. Avez-vous les mains trop sales ou pas encore assez ? Dans cette situation, mieux vaudrait vous remplacer par une agence sérieuse.
- Je peux en placer une ? interrompit Elsy. Nous sommes une agence sérieuse. Nos missions confiées par des particuliers comme par l’État ont toujours été remplies. Le retard occasionnel ne peut être imputé qu’à des circonstances externes, et à notre manque de prévisibilité des complications occasionnelles, aussi, chère cliente…
- Je ne suis pas votre cliente, votre client est le gouvernement. Et le gouvernement n’aime pas qu’on ne prévoie aucune marge, qu’on accepte les retards comme des fatalités, qu’on se moque des enjeux, des chiffres et des cadavres, qu’on bafoue chaque règle, le contexte et l’action, qu’on crache sur les mains tendues –
- Quand avez-vous tendu la main ? Quand ? Je ne me souviens pas qu’on nous ait dit quoi que ce soit sur la magie des miroirs, par exemple ! Combien de fois ai-je réclamé des informations, combien de fois m’a-t-on dit non, pendant que ces planqués nous demandaient d’aller bien sagement fouiller dans les ordures pour trouver les miroirs… Pendant ce temps, le château de Teliam reste intouché, les complices non appréhendés, tous ces bandits perdront bien un Blasphème chaque année, sauf que, madame, le pays ne tiendra pas une année comme ça. Les craquelures, nous les voyons déjà. Les choses vont changer, et pas pour le mieux, je crois, et alors que je vois mon amie Élodianne rester muette de l’autre côté de la table, je ne peux pas résister à l’envie de vous montrer cela !

Elsy retroussa sa manche droite, présentant une blessure comme Latima, ces derniers temps, en avait souvent vues. La peau portait des cloques, et elle était noirâtre là où le Blasphème avait serré la chair.
- Bravo ! fit Élodianne en rejetant ses notes. Bien sûr, on reste tous terrés derrière notre bureau pendant que la courageuse Elsy, elle, goûte à l’humeur des rues et marche dans la boue ! C’est comme ça que ça se passe, hein, tu portes le poids du monde et la misère des gens ?

La magicienne releva gilet et chemise parmes pour dévoiler un ventre barré de deux marques semblables.
- Non, tu ne t’es jamais dit que les balafres n’étaient pas que pour toi. Tu ne m’as jamais rien demandé. Élo, elle va bien, voyons, comment elle pourrait ne pas aller ? C’est une fichue mage, bien au-dessus de moi.
- Mollo ! gronda Elsy. C’est encore mon procès, hein ? Vous voulez savoir tout ce que je reproche à l’État ? Vous voulez savoir ce que je pense de Prime, de Damnis, de Mirinèce même ?

Latima eut un regard triste pour Ohya et Basilien, deux hommes laissés pour compte dans la conversation, dont les yeux, à défaut des expressions, indiquaient qu’ils auraient beaucoup donné pour se trouver ailleurs, et de préférence à un moment où leur amie ne passerait pas sa tête dans un grand nœud coulant.

Puis elle coupa Elsy :
- De plus en plus de mages sur l’affaire Blasphèmes, vous croyez que ça nous plaît ? Les chantiers qui s’arrêtent, les recherches endiguées par ces monstres stupides ? Et vous avez une idée de la quantité de problèmes logistiques…
- D’accord, d’accord, c’est bon, vous avez gagné ! Il n’y a qu’une seule manière de sortir de là, n’est-ce pas ? Il faut qu’on aille trouver cet homme qu’on ne connaît pas et qu’on le trucide, c’est ça ?

Latima se permit un sourire. Elsy était exactement là où elle voulait l’amener, et la jeune mercenaire était assez maligne pour comprendre que cela avait été l’objectif de Latima, et qu’elle jouerait son rôle, parce que c’était dans son intérêt. Pas exactement un piège, plutôt une conjonction d’objectifs communs entre l’État et elle.
- C’est ça. Faites ce que vous savez faire de mieux, faites usage de vos armes. Prenez-nous Teliam Vore, ou ce qui porte son nom. Mort ou vif, à vous de choisir.
- Et Eldée, Amaranthe ? fit Elsy.
- Ramenez-les vivants, dans la mesure du possible.
- Ils semblent doués, ajouta Élodianne. Ils ont des choses intéressantes à nous apprendre.
- Et Vore non ?

Latima ferma les yeux.
- Je suis certaine que nous apprendrions tout autant de sa dissection.
- On doit capturer Vore et tous ceux qui le suivent. Bien compris. Quel soutien ?
- Cinq mages de combat, cinq soldats. Et autant de mercenaires que vous l’estimerez nécessaire.
- On va rester légers, on va rester discrets. Et on n’a pas de primats ?
- Ils ne collaboreraient pas avec des mercenaires. Enfin, on va essayer d’en convaincre… mais on ne peut pas faire de miracles, ni miser trop gros sur vos carcasses. Nous couvrirons votre enquête. Relativement. Essayez de ne plus débloquer.
- Pourquoi vous ne vous débarrassez pas de nous, au fait, si on vous déplaît tant ?
- Les quartiers ouest s’agitent. Vore fait des partisans. Le gouvernement a besoin d’un organe pour contrôler le chaos, et l’Agence Elsy ne sera pas pire qu’un autre.

Elsy fouilla ses poches, en tira une cigarette.
- On ne fume pas ici, signala Latima.
- La dernière du condamné ?
- Accordé.

Le crissement du briquet souligna le silence alentour.
- Son aile, dit Elsy. C’est une greffe ?

Latima ne répondit pas.
- Y’a des gravures où on dirait qu’elle éclot de son flanc. Vore accouche de lui-même ?
- Je ne peux pas vous dire ce qu’il est, ou ce qu’il devient. Les mages médicaux tout comme les bacillaires ne comprennent rien à l’aile, aux tuyaux…
- Des… tuyaux ? demanda Elsy.
- Vous avez mal regardé les gravures de la presse ? Faites d’après nature, d’après témoins… oui, il a des tuyaux. Ne me demandez pas si c’est une chose en partie machine, ou des boyaux qu’il a à l’extérieur. Et le visage, et les yeux… Tuez-moi ça, et brûlez-le, ça vaudra mieux.
- L’ordre vient de Damnis lui-même ?

Latima acquiesça.

 

 

- Tu étais là pour me sortir de mes gonds ?
- Je crois bien.
- Y’avait pas besoin. Rien que de savoir que des magos m’ont sauvée… Putain…
- Peut-être que la ministre préférait avoir tous les leviers à sa disposition.

Les deux jeunes femmes s’arrêtèrent dans un recoin du couloir, et se regardèrent sans animosité.
- Ne fume pas dans le Palais, dit Élodianne. Arrête. Tu ne crois pas que tu déshonores assez le gouvernement comme ça ?
- C’est curieux, j’ai l’impression qu’on a déjà eu cette conversation-là. Et après, on va parler de mes parents, c’est ça ?
- La ministre parle souvent à demi-mots. Tu l’as comprise quand elle a abordé le sujet ?
- Ils vont être soustraits aux menaces immédiates, oui. Histoire que je ne tombe pas victime d’un facile chantage, ou quelque chose comme ça. L’État leur enverra la milice ?
- L’État a besoin de tous ses effectifs. Non, en fait, il est question que tes parents viennent habiter ici.
- Juste pour quelque temps, bien sûr.
- Oui.
- Et sans pouvoir sortir.
- Exact.
- Élodianne, si je ne me trompe pas… Ça marche dans les deux sens. C’est aussi une garantie pour eux que je ne fuirai pas.
- Peut-être bien.

La magicienne se mordit les lèvres, reprit :
- J’ai une autre nouvelle pour toi. Je crois que nous allons devoir nous revoir plus fréquemment, ma chère. Les mondes-miroirs…
- Ouais, je dois bien avouer qu’un soupçon de curiosité me saisit à propos de leurs règles, et que ton assistance ne serait pas de refus. Ne pourrais-tu, disons, m’enseigner les rudiments ? Ou me léguer une partie de ton grand don occulte ?
- Tu ne te maquilles pas…
- Ouais, je ne me maquille pas.
- Tu ne te maquilles pas avec l’impression que c’est une inconnue qui te rend ton regard ? Tu n’as jamais l’impression que ton reflet va se moquer de toi ?
- Comprends-le, ton reflet, l’envie est trop puissante.
- Si tu es capable de ne pas être inquiète chaque fois que tu saisiras quelque chose, du coin de l’œil, en scrutant un miroir, tu auras le début du sang-froid nécessaire pour devenir un mage. Tout le métier passe par là. Les miroirs sont indispensables. La magie abîme les corps, cela au moins est vrai dans l’incroyable fatras des croyances populaires. Pour se purger des lésions, mes collègues doivent franchir une porte dont très peu ont la clef.
- Donc, si je veux traquer Vore, je dois avoir le trousseau avec moi.
- Le trousseau, il est en face de toi. Je ne peux pas prêter mes dons. La doctoresse Féoline ne peut t’accompagner, pas plus que Toinet. Trop vieille, trop jeune. Donc, désolée, chérie, il faut que je vienne.
- Et que tu nous apprennes. À mon tour d’être navrée, Élodianne : je ne franchirai plus une seule glace sans savoir. Je veux savoir comment ça marche, et ce qui nous attendra probablement là-bas.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Raphaël Lafarge