chapitre écrit par Vincent Mondiot
Elsy prit appui sur son bras gauche et parvint à s’extirper de l’eau. En équilibre sur quatre grosses pierres, la longue baignoire en argile avait été installée quelques velliades auparavant par Basilien et Ohya, à l’abri du toit de planches qui faisait une terrasse dans la cour arrière du 9 rue Farald. Elle trembla de froid en serrant ses bras sur son corps nu, et du pied, poussa de la neige sur les braises encore rougeoyantes qui avaient chauffé son bain. Elle sautilla en grelottant dans la brume jusqu’à la porte de derrière, qu’elle referma d’un geste brusque. Le matin était encore jeune, et la lumière du jour avait du mal à passer entre les nuages d’hiver ; Elsy respira à grandes inspirations dans la pénombre, écoutant son souffle résonner dans la pièce.
Elle se sécha puis se vernit les ongles en noir, assise sur le canapé qui lui servait de lit. Elle eut du mal à se faire la main gauche et déborda un peu. Moins trente pour cent de force de préhension. Elle coiffa ses cheveux en se regardant dans un petit miroir à main que son père lui avait un jour offert. Elle tira une mèche devant ses yeux : ils avaient complètement viré au blond. Elle s’accroupit devant une bassine en porcelaine posée sur le sol, et se massa le crâne avec de la poudre. Elle laissa reposer, puis trempa sa tête dans la bassine, retenant sa respiration pendant trente secondes. Elle en ressortit haletante, les yeux rouges, et recommença deux fois. Sa respiration, les gouttes d’eau tombant de ses cheveux sur le parquet, les grattements de ses ongles sur le sol. Il faisait vraiment froid et sombre. Elle s’approcha de la cheminée et alluma un feu, attendant sans bouger que les flammes prennent.
Sa teinture coulait en grosses traces blanches sur ses tatouages, ses épaules, ses seins, son dos, ses cuisses. Mais ses cheveux étaient redevenus aussi blancs que la neige dehors. La première vraie de la saison. Debout dos au mur, elle refit son bandage, lentement, en serrant jusqu’à en avoir mal. Autour du poignet d’abord, puis de chacun des doigts séparément, puis de tous les doigts ensemble. Elle regarda son ouvrage. C’était très bien fait, exactement comme on le lui avait conseillé. Trente pour cent en moins, pour toujours. Les Blasphèmes. Elle avait eu très peur, lors de ses deux rencontres avec eux. Peur et mal. Elle se retourna vers le mur, serra le poing aussi fort qu’elle le put et frappa. Un son mat s’écrasa contre le crépi. Elle recommença. Du sang apparut sur les bandes, à la jointure des doigts. Elle vit sur la table l’un de ses cestes plats, et l’enfila autour de ses doigts blessés. Elle posa son front encore mouillé contre le mur blanc et frappa, frappa, frappa encore.
Des larmes bruyantes coulaient sur ses joues, et elle venait de rouvrir l’une de ses blessures. Elle frappa encore. Le mur se fendillait, martelé de la marque rectangulaire du ceste, reproduite une quinzaine de fois. Elle continua à frapper, ses larmes tombant au sol avec des petits ploc. Quand elle sentit son sang dans la paume de sa main, son bras retomba mollement contre sa hanche, et elle poussa un petit gémissement de douleur.
À l’école, en première année, il y avait cours de sport tous les balvics, de neuf heures à dix heures. Elsy gagnait toujours les courses, absolument toujours, et remportait également une bonne partie des compétitions de lutte. Les garçons la voulaient toujours dans leurs équipes. Plus tard, après qu’Élodianne soit partie de la maison pour aller étudier la magie, Elsy avait commencé à passer tout son temps dans les rues, à se battre, à être arrêtée par la milice pour chapardage, à rester éveillée la nuit pour aller traîner avec des voyous plus âgés. Il y avait eu de plus en plus de cris, à la maison. Sa mère disait d’elle qu’elle avait du charbon dans la tête, et Elsy avait fini par la croire. Du charbon dans la tête. Il ne disparaissait que lorsqu’elle tapait dans quelque chose, ou lorsqu’elle courait vers quelque chose. Lorsqu’elle sentait son corps en action.
Sa main blessée, toujours armée du ceste autour duquel s’enroulait maintenant un bandage défait, s’enfonça entre ses cuisses nues. Elle alla en avant et en arrière, sans réfléchir, en chialant comme avant, en gémissant comme avant, en boxant le charbon dans sa tête. Elle serra son sein droit de sa main valide et en arracha volontairement la petite croûte noire, souvenir laissé par un Blasphème. Ses larmes mouillaient le mur. Du charbon dans la tête, avant et maintenant, avant arrière, et alors ? Qu’est-ce qu’elle était sensée faire ? Continuer à courir, continuer à se battre, même avec trente pour cent en moins. Tout se mélangeait, les Blasphèmes, la peur, la douleur dans ses doigts et le plaisir dans ses entrailles, sa mère, Mirinèce avant et Mirinèce maintenant, son bras blessé, ses cuisses tremblantes. Tout explosa.
Le ceste tomba sur le plancher et y laissa une trace humide. Elsy se laissa glisser le long du mur, frottant son visage contre le crépi. Lorsqu’elle serait riche, elle remplacerait ce putain de truc par l’un de ces papiers peints pour bourgeois. Juste histoire de taper dedans aussi, pour leur montrer à tous, qui avait perdu de sa force de préhension, qui était toujours premier à la course et à la lutte. Elle se releva et regarda avec un sourire désolé le bandage défait autour de son poignet meurtri. Elle le refit à neuf, depuis le début. Par les fenêtres, le soleil se faisait enfin voir, dessinant des carrés jaunes et chauds sur le parquet. Elle posa ses pieds nus dedans pour sentir la chaleur du bois.
On frappa à sa porte au moment où elle finissait de serrer ses doigts. Elle était toujours complètement nue.
- Ouais ? cria-t-elle en se tournant vers le couloir d’entrée.
- Madame Valnitier ?
- Oui. Quoi ?
Elle cherchait du regard quelque chose à s’enfiler. Rien à portée de main.
- C’est la milice. Le Palais Central nous envoie vous chercher.
La milice. Avec tout ça, elle avait oublié ce pourquoi elle s’était préparée : une réunion. La première d’une petite série. Le Palais Central voulait les préparer un minimum avant leur opération suicide chez Teliam Vore, et avait dépêché des gardes municipaux pour escorter les mercenaires au Palais. Ou pour s’assurer qu’ils y iraient bien. Elle attrapa la couverture posée en boule sur son canapé et la noua autour de son corps, à hauteur de poitrine.
- J’arrive !
Elle courut jusqu’à la porte, qu’elle entrouvrit. Un courant d’air glacé lui lécha les chevilles, et ses orteils se recroquevillèrent. Une dizaine de soldats, avec Basilien et Ohya derrière eux. Ils étaient debout à quelques centimètres de sa porte, leurs bottes dans la neige déjà sale. Uniquement des hommes. Ils la regardèrent, puis baissèrent les yeux. Basilien hochait lentement la tête d’un air désespéré.
- Je, heu, je ne suis pas tout à fait prête… dit Elsy d’une voix qu’elle espérait désolée, un nuage de condensation flottant devant son visage.
- Pas de problème, dit le capitaine de la milice avec un sourire stupide. Ma fille a environ votre âge, et c’est tout le temps pareil.
Elsy serra les lèvres en un sourire impuissant, et referma la porte sans répondre à l’anecdote paternaliste.
- Baz : pourquoi Elsy être à poil ? demanda Ohya en se penchant vers son ami.
- Putain, j’la déteste… répondit Basilien en fixant la porte fermée.

Celui-ci était assez grand : deux mètres de haut sur un de large. Un miroir Asauque. Il avait été trouvé par la milice dans la cave d’une maison abandonnée, à l’est des quartiers sud, à moins de trois cent mètres de là où étaient apparus les derniers Blasphèmes en date, deux jours auparavant. Ceux que les primats avaient réussi à abattre.
Aidés par un mage lithien, les miliciens chargèrent le miroir, face réfléchissante vers le ciel, à l’arrière de leur chariot. Ils montèrent autour, assis sur les banquettes en bois du véhicule, et enfoncèrent les pointes de leurs lances dans la surface magique du miroir. C’était la procédure obligatoire, et le magicien était là pour veiller à ce qu’elle soit respectée. Le chariot se mit en route vers le Palais Central, ses roues creusant dans la neige de nouveaux sillons, parmi les premiers de la journée. Le magicien se frottait les mains et soufflait sur ses doigts pour les réchauffer. À hauteur de l’avenue Grigea Nord, ils croisèrent une autre patrouille, à pied, qu’ils saluèrent sans ralentir. Des gars du service de jour.
Le chariot fit le tour du Palais, passant par les entrées de service au nord du bâtiment. Le cocher le fit directement descendre aux écuries, avec à chaque fois le même petit signe de tête aux gardes qui lui ouvraient les portails les uns après les autres. Au rythme de ces arrêts de contrôle, les trois cavalins descendirent jusqu’au deuxième sous-sol, éclairés par des torches accrochées aux murs, dont les flammes se reflétaient dans le miroir entre les lances des miliciens.
Au bout du trajet, un bacillaire et un thermogène attendaient le convoi, en armure de cuir et accompagnés d’une vingtaine de militaires. Cette partie du deuxième sous-sol était un labyrinthe d’écuries et d’entrepôts qu’on avait récemment reconverti en un quartier de haute sécurité. Le chariot s’arrêta à l’entrée d’une grande pièce haute de plafond. L’air empestait encore la fiente de cavalin, malgré le déménagement des montures gouvernementales vers d’autres écuries trois semaines auparavant. Le cocher descendit du chariot pour aller saluer les magiciens qui se dirigeaient vers la patrouille. Il leur prit une cigarette et rejoignit la longue table derrière eux, sur laquelle était posé, entre des montagnes de cire faisant office de bougies, le petit déjeuner des soldats. Il s’installa devant un café, tandis que le chef des miliciens et son mage lithien descendaient du chariot pour rejoindre les magiciens du Palais.
- Bonne récolte ? demanda le bacillaire en écrasant sa cigarette sous sa botte.
- Dans les quartiers sud-est, répondit son collègue lithien en secouant sa cape pour en chasser la neige. Une maison abandonnée. Pas d’activité pendant le trajet.
- Seriez-vous là, sinon ? dit le bacillaire en souriant.
- On vous laisse le bébé, intervint le capitaine de la milice, un air mauvais sur le visage. On doit faire notre rapport avant de pouvoir aller se coucher.
- Ça marche. Bonne nuit, les gars… Enfin, bon sommeil, quoi.
Le lithien et le capitaine de milice partirent vers les escaliers menant aux étages du Palais. Le thermogène et le bacillaire s’approchèrent du convoi, entourés par les militaires, et ordonnèrent aux miliciens de quitter la plate-forme du chariot. Les hommes obéirent sans discuter, et se placèrent en demi-cercle autour du véhicule, leurs lances toujours à la main. Tout le monde se taisait ; on pouvait entendre les torches brûler. Quatre militaires montèrent sur le véhicule, deux de chaque côté du miroir.
- Il a un cadre celui-ci, commenta mollement l’un des soldats en regardant les mages. On n’aura pas à appeler les matiéristes.
- Pour une fois… ajouta l’un de ses collègues sans quitter des yeux la surface du miroir, qu’il savait être virtuelle sans pourtant qu’aucun de ses sens ne le lui indique.
- Dépêchez-vous, se contenta de répondre le thermogène, un barbu au visage ravagé par de petites cloques qui auraient pu être de l’acné s’il n’avait la cinquantaine bien tassée. J’ai pas fini de déjeuner.
Les soldats comptèrent jusqu’à trois et soulevèrent le lourd miroir, en prenant soin de le maintenir vers le haut. Puis, avec mille précautions, ils descendirent du chariot et se dirigèrent vers l’un des angles de l’ancienne écurie. La porte qui s’y trouvait avait coûté cinq cent kilos de passevelle au Palais : elle était en acier de Cymbium. De l’autre côté, une petite pièce qui avait un jour été une réserve à lait caillé, pour nourrir les cavalins. Les soldats déverrouillèrent cinq cadenas, retirèrent une barre en passevelle bloquant la porte, et firent tourner une longue clé dans la serrure. Puis ils frappèrent deux fois, attendirent, frappèrent deux fois encore, attendirent, puis frappèrent une dernière fois. De l’autre côté, on répéta le code, puis à travers le bois, les militaires purent entendre le bruit de cinq cadenas qu’on défaisait, d’une barre qu’on faisait glisser, et d’une clé dans une serrure. La porte s’ouvrit. Les porteurs du miroir avancèrent dans l’ancienne réserve à lait, accompagnés du thermogène et du bacillaire. Tous leurs collègues, militaires et miliciens, restèrent à l’extérieur, armes pointées vers la porte laissée ouverte. Dix secondes plus tard, les quatre militaires et les magiciens ressortirent de l’ancienne réserve, sans miroir. On referma la porte derrière eux, cadenas après cadenas, des deux côtés. Une fois que ce fut fait, tout le monde s’installa autour de la table du petit déjeuner avec le cocher, et les conversations reprirent devant des assiettes d’œufs et des tasses de café.

C’était la pire crise qu’il ait jamais faite, Laudane s’en était tout de suite rendue compte. Noélien se frappa à nouveau la tempe de son poing fermé, le coude sur la table et les lèvres retroussées sur ses dents serrées.
- Putain… Putain… Putain… répétait-il tout bas.
Ça faisait une heure qu’il était comme ça, et plus d’une semaine que ça durait, à plus ou moins forte intensité selon son humeur du moment. Ce matin-là, les Blasphèmes faisaient tellement de raffut que Laudane avait cru en se réveillant qu’on attaquait Camaïeu, et Amaranthe et Melville étaient partis chasser sans faire leurs corvées avant. Ça avait suffit à faire exploser les derniers barrages retenant la colère de Noélien.
Laudane se servit un verre d’eau en regardant par la fenêtre rouge clair de la salle à manger. Les militaires étaient revenus depuis une semaine, mais n’avaient pas plus fait mine d’attaquer qu’avant la visite de Damnis de Mirinèce. Pourtant, maintenant, ils savaient que le château était habité.
Derrière elle, Noélien continuait à gémir comme un gosse, envahissant l’espace de ses pleurnicheries. Ça faisait plusieurs velliades que Laudane soupçonnait secrètement que les maux de tête de Noélien étaient, en partie au moins, simulés. Ce qui ne signifiait pas qu’elle n’y attachait pas d’importance.
- On fait quoi, alors ? demanda-t-elle calmement, sans quitter la fenêtre des yeux.
- Comment ça « on fait quoi » ? répondit Noélien d’une voix furieuse et humide, tout en se décochant un nouveau coup de poing dans la tempe.
Laudane se servit un nouveau verre d’eau. Deux étages plus bas, un Blasphème (ou peut-être plusieurs, pour ce qu’elle en savait) fit trembler les murs du château. Elle était nerveuse et fatiguée. Un peu effrayée. Elle n’osa pas se retourner vers Noélien, et but tout son verre avant de lui répondre.
- Si tu es sûr de toi, nous avons un –
- Je suis sûr, l’interrompit Noélien. Tu me prends pour qui ? Je suis sûr, je le ressens en permanence : comme si on m’aspirait directement l’air des poumons, comme si on m’enfonçait des crochets dans le nez pour me voler mes inhalations !
Dans son dos, Laudane sentit un poids nouveau. Noélien s’était tourné et la regardait, elle le sentait. Elle prit son courage à deux mains et se retourna à son tour, adossée au plan de travail sur lequel s’entassaient les cruches d’eau, la vaisselle sale et les reliefs de repas. Noélien s’était effectivement tourné sur sa chaise. Son visage bouffi et rouge était en sueur, et le maillot de corps blanc qu’il portait dévoilait ses épaules couvertes de taches de rousseur et de petits boutons. Il était répugnant, et ça ne faisait qu’empirer.
- Quelqu’un, quelque part, me vole mes sortilèges, détourne ma magie… Et ce quelqu’un maintient mes foutus miroirs ouverts. L’enculé ! Sûrement les magiciens du Palais Central. Les enflures, c’est du détournement magique. C’est interdit… Ça va me tuer. Ça va me tuer, Laudane ! répéta-t-il en hurlant presque, les yeux révulsés. C’est cette pouffiasse, je suis sûr !
- Qui ça ?
- Tu sais, qui ! La sale catin rousse. Et sûrement sa copine, cette autre salope toujours sur notre chemin… Valnitier. Je suis sûr qu’elles sont dans le coup. Toutes des putes.
- Du calme Noélien, dit-elle d’une voix qu’elle voulait apaisante, bien qu’elle n’ait eu aucune envie de le réconforter. Tu dis n’importe quoi. Elsy Valnitier est un problème, mais elle n’a sûrement rien à faire dans cette histoire-là. Quand Melville et Amaranthe seront revenus de la chasse, on pourra peut-être retourner dans ton monde-miroir, pour voir ce que sont devenus les autres portails, d’accord ? On va bien finir par trouver où ils ont été mis…
Noélien laissa sa tête retomber sur la table en un mouvement théâtral et gémit de douleur. À travers le verre rouge de la fenêtre, le soleil lui chauffait le crâne, et l’odeur et les cris des Blasphèmes s’occupaient de deux autres de ses sens. Il ferma les yeux pour en épargner un quatrième. La douleur pulsait par vagues dans sa tête, comme des vibrations colorées et pleines de dents. Comme un Blasphème dans sa boîte crânienne.
- Tu comprends rien… murmura-t-il, sa bouche presque collé au bois poisseux de la table. On trouvera rien s’ils sont dans un endroit que j’connais pas. Y’a le delta d’interprétation. T’y connais rien du tout, pauvre pétasse…
Laudane se redressa et quitta la pièce sans se retourner. Ses narines frémissaient de rage, et elle dut enfoncer ses ongles dans les paumes de ses mains pour se retenir de lui balancer une décharge d’aquilon.
- Et tu diras à ta pute paresseuse de jumelle qu’y a encore leur putain de Loulou qu’a défoncé une porte au troisième ! Elle est de corvée, c’est à elle de nettoyer cette merde ! hurla Noélien alors que Laudane se précipitait dans les escaliers menant aux étages.
Elle prit une courte inspiration toutes les trois marches, et parvint progressivement à se calmer. Elle frappa à la chambre d’Eldée. Pas de réponse. Elle poussa la porte : à travers les carreaux violets, le brillant soleil du matin tombait sur un lit aussi peu fait que vide. Elle redescendit les escaliers, passa presque en courant devant la porte de la salle à manger, d’où lui parvenait le « Putain… Putain… Putain… » de Noélien, et descendit au rez-de-chaussée, avec l’impression presque physique de s’enfoncer dans l’odeur et le capharnaüm des Blasphèmes.
Eldée était là, debout dans le grand escalier circulaire qui descendait en spirale autour de la pièce unique du rez-de-chaussée. Il s’appuyait sur une canne en passevelle et en ivoire qui avait appartenu à l’un des mentors de Teliam Vore. Par-dessus son pantalon, sa jambe gauche était toujours prise dans une attelle en bois. Il était en train de trier divers petits mécanismes en ambre et en métal rouillé, sur la rampe de l’escalier. Il tourna brièvement la tête vers Laudane lorsqu’elle s’arrêta à côté de lui. Il avait une petite pince en bois sur le nez. Il était donc là depuis longtemps, ou pour longtemps, ou les deux. Comme la veille.
- Noélien m’a traitée de « pauvre pétasse », dit-elle en criant pour couvrir les bruits des Blasphèmes.
- Et il est encore vivant ? demanda Eldée sur le même ton.
Laudane lui rendit son sourire. Depuis l’une des fenêtres blanches du grand hall, la lumière de dehors se refléta sur ses dents.
- Il est en pleine crise, hein ? reprit Eldée en assemblant deux mécanismes ressemblant à des montres.
- Oui. C’est de pire en pire depuis nos deux fiascos à cause de Valnitier. Et la magie commence à se voir sur son visage.
- Il n’a jamais été très beau… cria Eldée en insérant un troisième mécanisme, de forme oblongue, dans l’assemblage.
- Maintenant, il ressemble à un Rebut au premier stade. Sans blague. Et puis… Putain, quel con… Il a aussi dit qu’Amaranthe était une pute. Une pute paresseuse.
- Elle n’est pas une pute.
Laudane lâcha un petit rire et baissa le visage. Eldée posa brièvement une main sur son épaule, juste assez pour ne pas gêner Laudane, ou pour ne pas être lui-même gêné.
- Il va quand même falloir qu’on fasse quelque chose… reprit Laudane en regardant les Blasphèmes en contrebas.
L’une des énormes créatures, de forme allongée, était en train d’en pénétrer une autre de tout son corps, de manière similaire à la copulation de deux mammifères. Les Blasphèmes semblaient lutter l’un contre l’autre pour savoir lequel prendrait le dessus dans leur fusion. Le Blasphème pénétré fit jaillir un tentacule de sa masse, et l’utilisa pour s’enfoncer dans l’œil qui bullait à la surface de son opposant. À gauche de ce double viol surréaliste, un autre Blasphème tournait sur lui-même, formant une spirale qui allait de plus en plus vite. Il était dangereusement près de l’un des piliers soutenant le plafond du hall. Les autres Blasphèmes étaient plus calmes, mais aucun n’était silencieux.
- Je suis en train, cria Eldée. Je ne sais vraiment plus ce qu’ils ont, cette fois… Tu m’aides ? demanda-t-il en levant son mécanisme, désormais de la taille d’une pomme, à hauteur d’yeux.
Laudane hocha affirmativement la tête. Eldée retira la pince qui lui bouchait le nez, grimaça en redécouvrant les miasmes qui empuantissaient l’air, et les deux mages autodidactes inhalèrent ensemble, se fixant sur le même courant magique. Ils serrèrent leurs doigts les uns sur les autres autour du mécanisme de fer et d’ambre, et le jetèrent aussi fort que possible en direction des Blasphèmes, dix mètres plus bas.
Le mécanisme ne se brisa pas. Il rebondit sur les dalles lisses du sol avec un tintement clair, et se redressa de lui-même, à quelques centimètres d’un Blasphème à peu près calme. Il resta quelques secondes droit, défiant la gravité, avant de se mettre à lentement tourner sur lui-même, d’abord en tanguant, puis en accélérant assez pour rester droit. L’air se mit à ronfler à travers les orifices qui perçaient le mécanisme. La lumière se reflétait sur ses pièces de métal, lui donnant l’air de clignoter.
L’effet fut presque instantané. Les deux Blasphèmes qui se battaient se séparèrent, regagnant leurs stalles respectives sans remarquer qu’ils en avaient détruit les cloisons, et le Blasphème qui tournoyait sur lui-même se calma, paraissant s’endormir sur place. Toute l’écurie de monstres accorda le rythme de ses palpitations, et le silence s’imposa en moins d’une minute, seulement brisé par le ronflement du petit mécanisme et par les sifflements de quelques tentacules qui continuaient à fouetter l’air de temps en temps. Eldée remit sa pince sur son nez.
- Ils dorment.
- Ce serait plus pratique qu’on puisse leur mettre la Vore Hélix, dit Laudane d’une voix distraite en regardant les monstres endormis.
- Tu veux te retrouver avec une fosse complètement tarée ? lui demanda Eldée sur le même ton, sachant que ce n’était qu’une remarque de pure forme de la part de son amie.
- Non… Ce serait juste bien.
- On n’a plus le matériel nécessaire pour en reconstruire une. Et le Vore Kriss semble un peu plus encore les transformer en fauves, sans que j’aie pu isoler le composant qui avait cet effet.
- Melville aurait dû rester au Palais encore un peu, non ?
- Ouais. On remonte ? J’en peux plus de cette odeur.
Laudane acquiesça. Eldée s’appuya sur sa canne et sur l’épaule de sa compagne afin de grimper les marches jusqu’au premier étage. Laudane ne lui demanda pas pourquoi il préférait son épaule à la rampe, mais se fit la remarque en elle-même.
Ils n’utilisaient pas vraiment le premier étage, qui était resté en l’état dans lequel Teliam Vore l’avait entretenu : celui d’un bordel monstre de fenêtres cassées et remplacées par des planches, de meubles poussiéreux et pourris, et de piles de livres en chromice, écrits en pattes de mouche complètement illisibles. Eldée soufflait, et retira sa pince en souriant.
- Une pause ? Ma jambe est restée debout trop longtemps…
- Bien sûr, lui répondit Laudane en l’aidant à s’asseoir dans un vieux fauteuil défoncé. Tu ne peux toujours pas marcher sans canne ?
- Même pas sur de petites distances… Appelle-moi Levo Darakan.
Laudane réfléchit un instant, tout en s’asseyant en tailleur à même le sol.
- T’as rien à voir avec le boiteux, trouva-t-elle finalement. Doragul l’a tué en moins de trois numéros, c’était vraiment un méchant de seconde zone. Aucun lecteur à part toi ne l’a retenu.
- À part moi et toi ! rétorqua Eldée en souriant.
Laudane lui rendit son sourire.
- Tu sais, tout à l’heure, je ne parlais pas des Blasphèmes, reprit-elle.
- Comment ça ?
- Quand je disais qu’il fallait qu’on fasse quelque chose.
- Ha, répondit Eldée, son sourire disparaissant de son visage. Je vois.
- Si quelqu’un maintient nos miroirs ouverts, tu sais ce que ça veut dire…
- Qu’il peut arriver jusqu’à nous. On peut entrer à Camaïeu.
- Oui.
Eldée remua, son attelle tapant contre les dalles, et posa sa tête sur le dossier en velours mité pour regarder par la fenêtre qui lui faisait face. L’une des seules du château à ne pas être teinte. Le ciel était bleu. Il était toujours difficile de croire en l’hiver, à Lazirac.
- Je sais Laudane. Je sais bien. Il faut parler de ça à Noélien, soupira-t-il sans la regarder. Voir ce qu’on va faire.
- Attendons qu’il se calme, sinon c’est moi qui risque de ne plus l’être, calme… Ou alors tu vas le voir seul.
Eldée redressa la tête et la regarda avec une expression choquée et amusée.
- T’es folle ! Attendons que Melville et Amaranthe soient de retour. À quatre, on pourra peut-être réussir à parler à notre très cher chef… Peut-être que Teliam Vore devra retourner au Palais, je ne sais pas…
- J’ai peur, Eldée, dit Laudane en lui touchant sa cheville valide. Depuis que ça merde, je commence à parfois regretter de m’être lancée là-dedans.
Eldée contrôla le frisson qui remontait de sa cheville à son entrejambe et regarda Laudane. Il posa une main maladroite dans ses cheveux, qu’il aplatit plutôt qu’il ne les caressa.
- Non, ça va aller, dit-il d’une voix confiante. Nous allons trouver quoi faire. Juré, ils ne nous auront pas.

- Si vous êtes suffisamment préparés, vous les aurez à coup sûr, dit le militaire d’une voix forte. La clé de votre succès est dans la préparation, c’est aussi simple que ça.
- Deux fois la base « préparer » dans la même phrase, c’est extrêmement maladroit, commenta Elsy en se baissant vers Élodianne, assise à côté d’elle.
- Ce qui est maladroit, c’est son pantalon de civil avec son plastron de militaire. On dirait qu’il s’est déguisé, répondit la magicienne.
La réunion se déroulait dans une salle de conférence modeste, au troisième étage du Palais Central. « Modeste » pour une pièce du Palais, s’entendait : les murs en acajou étaient encombrés de tableaux, les quatre grandes fenêtres donnant sur les passevelliers couverts de neige faisaient deux mètres de haut, le plafond était décoré de tentures en tissu pourpre, et l’estrade faisait face à une bonne cinquantaine de chaises. Dont seule une quinzaine était occupée, dans les derniers rangs, en hommage à un vieux réflexe que tous avaient gardé de leur plus ou moins longue scolarité.
Trois chaises à gauche d’Élodianne se trouvaient Basilien et Ohya, qui eux non plus n’arrêtaient pas de se murmurer des phrases à l’oreille au lieu d’écouter le capitaine que le Palais Central avait chargé de les préparer à leur mission. Au rang devant eux, cinq soldats en civils. Ils ne devaient pas avoir émergé de leur dortoir plus d’une heure auparavant, à en juger par leur absence totale de mouvement et leurs yeux vitreux. À leur droite, trois mages thermogènes. L’un d’eux, un jeune type au visage carré et aux cheveux noirs mi-longs, était assis juste devant Elsy, empêchant la mercenaire de bien voir celui qu’Élodianne avait appelé plus tôt leur « professeur ». Ce magicien disait quelque chose à Elsy, mais elle n’arrivait plus à se souvenir s’il sortait de ses récentes et multiples visites au Palais ou des années de Faculté d’Élodianne. À l’extrême droite du rang, un mage bacillaire qui avait l’âge d’être le père d’Elsy ou Élodianne, et qui prenait des notes au crayon sur une feuille de papier.
Et, seul au tout premier rang, penché en avant comme pour mieux écouter le « professeur », le lèche-botte de la classe, un gigantesque Atépéhien au crâne rasé à l’exception d’une unique et énorme tresse. Il était en maillot sans manches, comme pour mieux exhiber ses tatouages traditionnels, et ses bras se terminaient par des moignons eux aussi nus, fièrement offerts aux yeux de spectateurs qui n’en demandaient pas tant. Lorsqu’Elsy et ses amis étaient entrés dans la pièce, il était déjà là, et lui et Ohya avaient échangé quelques mots en atépéhien. En revenant vers sa patronne, Ohya avait qualifié ce magicien de « quotanpuya ». Elsy avait éclaté de rire, et Basilien avait demandé une traduction qui s’était révélée impossible.
- Une autre chose qui sera forcément importante, c’est la collaboration. Savoir qui fait quoi quand et où, ce sera vital, et pas seulement pour votre chef, mais pour…
- En parlant de vêtements, reprit Élodianne à voix basse, il paraît que les miliciens qui sont venus chez toi ce matin ont eu le droit à un spectacle gratuit…
- Ils sont arrivés au mauvais moment, répondit Elsy en ravalant mal un sourire. Mais je n’étais pas nue, si c’est ce que tu crois. J’avais un drap sur moi.
- Ça parlait beaucoup de tes tatouages et de tes cuisses.
- C’n’est pas ce que j’ai de pire !
- Non, ça, on sait toutes les deux ce que –
- Excusez-moi, mesdemoiselles Amdelin et Valnitier, reprit le capitaine d’une voix courroucée. Que vous le pensiez ou non, ce que je dis est important. Il en va de votre survie lors de votre mission. Et concernant mademoiselle Valnitier, qui a l’honneur et le devoir d’être la chef d’expédition, il en va de votre survie, mais aussi de celle de vos compagnons, et de la sécurité nationale, pour ce que je sais de votre objectif ! Alors il serait certainement dans votre intérêt d’écouter ce que j’ai à vous dire sur les missions en équipe réduite !
Les magiciens et les soldats s’étaient retournés pour regarder les deux cancres. Élodianne baissa la tête et s’excusa. Elsy mima un salut militaire. Le capitaine serra les dents et reprit son explication.
- Vous ne serez donc que quatorze. C’est un effectif adapté aux infiltrations éclairs, mais il nécessite de bien connaître vos objectifs, et de ne pas laisser de place à l’imprévu ou à l’expérimentation. L’assaut en force est impossible, il faudra lui préférer une frappe chirurgicale, dans laquelle chaque mouvement aura une utilité. Dans ce cadre, la moindre perte humaine pourrait signifier…
- Le mago là-bas prend des notes… murmura à nouveau Elsy en se penchant sur sa chaise pour être cachée par le thermogène devant elle. Tu crois qu’on devrait le faire aussi ?
Élodianne se pencha vers le vieux magicien bacillaire, et lui tapota discrètement l’épaule. Il se retourna légèrement en lissant ses grosses moustaches.
- Frocœur ? On peut voir ce que vous gribouillez ? murmura Élodianne.
Frocœur leva sa feuille pour que les deux jeunes femmes puissent la voir. Il avait dessiné un cavalin visiblement occupé à sodomiser un primat. Elsy se réinstalla confortablement dans sa chaise.
Basilien avait failli s’asseoir à côté d’Élodianne ; c’était Ohya qui l’avait poussé quelques chaises plus loin. Dans le couloir devant la salle de conférence, Élodianne les avait attendus jusqu’au dernier moment, et elle et Elsy s’étaient faites la bise en souriant presque. Pour une fois qu’elles ne semblaient pas vouloir s’arracher les boyaux, il fallait les laisser tranquilles. Basilien ne voulut pas comprendre. Il ne parlait que de ça, incapable de se concentrer sur la préparation stratégique dispensée par leur instructeur.
- Sérieusement, ce matin à moitié à poil devant la milice, et maintenant elle écoute rien ! murmura-t-il à nouveau de sa voix grave, la bouche en coin vers son ami. J’te jure, ça donne une mauvaise image de l’Agence ! Vraiment !
- Toi dire merde, dit Ohya en essayant tant bien que mal de murmurer.
- Pas du tout ! insista Basilien. On passe pour des guignols ! Elles se rendent pas compte, elle et Élo, qu’on va sûrement se faire tuer ou un truc comme ça ?
- Si, elles se rendre compte, Baz, alors toi fermer ta gueule.
Ohya fit un geste vers les deux jeunes femmes, qui continuaient à discuter à voix basse. Le pied gauche d’Élodianne tapait en rythme contre le parquet ciré, et Elsy se rongeait les ongles de la main gauche, faisant sauter son vernis en petites écailles noires. Oui, elles savaient dans quelle merde elles se trouvaient. C’était peut-être pour ça qu’elles s’entendaient si bien, ce matin.
- Mouais, maugréa Basilien. Mais on passe quand même pour des guignols.
- S’il vous plaît, silence, tous ! hurla le capitaine, réveillant un soldat assoupi.

La conférence s’était terminée aux alentours de midi. Le capitaine avait donné rendez-vous à l’équipe le lendemain dans la même salle à neuf heures, pour leur préparation au monde-miroir qu’ils emprunteraient pour se rendre chez Vore. Certains soldats en avaient profité pour découvrir ce « détail », et pour se mettre à paniquer un peu. Le capitaine leur avait alors conseillé de profiter de l’après-midi pour apprendre à se connaître les uns les autres, par exemple autour d’exercices militaires.
Cette notion avait été traduite assez rapidement par Elsy, Baz et quelques autres en « faire une virée dans un bar privé du Palais ». Seul Manoha, l’Atépéhien sans mains, avait décliné l’invitation, regardant ses futurs coéquipiers les yeux pleins de reproche outré.
La petite équipe avait jeté son dévolu sur le club du huitième étage, un endroit aussi confidentiel que confortable, avec des vitres donnant sur la silhouette de Galrekah et une bouteille de naviel gratuite à chaque table. Galrekah avait intéressé bien peu de monde.
Le pardessus d’Elsy était posé sur le dossier du canapé en velours rouge qu’elle s’était accaparé, et elle avait légèrement ouvert le col de sa chemise noire, juste assez pour dévoiler le haut de ses tatouages et de sa poitrine. L’alcool commençait à lui chauffer la gorge, et les trois cheminées du club fonctionnaient à plein régime pour percer l’hiver. Et puis le soldat avec qui elle parlait, un certain Jober, était particulièrement mignon. Au moins assez pour une nuit. Il n’était pas question qu’elle parte chez Teliam Vore sans s’être un peu amusée avant.
- Parce que tu sais, l’armée, c’est aussi une vocation, et vraiment, sauver des gens, ça me paraît important dans la vie, tu vois ?
Elsy acquiesça en se resservant un verre de naviel. Elle essayait d’estimer le temps qu’elle devrait encore passer à écouter le baratin de Jober avant de pouvoir lui demander de l’emmener dans sa chambre. Probablement encore deux verres.
À une dizaine de mètres, du côté du bar, Hussert, le thermogène qu’Elsy pensait connaître et qui s’était révélé être l’un des amis de fac d’Élodianne, s’amusait à enflammer les verres des autres grâce à sa magie. Le but du jeu était ensuite de boire le breuvage cul-sec en avalant la flamme. La finale se déroulait entre Baz et une soldate aux cheveux longs, Carline. Ils étaient à huit verres chacun, et à quelques pas du coma éthylique. Carline étaient encouragée par ses trois collègues, tandis que Basilien s’attirait les faveurs des magiciens et d’Ohya, qui massait les épaules de son ami à la manière d’un entraîneur sportif. Tout le monde tapait sur le bar et hurlait. Un peu plus loin, Frocœur, le bacillaire, lisait le journal du jour devant un verre de vin d’Aurterre, jetant de temps à autre un regard amusé et paternaliste vers ses cadets. Le patron du club, derrière le bar, laissait faire, fidèle à la politique des clubs privés du Palais Central, sas de décompression habitués aux magiciens braillards.
Élodianne se détacha du bruyant petit groupe tandis que le neuvième verre était servi, et se dirigea vers le canapé d’Elsy en s’appuyant aux fauteuils pour avancer. Elle avait les joues très roses, souriait un peu trop, et le plastron de sa tenue de magicienne était ouvert.
- J’avais oublié que Baz buvait aussi bien ; tu devrais venir ! dit-elle en se laissant plus ou moins tomber sur Elsy, qui l’assit sur le canapé en souriant.
- Jober : Élodianne. Élodianne : Jober, dit la mercenaire.
- Salut ! répondit Élodianne en levant une main distraite vers le soldat, qui répondit avec un sourire gêné. C’est pour lui que t’as sorti le gros jeu ? Reboutonne-moi cette chemise, t’es ridicule, Elsy.
Jober manqua s’étouffer dans son verre. Il s’essuya le menton et s’excusa en souriant, avant d’aller rejoindre les autres au bar. Élodianne s’installa plus confortablement, ses bras reposant mollement sur les coussins. Elsy finit son verre d’une traite.
- Tu viens de me casser mon coup.
- Il était même pas beau. Reboutonne ta chemise, répéta Élodianne en fermant et rouvrant lentement les paupières.
Elsy s’exécuta en souriant.
- J’ai l’impression d’avoir à nouveau dix-huit ans … dit-elle, amusée.
- Moi pareil. Ça faisait longtemps que j’avais pas autant bu…
Élodianne posa sa tête sur le dossier du fauteuil, ses longs cheveux retombant sur ses épaules, ferma les yeux, et ne les rouvrit pas. Elsy tourna la tête vers la fenêtre pour regarder Galrekah. Sa vision tournait un peu, et elle laissa ses pensées se promener dans les rues qui entouraient les jambes du Titan.
- Comment vont mes parents ?
- Bien… répondit Élodianne d’une voix nuageuse, sans ouvrir les yeux. Même si papa arrête pas de répéter qu’il se sent enfermé. Ils sont installés assez haut, juste avant les étages des magiciens. Je te marquerai l’itinéraire, c’est un peu compliqué à trouver quand on n’est pas du Palais… Tu vas aller les voir ?
- Peut-être.
- Les quartiers ouest ne sont plus sûrs, en ce moment…
- Ça va. La population elle-même s’en fout, de Vore. Quelques clans ont mordu, mais c’est tout. Les quartiers s’en sortiront. Ils se sortent de tout.
Le silence dura un moment.
- Tu vas aller les voir ? répéta Élodianne, les yeux toujours fermés.
- Peut-être.
- On va peut-être mourir.
Elsy sortit une cigarette de sa poche et l’alluma. Elle dut s’y reprendre à quatre fois, à cause de sa main droite qui refusait de tenir le silex du briquet. Elle repensa aux cicatrices causées par les Blasphèmes, sur elle et sur Élodianne.
- Non, on ne va pas mourir. J’ai déjà acheté un cavalin de course, et puis du papier peint pour chez moi. J’ai besoin de ce salaire.
- Tu vas aller voir tes parents ? insista Élodianne.
- Ouais, répondit Elsy en crachant un nuage de fumée qui s’éleva lentement vers les poutres patinées du club.
- C’est bien.
Elle se mit presque immédiatement à ronfler doucement. Elsy la redressa un peu, lui mit la tête sur le côté contre le dossier du canapé, et se leva. Ivre morte à quatre heures de l’après-midi. Les magiciens étaient des lopettes. Elsy la regarda trop longtemps, et commença à sentir le charbon dans sa tête. Elle frotta ses cheveux blancs, prit son verre et alla rejoindre les autres au bar, histoire de leur montrer ce que boire signifiait.

La conférence du lendemain avait débuté bien tôt, de l’avis général. Il était cependant à noter que l’avis général en question avait la gueule de bois. Un feu brûlait dans la cheminée ouvragée de la salle de réunion, diffusant une douce chaleur qui repoussait le froid de la neige qui s’était remise à tomber, heurtant sans bruit les fenêtres. Basilien, grand vainqueur du tournoi de boisson de la veille, menait une lutte de chaque seconde pour rester éveillé.
Cependant, tout le monde s’était mis aux premiers rangs, rejoignant Manoha, le magicien atépéhien. Les mondes-miroirs : rien que dans l’intitulé, ça attirait plus que les « stratégies de bataille en effectif réduit ».
En guise d’introduction à sa conférence, Féoline avait rappelé – voire appris – à tous la nature de monde mental et le rôle initial de la magie du miroir : offrir un lieu de repos aux magiciens. L’usage de la magie avait en effet des conséquences, à moyen terme, sur l’intégrité physique, voire mentale, des magiciens les plus actifs. Ulcères, carences, difformités, immunité défaillante, cécité… Tant de tares qui finissaient par apparaître même chez les magiciens les plus sérieux. L’inhalation, le procédé par lequel les mages de Mirinèce utilisaient la magie, corrompait les chairs, c’était un fait. Et seuls les mondes-miroirs permettaient aux magiciens usés par leur travail de se retirer quelques heures ou quelques jours, et de se refaire une santé dans un environnement duquel la magie était absente. Jusqu’à l’affaire Teliam Vore, les magiciens du miroir n’avaient donc jamais été que des « infirmiers » réservés à leurs collègues.
Féoline, la maîtresse d’ordre des magiciens du miroir, était en train de récapituler. Élodianne, le regard douloureux et le visage encore cireux de la veille, assistait sa supérieure dans son exposé, essayant tant bien que mal de garder les yeux ouverts sur ce sujet qu’elle connaissait par cœur.
- Si, à travers votre ivresse, vous avez tout de même compris que le monde-miroir est littéralement l’intérieur de la mémoire et des fantasmes de son créateur, alors vous avez tout compris, dit Maîtresse Féoline, assise derrière le grand bureau de l’estrade. Les distances, les routes, l’organisation géographique, les détails visuels, l’écoulement du temps… Tant de facteurs que vous devez vous attendre à trouver changés, là-bas. Ils obéiront à l’esprit du magicien, pas aux lois de la nature ou à la réalité matérielle de notre monde. Votre voyage sera plus ou moins long qu’il ne l’aurait été dans le monde réel, mais il sera de toute façon différent. Tout le sera, au moins en partie, suivant ce dont le créateur du monde-miroir se sera souvenu au moment de son sort. Cette notion bien assimilée, je suis prête à vous laisser partir dans un miroir. Des questions ?
Les visages se tournèrent les uns vers les autres, puis une première main se leva. Celle d’Hussert, le thermogène.
- Oui ? demanda Féoline, la bouche pincée comme si elle avait été vexée de se faire effectivement poser une question.
- Je m’appelle Hussert, je suis mage thermogène, et je –
- Je sais qui vous êtes, Joris, j’étais encore votre tutrice de mémoire il y a deux ans. Arrêtez de faire l’idiot pour amuser la galerie.
- Désolé… répondit Hussert en baissant les yeux, sincèrement impressionné par le regard glacé de la vieille magicienne. Mais j’ai vraiment une question. On sait tous qu’on ne pourra pas faire de magie dans le monde-miroir de Teliam Vore, mais est-ce que ça veut dire que lui ne pourra pas en faire non plus ?
- Vous êtes déjà entré dans un monde-miroir, Hussert, n’est-ce pas ? Je le vois à votre peau impeccable.
- Merci… Oui, j’y vais régulièrement.
- Avez-vous réussi à y inhaler ?
- Non, mais –
- Il n’y a pas de flux magique dans les mondes-miroirs, Hussert. Ni pour vous, ni pour Vore, ni pour quiconque. Avez-vous donc retenu quoi que ce soit de vos études, Joris ?
- Je posais la question pour les autres, réplique Hussert à voix basse.
Quelques rires se firent entendre.
- D’autres questions ?
Carline, la seule soldate du groupe, leva la main. Féoline la désigna d’un signe de tête.
- Je… Enfin, j’ai pas trop compris le, heu, le « delta d’interprétation »… dit-elle en tentant de relire les notes qu’elle avait prises, un ensemble peu soigné de gribouillages illisibles.
Féoline se passa une main lasse sur le visage.
- C’est une notion compliquée, je le reconnais. Je n’aurais sûrement pas dû vous en parler.
- Vous avez bien fait de le faire, commenta Elsy d’un ton froid, les bras croisés, le droit au-dessus, en fixant la vieille femme. Dans la mesure où nous avons eu l’assurance que tout nous serait dit, il est très noble de votre part de… Hé bien, de tout nous dire !
La magicienne chassa cette algarade d’un geste impatient et se contenta de répondre à la question de Carline.
- Il s’agit, pour faire plus clair que tout à l’heure, d’une variable qui existe dans n’importe quel monde-miroir. Je vous ai dit et répété que le contenu d’un monde-miroir dépend des souvenirs que son créateur a du monde. Que ne s’y trouveront que les endroits qu’il connaît, et uniquement de la façon dont il les connaît. Cette règle n’est en fait vraie que jusqu’à un certain point. Car est aussi présent dans un monde-miroir ce que ses visiteurs éventuels y amènent. Par exemple, le reflet direct et actuel du miroir ensorcelé. Ou une interprétation un peu différente des perspectives de tel ou tel lieu. Ou une pièce en plus dans un monument, une pièce que le magicien aurait oubliée mais dont le visiteur se souvient. Parfois même, des lieux entiers s’ajoutent spontanément à l’ensemble imaginé… Il n’y a pas de règles strictes au delta d’interprétation, simplement un éventail de possibilités imprévisibles dépendant des zones de concordance et de discordance entre la mémoire des visiteurs et celle du créateur. Est-ce plus clair ainsi, soldate ?
La militaire hocha négativement la tête, les lèvres entrouvertes. Féoline serra un peu plus les siennes.
- Élodianne Amdelin vous expliquera à nouveau tout ça lorsque vous y serez. Passons aux autres de vos questions. À voir vos têtes, j’ai dans l’idée qu’elles vont être nombreuses.
Un thermogène demanda s’il fallait se méfier des Asparences. Féoline répliqua que les Asparences devraient plutôt elles se méfier des magiciens idiots. Un soldat demanda si les armes fonctionnaient dans les mondes-miroirs, étant donné que la magie n’y fonctionnait pas. Il se fit traiter d’imbécile. Ohya dut répéter trois fois sa question, « Est-ce que monde-miroir être aussi froid que Mirinèce ? », avant de se faire répondre que d’habitude les mondes-miroirs étaient des zones à climat tempéré, mais que chaque magicien avait sa « signature » à ce sujet, et que, pour une raison inconnue, Teliam Vore inhalait visiblement à travers une poche de glace. Féoline dû préciser sa pensée, trop lyrique pour le mercenaire : oui, il allait devoir porter un gilet, et arrêter de jouer au mâle dominant montrant ses muscles. Manoha prit l’attaque pour lui et se leva pour s’indigner, avant de simplement se rasseoir et se taire à la demande ferme et calme de Maîtresse Féoline.
Puis ce fut au tour de Frocœur, le bacillaire, de lever la main. Sûrement adoucie par l’âge définitivement avancé du magicien, Féoline lui parla presque convenablement.
- Oui, monsieur Frocœur ?
- Bon, l’armée pense que Teliam Vore et ses terroristes entrent et sortent de Camaïeu par des miroirs, commença-t-il en frottant sa généreuse moustache. Il est donc convenu que nous allons emprunter le monde-miroir du criminel pour tenter de pénétrer dans son château. J’espère personnellement que l’hypothèse est fausse, et qu’une fois là-bas, nous ne trouverons aucune entrée, mais passons… Ma question est la suivante, et elle est double : tout d’abord, où allons-nous trouver un miroir d’entrée ? Et, une fois que nous l’aurons trouvé, qu’est-ce qui nous garantit que lorsque nous serons entrés dedans, Vore ne va pas mettre fin à son sort, nous enfermant pour toujours dans sa mémoire dérangée ?
Féoline s’autorisa son premier sourire de la matinée.
- Voilà la preuve que la sobriété est favorable à la réflexion !
Elle se leva et demanda à son auditoire de la suivre. Ils sortirent de la salle de conférence en groupe serré. Elsy fermait la marche, observant les couloirs qu’ils empruntaient, passant tantôt par des escaliers de service, tantôt par des virages en trompe-l’œil qu’il était impossible de voir à moins d’avoir le nez dessus. Ils descendirent par des coursives sans fenêtres et des escaliers étroits, sans rencontrer personne d’autre que quelques gardes. Elsy remonta le groupe pour s’approcher d’Élodianne.
- Tu sais où on va ?
- Absolument pas, répondit la magicienne en fixant le dos de sa maîtresse d’ordre. On passe par des itinéraires de service, c’est tout ce que je peux te dire.
- Je pensais que le miroir qu’on allait prendre serait ouvert par toi…
- On aurait alors été dans mon monde-miroir à moi, très chère !
- Je sais, j’ai écouté la conférence… Et tu m’avais déjà expliqué.
- Alors pourquoi pensais-tu ça ?
Elsy était aussi nerveuse qu’Élodianne, et s’abstint de répondre pour éviter une dispute. Les bavardages étaient rares. Ils débouchèrent finalement dans une grande et haute pièce en sous-sol, éclairée par des dizaines de torches. Ça sentait la fiente de cavalin, bien qu’il n’y en ait eu aucun alentour. Installés à une grande table, des soldats et des magiciens étaient en train de prendre leur déjeuner en discutant. Ils se turent en voyant le groupe arriver.
- Vous venez pour du tourisme ? demanda un gros thermogène au visage couvert de cloques.
- Ce sont ceux qui vont y aller, se contenta de répondre Féoline en désignant le groupe derrière elle.
Le thermogène se leva, suivi par trois soldats, et se dirigea vers une porte en métal, dans un coin de la grande pièce. Ils défirent plusieurs cadenas et une barre, tournèrent une clé, frappèrent plusieurs coups sur la porte, et quelqu’un fit le même cirque de l’autre côté du panneau métallique. Le groupe mené par Féoline se taisait et observait. La porte s’ouvrit. La vague de magie fit faire un pas en arrière à tous les magiciens.
- Bonne visite ! commenta le thermogène en s’écartant de la porte.
- Entrez tous, il y a la place, dit Féoline à son groupe.
Personne ne prêta attention à la porte qu’on refermait déjà derrière eux. Le spectacle était trop étrange pour cela. Elsy n’avait jamais rien vu de semblable. Ni Basilien, ni Ohya, ni aucun des soldats. Ni même aucun des magiciens. Ni même Élodianne. C’était une pièce de taille moyenne, carrée, avec un plafond assez bas percé d’aérations pour évacuer la fumée des torches. Au centre de la pièce, une dizaine de soldats d’élite entourait trois aquiloniens à la peau ravagée. Les magiciens étaient assis en tailleur sur le sol, les paupières grandes ouvertes sur des yeux trop clairs pour être sains, et chacun fixait l’un des trois murs sans porte de la pièce. Contre ces mêmes murs s’alignait une petite vingtaine de miroirs, de tailles et de formes différentes. Elsy en reconnut plusieurs pour les avoir elle-même trouvés lors de ses recherches dans Mirinèce. Les aquiloniens semblaient flous, comme entourés par une vague de chaleur commune. Ils ne firent pas le moindre mouvement à l’arrivée du petit groupe.
- Ils sont en stase… murmura Hussert pour lui-même. Je croyais que cet état n’existait pas…
- Vous croyez mal, Joris, commenta Féoline. Vous sentez toute la magie qu’ils arrivent à concentrer autour d’eux ? Vous pensez qu’ils peuvent faire ça sans un retour de flamme ?
Hussert fit non de la tête, sans pouvoir détacher les yeux de ces trois hommes pâles, pétrifiés, dont la peau était craquelée et sèche, comme de la boue chauffée par le soleil. À en juger par les picotements qui couraient dans ses narines, Hussert était en présence des trois meilleurs magiciens qu’il avait jamais rencontrés.
- Mademoiselle Valnitier ? dit Féoline.
Elsy détourna avec peine les yeux des mages et des miroirs, et offrit un visage bouche bée à la maîtresse d’ordre.
- … Oui ?
- Voilà ce que nous avons fait des miroirs que vous nous avez trouvés : nous les avons maintenus ouverts !
Si les soldats et les mercenaires se contentaient de regarder autour d’eux d’un air défait, les magiciens commençaient à se promener dans la pièce, parcourus de frissons d’excitation. Il y avait là plus de magie qu’ils n’en avaient manipulée dans toute leur vie. Les visages malades des trois aquiloniens, pourtant très clairement des génies dans leur discipline, ne disaient rien à personne.
- C’est prodigieux… murmura Élodianne.
- N’est-ce pas ? confirma Féoline. Je savais que la surprise vous plairait. Monsieur Frocœur ?
Le bacillaire se retourna avec lenteur, s’éloignant à regret d’un miroir. Il n’avait même pas vu que deux des gardes d’élite l’avaient accompagné dans son déplacement, hallebarde à la main. Il interrogea la maîtresse d’ordre du regard.
- Laquelle de ces entrées voulez-vous emprunter ? demanda-t-elle avec un sourire fier.

Ils s’étaient réunis dans la salle à manger du deuxième étage, comme d’habitude. La seule pièce commune qu’ils avaient vraiment pris le temps de rénover et d’entretenir. Le château était trop grand, même pour eux tous, même avec les Blasphèmes.
- Et Teliam ? demanda Amaranthe, affalée dans sa chaise devant une tasse de thé. Il peut faire quoi, lui ?
- Rien, répondit Melville, assis droit à une extrémité de la table, dos à l’entrée de la pièce. Il est là-haut, en ce moment. De la magie a cristallisé dans son armure, il faut en nettoyer le mécanisme. En plus, je ne veux pas qu’il aille risquer sa peau au hasard du monde-miroir de Noélien. Il est trop important. Et puis on ne sait même pas si le Palais Central va vraiment envoyer des gens nous chercher. Ce serait très hasardeux de leur part.
- Pas plus que ne l’étaient les assauts de leurs mercenaires, intervint doucement Laudane en jouant avec la flamme de la bougie devant elle.
- Je ne veux toujours pas qu’on laisse Teliam Vore arpenter le monde-miroir, affirma Melville d’une voix cassante.
- Ça aurait été bien d’avoir une autre source d’information au Palais Central… dit Eldée, sa jambe blessée posée sur une deuxième chaise.
- C’est quoi cette remarque ? demanda Melville en se retournant vers lui. C’est vous, avec votre superbe « plan », qui avez insisté pour que je quitte le Palais et que je m’installe à Camaïeu. C’était censé être « le moment de se dévoiler »…
- J’ai pas dit le contraire, Melville, dit Eldée en baissant les yeux. Ça aurait juste été bien. Peut-être qu’on aurait dû commencer notre propagande par là, au lieu des quartiers populaires…
- Surtout quand on voit ce que vous faites de vos contacts dans lesdits quartiers populaires, ne put s’empêcher de railler Melville.
Après la défaite de la verrerie Asauque, Amaranthe et Eldée avaient volontairement perdu le patron de la manufacture dans le monde-miroir de Noélien, afin d’éviter qu’il ne découvre leur repaire. Le pauvre homme devait y être mort, à l’heure qu’il était. De leur propre chef, les jeunes terroristes s’étaient donc amputés de leur plus fervent soutien à Mirinèce. Tout cela baignait dans la plus crasse culpabilité, ce que Melville n’avait pas manqué de faire remarquer plusieurs fois depuis.
- De toute façon on n’aurait pas pu agir autrement, dit Noélien en grognant. On a fait ce qu’y fallait. Le plan a pris du retard, d’accord, mais c’est pas de notre faute.
Il était en face de Melville, affalé sur la table et le visage penché sur une tasse de thé qui avait eu trente fois le temps de refroidir. Il allait mieux que la veille, mais sa mauvaise humeur était toujours là. Les autres avaient appris à la redouter. Pas à cause d’elle-même, mais à cause de ce qu’elle faisait naître chez eux. Encore plus maintenant que le vent avait tourné, ils devaient rester unis. Ils attendirent dix bonnes secondes qu’il se décide à parler. Dans le silence, on percevait les grognements des Blasphèmes au rez-de-chaussée. Le contrôleur d’Eldée n’avait pas tenu longtemps, et ni lui ni Melville n’avait eu le temps d’en fabriquer un autre. Noélien releva la tête, une expression de colère sur ses traits porcins. L’un de ses boutons avait éclaté sur sa pommette gauche, qui brillait de pus clair.
- Comment vont les Blasphèmes, Eldée ? C’était à l’ordre du jour de la réunion, rappela-t-il.
- À ton avis, pourquoi je refuse toutes tes propositions de nouveaux attentats ? répondit Eldée d’un ton qu’il n’arriva pas à rendre neutre. Ils vont mal, Noélien. Si on les laissait faire, le château n’aurait plus que quelques heures à vivre avant de s’écrouler dans la faille. On les a clairement trop utilisés, surtout au début.
- C’était le plan.
- Je sais. Mais ils sont fatigués. Et la fatigue, chez eux, c’est… C’est comme chez nous, mais complètement l’inverse, en fait ! dit Eldée en souriant à Laudane et Amaranthe.
Les jumelles ne répondirent pas à sa blague.
- Continue, ordonna Noélien.
- Hier soir avec Melville, on a essayé de voir ce qu’on pouvait faire, mais nos instruments commencent à être insuffisants. Les Blasphèmes n’obéissent plus aux ordres que sur le court terme. Ça donne le genre de fiasco qui a eu lieu quand on a voulu se venger pour la verrerie Asauque… Ils faisaient n’importe quoi, et ils se sont juste faits tuer.
- Valnitier méritait sa leçon.
- Ma jambe confirme, dit calmement Eldée pour ne pas contredire son ami. Mais peut-être que c’était un peu prématuré. Et puis ça n’a pas servi notre cause, politiquement.
- Je m’en fous… Damnis va bientôt bouger. Il sait ce qu’on veut. Il va bouger.
Melville regarda Noélien avec un sourire amer et vaguement désespéré.
- Peut-être… admit Eldée sans conviction. Mais en attendant, les Blasphèmes doivent se reposer.
- Même dans leur état, ils foutent le bordel, non ? On ne leur en demande pas plus…
- Dans la situation actuelle, ni moi ni Eldée et Laudane ne nous risquerons à intervenir dans la fosse pour en créer de nouveaux, dit Amaranthe de sa voix endormie. Ça s’agite, dans la cave.
- Ma sœur a raison, ajouta Laudane. Alors, non, je suis désolée, mais il va falloir être prudent. En plus, je ne suis même pas sûre que les Blasphèmes restent encore longtemps inoffensifs pour nous. Lorsqu’on les laisse plus de quelques heures, ils s’en prennent déjà les uns aux autres.
- Ces bêtes sont de la merde, soupira Noélien d’un ton définitif.
- Si tu le dis… soupira Eldée.
- Et Loulou ? demanda Noélien, en ajoutant une connotation méprisante à ce prénom qu’il ne cesserait jamais de haïr.
- Il va bien, intervint Amaranthe. Ses artefacts greffés tiennent toujours le coup.
- Bien…
- Il est la seule escorte qu’on prend avec nous lorsqu’on va chasser, intervint Eldée. C’est le dernier à nous obéir vraiment.
- Je sais, Levo Darakan, je sais.
À la mention du méchant de fiction, Eldée regarda Laudane avec l’air de lui dire « tu vois, je te l’avais dit ! ». La jeune femme ne put s’empêcher de sourire. Noélien se releva, marcha d’un pas lourd jusqu’à une cruche d’eau, et y but directement, mouillant son maillot de corps. Il n’avait pas changé de vêtements depuis plusieurs jours. Amaranthe le soupçonnait d’ailleurs de ne pas avoir changé de pièce depuis plusieurs jours. Tout le monde nota mentalement de laver la cruche avant de s’en resservir.
Le jeune magicien regarda par la fenêtre rouge, la bouche crispée. Il savait que les autres le détestaient, et il s’en voulait. Mais il était trop occupé pour faire des efforts sociaux ; il devait se concentrer sur les efforts stratégiques. C’était lui le cerveau, et c’était en continuant à l’être que les autres recommenceraient à l’apprécier. Dehors, il s’était mis à pleuvoir, et les militaires étaient à l’abri dans leurs tentes.
- Je sais quoi faire, dit-il sans se retourner.
- Quoi faire pour quoi ? demanda froidement Melville. Pour les Blasphèmes ou pour les miroirs que tu ne peux plus refermer ?
- Pour les deux, papy, répondit Noélien en cherchant un militaire des yeux. Ces enculés du Palais Central n’ont qu’à venir voir dans mon monde-miroir. Ils vont être accueillis.
Il fixait son reflet dans la vitre en pensant à Amdelin et Valnitier. Les deux salopes qui foutaient leur merde dans le plan. Derrière lui, les quatre autres ne comprenaient pas encore.

C’était la dernière conférence stratégique prévue avant les vrais préparatifs de départ. Dans la même salle que d’habitude, à la même heure que d’habitude. Sans gueule de bois, cette fois : la veille, après sa visite de la chambre forte abritant les miroirs récupérés, l’équipe avait écouté, en retard, les conseils de son instructeur militaire, et était allée s’entraîner au grand complet sur le terrain suspendu, au quatorzième étage du Palais. Un balcon rond de trente mètres de diamètre, couvert de sable, qui servait aux entraînements quotidiens des magiciens. Il y soufflait un vent aussi violent que glacé, et pourtant tout le monde avait fini en pagne et en maillot. Les soldats et les magiciens s’étaient battus au bâton, tandis qu’Élodianne courait autour du terrain en compagnie d’Hussert. Elsy avait foutu leur branlée à un soldat et à thermogène, avant de se faire battre par un sort de Frocœur, qui avait déréglé sa circulation sanguine pour la faire s’évanouir, les narines en sang et ses bandages complètement souillés. Une expérience désagréable, qui avait valu au magicien de se faire mettre au sol par Basilien. Toute l’équipe s’était rapprochée, même Manoha, qui avait commencé à faire des figures martiales tout seul dans son coin, avant de relever le défi lancé par Ohya à la lutte hahuyaha, le sport le plus populaire de leur province. La version officielle fut que Manoha avait fait exprès de perdre ; par respect d’une tradition séculaire mal connue voulant qu’en public, le plus jeune gagne contre le plus âgé.
Elsy avait finalement réussi à coucher avec Jober, mais était rentrée chez elle au milieu de la nuit. Jober s’était révélé aussi performant avec son sexe qu’avec sa conversation, et ce fut avec un sourire en demi-teinte qu’elle lui fit un signe de la main en entrant dans la salle. Derrière elle, Basilien capta ce geste du coin de l’œil, et se renfrogna en dévidant les scénarii possibles dans sa tête. Elsy rejoignit Élodianne, et les deux jeunes femmes se mirent à pépier à voix basse. Basilien alla s’asseoir seul, décidant de faire la gueule. Tout le monde s’installa au hasard dans la salle, se racontant sa nuit ou simplement profitant de la présence des autres. Manoha ne poussa pas le vice jusqu’à se mêler aux autres, mais Ohya le surprit en train de sourire à la blague qu’un thermogène racontait à Carline. Dehors, il faisait beau pour une fois. Tous attendaient en bavardant que leur instructeur du jour arrive. Les miliciens qui les avaient escortés ce matin-là avaient été incapables de leur dire qui ça allait être. La porte du mur derrière l’estrade s’ouvrit, et il arriva finalement. Le silence fut instantané.
Damnis de Mirinèce baissa les yeux, peut-être par humilité, et s’installa derrière le bureau de l’estrade, sans s’asseoir. Il tenait une pile de parchemins, qu’il posa devant lui, et leva enfin la tête. Son célèbre visage anguleux et dur semblait sombre, mais il réussit à sourire, et une certaine chaleur se communiqua à ses traits.
- Bonjour, tout le monde, dit-il d’une voix habituée à parler en public.
Personne ne répondit. Elsy se demanda si le protocole s’appliquait dans cette situation. Il n’y avait aucun garde pour entourer le proconsul. L’espace d’une seconde, elle s’imagina le prendre en otage pour demander une rançon. Elle éclata d’un rire bref. Damnis la regarda d’un air étonné, presque amusé.
- Veuillez m’excuser, Proconsul ! Je suis simplement surprise… On dit que rencontrer une seule fois Damnis de Mirinèce dans sa vie suffit à faire de soi une personne meilleure. Je suis en train de me demander ce que je suis, maintenant que je vous rencontre pour la deuxième fois !
Damnis sourit en coin.
- Qui donc prétend que me rencontrer améliore les gens ?
- Personne en fait, avoua Elsy en souriant. Je viens d’inventer cette histoire de bout en bout afin de détendre l’atmosphère.
Damnis rit brièvement. Elsy se tourna vers Basilien et Ohya, derrière elle, et leur servit son sourire vaniteux. Ohya hocha la tête en souriant, tandis que Basilien fit semblant de ne pas la voir. Dans la salle, Jober, Frocœur et un autre garde dont Elsy n’avait pas retenu le nom se permirent de rire. Manoha se retourna vers la mercenaire pour lui montrer ses dents en pointe d’un air outré.
- Je dois vous remercier alors, mademoiselle Valnitier ; je n’aurais pas su faire mieux… dit Damnis en lissant la fourrure qui couvrait les épaules de sa tunique.
Élodianne se pencha vers Elsy.
- Sale petite opportuniste de merde, lui murmura-t-elle à l’oreille sans sourire.
- Merci chérie, répondit Elsy en fixant Damnis.
Derrière le bureau, le chef d’état se redressa un peu, et attendit que les murmures se taisent. Son sourire glissa de ses lèvres, et les rides de son visage se durcirent à nouveau. Il portait une tenue de cuir marron sur une tunique blanche, et ses cheveux étaient tirés en arrière et coiffés par des bijoux en or et en pierre. Le col de sa tunique était brodé de l’emblème double de l’État et de Prime. Et pourtant, ce n’était pas de tous ces apparats que venait l’aura qui émanait de lui. Celle du chef, de celui qu’on écoute. Elle venait de ses rides, et de la manière presque fière qu’il avait de les porter. Certains dans l’assistance lui trouvèrent l’air de l’homme qui a travaillé toute sa vie au soleil. Et c’était cela plus que son statut de proconsul qui lui faisait obtenir le silence de cette poignée d’hommes et de femmes qui sentaient la mort s’approcher d’eux.
- Vous vous demandez sûrement pourquoi je viens moi-même faire votre dernière préparation… commença-t-il en posant ses mains à plat sur le bureau. Vous avez pour mission de remonter jusqu’à Teliam Vore et ses dresseurs de Blasphèmes. C'est-à-dire d’aller jusqu’au célèbre château Camaïeu, à Lazirac, et si possible d’y entrer. C’est une mission risquée, je ne vous le cache pas. Si vous échouez, nous n’aurons plus que le recours à l’armée, ce que personne ne souhaite. Il nous faut donc nous assurer de votre préparation maximum. Je pense que votre instructeur militaire vous l’a dit : la connaissance du terrain sera essentielle, au vu de vos effectifs et de l’esprit qui anime cette expédition. Or, vous faites face à l’une des seules personnes au monde à être jamais entrée dans Camaïeu.
Il fixa chacun de ses spectateurs individuellement, en quelques secondes. Les visages étaient concentrés, présents. Il avait bien fait de venir en personne. Ils avaient besoin d’un signe pour enfin croire à tout ce qui se préparait. Pour être prêts.
Il réunit en une pile les parchemins qu’il avait posés sur le bureau.
- Un plan complet de la demeure de Teliam Vore n’a jamais existé, à la demande du magicien. Cependant, ceux de ses architectes et ouvriers qui sont encore vivants ont pu m’aider à compléter mes souvenirs avec les leurs. Voici, dessiné de mémoire et recopié par mes primats, le seul plan existant de l’intérieur de Camaïeu. Il est divisé par étages, et tracé au recto et au verso. Il y en a un pour chacun d’entre vous, si quelqu’un veut bien les distribuer… Il illustrera les conseils que j’ai à vous donner. Et vous devriez l’apprendre par cœur. En espérant que les choses n’aient pas trop changé à l’intérieur, depuis le temps…
Damnis se passa la langue sur les lèvres, fixa sa propre carte pendant qu’Hussert distribuait les autres à l’assemblée, puis releva la tête, les paupières plissées.
- Commençons par parler un peu du désert de Lazirac.

Les explications de Damnis avaient duré jusqu’à deux heures de l’après-midi. C’était la dernière réunion stratégique avant le grand saut, et l’instructeur était cette fois le meilleur ami de la cible, le commanditaire de l’opération, et l’un des hommes les plus célèbres de la planète. Tout le monde avait finalement réussi à surpasser son appréhension, et s’était découvert cent questions au bout des lèvres. Damnis avait répondu à chacune d’entre elles, patiemment, en regardant toujours son interlocuteur dans les yeux. Il n’avait eu aucune réserve pour les conseiller sur la meilleure marche à suivre pour acculer Teliam Vore et ses lieutenants. Il s’était montré disponible et ouvert ; il avait accepté ce qui allait se passer.
La conférence prit fin lorsque l’instructeur militaire de la première réunion vint frapper à la porte. Il s’inclina devant le proconsul, et demanda en baissant la tête l’autorisation de disposer du groupe afin de l’amener à nouveau sur le terrain d’entraînement. Damnis avait accepté, claqué des mains, et mit fin à la réunion en remerciant tout le monde.
Alors qu’elle se dirigeait vers la porte avec les autres, Damnis avait demandé à Elsy si elle pouvait rester un instant avec lui. La mercenaire s’était retournée pour le fixer, un sourcil haussé. Intrigués, Élodianne et les autres lui avaient donné rendez-vous au terrain suspendu, et la magicienne avait fermé la porte, laissant la mercenaire et le proconsul seuls dans la salle de conférence, avec une froide et claire lumière d’hiver passant par les fenêtres.
Elsy avait amené sa chaise devant le bureau, et Damnis était assis de l’autre côté. Ils se regardaient, chacun essayant de sourire plus énigmatiquement que l’autre.
- Joli manteau… commença le proconsul lorsque les derniers bruits de pas se furent tus dans le couloir.
- Merci… répondit Elsy, hésitante.
Dans la pièce désormais vide, leurs voix semblaient résonner, les poussant inconsciemment à parler moins fort.
- Mes hommes portaient les mêmes à Loffrieu.
- Je sais.
Ils se regardèrent avec intensité.
- Vous êtes-vous demandée pourquoi vous avez été choisie pour diriger cette opération ?
- Je confesse que la question a quelques temps nagé dans mon cerveau, Proconsul. Mais pour tout vous dire, le salaire que madame Latima m’a annoncé lors des premières instructions m’a un peu aidé à laisser la question de côté !
- C’est le salaire qui vous a poussée à n’engager que deux autres mercenaires ? Vous ne vouliez pas diviser la prime par un trop grand nombre ?
- Il y a de ça, oui, répondit Elsy sans mentir. Mais pas seulement. Basilien et Ohya sont les seuls mercenaires qui me suivraient dans l’après-vie sans hésiter. Et croyez-moi, nous ne sommes pas destinés à chevaucher les Titans… Les autres mercenaires que je connais… Certains sont de bons combattants, et des hommes de confiance. Mais ce ne sont pas mes hommes, ce sont les hommes des quartiers ouest. Ils n’ont pas leur place dans cette mission-là.
- Je comprends.
Damnis lissa sa courte barbe avant de reprendre.
- Je vais vous dire pourquoi vous êtes toujours dans cette histoire, mademoiselle Valnitier. Certains parmi mes ministres et mes conseillers ont été d’avis de se passer de vos services. Vos méthodes et vos résultats ont énormément été débattus, dans les plus hauts étages du Palais. Mais j’ai réussi, avec mes partisans, à vous maintenir en lice. Prime lui-même a soutenu votre nom.
- J’en suis sincèrement honorée.
- Vous pouvez ; notre dieu prend rarement parti dans les querelles internes à son gouvernement. Les raisons de son soutien et du mien sont multiples. Tout d’abord, parce que vous venez des quartiers ouest. Vous êtes notre lien le plus direct avec la crise de crédibilité et de maintien de l’ordre que traverse actuellement le gouvernement. Plus d’un dixième de la population de Mirinèce est parti « en vacances » en province. Et les neuf dixièmes qui sont restés se mettent à tellement douter de leur sécurité qu’ils envisagent parfois de rejoindre l’ennemi. Et vous, vous savez ça encore mieux que nous, pour vivre dans la maison voisine du phénomène. Ensuite, j’ai plaidé votre cause parce que nous commençons à vous connaître, et parce que vous commencez à nous connaître également. Et enfin, parce que j’ai confiance en vous.
- Très loin de moi l’idée de vouloir vous détromper, commença Elsy en détournant les yeux un instant, mais pourquoi cette confiance ?
Elle écarta une mèche de cheveux de devant ses yeux.
- Je ne sais pas exactement. L’histoire avec Salven d’Aurterre, tout d’abord. Vous n’êtes pas sans savoir que lui et moi étions proches, à une époque. Lui, moi, et Teliam.
- J’avais de bonnes notes en histoire…
- Je sais quel genre d’homme Salven peut être. S’il vous a laissés partir pour me transmettre son message, ça voulait dire qu’il avait confiance en vous. Ça me pousse à avoir confiance en vous également.
- Je ne suis pas certaine que tout le monde partage cet avis. Pas même dans mon groupe. Nous n’avons pas parlé de ça, mais je ne suis pas certaine que les soldats et les magiciens sont prêts à obéir à une mercenaire…
- Ce n’est pas grave, dit Damnis, convaincu. Vous êtes la chef. Je sais ce que c’est. Dirigez, et tout ira très bien. Le reste ne compte pas vraiment.
Elsy hocha la tête en soutenant le regard de Damnis. Elle était en train de vivre un moment important dans sa vie, et elle s’en rendait compte.
- Je vous ai regardée à l’entraînement, hier, reprit Damnis en détournant les yeux vers ses papiers.
- Nous ne vous avons pas vu…
- J’étais à la fenêtre d’une tourelle voisine, répondit-il en la regardant à nouveau. Vous avez un problème au bras droit ?
- Je suis tombée dessus récemment…
- Isobelle Latima m’a raconté. Trente pour cent de force de préhension en moins, c’est ça ?
- Il paraît.
Elsy fixait Damnis sans colère. Il n’y avait aucune pitié dans la voix du chef d’état, elle appréciait cela.
- Et vous étiez droitière…
- En effet.
- Vous vous battez aux cestes, n’est-ce pas ?
- Oui. Mais ça nécessite trop de serrer les doigts ; il va falloir que je trouve autre chose.
Sa mèche de cheveux blancs retomba à nouveau devant son œil.
- Pas forcément, dit Damnis. J’ai quelque chose pour vous.
Il ouvrit le long tiroir du bureau, et en sortit une arme qu’Elsy reconnut, pour avoir tenté un an plus tôt d’en voler une similaire dans le Musée des Arsenaux des quartiers nord. C’était un ceste en bronze noir. Il était patiné, et sa poignée virait au doré à force d’avoir été serrée. Les larges emplacements pour les doigts étaient séparés les uns des autres et se terminaient en pointes légèrement arrondies par l’usage. La poignée était gravée de la mention « Loffrieu – 745 », et se prolongeait sur le côté extérieur par la modification qui avait valu à cette arme d’être classée en catégorie militaire. Une fine lame d’une quarantaine de centimètres, courbée afin d’épouser la forme d’un bras, du poignet au coude. Quatre trous étaient percés sur l’intérieur plat et poli de la lame, et des lanières en cuir noir y avaient été glissées. La pâle lumière de l’hiver glissait sur l’arme.
C’était un objet historique, qui avait été dans l’inventaire réglementaire des soldats de Loffrieu pendant la première moitié du siècle, avant d’être interdit car trop facile à cacher dans la manche d’un manteau. L’arme était intégralement en métal, et autant la lame que le ceste avaient été assez entretenus pour que l’arme soit aussi efficace qu’en 745. Elsy estima le prix de ce bijou à plus de cent kilos de ‘velle. Une bonne partie de ce qu’on lui avait promis pour la capture ou l’exécution de Teliam Vore. Et pourtant, pas une seconde elle n’envisagea de le vendre.
- Donnez votre bras, dit Damnis en écartant les lanières.
Les lèvres légèrement entrouvertes, Elsy remonta la manche de son pardessus, dévoilant ses bandages. Damnis prit son avant-bras dans sa main, et enfonça légèrement son pouce dans la peau de la jeune femme. Il caressa une seconde les bandes blanches, les sillons de son empreinte digitale frottant ceux de la gaze.
- Vous êtes musclée…
Elsy aurait pu trouver une dizaine de répliques, mais elle se contenta de hocher la tête. Damnis souleva son bras et plaça l’arme dessous, puis il le reposa avec douceur pour que le coude et le poignet s’appuient sur le plat de la lame. Même à travers ses bandages, Elsy sentait le tracé froid et dur contre sa peau. Elle croisa ses jambes, et déplia puis replia ses doigts autour des bagues du ceste.
- Vous avez déjà tué quelqu’un ? demanda Damnis tout en commençant à serrer la première lanière de cuir autour du bras de la mercenaire.
- Pourquoi ? demanda Elsy en parvenant à relever les yeux.
Damnis ne la regardait pas, tout à son ouvrage.
- Je ne suis pas inspecteur de milice, ne vous en faites pas. Je veux juste savoir. Si vous voulez bien me le dire.
- Oui, répondit Elsy en baissant les yeux vers la première lanière, serrée au maximum contre la veine de son avant-bras.
- Combien de personnes ?
- Trois hommes, répondit Elsy après une courte hésitation.
Damnis commença à passer la deuxième lanière dans sa boucle en acier.
- D’accord. Savoir tuer est primordial lorsque l’on risque sa vie.
Il passa à la troisième lanière, ses doigts filant sur le pansement de la mercenaire.
- Je sais ce que Latima a dit à tout le monde quant aux objectifs de la mission. Vous devez neutraliser Teliam Vore, par la mort si nécessaire, et ramener ses complices vivants, ou au moins leurs écrits magiques et leurs artefacts. Si de telles choses existent. C’est bien ça ?
- Oui. Le Palais serait sûrement très intéressé de connaître les méthodes utilisées par Vore, n’est-ce pas ?
- En effet. Mais je ne suis pas le Palais.
Il noua la dernière lanière, puis posa sa main sur les bandes d’Elsy et serra légèrement. La jeune femme sentait la douceur froide de l’acier dans sa paume, et la chaleur de la peau du proconsul sur son bras. Elle le regarda droit dans les yeux alors qu’il plissait les paupières, marquant un peu plus les rides qui allongeaient son regard.
- Ce qui m’intéresserait, moi, dit-il avec un air triste, ce serait que vous tuiez l’imposteur qui se fait appeler Teliam Vore, que vous tuiez également ses lieutenants et ses créatures, que vous détruisiez tous les documents magiques et les artefacts pouvant vous tomber sous la main, et que, au moins métaphoriquement parlant, vous transformiez le château Camaïeu en ruine inutilisable.
Le visage d’Elsy resta immobile et concentré. La lumière de dehors se reflétait dans les bijoux qui tenaient les cheveux du proconsul en place. Au milieu de l’auburn, certaines mèches viraient au blanc. Damnis avait les yeux fatigués et l’air désolé. Il retira sa main du bras de la jeune femme, et croisa ses doigts devant lui, sur le plan de Camaïeu.
- Vous pourriez faire ça pour moi, Elsy Valnitier ?
La mercenaire serrait et desserrait les doigts autour des bagues de son nouveau ceste. Trente pour cent de force de préhension en moins ? De la merde, face à du bronze noir. Elle demanda à Damnis si elle pouvait fumer, et Damnis accepta.

Valnitier était partie depuis dix minutes et Damnis depuis deux, escorté par quatre gardes, lorsque l’une des peintures accrochées dans la salle de conférence se mit à bouger. Le panneau d’acajou au-dessus duquel elle pendait sembla donner naissance à deux mains humaines, qui empoignèrent le cadre du tableau pour le poser précautionneusement à terre.
L’Idiot s’extirpa de l’espace vide entre les parois – à peine trente centimètres – et sautilla sur place pour chasser les fourmis de ses jambes. Par les fenêtres, il admira la belle lumière de l’après-midi. Il se mit à siffloter et s’approcha du bureau, farfouillant dans les documents que Damnis y avait laissés en attendant qu’un archiviste vienne les récupérer. Un seul l’intéressait : la liste des effectifs pour la mission à Camaïeu. Après le départ de Valnitier, Damnis y avait ajouté les noms de trois primats. Des extrémistes, dont un avait accès au dernier étage du Palais. Le vieux maître de guerre de Loffrieu n’avait rien perdu de son sens de la stratégie. Latima n’allait pas aimer ça. Ni le rapport que l’Idiot allait prendre plaisir à lui faire. Il n’aimait vraiment pas lorsque le Palais faisait appel à des intérimaires.
Il remonta dans le mur, accrocha le tableau derrière lui, et laissa la pièce aussi silencieuse et vide qu’il l’avait trouvée.

Élodianne était assise à son bureau, occupée à rédiger, à la demande de doctoresse Féoline, un mémoire exhaustif sur son expérience en tant que magicienne du miroir. Éclairés par les croisillons de sa fenêtre, les mots en chromice se chevauchaient les uns les autres, leurs couleurs bavant parfois hors des lettres sensées les contenir. Le départ avait été annoncé pour le lendemain matin. Elle avait moins de dix-huit heures pour finir de raconter les trois dernières années de sa vie.
Féoline avait d’ores et déjà commencé à accélérer l’apprentissage de Toinet, son autre élève, et à demander à la Faculté Première de lui sélectionner quatre dossiers parmi leurs meilleurs étudiants. La maîtresse d’ordre détestait l’idée de cette expédition secrète à Camaïeu. Pas simplement parce qu’elle était risquée et légèrement folle, mais parce qu’elle la pensait vouée à l’échec. Elle s’était montrée agressive en parlant de la ministre Latima, ces derniers jours. C’était à cause de la femme en noir que la seule magicienne du miroir de Mirinèce prenait part à l’opération militaire la plus risquée depuis la guerre de Loffrieu.
- Pourquoi t’as pas peur ? demanda Arlard depuis le lit d’Élodianne, au bord duquel il était assis.
- Je n’ai pas dit que je n’avais pas peur, répondit Élodianne en trempant sa plume dans l’encre verte. Tu déformes mes propos.
Arlard joignit ses mains sur ses genoux, et frotta la semelle de sa chaussure sur le tapis atépéhien qui décorait le sol.
- J’aurais vraiment voulu être de la partie…
- Tu es toujours suspendu. La dernière fois qu’on a été dans un monde-miroir ensemble, on a failli mourir ! lui rappela Élodianne en souriant à son manuscrit.
- Ils ne se souviennent de ma suspension que lorsque ça les arrange…
- Il y aura Elsy et Baz. Et Hussert. Je n’ai pas peur. Et tu m’as dit que Frocœur était le meilleur magicien de ton ordre.
- Frocœur a beau avoir fait Loffrieu, il est con. Et Elsy et Basilien sont parfois de vrais trous-du-cul, pour ce que tu m’en as raconté. Et Hussert peut l’être aussi.
Élodianne posa sa plume sur son pupitre et se retourna vers son ami. Il mordillait sa lèvre supérieure, jouant avec sa cicatrice.
- C’est ton meilleur ami, lui rappela-t-elle sur un ton de reproche.
Arlard la regarda et sourit d’un air triste.
- Je sais. J’aurais juste voulu être à sa place. C’est tout. Ils ont ajouté des primats et des orienteurs, ils auraient bien pu me mettre sur la liste aussi !
Élodianne lui rendit son sourire avant de se remettre à son mémoire. Ils avaient appris la veille que Damnis avait réussi à ajouter trois primats aux effectifs de la mission. Et même si la magicienne, comme n’importe lequel de ses collègues, avait du mal à apprécier leur compagnie, elle connaissait la réputation des religieux au combat, et s’était surprise à être contente de la nouvelle. Elle avait vu des Blasphèmes en vrai, deux fois, et ça l’aidait à revoir à la hausse la valeur des primats.
Elle avait été un peu moins positive en recevant une autre nouvelle, ce matin même : Latima avait, elle, ajouté trois orienteurs à l’équipe. L’un d’eux allait être Pasquin, qu’Hussert avait baptisé Roucouille. Le plus gros connard de toute leur promotion.
- La semaine qui vient de s’écouler était vraiment bizarre, tu sais, dit-elle en écrivant. On n’a pas arrêté de nous préparer pour la mission, et pourtant je n’y ai presque pas pensé. Ça faisait longtemps que je n’avais pas réussi à m’entendre comme ça avec Elsy. On n’a pas arrêté de s’entraîner, de boire, de rigoler… C’était bien.
- Pourquoi vous êtes fâchées, en fait ? demanda Arlard en fixant la nuque d’Élodianne.
Elle avait ramené ses longues boucles sur son épaule, et dans la pénombre de sa chambre, sa robe dévoilait le teint bronzé de son dos.
- On ne l’est pas. Tu te souviens de Beaulieu ? Notre ancien proviseur ?
- « Un magicien est la pointe de l’ayguise qu’est l’État », récita-t-il d’un ton moqueur.
- Exactement. Moi j’ai passé mon adolescence à me faire dire ça, et Elsy… Je ne sais pas précisément à quoi elle a passé son adolescence, mais je sais que lorsqu’elle a voulu s’engager dans des études d’officier après son service militaire, son casier judiciaire l’en a empêchée. Nos routes se sont éloignées. C’est dommage, mais c’est comme ça.
Arlard se leva et fit glisser ses doigts sur les tranches des livres de l’étagère d’Élodianne, simplement pour se donner une contenance. Le parfum de la magicienne était sucré et envahissait la pièce. Il l’associait à sa nuque.
- Tu m’as peu parlé d’Elsy, en fait…
- Je t’ai peu parlé de moi.
- C’est vrai.
- J’ai été élevée par les parents d’Elsy.
- Ça je sais.
- Le reste… C’est du passé mort. Et tu connais déjà mon passé vivant.
Arlard se tourna vers Élodianne et serra les poings. Il ne savait pas ce qu’il allait dire avant d’ouvrir la bouche.
- Tu sais Élodianne, j’ai beaucoup pensé à nos années ensemble, ces derniers temps. Et quand tu seras rentrée de Lazirac… Parce que je sais que tu rentreras… Quand tu seras rentrée, je veux que tu saches ce que je pense de nous deux. À mon avis –
Élodianne s’était à nouveau retournée vers Arlard, la plume toujours entre ses doigts tachés d’encres colorées. Elle ne souriait pas. Elle avait même l’air grave.
- Tais-toi Cassiandre, dit-elle doucement. Quand je rentrerai. Pas maintenant.
Le bacillaire hocha la tête en serrant les lèvres et les poings. Le visage d’Élodianne se détendit, et d’un air désolé, elle désigna son mémoire.
- Je dois vraiment finir ça avant de partir… Mais je te jure qu’on parlera à mon retour. Je te le jure. D’accord ? demanda-t-elle en le regardant.
Quelque chose tremblait dans son visage, mais Arlard n’arriva pas à savoir si c’était ses yeux ou sa bouche. Il hocha la tête, et posa une bise sur le front de son amie.
- D’accord.
Il s’extirpa de son parfum et de la vue de sa nuque, et referma la porte derrière lui. Élodianne se passa une main sur le visage et se remit à écrire. Si elle rentrait de Lazirac, alors il serait toujours temps de penser à Cassiandre. Pas maintenant.
Le grattement de la plume sur le parchemin fut le seul bruit dans sa chambre durant toute la matinée.

La mère de Baz leur avait fait une tarte aux airelles, dont la dernière part trônait entre les pieds de son fils et ceux d’Ohya, sur la petite table devant le canapé. Ils étaient affalés dedans, fumant deux cigarettes coupées au tak. Ça anesthésiait complètement leurs mâchoires, mais réveillait leurs cerveaux. Les dernières lueurs de l’après-midi flottaient dans le salon, avec l’odeur chaude et familière du feu dans la cheminée.
- J’aime vraiment ta maison, Baz, dit Ohya.
Le gros mercenaire se tourna vers son ami d’un air choqué.
- Quoi ? demanda l’Atépéhien.
- Tu viens de faire une phrase correcte, Ohya…
Le colosse tatoué tira sur sa cigarette en se mordant légèrement la langue, sans rien sentir.
- Ça être tak, se reprit-il en plissant les paupières vers le plafond. Mais ça rien changer à ce que moi dire : ta maison être vraiment bien.
- T’es toujours le bienvenu.
Basilien se pencha en avant et écrasa sa cigarette dans le cendrier en forme de Rebut volant que sa mère avait acheté dans une boutique fantaisie. Il se laissa retomber en arrière et soupira de toute sa masse.
- Toi encore me parler d’Elsy, prédit Ohya en finissant sa cigarette.
- Non… dit Baz en croisant ses mains derrière sa tête. Mais tu dois quand même avouer que dans toute cette histoire, c’est nous qui nous faisons baiser le cul, non ? ajouta-t-il en se tournant vers Ohya. J’veux dire, putain, on va droit dans le mur, et pourquoi ? Pour les ambitions de madame Ch’veux blancs !
- Toi parler d’Elsy comme j’ai dit…
- Ouais, mais j’ai raison !
- Nous bientôt récupérer un paquet de ‘velle plus gros que ventre à toi…
- Va te faire foutre. Nous bientôt crever, surtout.
Basilien se laissa à nouveau retomber dans le canapé, le visage vers le plafond.
- Putain… soupira-t-il. On passe la dernière journée de notre vie à fumer du tak chez ma mère. Quelle vie de chiens galeux.
- Toi vouloir faire quoi ?
Le mercenaire tenta de trouver une réponse dans les méandres enfumés de son cerveau, mais seul le visage d’Elsy en train de répéter « Un plan en or ! » avec un clin d’œil séducteur s’imposait à lui.
- Baiser, répondit-il instinctivement.
- Putes ? proposa Ohya.
- J’ai pas de fric.
- Toi pas avoir de bite, surtout.
- Ta gueule.
Basilien sauta du canapé, avala en deux bouchées la dernière part de tarte, et décrocha du mur son manteau en laine d’ours, avant de jeter le sien à Ohya.
- En route, tatoué. Je te paie un verre.
- Et moi te payer ta première femme ! répondit Ohya en souriant de toutes ses dents en pointe.
- La ferme, j’t’ai dit !
Basilien verrouilla la porte, et les deux mercenaires s’enfoncèrent dans les rues enneigées et sales de Mirinèce.

Elsy hésita un long moment, adossée au mur décoré d’ébène. Elle triturait entre ses ongles le papier qu’Élodianne lui avait donné. Il faisait nuit derrière les fenêtres du couloir, et un employé du Palais était en train d’allumer les lampes à huile, une par une, sans lui prêter le moindre intérêt. Elle l’observa pendant presque cinq minutes, juste pour ne pas faire attention aux voix qu’elle entendait derrière la porte fermée, sur sa gauche. Demain matin, elle partirait dans un monde-miroir, avec à la clé plus de ‘velle qu’elle n’en avait jamais eu, une réputation de légende dans le milieu, et la promesse d’un avenir meilleur.
Elle allait sûrement mourir.
Elle repensa à plein de choses, laissant son esprit s’étirer jusqu’à frôler le charbon dans sa tête, puis elle arrêta de penser. Elle se redressa, vérifia sa tenue, mit son écharpe en laine d’ours dans la poche de son pardessus, ferma son col de veste pour cacher ses tatouages, lissa ses cheveux en arrière et frappa à la porte. Une voix féminine, un peu âgée, la pria d’entrer.
C’était en effet un bel appartement, plus beau que là où ils vivaient normalement. Elsy n’en voulait pas à Élodianne, vraiment. Vraiment. Vraiment ?
Il était assis près de la fenêtre, et elle était à la table, en train de faire de la couture sur un pantalon à lui. Elsy se mordit la langue pour ne pas pleurer ou faire n’importe quoi d’aussi stupide. Ils la regardaient tous les deux, bouche bée.
- Salut maman. Papa… Ça va ?

Et puis ce fut le jour du départ. Ils avaient rendez-vous au Palais à onze heures. Deux heures de sommeil en bonus pour la dernière nuit. Deux heures qu’Elsy n’avait pas utilisées.
Elle était assise sur une chaise, près de la lucarne de son couloir, qu’elle avait entrouverte pour pouvoir fumer cigarette sur cigarette sans s’intoxiquer complètement. Elle était habillée depuis près d’une heure. Pantalon de cuir brun, corsage noir, bottes militaires noires, écharpe en laine blanche, pardessus brun, nouveau vernis noir sur ses ongles, bandes blanches autour de son bras. Un ceste à pointes et un ceste à lame courte dans sa poche gauche. Sous la manche du pardessus, le cadeau de Damnis, attaché à son bras désormais faible. Deux paquets de tabac dans une poche intérieure. Un poignard et la carte de Camaïeu dans une autre. À ses pieds, un petit sac de toile contenant du matériel de toilette, un livre de poésie acheté deux jours auparavant dans une boutique du centre, et des gâteaux à la cannelle que sa mère lui avait donnés.
Sur le mur qui lui faisait face, le jour commençait à poindre, gris, froid, sans amour. Elle était gelée. Dans sa tête tournaient des Blasphèmes, des souvenirs, la peur et l’espoir. Elsy Valnitier. La mercenaire aux cheveux blancs. La mercenaire la plus petite des quartiers ouest. La mercenaire aux gros seins. La mercenaire aux tatouages. La copine de Baz et Ohya. L’agence Elsy. Elsy la connasse. Le tentacule d’un Blasphème émergea de sa tête et balaya tous ces mots qui n’avaient pas de sens. Le tentacule dit « Mon cul ! », et dans le noir de son esprit, des canines répondirent « Est plus gros que le mien ! ». Les quartiers ouest, avant et après, les mercenaires, la pauvreté et les adolescents qui passaient leur temps à chercher un moyen de le passer. Teliam Vore qui voulait les convaincre de quelque chose de faux.
Elsy avait toujours pensé à son ambition, à son avenir à elle. Elle n’avait jamais pensé à l’avenir tout court. Elle posa la tête contre le mur et souffla un long nuage de fumée couleur charbon. Il devait être huit heures.
Dans la rue, elle entendit des rires d’enfants, puis des aboiements. Encore des rires. Encore des aboiements. Des insultes hilares. À quelques mètres de chez elle. Elle se leva et ouvrit sa porte à la volée.
Dans la neige fraîche du trottoir pavé, trois enfants mal fagotés et sales, deux garçons et une fille, s’amusaient à donner des coups de bâton à un chien, un petit berger carnadonais attaché par une corde à un lampadaire à huile hors d’état. Leurs rires se cassaient en nuages de vapeur devant leurs bouches aux dents déjà gâtées par une alimentation typiquement quartiers ouest.
- Vous faites quoi, espèces de sales petits cons ? demanda-t-elle calmement en restant debout sur son perron.
Les gosses détalèrent en hurlant de rire. Il n’y avait personne pour les arrêter, et l’un des garçons fit un doigt d’honneur à Elsy avant de disparaître au coin de la rue Farald. La mercenaire s’approcha du chien. Il ne devait même pas avoir un an. Il recula sur ses pattes mal assurées, effrayé, tandis que la jeune femme s’accroupissait pour le détacher. Il geignait ; son museau était en sang, et ses côtes tendaient sa fourrure brune et sale. Elsy sortit un mouchoir de sa poche de pantalon, cracha dessus, et de sa main gauche, essuya les plaies les plus apparentes du berger. Il la regardait de ses petits yeux noirs et suppliants, et haletait doucement. Lorsqu’elle eut fini, elle se releva et donna un coup de pied dans la neige, pour en projeter un peu sur sa truffe.
- Allez, dégage.
Elle se retourna pour rentrer chez elle. Le chien la suivit. Elle donna un autre coup dans la neige. Il ne recula pas.
- J’ai pas à manger.
Il resta là. Elle fit mine de lui donner un coup. Le chien recula d’un pas affolé, mais en voyant qu’elle ne terminait pas son geste, s’approcha à nouveau.
- Et merde, murmura Elsy au ciel gris.
Elle rentra chez elle, mit son sac sur son épaule gauche, jeta un œil à ce salon-chambre-cuisine-bureau qu’elle ne reverrait peut-être pas, et ferma sa porte à clé. Il était temps de partir, si elle voulait passer chez Baz pour laisser le clebs à madame Orlinde. Elle marcha d’un bon pas, le chien trottant derrière elle en tirant la langue, et laissa ses traces de bottes dans la neige du matin.

Le sort était unique en son genre, mais les trois aquiloniens du deuxième sous-sol s’en étaient sortis en quelques heures. À l’aide de poulies et de cordes, tous les miroirs de Teliam Vore avaient été installés contre l’un des murs de la pièce principale. Ils étaient posés les uns à côté ou au-dessus des autres, avec une extrême minutie dans la juxtaposition de leurs côtés. Leurs cadres avaient ensuite été retirés par les efforts conjugués de deux matiéristes venus en renfort, puis il s’était agi de faire couler les différents sorts les uns dans les autres. Ça avait demandé un doigté précis et un sens technique impressionnant, mais ils avaient finalement réussi. Les surfaces miroitantes s’étaient lentement distendues, se coulant de manière presque insensible sur celles qui les entouraient, comme des flaques d’eau. Et finalement, les différentes teintes et qualités des miroirs de Teliam Vore s’étaient confondues en un seul et même grand miroir vaguement carré, d’environ quatre mètres de hauteur.
Cinquante soldats d’élite avaient été dépêchés pour l’occasion, et s’étaient mis en demi-cercle autour du portail magique, les lances en avant, prêtes, leurs uniformes rouges brillant à la lumière des torches. Devant eux se trouvaient Féoline, la ministre Latima et l’instructeur militaire, présent en qualité de capitaine d’élite. Il en avait profité pour rappeler à Elsy que si elle divisait le groupe, elle devait toujours nommer des sous-chefs, et qu’elle ne devait en aucun cas montrer de l’hésitation devant ses hommes. Elsy avait répondu « oui, oui » en cherchant Damnis des yeux. Le proconsul n’était pas là, bien entendu. L’endroit était trop dangereux pour y exposer le deuxième dirigeant du pays. Elle caressa les bagues de l’arme nouée à son bras droit.
Même en prenant en compte les difformités du monde-miroir dans lequel ils allaient pénétrer, le trajet jusqu’au désert de Lazirac avait été estimé à quatre jours de cavalin au maximum. Si dans quinze jours le Palais n’avait aucune nouvelle de l’expédition, il la considèrerait comme échouée, et aurait recours à sa dernière solution : l’armée.
Les trois primats passèrent en premier, montés sur des cavalins individuels. Le Père Orakaneus fit claquer sa langue fendue en deux pour mettre son cavalin rouge en marche. Lui et ses deux disciples disparurent dans le grand miroir.
Puis quatre soldats, eux aussi sur cavalins individuels, y allèrent, se faisant avaler les uns après les autres, leurs visages fermés par l’appréhension. Jober n’avait pas regardé Elsy de toute la matinée. Peut-être était-il vexé du silence de la mercenaire. Elle s’en fichait bien.
Puis ce fut finalement le tour de la cavalèche militaire, tirée par quatre cavalins massifs et musclés. Il y avait sur sa plate-forme couverte pour quinze jours de provisions et des lances supplémentaires. Et bien sûr Basilien, Ohya, Élodianne, Hussert, Frocœur, Manoha, Pasquin, et les quatre autres magiciens. Personne ne parlait. Elsy était assise à l’avant, à côté de Carline, la soldate, qui mit en branle le véhicule lorsque le capitaine de l’armée en donna le signal.
Elsy se retourna à temps pour voir Latima lui sourire.
- Bonne chance, dit la ministre des renseignements de sa voix rouillée.
La mercenaire n’eut pas le temps de répondre. Elle fut parcourue d’une vague froide, et la réalité derrière elle se troubla une seconde, comme si elle la voyait à travers de l’eau. Le chariot s’enfonça dans le monde-miroir de Teliam Vore, et Elsy se retourna vers l’avant, les doigts de sa main droite essayant de serrer les bagues du cadeau de Damnis.
Dans le deuxième sous-sol, la surface du miroir ondula en se refermant sur l’arrière du chariot, puis s’immobilisa pour refléter les militaires, Féoline, Latima, et les flammes des torches. Les deux femmes partirent presque aussitôt vers les escaliers menant aux niveaux supérieurs, laissant aux soldats la tâche de fortifier la pièce qui allait devenir le coffre-fort nauséabond contenant la porte de sortie de l’expédition.

Cette décision devait protéger le monde-miroir de ses envahisseurs potentiels, et Camaïeu de ses occupants trop agités. Et pourtant Eldée la haïssait.
Noélien n’avait pas pu être là. Ses maux de tête avaient explosé la nuit précédente, et il s’était enfermé dans sa chambre pour gémir en toute tranquillité et pouvoir à sa guise insulter Amdelin et Valnitier, qu’il tenait de plus en plus pour les responsables directes de son supplice.
Eldée aurait pu profiter de cette absence pour modifier ce plan. Mais Noélien l’effrayait, il n’avait plus peur de se l’avouer. Il ne voulait pas lui désobéir. Et puis, pourquoi aurait-il fait ça, finalement ? Avait-il une autre idée pour calmer les Blasphèmes ? Non. Avait-il une autre idée pour protéger leurs arrières dans le monde-miroir ? Non. Avait-il une autre idée sur quoi que ce soit ? Non. Il sentait le plan lui filer entre les doigts, et n’arrivait même plus vraiment à se rappeler de comment ils avaient initialement espéré prendre le pouvoir. Mais Noélien s’en souvenait ; alors Eldée s’en remettait à lui. C’était presque confortable, d’une certaine façon.
Il était debout au bas des escaliers, appuyé sur sa canne et sur la rampe en marbre, le bas de son attelle tapant contre le sol brillant du hall. Melville était là pour l’aider, tandis que les jumelles étaient déjà dans le monde-miroir avec Loulou, pour orienter les Blasphèmes une fois qu’ils y seraient entrés.
Melville, son visage antipathique froncé de dégoût, était debout au milieu du hall, lutin minuscule entre des titans monstrueux. Il dirigeait ses bracelets de contrôle sur les Blasphèmes, les uns après les autres, leur insufflant un peu de volonté à chacun, et réveillant les sens de ceux qui n’étaient plus que de la matière amorphe et mortelle. Par les fenêtres blanches, la lumière se reflétait en flaques dégoûtantes dans certaines des créatures, et dans le miroir circulaire qu’était le mur de la pièce. Eldée le regardait faire en serrant le Vore Kriss, qui suintait de magie et sifflait légèrement.
Derrière lui, debout une dizaine de marches plus haut, Teliam Vore regardait la scène d’un air absent, ses yeux blancs passant d’un Blasphème à l’autre alors que les différentes pièces de son armure molle et luisante semblaient se couler les unes dans les autres en suivant leurs contours d’ambre noire. Son aile gigantesque pendait par-dessus la rampe de l’escalier, et ses plumes de chair frottaient contre le sol.
Poussés par l’action combinée des trois magiciens, les Blasphèmes s’enfonçaient les uns après les autres dans le mur miroitant. Bientôt il n’en y eut plus un seul à Camaïeu. Lorsque tous les monstres eurent disparu dans le monde-miroir de Noélien, Eldée se retourna, mit le Vore Kriss dans la main de Teliam, et entama l’ascension de l’escalier, en serrant les dents à chaque marche. Serrant les dents de douleur, de frustration et de colère. Melville et Teliam Vore restèrent seuls au rez-de-chaussée. Melville s’approcha du maître de Camaïeu, qui tourna la tête vers lui. Son visage cireux sembla un instant réfléchir à ce qu’il devait faire, puis se barra d’un sourire malsain. Ses yeux blancs se mirent à miroiter.
chapitre écrit par Vincent Mondiot