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La voie pavée se rompait net, ouvrant sur vingt centimètres d’une faille brumeuse, avant de repartir au-delà. La brisure courait d’égale manière en travers de la façade d’une épicerie et de celle d’une quincaillerie, et Elsy aurait parié qu’elle se prolongeait plus loin, tranchant dans les quartiers de Mirinèce avec une irrégularité feinte.
- Voici donc la première anomalie, annonça-t-elle à personne en particulier.
- Le début d’une série… l’avertit la voix d’Élodianne, venant de la banquette avant.
- Notre mage du miroir aurait-elle une bonne explication à cette indigne atteinte faite au pavage municipal ainsi qu’aux bons commerces ?
- La même explication que je donnerai à toutes les anormalités, ma belle. Le delta d’interprétation.

Ils franchirent la faille avec circonspection. Les cavalins enjambèrent la fissure tapissée de brouillard sans faire montre d’aucune curiosité. Les roues de la cavalèche coincèrent un peu, passèrent.

Après la secousse du véhicule, Élodianne reporta son attention au-delà de la balustrade bâbord. Pasquin, assis sur la même banquette qu’elle, mais à l’autre extrémité, prit la parole.
- L’air change de teinte, observa-t-il alors qu’ils avançaient dans l’avenue Chalogny. Thermogène, évolution de la température ?
- Que du froid, dit Hussert. Je crois. Impossible de faire une évaluation correcte sans perception magique.
- Le delta explique aussi la nouvelle teinte du monde ? questionna Pasquin.
- Tout juste.
- Je vois que dalle, intervint Basilien.
- Le ciel n’est pas tout à fait bleu, il a un peu rosi. Et aucune chance que ce soit à cause de l’heure de la journée. Les mondes-miroirs ignorent l’écoulement du temps.
- C’est une Asparence ? reprit le jeune homme en désignant le coin d’une rue.
- Quoi ?
- J’ai vu passer un truc blanc.

La rue était déjà loin, mais Pasquin désigna une façade devant laquelle la cavalèche passait. Des insectes géants aussi clairs que les cheveux d’Elsy se groupaient aux fenêtres.
- Oui, c’est ça que j’ai vu.
- Vous avez raison, Orlinde. Vous voyez les nettoyeurs des mondes-miroirs. Ils se nourrissent des souvenirs de vie dans les reflets passés.
- C’est une théorie… dit Élodianne sans cesser de scruter l’autre côté de la rue à l’affût d’un danger ou d’une bizarrerie. Il y en a des tas, et aucune n’est prouvée.
- J’ai entendu dire qu’on s’arrêtera pour manger ? hasarda Hussert à sa droite.
- De toute façon, on devra faire des pauses pour dormir correctement. Alors, oui, Joris, les repas seront pris à l’arrêt. Et pas avant un temps, si tu veux mon avis.
- Quelqu’un connaît des histoires drôles ?
- Je vous prends au mot, lança Frocœur.

En face, un Manoha aux dents serrées lui renvoya son regard. Prenant cela comme une approbation, le vieux mage se lança :
- C’est un bacillaire, un thermogène et un orienteur qui sont dans un resto. Le premier dit…
- Si vous devez blaguer, faites-le en des termes que tout le monde comprendra, coupa Hussert. Vous n’allez pas infliger celle des assiettes brûlées à nos amis guerriers.
- Bon, bon. J’en ai une autre, celle-là, je suis sûr qu’elle fera rire. C’est un Atépéhien qui arrive à Aurterre…
- Non ! dit Hussert en regardant alternativement Manoha, à sa gauche, et Ohya, face à lui. Pas celle-ci !
- Que voilà un répertoire mis à rude épreuve, s’emporta Frocœur. Très bien, et celle avec le Ziraquien qui rencontre un Rebut ?
- Nulle.
- Débrouillez-vous, alors. Mes filles vous le diront, le vieux Frocœur ne parle que de microbes.
- Vous pourriez nous parler de la guerre, suggéra l’un des collègues d’Hussert.
- J’ai rien à dire dessus. Franchement. J’ai été envoyé pour veiller à l’application des directives Verney. Beaucoup de soldats fixaient mal leur col, mettaient leur masque de travers, oubliaient leurs gants. J’étais là pour leur dire que leur vie dépendait de l’application des mesures de protection. J’ai très peu vu les Rebuts.
- J’en ai vu mille, j’en ai vu cent, je les ai tous tués, déclara Manoha.

Tout le monde le regarda. Très peu loquace depuis l’entraînement, le vieux mage guerrier avait revêtu ses moignons de prothèses barbares, des grosses fourchettes de fer qu’il avait elles-mêmes plantées dans une lance. C’était le seul à être armé au sein de la cavalèche, comme s’ils étaient déjà encerclés de Blasphèmes.
- Moi, je n’étais pas planqué.
- Je n’étais pas planqué, dit Frocœur calmement.
- Vous étiez tous planqués. Personne n’était à mes côtés. J’ai… charcuté. Une main perdue pour les Rebuts, et l’autre pour les Blasphèmes, maintenant. J’ai vécu tant et plus, je me suis battu, tout le monde derrière moi. Les Blasphèmes, je vais tous les tuer, et moi seul survivrai.

Sa tirade fut gâchée par un éternuement. Il avait le même maillot de corps qu’au cours des réunions.
- Vous devez vous couvrir, lui conseilla Hussert.

Manoha braqua sur lui des yeux injectés de sang, et ne répondit pas.

Basilien gardait un œil sur les alentours. Ils avaient dépassé les quartiers marchands, à présent, dont les enseignes aux lettres inversées lui avaient retourné le cœur, mais il ne se sentait pas mieux. Rue après rue, la ville fantôme défilait autour d’eux, et la constatation de Pasquin devenait évidente : l’univers était rose. Un rose sale, celui du sang dilué dans de l’eau, qui se diffusait de manière irrégulière, se concentrait sur les portes trop plates d’une maison aisée, et qui paraissait peint sur les vitres sans reflet.
- Si tout le voyage est comme ça, je vais pas tenir le coup. On m’avait pas prévenu que le monde-miroir, c’était celui des midinettes.
- On dirait le papier peint dans la chambre de ma fille, dit Hussert.
- Ta femme a accouché, Joris ? demanda Élodianne, franchement surprise.
- Pas encore. T’inquiète pas, tu seras au courant, tu es la marraine. Mais tu sais, on a tendance à planifier un peu trop, alors sa chambre est déjà prête. Un petit lit blanc, des murs roses, un hochet, tout ce qu’il faut.
- Des jouets en passevelle ? dit Basilien.
- Bien sûr, comme les portes de mes appartements, s’esclaffa Hussert. Franchement, si j’avais les moyens, je ne serais pas là dans cette mission-suicide.
- Je croyais que les mages avaient tous les moyens.
- Tu ne devrais pas parler de ta famille, dit un magicien thermogène à Hussert. Ça porte malheur, comme au vaudeville, tu sais, le soldat qui part à la guerre a toujours une amoureuse, un enfant en bas âge, et il va disparaître…
- Ça c’est une idée, je savais que j’avais oublié quelque chose. Je n’ai pas de dessin de ma femme sur moi ? À vous montrer à tous. Comme ça, vous auriez pu lui rendre le dessin après ma mort tragique, le dessin taché de sang, vous lui auriez dit combien j’ai été courageux, tout ça… La ferme, Ambroise, acheva-t-il d’un ton moins amusé.

 

 

Ils passaient près des usines Meunin, et venaient de franchir deux fines fissures brumeuses, quand Pasquin entendit les mouches. Il les signala à tous ses compagnons, et l’information fut relayée aux cavaliers – soldats comme primats – qui chevauchaient en tête.
- Qu’est-ce qu’il raconte ? dit Carline. Des mouches à dix kilomètres ?
- Il prétend que dans les mondes-miroirs, il n’y a pas de son, expliqua Elsy.
- Je confirme, du reste ! clama Élodianne de la banquette avant.
- Comment peut-on se parler, alors ? Permets-moi de te dire que ça m’a l’air idiot.
- Seules les choses extérieures au monde-miroir y possèdent les caractéristiques de la réalité. Son, odeur, réactions chimiques, capacité nutritive.
- L’air est l’unique exception, fit la voix de Pasquin. Et encore, tout mage vous dirait qu’il lui manque quelque chose.
- J’ai pas signé pour des études de mage, dit Carline. Si on revenait aux mouches ?
- Nous autres orienteurs aiguisons nos sens d’une manière particulière pour percevoir les sons intrus. Mais il faut un certain temps. Un entraînement plus mental que physique. Un état d’esprit.
- C’est tout un art de perdre son temps dans nos mondes-miroirs, railla Élodianne.
- C’est même une branche entière. Je t’aurais cru rassurée, Amdelin, qu’il n’y ait non pas un mais deux ordres de magiciens consacrés à ta spécialité. En quelque sorte, ça confirme l’importance de ton type de magie, et ça fait de nous des cousins éloignés…
- Quel plaisir.
- Ennuyer Élodianne est mon droit réservé, dit Elsy. Donc, Pasquin, je vous prierai d’arrêter. Et dites-moi, combien de mouches ?
- Je ne sais pas, mon art a ses limites.
- Rapidement atteintes, compléta Élodianne.
- Si vous continuez sur ce ton, le voyage va devenir impossible.
- Revenons aux mouches, il y en a beaucoup ?
- Ça bourdonne un peu partout, fit Pasquin. Surtout vers le nord-ouest. Enfin, au nord-est de ce Mirinèce-là, mais le sens dans lequel on va. Notre direction. Les mouches sont par là.
- Dans le sillage des Blasphèmes, supputa Elsy. Compris, ça suffit.

Elle haussa le ton.
- Tous les cavaliers autour de la cavalèche ! Nous devons être encadrés, pas laissés à la traîne ! Proximité de Blasphèmes !

La formation ainsi restructurée, les primats et soldats à dos de cavalin entourant le grand chariot, ils dépassèrent les dernières bâtisses de Mirinèce. Devant eux, il n’y avait que des champs. L’air semblait se piquer de vert.
- Dans une heure et demie, nous serons à Chardeuil, fit un orienteur en parcourant son plan. Après, c’est la route klapienne, terrain dégagé, tout droit jusqu’à Ellasse. Itinéraire un peu simple, si vous voulez mon avis, mais ce n’est pas moi qui choisis…
- Je n’aurais su mieux dire, réagit Elsy sans se retourner. Plus vite nous y serons, mieux ira la mission. Les réserves d’eau ne dureront pas éternellement.
- C’est aussi là qu’ils essaieront de nous intercepter.
- L’environnement désolé se montrera propice à repérer toute silhouette de loin, de très loin. Le terrain est de notre côté. Et je ne veux plus en entendre parler.

L’orienteur se tut. Élodianne réprima un geste de commisération, et retourna à la contemplation bâbord. Chaque mètre qui passait, les derniers boulevards acquéraient davantage du vert de l’eau croupie.
- Simple question technique, commença Frocœur en se tournant vers Pasquin. Comment procédez-vous pour pratiquer une magie d’analyse dans un monde-miroir ?
- Ce n’est pas une magie.
- Mais vous percevez des sons trop éloignés.

Laissant l’agacement se voir sur son visage, Pasquin se pencha en avant.
- Écoutez, le monde-miroir est en soi de la magie, d’accord ? En quelque sorte, si on ne peut pas faire de sort, c’est qu’on est en permanence enveloppés par un sort. Ou bien, la magie du miroir, c’est de l’anti-magie.
- Plusieurs interprétations sont possibles, acquiesça le vieux mage. J’ai bien écouté Féoline. - Nos sens, et la tangibilité, ce sont des convenances, ici. Si on veut vraiment entendre les sons à un kilomètre de distance, on le peut.
- Pourquoi on s’épuise à faire tout le voyage ? intervint Basilien. On ne peut pas se convaincre que la distance n’existe pas pour les pieds et les roues ?
- On essaie, dit Pasquin.
- Et avant eux, nous essayions aussi, renchérit Élodianne. Cela fait des siècles maintenant que ma branche tente de découvrir les règles des reflets. Voire de les ployer.
- Vous êtes sûrs de prendre le problème par le bon bout ?
- Baz, des gens ont passé leur vie à explorer les possibilités. Nous faisons de notre mieux.
- Ces mouches, elles sont loin ? demanda Hussert, sourcils froncés.

 

 

L’attelage s’immobilisa, bientôt imité par ses cavaliers disciplinés.

Des allées avaient succédé aux boulevards extérieurs. Il y avait eu des cultures, en parfaite concordance avec la teinte végétale que prenait le paysage. Les champs de la banlieue mirinéçoise, au nord-ouest, comprenaient essentiellement des choux et des tomates. Il y avait eu le dernier poste de milice, coincé entre deux fermes. Une chaussure détrempée, au bout d’une ficelle, pendait à une fenêtre. Il y avait eu une route de terre, où la cavalèche avait tressauté, manquant de blesser Frocœur au premier cahot, proche qu’il était de la lance brandie par les prothèses de Manoha. Les ornières étaient bordées de fleurs printanières. Et il aurait dû y avoir Chardeuil, ou au moins la pancarte annonçant sa proximité.

Il y avait une vallée, non signalée sur les cartes, une vallée de brume blanc cassé, impénétrable. Plusieurs arbres se courbaient au bord de l’inconnu. La route s’y brisait.
- Alors ça, c’est inédit, pour sûr, commenta Elsy. Toujours pas d’explication, ma chère et tendre amie ?
- Rien à dire.
- Je suppose que plonger dans cette brume est une mauvaise idée ?
- À éviter.
- Tu peux me dire l’heure qu’il est ?

Élodianne fixa le cadran dépassant du plancher, entre les pieds d’Hussert et de Manoha, au-delà des fournitures qui couvraient la plate-forme.
- Quinze heures et quart.
- D’accord. Avant de poursuivre, une collation s’impose.

Ils firent cercle autour du chariot, et descendirent deux des amphores d’eau. En préparant le déjeuner, Jober ne cessa de regarder la brume.
- Vous pouvez vous battre sans secours magique ? demanda Elsy aux primats qui s’étaient joints à eux pour le bref repas.

Sans répondre, le père Orakaneus leva les deux poings devant sa face meurtrie. De ses manches dépassaient des chaînes enroulées jusqu’aux poignets.
- Vous avez de la veine. Si on est attaqués dans ce monde-miroir, je me demande encore ce qu’il faut faire des mages.
- On sait tenir une lance, intervint Frocœur.
- Non, vous, vous savez tenir une lance. Vos collègues, j’en doute.
- Faut la prendre par le bout pointu, c’est ça ? lança Hussert.

Sous les rires, le regard d’Elsy revint aux primats. Orakaneus avait abaissé ses poings et ne faisait rien, mais ses deux acolytes avaient chacun sorti un objet étrange. Dotés de couvertures de bois, les ouvrages étaient reliés sur leurs sept côtés par des anneaux dorés : il fallut un instant à la jeune femme pour réaliser qu’il s’agissait de livres particuliers.
- C’est une arme ? demanda Basilien.
- La meilleure, s’entendit dire Elsy. La religion.

Emportant son assiette, elle tourna au coin du chariot pour rejoindre Élodianne. - J’aimerais te parler de ce gouffre.
- Ce n’était qu’une vallée, dit Élodianne.
- Non, c’était des emmerdes. C’était une anomalie, et ça me concerne si on tombe à l’avenir sur d’autres failles plus larges, ou qu’il y en a qui s’ouvrent sous nous. Excuse-moi de penser que c’est un possible danger.
- Ça dépend du delta d’interprétation, ma belle. J’ai parfois moi-même du mal avec mon métier. Impossible de savoir si cette faille vient de l’esprit de Vore, de celui de quelqu’un d’autre, d’une imperfection du miroir…
- Vous avez collé tous les miroirs ensemble pour obtenir notre entrée. Vous n’auriez pas pu mieux les souder que ça ?
- Ils n’ont pas été « soudés », Elsy, c’est bien plus compliqué. À partir du moment où un sort du miroir est lancé, la surface est double, l’objet lui-même et le portail qui l’épouse… mais pourquoi je m’épuise à te parler rimien ?
- J’ai potassé des livres, au Palais. Vore n’est pas miroitiste.
- Il n’est pas non plus censé avoir une grande aile.
- C’est un mage, il peut faire ce qu’il veut.
- Si tu crois ça, Elsy, tu n’auras qu’à interroger Frocœur sur la question. Ce qu’est Vore est impossible. Il y a un tas de limites pour toutes les branches, mais en gros, on ne peut pas avoir un cochon à pattes de cavalin, ou un oiseau à quatre ailes.
- Et les Rebuts ? glissa Elsy.
- Malgré les vaudevilles, malgré le côté magique de la maladie, non, rien à voir avec nous. Et avant que tu le demandes, on ne domestique pas l’infection, Vore ne peut pas être à moitié Rebut ou un truc comme ça. Si tu veux absolument savoir, oui, il y a un truc qu’on peut vaguement identifier chez lui : les fissures sous les yeux. C’est une séquelle magique, mais ça se voit rarement, et normalement, ça suit les pustules et les éruptions.
- N’empêche qu’on n’est peut-être pas dans son monde-miroir, fit Elsy. Pour autant que je sache, cet adorable Eldée et cette sainte Amaranthe ont eux aussi montré certaines capacités.
- Qu’est-ce que ça peut faire ? demanda le thermogène Ambroise.
- Si on savait dans quel esprit on est, on comprendrait pour les fissures. Je parie.

Non loin du chariot, les primats feuilletaient leurs livres heptagonaux, dont les couvertures s’ouvraient en sept triangles, donnant sur des pages également découpées, qu’ils soulevaient et rabattaient selon une logique qui échappait à Elsy.

Vingt minutes plus tard, avant de remonter en selle, deux soldats allèrent voir Élodianne, l’air gêné, pour lui demander si malgré la loi de restitution matérielle, ils pouvaient faire leurs besoins dans le monde-miroir. Elle leur répondit que ce ne serait certainement pas les premières saletés que le Mirinar illusoire contiendrait, ni les plus répugnantes.
- On va longer le bord, ordonna Elsy. Si on ne trouve rien après un jour de plus, j’enverrai Manoha voir ce qu’il y a là-dedans.
- Grand honneur.
- Ta sagesse me l’inspire, répliqua-t-elle en se félicitant de ne pas être assise sur l’une des banquettes arrières et en se décalant pour laisser plus de place à Carline.

La soldate tira les rênes à gauche autant qu’elle pouvait, et fit claquer son fouet pour que les cavalins reprennent leur petite trotte.

 

 

Ils longeaient une plaine à moitié cultivée, ne perdant pas de vue la vaste vallée brumeuse. Quand l’orienteur chargé de la cartographie leur signala qu’ils suivaient une courbe, et contournaient donc insensiblement la zone blanche, tous furent soulagés. Ils avaient parcouru assez de chemin pour voir dans le ciel l’Arche de Carnadon, sombre trait hors de portée, se recourbant au loin et filant vers le nord.
- Si tout le monde de Vore est troué de ces zones, ça n’augure rien de bon.
- Des années d’études pour un tel résultat, répliqua Hussert en regardant Pasquin droit dans les yeux. Une autre vérité à nous révéler ?
- Tu n’as pas changé depuis la Faculté.
- Je sais ! dit Hussert en recoiffant sa tignasse noir corbeau. Les femmes n’arrêtent pas de me le murmurer !
- Cette expédition est franchement impossible.
- Allons, Roucouille, fais pas ta mauvaise tête. Ça devrait te consoler, de nous avoir avec toi. C’est comme un second voyage de fin d’études.

Pasquin découvrit une rangée de dents d’une blancheur lumineuse. Comme pour parfaire un sourire dépourvu de toute appréciation de l’interlocuteur, il aplatit en arrière son fouillis de cheveux carotte. Et s’immobilisa, découvrant la similarité de son geste avec celui d’Hussert, comprenant que le thermogène n’avait fait qu’imiter son tic capillaire.

Il y eut quelques rires.
- C’est une bonne blague, le voyage de fin d’études ? fit Elsy en tapotant le bois de la plate-forme.
- Je n’ai pu y participer, résuma Pasquin d’une voix assurée. Un contretemps dans la poursuite de mes études m’a empêché de prendre part à ce fabuleux voyage aux quatre coins de Lazirac. Ah, quel dommage que je n’aie pu étudier en détail les habitudes des lézards des roches, me faire bronzer sur la grande plage qu’est la province entière, et mâchonner du tak dans l’espoir que le temps s’accélère ! Comme je vous envie, Élodianne et Joris !

Ce fut aux orienteurs de ricaner.

Ils perdirent de vue les dernières cultures vers dix-huit heures, heure uniquement signalée par l’horloge enchâssée dans la plate-forme. Le décor ne virait qu’à l’olivâtre et le ciel ne s’assombrissait pas. La route se faisait de plus en plus accidentée.
- Si ça continue, on laisse la cavalèche, prévint Elsy. Avant qu’elle ne se brise.
- On n’a pas assez de cavalins, dit Pasquin.
- Vous n’enfourchez jamais la monture d’autrui ?
- Vous me désarçonnez.
- Pas à dessein, et tu peux tutoyer les personnes de ton âge.
- J’avoue. Surtout que notre voyage pourrait bien s’achever tous à l’horizontale.

Élodianne s’absorba dans la contemplation du paysage, tentant d’ignorer les propos de plus en plus ambigus qu’Elsy et Pasquin échangeaient tout de go. Elle croyait savoir qu’Elsy embarquait n’importe qui dans son lit. Entre elles, c’était un sujet de raillerie. Elle comprenait également que son amie éprouvait de l’intérêt pour les rouages du pouvoir et de la hiérarchie. Habitude dont la magicienne avait plus de mal à se moquer. Mais elle n’avait jamais vu ces deux pulsions à l’œuvre en parallèle, et elle n’avait jamais envisagé non plus qu’un homme comme Pasquin puisse en être l’objet.

Elle songea à Basilien. Elle ne voulait pas voir son expression.

 

 

Ils campèrent dans une zone broussailleuse, et dînèrent sans gaieté. Ce furent les primats qui prirent le premier quart. Ils ne firent pas de feu, leur réserve de bois réel s’étant amenuisée avec les deux repas. D’ailleurs, à quoi bon un brasier quand le ciel restait clair ?

Basilien se coucha et s’enveloppa dans autant de couvertures qu’il le put, tournant le dos au reste de l’équipe, ayant pour toute vue un bosquet où guettait le primat Karechas. Il maudissait cet univers sans goût, où la nourriture ne nourrissait pas, où le bois ne croissait pas et ne brûlait pas. C’était à s’étonner que l’air soit denrée respirable. Au moins avaient-ils laissé la brume blanche derrière eux et progressaient-ils quelque part aux alentours de Lazirac. Ils ne tarderaient pas à retrouver une quelconque voie connue.

Il se blottit plus étroitement dans les grandes étoffes. Ses habits ne suffisaient pas. Ses couvertures ne suffisaient pas. Il ferma les yeux, mais la lumière du soleil qui n’existait pas et qu’il ne voyait pas s’infiltrait sous ses paupières. Il remonta les couvertures jusqu’à son visage. C’était mieux que rien, mais il faisait jour et il faisait froid.

Il ne croyait pas avoir un jour connu de climat plus cruel. Le vent n’était pas là pour mordre dans sa peau, mais l’air glacial était omniprésent, diffus : la lumière de ce monde semblait répandre avec elle, partout, la basse température. Son corps se piquetait d’épingles de froidure.

Tout le monde s’efforçait de dormir. Parmi les grognements et les frottements, Basilien perçut quelques pas discrets. Pourtant, cela faisait plusieurs minutes que plus personne n’était debout. Quelqu’un devait s’être relevé.
- Salut, chuchota une voix qu’il n’identifia pas.
- Salut, murmura Elsy en retour.
- Tu arrives à dormir ?
- Pas trop.

Un instant de silence.
- Je t’aime beaucoup, tu sais.

C’était la voix d’un soldat, dont Basilien n’avait pas retenu le nom.
- Si tu allais dormir ? proposa Elsy.
- On peut…
- On ne peut rien du tout.
- Pourquoi ? fit l’homme d’un ton plus bas.
- Parce que je te connais depuis trois jours et que je ne t’aime pas. Va te coucher, jobard.

Les pas reprirent, s’éloignèrent. Le soldat se recoucha avec force froissements. Basilien se sentit un peu mieux sous ses couvertures, mais cela ne dura pas parce qu’il songea à Pasquin, à ses yeux concentrés et à son grand sourire.

 

 

Le matin arriva comme après un cauchemar. Il commença très tôt pour Basilien, qui avait hérité, avec Ohya et l’un des soldats, du dernier tour de garde. Ce n’était pas l’homme qui avait rendu visite à Elsy dans la « nuit ». Ils firent une partie de cartes – Ohya gagna, il avait un carré des marchands – et choisirent ensuite d’imiter les primats, se perchant chacun dans un bosquet.

Basilien grimpa haut. Il avait besoin d’air. Il s’administra une ou deux claques, parvenu à une fourche végétale aussi large que solide, et se carra les fesses entre ces branches. De cet arbre, le plus haut du bosquet, il pouvait voir l’horizon d’où ils provenaient. L’Arche de Lazirac à sa gauche, celle de Carnadon à sa droite, toutes deux filant vers Mirinèce, légèrement courbées pour adopter le motif en spirale dont aucun être humain ne pourrait jamais apercevoir la totalité. C’étaient des monuments trop démesurés pour que l’œil en saisisse autre chose que le détail. Ils étaient là plus nets que le jeune homme ne les avait jamais vus, surtout l’Arche de Carnadon. Il jugea qu’ils n’allaient pas tarder à trouver la frontière de Lazirac, les orienteurs pouvant se référer aux Arches, à défaut de ces étoiles que le ciel toujours diurne refusait d’afficher.

Mais quand il descendit, pour le petit déjeuner, il s’aperçut que ses compagnons avaient une autre idée.
- Les Arches peuvent varier, entama Élodianne. Nous avons déjà découvert des aberrations sans guère de précédents. En vertu du delta d’interprétation et de cent autres lois qui ne vous diraient rien, nous pouvons nous attendre au pire pour la suite. Ohya a repéré une fissure de brume au nord, un truc gigantesque. Rien ne nous permet de penser que le pays n’a pas été déformé en plus d’être fendillé. Je pense trop dangereux de juste suivre les Arches.
- Nous sommes d’accord, fit Pasquin. C’est bien la première fois.
- On saisit le problème, dit Carline en trempant les lèvres dans sa tasse. Dis donc, Jober, il y a un souci ? Ton café, tu ne l’as jamais fait aussi mauvais. Si tu as oublié comment en préparer, tu ferais mieux de garder eau et bois pour la vraie cuisine.
- Bon, alors, comment on se repère ? souffla le soldat.
- Vous avez vu comme le ciel est jaune-vert, ce matin ? Comme toute la nuit, d’ailleurs.

Élodianne s’interrompit, et Pasquin donna un coup de coude à l’un de ses orienteurs.
- Ah oui ! s’exclama ce dernier. Pardon, la tête ailleurs… mon idée était de se servir des couleurs. Quand le décor se teinte trop, c’est qu’on verse en plein dans le delta d’interprétation. L’esprit de Vore n’a jamais vu le miroir composé, vous voyez ?
- Dites, j’ai critiqué votre mosaïque magique, mais ce n’était qu’une idée, rien ne dit que c’est la vraie raison, fit Elsy. On n’est sûrs de rien, le monde-miroir pouvait ressembler à ça avant qu’on y arrive, parce que Vore est tordu ou je ne sais quoi.
- Mais on n’a que cette hypothèse sur laquelle se reposer, déclara Élodianne. De toute façon, notre esprit a tendance à rechercher un monde normal, pas un monde bariolé. Si les lieux où nous sommes étaient parcourus par Vore et ses complices tous les jours de la semaine, il y aurait moins de couleurs que ça.
- Donc, quand c’est coloré, on s’écarte du chemin de Camaïeu ?
- Je note toutes les zones de couleurs, dit l’orienteur cartographe. Si en plus on se fie aux Arches, et aux points de repères géographiques, on pourra se rendre en plein Lazirac sans trop de risques de se perdre.
- Je vous fais confiance pour les questions techniques, conclut Elsy. Nous voulons tous ici remplir notre mission assez rapidement. Pasquin, où sont les mouches ?
- Pas trop proches de nous. Il y en avait du côté de la vallée des brumes. Mais là, tranquille, pas la moindre indication.
- Indique-moi si on se rapproche trop d’un de tes petits essaims. Je peux vivre en paix en ratant quelques Blasphèmes.
- Et s’ils convergent vers nous ? Du peu d’analyses faites sur un Blasphème moribond, ils sont sensibles au son.
- Ce serait bien galère, fit Basilien en se coupant une tranche de pain.

 

 

Dans la froideur du monde-miroir, ils ne remarquèrent que progressivement la dominante de couleur suivante. C’était un bleu discret, liquide. Mais une fois qu’Elsy eût indiqué le subtil changement, qui rendait le ciel plus profond et l’herbe moins vivante, ils purent voir, à l’œil nu, ce ton s’intensifier.

La végétation se racornissait, s’appauvrissait, comme empoisonnée par l’air bleuté. Elle perdait en nuances, on eût dit que le paysage s’asséchait des couleurs pour mieux adopter un fard monochrome. Les Asparences qu’ils croisaient occasionnellement, dans leur nette blancheur, n’en paraissaient que plus décalées.

Le Lhaincourt, fleuve qui constituait sur l’essentiel de sa longueur une limite naturelle entre Lazirac et les autres régions, s’emplissait de reflets céruléens. Ils durent le longer pendant des kilomètres pour trouver un pont couvert, l’un des postes de douane, là où une route croisait le cours d’eau agité. Une porte de grange, sur la droite du mur bétonné, permettait l’entrée de vastes véhicules.
- Les primats, allez-y, demanda Elsy. Vous vérifiez tout le pont, et ce qu’il y a derrière, et vous nous ouvrez quand la voie sera libre.

Orakaneus la regarda, ne répondit pas, et descendit de son cavalin. Il fit glisser les chaînes de ses poings, mais au moment de fracasser l’entrée piétons, il se retint et fit signe à ses suivants d’ouvrir la porte. Elle n’était pas verrouillée.

Quand les trois primats furent entrés, Elsy bâilla exagérément. Elle demanda à Pasquin si les mouches étaient plus proches, au cartographe s’il était en mesure de situer ce pont, à Carline de faire reculer la cavalèche. Le premier répondit qu’elles étaient encore loin, mais qu’il y avait des clapotements qui accompagnaient l’un des groupes d’insectes, le deuxième qu’il existait des centaines de postes-frontières comme celui-ci, et la troisième s’exécuta, faisant effectuer une courbe aux reptiles attelés.

Elsy se gratta les cheveux.
- Ces saints pères rêvent de nous abandonner, dit Frocœur. Je m’étonne qu’ils ne nous aient pas laissés avant pour courir à Camaïeu sans dormir ni manger…
- Je suis tenté par le défi, lança Manoha.
- Oui, sûr, il ne te vient jamais à l’esprit que si on a besoin de dormir, c’est pour une raison. Tu oublies de manger, parfois ?
- La mort de l’adversaire est le meilleur repas.
- J’étais sûr que tu dirais ça. Quasiment mot pour mot. Ne me demande pas pourquoi.

Il y eut quelques minutes de silence inconfortable, puis les portes s’ouvrirent, tirées par des chaînes comme celles d’un pont-levis. Les primats reparurent dans le passage à présent dégagé, une voie dallée.

De l’autre côté, au-delà de cet instant de pénombre, c’était Lazirac. Les rocs ne tardèrent pas à présenter les fleurs jaunâtres du tak, dont la pousse n’était tolérée que dans cette région, comme un accueil aux rares voyageurs.
- Pas d’indication de l’endroit où nous nous trouvons ? demanda Elsy au père Orakaneus.
- Les registres sont vierges. Les affiches sont délavées et dépourvues d’inscriptions. Non, mercenaire, nous ignorons encore en quel endroit maudit nous cheminons maintenant pour la gloire de Prime.
- Je n’aime pas quand vous autres primats lancez plus de trois mots.
- Vous n’aimez pas le son de la vérité, du devoir, de la foi. Je comprends. Mais vous devez vous y habituer, vous marchez dans nos pas jusqu’à l’heure du trépas de ces pourceaux impies.

Ohya regardait tristement des taches jaunâtres sur une borne kilométrique.
- À quoi tu penses, mon gars ?
- Nous voir plus de tak que dans toute vie, et ça être tak sans goût.
- Haut les cœurs, les garçons ! dit Elsy, regard fixé sur les collines en friche. Vous aurez bientôt autant de ce déchet que vous le désirez, et même si on vous arrête avec de la drogue plein les poches, la milice jurera que vous n’en avez pas. Parce que vous faites partie de l’Agence Elsy, et que l’Agence Elsy, elle sauve le pays !
- Renonce un peu aux rimes, conseilla Élodianne. C’est mauvais et facile.
- Non, ça ajoute du style, de l’élégance…
- « À l’ombre d’un long Titan hurle Vore le grand » ?
- Après mûre réflexion, je dois le confesser, l’habitude des vers, ce n’est pas toujours bon.

La végétation semblait de plus en plus fanée, et la pigmentation surnaturelle se violaçait, se compliquait, marbrant le ciel d’ombres pourpres, s’accumulant sur la terre en semblants d’ecchymoses.

 

 

Le relief de plus en plus agressif et désolé, et devenu d’un violet d’aubergine sur fond de nuages mauves, révéla bientôt une enclave de civilisation. De nombreux bâtiments d’architecture semblable, avec des toits de tuile réguliers et de larges fenêtres, jouxtaient des hangars et des granges, ainsi qu’un réservoir d’eau et une machinerie rouillée.
- Ça vous dit quelque chose ? demanda Elsy.

Plusieurs enseignes portaient des inscriptions inversées. Aucune ne lui disait rien.
- Les puits de Feuilly, affirma l’orienteur cartographe. Mines d’argent épuisées, on les a rouvertes après la guerre, on espérait trouver des filons d’autres métaux…
- Feuilly était presque sur notre route. Détour d’à peine vingt kilomètres.
- Quelle est la prochaine étape ? demanda Élodianne.
- La route klapienne, et le désert profond !

Elsy, à la faveur d’une secousse, éprouva contre son bras le contact de l’arme léguée par le proconsul.
- Nous rejoindrons naturellement la route klapienne en nous éloignant de Feuilly par l’Ouest, compléta Pasquin.
- L’Ouest du monde réel ou l’Ouest dans ce monde-ci ?
- Peu importe. Ces points cardinaux nous rendront fous. Cette route-là, d’accord ?
- Pasquin, un élément à porter à votre attention…
- Parlez, bacillaire.

Frocœur, avant de s’exprimer, regarda le rouquin avec la sérénité que plusieurs décennies conféraient à certains hommes.
- Un de vos collègues a signalé que les mouches étaient proches dans cette zone, même s’il n’entend plus de clapotement. Ça ne serait pas judicieux de contourner tout ça ?

Pasquin croisa et décroisa les doigts :
- À Elsy de décider.
- Droit devant, fit la mercenaire sans une hésitation.
- C’est la dernière fois que je voyage avec toi, intervint Élodianne.
- Il y a des chances, ma douce et tendre. Il se peut que dans quelque temps, nous n’ayons plus jamais, l’une comme l’autre, l’occasion de voyager où que ce soit. Mais tenez bon. Ce soir, j’ai une bouteille de naviel à vous faire partager.

Élodianne se rassit plus confortablement, Frocœur faisant de son mieux pour libérer plus de place à son extrémité de la banquette avant. Elle se demanda si les regards d’Elsy et de Pasquin se croisaient encore. Et s’ils se ressemblaient.

 

 

Peu après avoir quitté Feuilly, l’atmosphère s’éclaircit. Bientôt, les Asparences qui parcouraient les collines parurent plus discrètes, leur blanc s’harmonisant avec le sol grisâtre.
- Bon signe, fit un thermogène. Moins c’est coloré, plus on est sur la bonne voie, c’est ça ?
- Et plus les risques sont grands, compléta Élodianne.
- Les mouches sont à un kilomètre, signala Pasquin.
- Les clapotements ont repris bien plus loin de notre position, dit l’orienteur cartographe. Avec d’autres bruits aussi. Des grattements et des halètements.
- Les Asparences se raréfient, acheva leur collègue.
- Merci beaucoup. Je demanderai à tout le monde, au nom de l’autorité fournie par le Palais, du devoir général et du bien de l’État, de rester aux aguets. En cas de Blasphème, les mages rejoindront les primats sur les cavalins, les soldats resteront pour distraire l’ennemi, et nous tenterons tous de rejoindre Camaïeu en groupements épars. Attendez mes ordres face à toute autre situation. Si je meurs, Basilien prend la tête de cette expédition.

Chacun acquiesça, et le silence s’établit. Cavalins et chariot cheminèrent à bonne vitesse, jusqu’à rejoindre, sur un terrain plus plat qui évoquait à Basilien la garrigue en bordure d’Aurterre, la large route klapienne.
- Atteignons Ellasse avant de nous reposer, déclara Elsy. Restons vigilants.

Personne ne répondit. Les lourdes pattes des reptiles claquaient contre les dalles de la voie. Ils virent défiler les bornes kilométriques, jalons de bois vernis, gravés de l’heptagone.

Bientôt, ils entendirent les mouches.

 

 

Une carcasse large et grasse se trouvait échouée à côté de la route. À en juger par la taille, ce devait être celle d’un bœuf, ou d’un ours laineux, mais elle était trop écorchée et découpée pour que, de leurs montures et véhicules, les envoyés du Palais puissent l’identifier. Elle baignait dans une mare brunâtre qui se prolongeait en travers des pavés, comme pour barrer le passage.

Les mouches bourdonnaient au-dessus de la viande.
- Ils nous offrent à manger ? rigola Basilien.

Personne ne répondit. L’équipée s’arrêta à deux mètres devant la boucherie.
- Piège, dit Carline. Mais de quel genre.
- Un Blasphème dans la viande, proposa Pasquin. Qu’importe, que cette chose contienne un monstre ou non… évitons-la, c’est tout.

Elsy acquiesça. Ils décrivirent une courbe, quittant la voie pavée sur l’autre côté, évitant même de patauger dans la trace de sang, avant de remonter à nouveau sur la route. Deux primats chevauchèrent à l’arrière de la formation, surveillant la carcasse.

Après dix kilomètres, ils trouvèrent une seconde pièce de viande. Ils l’évitèrent comme la première.
- On dirait qu’ils veulent nous attirer vers eux. C’est comme la piste de fromage pour piéger une souris. Ou un chemin de ‘velle – tu te souviens, Elsy, cette fois-là avec Yan ?
- Sortez vos arbalètes.
- On ne ferait pas mieux de chercher un autre itinéraire ? souleva un soldat.
- Non. On continue tout droit. On ne sait pas s’il n’y a pas de brume à gauche et à droite, il n’y a pas trop de pigment dans le paysage, et on sait où on va. Nous devions nous attendre à rencontrer des obstacles.

Plus loin, il y avait encore une carcasse. L’espace entre les côtes grouillait d’asticots.

Elsy demanda à ce que des carreaux soient chargés dans les arbalètes, et imbibés d’alcool.

Ils virent la quatrième carcasse de plus loin que les autres, parce qu’elle était déchiquetée par une meute de bêtes hirsutes. D’un blanc plus sale que celui des Asparences, les animaux étaient ponctués de braises rouges vénéneuses.
- Vore est cinglé, dit Elsy en levant son arbalète et en cherchant son briquet.
- Elsy…
- Tirez, foncez. Dispersion de la troupe, on a de l’espace, profitons-en. On fuit dans le sens de la route, et on se rassemblera quand on se sera débarrassés des Rebuts trop collants.
- Elsy, y’en a deux derrière nous !

Leurs poils se hérissèrent quand un fauve blanc hurla. Comme poussée par la trille, Carline abattit son fouet sur la crête d’un cavalin. L’attelage galopait déjà. Un soubresaut fit voler l’arbalète d’Elsy, ainsi que le carreau qu’elle s’efforçait d’enflammer, et l’arme disparut sous les roues de la cavalèche. Elle se jeta sur les rênes pour aider Carline à maintenir les reptiles dans la bonne direction.

Celle des Rebuts canins. Huit se jetèrent sur les côtés, le neuvième parut croire qu’on en voulait à son dîner, et bondit à la rencontre des cavalins. Il se trouva fauché par la chaîne d’un primat, qui galopa plus loin, traînant à sa suite le monstre rugissant.

Le fouet de Carline siffla, les cavalins accélèrent encore, de bon cœur, pour atteindre le triple galop. Les secousses, à présent, rendaient presque impossible la visée ; malgré tout, la plupart des passagers de la cavalèche tiraient, sauf Ohya, Hussert, Ambroise et Manoha qui maintenaient des lances dans le prolongement des banquettes, défendant les flancs de la plate-forme.

La meute était furieuse. Les têtes fumantes, aux sept yeux lumineux et aux cornes trop longues, claquaient leurs gueules partout. Les pattes de chair à vif s’agitaient, griffaient l’air. Leurs bonds étaient précis, et Elsy et Carline dirigèrent l’attelage en légers zigzags, espérant désorienter les attaquants. Les arbalètes retentirent, deux bêtes étaient enflammées par les tirs, mais cela ne les empêchait pas de courir.

 

 

Il y avait eu un temps où ils se sentaient mieux. C’était le temps de quelque-chose-d’oublié, quelque chose qui était parti avec leur ancienne existence, ou qui l’avait précédée. Ils n’avaient plus guère de souvenirs de leur vie d’avant, avant le baptême de souffrance, avant qu’ils changent, renaissent. Une fois revenus au monde des vivants, sortis des limbes oranges, la quiétude les avait envahis. Cette tranquillité se voyait déchirée par des accès de rage, de frénésie, quand c’était nécessaire. Mais la plupart du temps, ils étaient apaisés, ils se sentaient ensemble, ils se sentaient complets.

L’essentiel de la meute datait de l’époque de quiétude. Ils ignoraient combien d’années s’étaient écoulées, mais ils savaient que, peu à peu, ils avaient perdu quelque-chose-d’oublié. Leur force s’était diluée, et ils avaient bavé leur salive rouge ardente, en proie à la faim. De temps en temps, ils levaient leurs grappes d’yeux vers une Arche, incertains de ce qu’elle renfermait, croyant sentir le quelque-chose-d’oublié. Parfois aussi, ils mordaient un loup ou un chien de fermier, et la meute s’agrandissait. C’était plus rapide pour eux que de s’accoupler, d’attendre la grossesse, et puis que l’enfant naisse. Plus rarement, ils mangeaient. De plus en plus rarement, dans cette zone désertique.

La velliade passée, la meute avait trouvé deux renards de bonne taille, sans doute venus d’Hurquoine. Plus maigres qu’eux, peu de viande à manger. Ils avaient préféré mordre les renards, les suivre à la trace, attendre qu’ils les rejoignent.

Pour une même famille d’êtres, la mutation variait, selon certains critères. La meute avait eu de la chance, l’un des renards était devenu un quatre-cornes, le premier quatre-cornes dans leurs rangs depuis des lustres. En plus de la paire de cornes supplémentaire, il avait acquis des piques un peu partout, des muscles très massifs sous le pelage hirsute ; quatre de ses crocs s’étaient changés en défenses. Il était de belle taille, et il avait pris la tête, avec naturel.

C’était le quatre-cornes qui avait trouvé le portail brillant. C’était comme de l’eau, aucun d’eux ne savait ce que c’était, mais ils n’avaient pas mangé depuis une semaine quand ils l’avaient déniché, dans une flaque de sang. Alors l’un avait plongé la gueule dans la lumière, il avait eu froid, il l’avait ressortie. C’était comme de l’eau, mais ça ne mouillait pas, on ne pouvait le boire.

Le portail était dans une clairière caillouteuse, dans une forêt éloignée de tout, près de la frontière sud. Ils étaient revenus régulièrement au portail, toute la meute, et un pattes-noueuses qui les accompagnait depuis plus longtemps qu’ils ne pouvaient le dire. Les fauves lapaient le sang qui imbibait la terre, ils n’avaient pas de proie consistante à se mettre sous la dent. Le pattes-noueuses se penchait au-dessus du portail, et scrutait de ses sens la surface miroitante. Il ne pouvait pas y voir son dôme boursouflé, criblé de trous luminescents, ni le boisseau de longues trompes rigides qu’il agitait en travers du portail. Il avait un odorat, il avait un toucher, et une faible perception des sons, évoquant davantage un sonar qu’une audition de mammifère. C’était tout, et c’était excellent, si on considérait qu’il avait été jadis un arbre, incapable de bouger, aux plates sensations.

Ce soir-là, le quatre-cornes bouscula le pattes-noueuses. Il était moins tendre avec le champignon qu’avec ses frères de meutes, car ce n’était pas un frère, justement – tout au plus un proche de la famille. Le pattes-noueuses était stupide. Il ne cessait de ressasser, du bruissement de son chapeau spongiforme, le bon temps du quelque-chose-d’oublié. Il fauchait peu d’oiseaux, même quand ceux-ci se perchaient sur l’une de ses racines. Il était lent à se nourrir, à planter ses trompes dans les bêtes et les choses pour en drainer la vie. Et au lieu de participer à la chasse du jour, cette fois, le pattes-noueuses était resté là.

Le quatre-cornes rugit. Pattes-noueuses devait aider, ou ils le mangeraient. Ils en tireraient sûrement un regain d’énergie.

Le pattes-noueuses se souvint de quelque-chose-d’oublié. C’était ténu, mais il s’en rappelait assez pour obéir à l’impulsion soudaine, et pour avancer dans le portail brillant. Le quatre-cornes rugit, ne sentant plus la présence du semblable. Il tourna autour du portail, une fois, deux fois, et fit cogner ses mâchoires contre l’échine d’un fauve de moindre conformation. Celui-ci obéit, se dirigea vers la lumière, disparut à son tour. Et revint, avec un grondement doux.

Le quatre-cornes trotta jusque dans le portail, et le jour se leva. Il avait été le soir, et à présent, le ciel était clair. Clair et couleur de paille. Le quatre-cornes ne s’interrogea pas, parce qu’avec l’absence de la meute, il était plus stupide. Peut-être était-ce pour ça que le pattes-noueuses était aussi empâté, il n’avait pas de troupeau de champignons à mener.

Il y avait une odeur cuivrée. Une odeur de sang.

Le quatre-cornes et les deux autres échangèrent des grognements. Finalement, le pattes-noueuses traversa à nouveau le portail brillant, pour faire signe au reste de la meute. Et tous se rassemblèrent. Peut-être y avait-il plus de nourriture, de l’autre côté, dans le monde jaunâtre.

 

 

La bataille se poursuivait, et Elsy ignorait si certains des effectifs étaient tombés ; il y avait trop de bruit, de poussière et de cris. Mais ils semblaient méthodiques, ils gagnaient du terrain sur la meute, dont seuls cinq membres étaient encore visibles ; les autres fauves avaient lâché la poursuite, ou s’étaient effondrés.

Le plus petit des Rebuts, enflammé, balançait ses crocs vers l’arrière du chariot, de moins en moins précisément. Les autres préféraient poursuivre les cavaliers lancés au grand galop.
- Passe-moi ton arme ! demanda-t-elle à l’un des thermogènes. Tu choperas une lance !

S’agrippant au fatras qui couvrait le centre de la plate-forme, Ambroise tendit son arbalète. Basilien la prit par la poignée, il y eut une vibration, le coup partit, et se planta dans la banquette, entre Manoha et Hussert.

Elsy attrapa l’arbalète, la rechargea, visa le petit Rebut, attendit une forte secousse. Quand elle décolla presque du banc à l’avant, elle se prépara, tira. Le carreau enflammé rata le fauve d’un mètre, se cassa contre le sol. Elsy rechargea son arme, pendant qu’Élodianne balançait de l’eau sur la banquette arrière, qui crépita, fuma.

La vitesse emportait les fumerolles autour du Rebut canin, qui restait assez visible. Elsy décocha un nouveau projectile, mais ce fut un tir de Basilien qui atteignit la bête, plantant un second trait non loin du premier. Cette fois, le Rebut ralentit, clopinant bientôt hors de vue.

Un mille-pattes surgit, gigantesque, frémissant. À peine l’avait-elle entraperçu qu’il bondissait sur eux. Il passa au-dessus de la cavalèche, exhibant ses pattes crochues, son ventre blanc et turgescent, fissuré d’un rouge fluorescent. Il était plus long que le véhicule, et quand il retomba derrière, son dard épais heurta la banquette arrière.

Le corps d’Elsy surmonta la giclée de terreur pure, et elle ordonna de tirer.

Plusieurs membres de l’équipe ne l’avaient pas attendue. Ensemble, ils lancèrent carreau sur carreau, observant qu’ils rebondissaient sur la carapace du scolopendre. Elle n’avait jamais entendu parler de ce type de Rebut, mais déjà, elle comprenait pourquoi, alors qu’il fonçait derrière eux, ses pattes presque invisibles. Une face aveugle, sans gueule, avec de longues antennes. De la chitine neigeuse. Un Rebut d’Asparence.

Le mille-pattes ne semblait pas rapide. Deux mètres le séparaient de la cavalèche sur la rocaille ziraquienne. Quatre mètres. Six mètres. Et alors que l’expédition distançait la créature, Elsy observa avec plaisir un corps de fauve pelucheux, échoué en arrière, une lance encore plantée dans le corps. Le mille-pattes passa sur le cadavre à un rythme régulier, sans paraître le remarquer. Il ne hurlait pas, ne crissait pas.

 

 

Loulou tremblotait, et il se soulageait de liquides et de matières au fil de son voyage. Les Blasphèmes assimilaient n’importe quoi sur leur passage, ils étaient conçus pour ça, ramasser l’herbe, les cailloux, les insectes, et dans les zones peuplées, les humains, les maisons, tout ce qui existait. Des boules d’immondices où venait s’agglomérer le monde de Mirinar, converti en pourriture suintante et agitée.

Loulou obéissait à d’autres impératifs, sous la pression conjointe des machines dans son corps. Enfouis loin sous les boursouflures brunâtres de ce qui n’était pas un épiderme, deux petits pôles métalliques, hémisphériques et hérissés d’antennes, exerçaient un étrange magnétisme, maintenaient la masse entre eux, la contraignaient à garder une certaine cohérence. Dans sa chair nageaient d’autres organes de fer, de verre, et surtout d’ambre noir, des conduits protégés par des gaines organiques, des poches de liquide qui valsaient au gré des transformations extérieures.

Avec ces artefacts, Loulou était solide. Loulou était docile. Loulou bénéficiait d’un instinct aussi inconsistant que la flamme d’une bougie, mais d’un instinct quand même. Il savait où il allait, il parcourait le périmètre autour de la faille. Des restes d’ordres d’Eldée, de son odeur, de sa présence, agissaient en parallèle des mécanismes occultes.

Autour de Loulou, les Blasphèmes erraient. Plusieurs étaient déjà tombés dans la faille de Lazirac. Incapable d’éprouver de l’apitoiement, du dégoût ou autre chose, incapable de considérer ces pertes, Loulou s’effondrait et se reconstituait, en proportions plus raisonnables que ses pairs malades. Ses cornes devenaient des pattes, ses gueules regardaient à gauche et à droite. Régulièrement, sa principale dentition, en forme de piège à loup, réapparaissait à un endroit ou à un autre. Lié aux artefacts, ce sourire inconscient n’était que très lentement digéré par le tumulte de son essence démente.

Quand son instinct l’y obligea, Loulou quitta les parages de Camaïeu et du Titan serpentant. Des choses approchaient, des petites choses fragiles. Enferrée en lui, il y avait la compulsion de dévorer ces choses en priorité.

 

 

Un mille-pattes surgit. Ils avaient perdu de vue le premier insectoïde, et avaient pu se débarrasser d’un autre Rebut, réduisant à deux le nombre des poursuivants, quand ce nouvel ennemi apparut devant la cavalèche. C’était comme s’ils avaient été rejeté de mille pas en arrière, comme s’ils devaient revivre le même cauchemar.

Cette fois, le monstre calcula mieux son assaut. Son bond fut plus court, et il se jeta sur l’un des cavaliers, renversant de tout son poids le cavalin et le soldat. Une autre monture dut faire un écart pour éviter la scène : un reptile à terre, écrasant un guerrier. Le scolopendre revint sur lui-même, frétillant, et se dressa avant de courber son absence de tête, faisceau d’excroissances aveugles où pointaient deux antennes, vers ses proies impuissantes.
- Il reviendra vers nous, fit Pasquin, dents serrées. C’est la même bête, tu sais. Elle s’est enfouie sous le sol, derrière nous, et là, elle vient de ressortir par un trou brumeux.

Elsy le regarda, sans comprendre encore.

Élodianne baissa la tête :
- Il profite du même truc que les orienteurs, le fait que les distances, ici, ça ne compte pas vraiment. Il nous lâchera pas.

Les injures d’Elsy, impliquant Pasquin, Élodianne, leurs parents, l’essentiel du Palais et une cargaison d’excréments, se trouvèrent couvertes à point nommé par un cri de Rebut.
- Je pense pas que les lances marcheront, reprit la jeune femme d’une voix un peu brisée. Orienteurs ?
- Quoi, orienteurs ? gronda l’un des mages. Vous voulez savoir s’il y a des mouches pas loin ? Hé bien oui, et tant qu’à faire, des Rebuts, et aussi des Blasphèmes ! Et les deux en même temps, pas très loin de ce point !

Les deux fauves blancs hurlaient.

Deux cent mètres derrière eux, le mille-pattes enfonçait ses antennes dans la bouche et un œil du cavalin, pour en drainer les fluides vitaux.
- Dans quelle direction ?
- À quelques degrés à notre droite, vous voyez le dénivelé, là ? Les hordes des démons doivent être juste derrière, à quelques kilomètres. Je suggère qu’on y aille direct, qu’on meure un peu plus vite !
- Accepté.
- Quoi ?

Elsy fit tirer les rênes à Carline dans la direction indiquée.

 

 

Le quatre-cornes, sa meute et le pattes-noueuses arrivaient tard après les autres Rebuts. Tous les bons morceaux étaient déjà pris, les appâts dévorés, réduits à des ossements. Il restait des odeurs de proies, plus à l’Ouest, mais c’était loin, trop loin. Pourquoi s’en soucier, cependant, quand quatre-cornes sentait un autre fumet, moins appétissant mais extrêmement riche, tout près. Ses sens, plus puissants que ceux de la créature canine qu’il avait été, détectèrent du mouvement. C’était frais. Il se rua au-devant de l’odeur.

 

 

Le silence s’établit, de part et d’autre, il y eut quelque chose qui s’apparentait à de l’indécision. Le quatre-cornes et le Blasphème creusèrent dans leurs programmations biologiques respectives, aussi asymétriques qu’une horde de chacals et un marais fétide.

Quand les Rebuts se jetèrent sur lui, Loulou s’agita. Il y eut une bataille, sans témoins, sans durée, jusqu’à ce que le pattes-noueuses s’effondre sur le Blasphème. S’il n’avait pas été si solide, dans le fond, si consistant, Loulou se serait juste dissipé autour du massif Rebut, avant de le ronger. Mais il y avait les artefacts, il n’était pas si mou, et le pattes-noueuses le maintint sous son poids pendant que les fauves blancs le déchiquetaient.

 

 

Le mille-pattes avait encore surgi, comme Pasquin l’avait prédit. Mais cette fois, préparé, le groupe avait pu le contourner, le laissant libre de s’enfouir à nouveau dans la brume du monde-miroir, et puis de s’extirper, à dix pas devant eux, pour qu’ils l’évitent. Cela aurait ressemblé à un jeu de cache-cache s’il n’y avait pas eu les fauves persévérants, et le manque de munitions.
- Tu espères vraiment quelque chose en allant vers la mort ? demanda Élodianne.
- De quoi te plains-tu ? Tu l’as dit, c’est la dernière fois qu’on voyage ensemble !

Le Blasphème était en vue. Il parut à Elsy particulièrement surchargé, massif et déstructuré, mais c’était sans doute à cause de tous les Rebuts qui l’assaillaient. Il n’y avait là que des catégories plus classiques que le mille-pattes : fauves et arbre-champignon s’unissaient, s’imbriquaient dans la tempête de goudron et de pus.

Trois fois, le mille-pattes revint à la charge. Ils attaquèrent ses longues antennes frondeuses de leurs lances, tentant de les couper, mais ne purent que les détourner. À présent qu’ils anticipaient les apparitions du Rebut asparent, ils passaient toujours assez loin de son corps.

Les Rebuts qui attaquaient le Blasphème ne prêtaient attention à rien d’autre. Si Elsy pouvait seulement détourner les autres pour qu’ils rejoignent le buffet bordélique, ce serait le gros lot. Juste un problème de terrain, un précipice presque derrière le Blasphème.
- On effleure le Blasphème ? fit une Carline toute blanche.
- Passons à quatre mètres de cette saloperie.

Plusieurs segments du mille-pattes heurtèrent la cavalèche. Pasquin valsa contre Basilien, Ohya contre Frocœur, et toute cette rangée s’écrasa sur Élodianne. Elle échangea un regard de connivence, de douleur et de panique avec l’orienteur coincé en face d’elle. Une lance vola, cogna contre l’horloge, tomba de la plate-forme.

Une patte crochue erra en hauteur, Hussert plongea, le membre se planta à sa place, sur la banquette arrière. Le scolopendre se hissait à demi sur la cavalèche. Ses pattes gigotaient en rythme avec les cris des fauves toujours acharnés sur les soldats et primats.

Manoha enlaça la patte plantée dans le molleton, serra de toute la force de ses bras, la dégagea. Le mille-pattes bascula.

Ils virent un instant l’ennemi s’agiter sur le dos avant de reprendre son équilibre. Mais cette fois, le mille-pattes ne les poursuivit pas, et ne s’enfouit pas dans le sol. Exauçant les souhaits d’Elsy, et suivant l’exemple de l’un des Rebuts canins, il gagna l’entremêlement de monstruosités.

L’un des primats débarrassa l’équipe du dernier fauve pâle cinq minutes plus tard, au bord d’un gouffre brumeux. Ensuite, durant le long moment où ils s’éloignèrent de la zone du conflit, la majeure partie de l’équipe ne quitta pas des yeux le chaos biologique. Le fracas et l’effervescence des abominations.

 

 

Il y avait un mort, un soldat nommé Madée. Un nom qu’Elsy avait enregistré sans vraiment s’en souvenir, et qu’elle ne put se rappeler qu’en lisant la liste des effectifs. La victime du mille-pattes. Un autre militaire avait eu la jambe griffée, mais, après inspection, il ne semblait pas qu’il y ait besoin de l’amputer, contrairement à sa monture, contaminée, qu’ils durent abattre à l’écart des autres bêtes.

Frocœur faisait le tour des blessés, portant diverses protections, tâtant sans douceur dans les plaies avec des baguettes qu’il chauffait au rouge après chaque examen. Les passagers de la cavalèche n’avaient pas été touchés, mais ils devaient attendre, eux aussi, d’être inspectés. Pour l’heure, il passait en revue les primats, qui répugnaient à ce genre de vérification.

Après avoir passé à la loupe deux visages scarifiés, il s’attaqua à celui du père Orakaneus, particulièrement mutilé du fait de son haut rang. Il ne fit que l’effleurer, et son visage fut contracté par une expression brusque, mais du fait du masque qu’il portait par-dessus son menton et son imposante moustache, on ne pouvait voir ce que ressentait le mage bacillaire.
- Impossible à déterminer, finit-il par dire. Mais, nos amis primats, vous pourriez rejoindre votre dieu plus tôt que vous ne le prévoyiez. Il faut que vous sachiez, tous, que certains d’entre vous peuvent être affectés sans que je l’aie détecté. Ce n’est qu’une inspection rudimentaire, avec les moyens du bord, et surtout sans magie. Ceux qui reviendront de notre mission devront passer des examens complets en allant voir ma branche et plusieurs hygiénistes.

Il en avait fini avec les primats et soldats. Se frottant machinalement les gants, il passa aux passagers de la cavalèche.
- J’aurais dû y penser, fit Elsy. Les maladies sont une arme de guerre.

Frocœur leva les yeux vers le ciel jaunissant :
- Vous ne pouvez tout prévoir. Faites une faveur au monde et à vous-même, et tirez-moi la langue.

Elsy s’exécuta. Après quelques vérifications, Frocœur la déclara « tranquille pour l’instant » et passa aux thermogènes. Hussert semblait bon. Ambroise semblait bon. Et le troisième de la branche…
- Vous pouvez retrousser votre lèvre inférieure ? demanda Frocœur. Oui, comme ça.

Contre la gencive brillait une petite étincelle rouge.
- Il faut opérer, reprit le bacillaire après un blanc. Tu as dû recevoir une gouttelette de bave. Une déveine comme ça.

Le thermogène cilla.
- Bien, tu vas t’allonger là, avec les blessés. On cautérise tout, d’urgence. Peu de chances que ça marche, mais tu dois essayer.

 

 

Le lendemain fut dénué d’aurore. Il faisait toujours froid.

Un temps, Basilien crut, en reprenant ses esprits, que les hurlements de la veille résonnaient dans sa tête. Puis que les blessés gémissaient à l’écart. Mais non, le soldat mutilé dormait, tout pâle, et quand il se tourna vers le thermogène infecté, celui-ci lui rendit son regard, les yeux cernés. Moins d’une velliade à vivre. Il serait mis en quarantaine dès le retour dans une enclave de civilisation, et abattu lorsqu’il perdrait conscience et se changerait en une bête sans âme.

Il se dégagea de ses couvertures. Les cris et geignements continuaient, quelque part.

La plupart des membres de l’équipe étaient déjà levés. Basilien ralentit le pas en arrivant près des primats, qui sortaient leurs livres étranges, aux côtés trop nombreux. Le devant, frappé d’une version surchargée de l’heptagone séculier, s’ouvrait en sept triangles ; les primats n’en firent pivoter que trois sur leurs exemplaires, dévoilant des pages elles aussi divisées.
- Vous faites beaucoup d’école pour lire ça ? s’enquit-il.

Les trois primats ne répondirent pas. Basilien ne connaissait aucun des caractères sur les portions de papier, et fut plus encore dérouté quand Karechas commença à feuilleter son ouvrage de singulière façon, alignant et mêlant les lambeaux imprimés pour produire diverses combinaisons de caractères. Cela ressemblait moins à un livre qu’à un casse-tête cryptique.

Il préféra laisser les primats à leur lecture, et regarder dans la direction de Carline et d’Ambroise. La première mangeait des œufs durs en observant le second nourrir les cavalins. De grandes pièces de viande séchée.

Enfin, il rejoignit Elsy, déjà levée, qui vidait la bouteille de naviel aux côtés de Pasquin.
- Bien dormi ? dit le rouquin. Une gorgée ?
- On essaie. Et j’veux bien.

Elsy tendit l’alcool à Basilien, qui avala cul sec ce qui restait de la bouteille.
- Hé ! fit son amie sans s’offusquer.

Basilien s’essuya les lèvres.
- Le cartographe va bien ?
- Il a un nom, répliqua Pasquin.
- Excusez, magicien. Le carto se remet bien ?
- Double fracture de l’épaule, vive la conduite sportive. Il a dit qu’il monterait sur une selle de primat, pour la fin du voyage.

Les cris retentirent plus fort que jamais.
- C’est quoi, ça ?

Pasquin s’empoigna la nuque, se mit à la masser.
- Je dirais : des Rebuts et des Blasphèmes. Crissements et clapotements. Peu de mouches. Des bruits que je n’ai jamais entendus. Mais les cris sont typiques, eux. Et peut-être qu’il y a des mille-pattes, mais le souci, c’est qu’ils ne font pas de son. Des ennemis muets, qui peuvent aller où ils veulent, quand ils veulent… On avait tellement besoin de ça pour nous pourrir la vie.
- Le ciel recommence à se colorer, observa Elsy. On dévie de notre route.
- Si on se réfère aux Arches, on est presque au même endroit.
- D’après ton cartographe. Il a pris un coup sur la tête.
- Sur l’épaule, ma chère. Enfin, plus de points de repère, les Rebuts nous ont éloignés de la route klapienne…
- Est-ce que vous avez une seule bonne nouvelle ?
- Ouais, Baz. D’après les collègues du monsieur, on a déjà dépassé plusieurs Blasphèmes, et la plupart des mouches.
- Il y a des essaims tout le long du Lhaincourt, indiqua Pasquin. Des mouches, donc des carcasses. Et des Rebuts attirés par les carcasses. Et des clapotements de Blasphèmes, à plein d’autres endroits. On est en train de passer à travers tout ça, et vous pouvez remercier Prime que le pays soit grand, car, mercenaires, si nous étions dans un couloir avec tous ces monstres alignés devant nous, nous ne passerions jamais. Ils sont partout, je n’aurai jamais pensé qu’il en existe autant.
- Mais y’aura plus de Blasphèmes après cette mission, dit Basilien. Parce qu’on va les poutrer.

Pasquin le regarda, et ne dit rien.

 

 

Ils franchissaient un réseau de fines fissures blanches, attelage comme escorte montée.
- C’est flippant, grogna Carline. On dirait qu’on est sur un morceau du pays qui va tomber dans le néant.
- Laisse ce genre d’hypothèse à notre bonne Élodianne, rétorqua Elsy. Élo, t’entends ? Dis-nous qu’elle se trompe !
- Je dis qu’on va droit vers le gouffre de ton incompétence ! s’exclama la magicienne.
- Voilà, merci ! Les amies, toujours là pour vous soutenir. Dis, on fait quoi, là ?

L’expédition approchait d’un point inquiétant de la géographie. Devant eux, pas un mais deux vallons brumeux, entre lesquels s’aventurait une bande de terrain qui se réduisait.
- On est censés passer à travers le vallon, non ? dit Élodianne, s’appuyant sur l’épaule de Frocœur pour se hisser debout sur la banquette, et mieux voir. Je suggère qu’on n’aille pas par là. Et même pas par la ligne de terre.
- Si on contourne tout le gouffre de gauche, on dévie trop du chemin.
- Quel chemin ? On a perdu notre route !
- Je dis… sur la ligne de terre.

Carline coinça les rênes dans l’une de ses mains, agita son fouet de l’autre. L’attelage tira leur véhicule entre les deux vallons. Ce fut une étape éprouvante, comme s’ils s’aventuraient sur une poutre au-dessus d’un précipice. Le sol était solide. Les cavalins trottaient. Mais tous avaient en tête le son que ferait la cavalèche si elle basculait.

 

 

Plus loin, c’était une zone désertique, ponctuée de séquoias. Le jaune du décor virait à l’orangé. Pour un peu, Elsy se serait cru dans une aube réelle.
- C’est pas bon, dit Basilien.
- Si la théorie sur le delta est vraie, grinça Élodianne. Jusqu’à preuve du contraire, nous ne devons pas nous préoccuper des différentes couleurs.
- Néanmoins, ma très raisonnable âme serait bien soulagée si on partait d’ici et que l’on découvrait un endroit à la peinture plus sobre, dit Elsy. Et Lazirac n’a pas d’arbres comme ça, n’est-ce pas ? Les conifères n’aiment pas ce genre de climat.
- Orienteur, taux d’Asparences ? demanda Pasquin.
- Ce n’est pas moi qui devait les compter.
- Si, c’était ton travail.
- Y’en a un qui gère la carte, c’est carto, attaqua Basilien. Carto-mago, tiens, ça sonne bien. Hé, Carto-mago !

Du cavalin où il était monté, s’accrochant maladroitement à un primat qui regardait vers l’horizon, le cartographe lui fit un signe de la main.
- Mais y’en a un autre qui doit compter les insectes. Comment on t’appelle ? Insecto-mago ? Ça sonne moins bien.
- Baz, n’embête pas nos admirables collègues, dit Élodianne avec un sourire franc. Surtout si tu ne peux te trouver meilleur humour que ça.
- Vous étiez trop occupé à regarder la teinte de l’air ou à entendre les mouches, c’est ça ? demanda Hussert à « Insecto-mago ».
- Dénombrer les bêtes ne fait pas partie de mes attributions.
- Mais de la formation de notre branche occulte, siffla Pasquin.
- Tenez ! En voilà une !

« Insecto-mago » désignait une tache blanche, très loin, presque sur leur chemin.
- Vous pourriez dévier un peu ? demanda Élodianne à Elsy et Carline. On devrait vérifier que c’est une Asparence.
- Ça faisait longtemps, remarqua Elsy.
- Ça pas être étonnant avec horreur dans région, déclara Ohya avant de revenir à un sage silence.
- Elle n’est pas infectée, dit un orienteur en baissant sa lunette. Du moins à vue de nez.

L’Asparence ne faisait pas mine de bouger. Ils la rejoignirent vite, un mètre quarante-trois, allure de cloporte, carapace blême et propre.
- Tuée par une bête ? s’interrogea Élodianne à voix haute.

Puis l’Asparence s’anima. Ses six pattes bougeaient sans bruit, elle pivota avec agilité pour faire face à l’attelage, leva ses antennes.
- On dirait qu’on l’intéresse.
- Elle ne pourrait pas avoir un Blasphème dans le corps ? demanda Elsy.
- Jusqu’à preuve du contraire, ce sont des prédateurs plus que des parasites. L’Asparence, tu m’entends ? termina Élodianne en matière de plaisanterie.

L’insectoïde hocha ses deux antennes.

Elsy se mit à rire, mais elle prit conscience d’un hoquet étranglé. C’était Pasquin, qui avait l’air drogué.
- Hé bien quoi ? Vous n’avez jamais fait joujou avec une Asparence ?
- Elles ne nous regardent pas, dit Pasquin.
- Jamais ! clama « Carto-mago » de son cavalin.

Élodianne toussa poliment.
- Elles n’observent que les objets, Elsy. Parfois, elles s’immobilisent, quand on leur barre le passage. Mais même quand on les transporte, elles ne réagissent pas.
- Si ce n’est pas à nous qu’elle réagit, le chariot lui plaît beaucoup, dit Elsy.

À présent, l’Asparence se déplaçait en crabe devant l’attelage. Quelques pas à gauche, quelques pas à droite. En restant face à eux, l’abdomen légèrement courbé pour accompagner sa trotte.
- C’est une danse nuptiale ? demanda Frocœur.
- Oui, bientôt, vous pourrez nous dessiner des Asparences qui grimpent des cavalins, répliqua Élodianne.

Elle était intriguée. Aussi loin que remontaient les ouvrages en chromice, et, avant eux, les codex et rouleaux des anciens gouvernements, nul n’avait jamais vu ça. Peut-être dans des tablettes pré-klapiennes. Elle aurait aimé que sa maîtresse d’ordre soit là pour l’éclairer.

L’Asparence s’éloignait, à la droite du chariot.
- Suivons-la.
- Nous ne la suivrons pas.
- Des siècles de stimulations. De signes. Et enfin une Asparence réagit. Et on la laisse filer. - Mais tu comprends pourquoi. Nous n’avons pas le temps. Elle t’a fait coucou une fois, elle le fera encore. Et puis, tu imagines si sa bizarrerie est due à l’infection ?

L’expédition reprit, ne déviant pas davantage du chemin présumé qui devait les mener à Ellasse. Et, de fait, ils parvinrent dans une ville aux toits plats, déserte, où la teinte orangée s’intensifiait encore. Les vitres des usines se paraient de doré. Les commerces paraissaient regorger de denrées.
- Ça ressemble autant à Lazirac que les sapins d’avant, maugréa Ambroise.

Ils traversèrent la ville par l’avenue principale. Dès l’approche, les orienteurs avaient déclaré que ni mouches, ni Rebuts, ni Blasphèmes ne se faisaient entendre à proximité ; Elsy fut néanmoins soulagée que la cité offre un tel espace dégagé.

Au centre de la place, une fontaine portant l’effigie d’une femme avec une toge et un pantalon sobres. Un bandeau cachait l’un de ses yeux.
- Qui est-ce ?
- Aucune idée, fit Carline. La coupe de ces vêtements me rappelle les costumes d’Aurterre.

L’avenue se prolongeait après le centre-ville. Et ils virent une Asparence, tâtant le mur d’enceinte, couvert de graffitis et de gravures inversés. Les antennes tapotèrent la pierre, puis la chose passa le portail, vers un groupe de bâtiments.

Élodianne se hissa jusqu’au banc de conduite.
- S’il te plaît, demanda-t-elle à Elsy.
- Très bien.

Elsy effleura la joue de son amie de ses ongles noirs vernis, comme pour la griffer. - Mais c’est tout. Va jouer avec ta copine l’Asparence. Et après, plus aucune halte jusqu’à Camaïeu. On a mangé et dormi assez pour vivre toute une semaine. Il est temps d’en finir.

Elle bondit à terre. - Pause déjeuner, les gens.

Sur le mur saccagé, un mot se détachait des autres, car si ses lettres étaient inversées, elles se trouvaient dans l’ordre originel :



- C’est le nom de ce souk ? releva Elsy avant de franchir le portail.

Il y avait une époque où les écoles étaient jumelées aux primastères, et le quadrilatère de bâtiments datait visiblement de cette période. L’architecture était sévère, avec des briques trop lisses, et comprenait des chaînes bordant chaque fenêtre. Sans se préoccuper des constructions attenantes, couvertes de nids d’oiseaux, Elsy se dirigea vers la porte principale, surmontée de la mention « École Municipale ». Elle ne regarda pas trop Élodianne, qui tentait d’aborder l’Asparence, cette dernière semblant davantage s’intéresser aux fenêtres orangées.

 

 

L’entrée comprenait une réception avec un registre blanc, quelques feuillets sur un secrétaire, un stylographe brisé, et plusieurs bancs. Un présentoir contenait des revues aux couloirs chatoyantes. Les murs étaient couverts d’annonces et de listes d’élèves.

Elsy avança vers un double escalier, au fond du hall d’entrée. Entre les rangées de marches, des statues en bois clair : les trois maîtres de guerre. Elle s’approcha de Teliam Vore, jeune, rayonnant et tout à fait humain, et elle sursauta. Un bruit, derrière elle. C’était Basilien, qui lui amenait un sandwich.

Elsy s’assit sur le banc, commença son repas.

Basilien décrocha un illustré du présentoir.
- Hé, t’as vu ça ? Balthias-Spirale ! Je pensais pas que ça sortait encore !
- Qu’est-ce exactement ?
- Je sais pas, trop de lettres et de mots que je connaissais pas. J’ai un pote qui feuilletait. J’ai toujours préféré Fier Tassin. Les images, en tout cas.

Il parcourut les pages, et tomba interdit devant l’image d’un château ténébreux. On aurait dit le Palais Central, entièrement recouvert, de même que les Arches, de pics de pierre noire.
- Bon, pendant que tu lis ce passionnant journal, je vais voir à l’étage, compris ? Reste attentif.

Basilien hocha la tête, tournant la page suivante, où un chevalier solitaire se ruait en cavalin vers le sombre palais.

 

 

Elsy ouvrit huit salles de classe avant de trouver ce qu’elle cherchait. Dans la neuvième, les panneaux de bois portant les diverses cartes du continent des Arches, des diagrammes explicatifs et des lettres de l’alphabet, étaient à moitié rongés par la brume opaque. Le sol se creusait, plusieurs tables disparaissaient dans le trou blanc ivoire.

Un autre élément attira son regard : la plus grande carte affichait la province de Carnadon.

Peut-être était-ce un cours qui présentait une à une toutes les régions de l’État ?

Elle ressortit, vérifia d’autres salles. Régulièrement, la carte de Carnadon revenait. Elle s’empara alors de livres dans les pupitres, posant sur le plancher buvards et encriers ; aussi factices qu’ils soient, elle n’aimait pas l’idée d’endommager du matériel scolaire. Elle trouva la mention qu’elle cherchait dès les premières pages inversées : les manuels étaient définis comme propriété de Carnadon.

Elle se mordit la lèvre. Elle insista, jusqu’à sentir le sang affluer, jusqu’à presque percevoir le goût salé. Elle s’en voulait, et elle en voulait aux autres. Elle ignorait que la légate de Carnadon était borgne, mais elle était sûre que d’autres l’avaient su, avaient reconnu la statue. Et ils n’avaient rien dit.

Elle attendit Élodianne dans la salle à la brume. Elle lui fit signe de la fenêtre, et patienta, tandis que son amie abandonnait ses efforts pour éveiller à nouveau l’attention de l’Asparence. Son amie. Sa chère vieille amie. Si leur relation se poursuivait sous de si beaux auspices, un jour, elles s’étriperaient au couteau, ou via quelque chose de pire.

Elle la prit par l’épaule quand elle franchit la porte, et lui colla le nez au-dessus de la brume.
- Devine quoi, Élodianne ? J’ai tourné la tête tout à l’heure, et le temps que je le fasse, une chaise a disparu, là !

Elle ramena la magicienne vers elle d’un geste sec.
- Et ce collège précis, il n’est point ziraquien, on est à Carnadon !
- Putain ! fit Élodianne en tentant de se dégager. Tu ne peux être sereine, une seule fois dans ta vie ?
- Ah, toi aussi, tu peux être grossière ! Mais j’ai toujours été réglo, très chère, et ce n’est certainement pas ton cas. Alors même qu’on va risquer nos si précieux derrières, le mien étant, rappelons-le, plus gros que le tien, tu me caches des choses !

Elle l’envoya bouler sur un pupitre non encore dégagé. Tant pis pour les encriers. Élodianne se rattrapa à une chaise, amortit sa chute. Fragments de porcelaine brisée sur le parquet.
- Peux-tu faire autrement que d’en venir aux mains ? Le mobilier s’en serait mieux porté.
- On s’en fout ! C’est illusoire, tout ça ! Et c’est bien pour ça qu’on est à Carnadon, non ? Parce qu’on est dans un monde-miroir, et ça, c’est ton rayon !
- On peut continuer à discuter sur ce ton ou on devient humaines ?

Elsy croisa les bras.
- Merci.
- Explique-moi comment on a pu franchir des centaines de kilomètres en une matinée.
- D’après le cartographe, nous sommes toujours à Lazirac. C’est un morceau de Carnadon qui s’est égaré là.
- Des fissures, des couleurs, et maintenant, cela. Où est-ce que ça débloque ?
- Pour que tu comprennes, je dois revenir aux sources de ma spécialité. Tu ne t’es jamais demandée pourquoi on n’utilise pas plus la branche miroitiste ? La magie des miroirs, c’est indispensable pour que tous mes collègues gardent figure humaine, mais à part cela, ça ouvre une myriade d’autres possibilités. Avant tout militaires, comme tu l’auras découvert grâce à Teliam Vore. Mais dans l’ingénierie, le commerce, et tant d’autres choses, ma spécialité pourrait changer le monde.
- Ouais, seulement c’est plus pratique aux mains d’une élite.
- Tu parles comme une terroriste. Tu emmènes des troupeaux entiers de mercenaires sur la foi d’un racontar de poivrot, et au passage, tu causes une calamité…
- On va pas y revenir.
- Mais tu oublies toujours que les choses ne se font pas comme ça. C’est compliqué, ma vieille.

Elle fit un mince sourire, poursuivit :
- Ce qui rend assez rare, au final, l’usage de la magie de ma branche, c’est notre vulnérabilité. Dès que le miroir est loin de nous, il y a le risque qu’on le maintienne ouvert… il y a eu peu d’exemples de cela par le passé, mais ils sont éloquents. Par le détournement de son miroir personnel, l’un des mages qui dirigeaient l’oligarchie klapienne a un jour été assassiné.
- Ça se termine souvent mal, comme me voilà déçue.
- Détourner notre magie, ça nous nuit. On porte plus de stigmates de la pratique magique qu’on ne le devrait, on se met à penser à des choses… et le monde-miroir répercute cela. Tu vois le résultat de pareille captation.
- Qu’est-ce qui se passe si on tombe dans la brume ?
- Je ne sais pas.

Un magicien apparut sur le seuil, en pèlerine violette, comme pour s’abriter de la pluie.
- Je n’ai pu m’empêcher de saisir quelques mots.

C’était Pasquin. Sans attendre de réaction, il ajouta :
- Vous haussez trop le ton.
- Pasquin, la brume s’étend. Des choses y disparaissent.
- J’ai compris, mercenaire. Je le confesse, nous le soupçonnions fort.
- Moi aussi. Je savais qu’il y avait quelque chose qui clochait. Si la brume était un élément si attendu, Féoline nous aurait prévenus.
- Je laisse parler notre amie miroitiste quant à ce thème précis.
- Le monde se désagrège, Elsy. L’esprit se morcelle, ou c’est naturel à un monde-miroir de présenter des dégâts après avoir été maintenu pendant aussi longtemps… mais en tout cas, rien ne va plus. C’était une possibilité. Si on y reste trop longtemps, on va… tomber, je crois.
- Pourquoi ne pas me l’avoir dit ?
- Ce n’était qu’une théorie, argua Pasquin, jusqu’à aujourd’hui. L’apprendre n’aurait servi qu’à te distraire de ton rôle de meneuse. De toute façon, qu’est-ce que ça change ? Nous devons rejoindre Camaïeu, et le plus vite possible. Dès le départ, le facteur temporel était primordial.

Elsy se mordit le pouce.
- Mercenaire. Fais ton travail.
- Je le fais… orienteur. Je réfléchis. Cet établissement n’a rien à faire ici. D’accord, la géographie se recompose, mais pourquoi une école de Carnadon ? Un endroit précis pour une personne précise ? Notre cible principale, Vore, est née et a grandi dans la province d’Hurquoine, d’accord. Mais ses sbires, ils sont d’où ?

Élodianne fit claquer ses doigts, plusieurs fois, et parvint au troisième essai à obtenir un son.
- Tu as quelque chose dans la tête, au final, semble-t-il. Vore n’est pas un mage miroitiste, à l’origine. Depuis que le dossier Blasphèmes implique des miroirs, nous avons cherché qui pratiquait cet art. Un Atépéhien dont on n’a pas eu de nouvelles depuis dix ans, de purs théoriciens de la magie qui vivent à Mirinèce…
- Et l’improbable, acheva Pasquin. Le cancre.
- Le cancre ?
- Noélien Lincennes. Rival d’Amdelin à la Faculté.
- Rival, c’est un mot fort, grimaça Élodianne.
- Formé à la branche des miroirs, par Genilde Féoline. Gras. Problèmes politiques et relationnels. Manque singulier de conscience civique. Un père qui n’a pas revu son fils depuis dix ans, une mère absente. Originaire…
- De Carnadon, fit Elsy. Vous n’aviez pas besoin de me faire la biographie. Ce serait son école primaire ?

L’un des orienteurs pénétra dans la salle de classe, tenant des feuilles de notes.
- Ils sont tous là-dedans. Dans la paperasse du collège.
- Vous m’avez devancée, remarqua Elsy sans animosité mais sans reconnaissance.
- Les mondes-miroirs sont notre rayon. Et on a Noélien en vue depuis longtemps. Élève doué, disparu dans la nature avant le début du dossier Blasphèmes, et dans cette école, il fréquentait des homonymes de nos ennemis déclarés. Nos soupçons sont enfin confirmés…

Pasquin fouilla les papiers, ses yeux fureteurs s’éclairant occasionnellement.
- Eldée. Amaranthe. Laudane, sa jumelle.
- Il y en a deux ? cracha Elsy. Deux Amaranthe ?
- Comme ça, si nous en tuons une par quelque débordement, nous aurons toujours l’autre. Mais l’idéal serait de coincer les deux. Sur ce… Heureux que tu aies retrouvé la piste de Noélien, mercenaire … mais ce n’est pas ton travail. Peux-tu agir ?

Elsy pensa à ce qui reposait sous la manche de son pardessus, attaché à son bras faible, et répondit :
- Ouais. Du moment que vous suivez mes instructions et que vous ne cachez rien !
- Ravi que tu comprennes.

Pasquin plissa les yeux et quitta la pièce, suivi de son collègue. Elsy et Élodianne restèrent seules.

Quel fils de putain, voulait dire Elsy.

Mais elle n’était pas sûre qu’Élodianne se place de son côté. Surtout quand celle-ci partit, après lui avoir juste posé la main sur l’épaule. Elsy resta seule face au gouffre brumeux qui s’agrandissait, insensé. Dans le brouillard jaunâtre, elle avait l’impression de discerner des toiles d’araignées rouges, et des instants de flou, mais peut-être que c’était des larmes de fatigue qui imbibaient ses yeux.

 

 

Le château Camaïeu était confondu avec son piton rocheux, dans la faille de Lazirac. Il ne ressemblait en rien aux plans et aux croquis qu’on avait fournis à Elsy et à ses subordonnés : c’était un immense pic glaireux. Le bâtiment d’origine, tout comme sa base, disparaissait sous la sombre matière marbrée de carnations impures. L’agglomérat se hérissait de racines, de tuyaux, de lianes et de filins, certaines des excroissances se plantant au-delà de la faille.

À travers la lorgnette, on pouvait voir la construction élancée, creusée de cannelures tourmentées, crépiter de temps à autre d’éruptions de bulles.
- J’avoue que j’ai du mal à voir comment entrer là-dedans, dit Elsy en passant la lunette d’observation.

Basilien regarda à son tour. Il reconnut le château, et il se sentit sale de l’avoir reconnu. Comme s’il s’était immiscé là où il n’avait pas le droit d’aller, un peu comme si Ohya lui avait payé une vieille pute ratatinée et qu’il l’avait baisée pendant qu’elle dormait. De quoi lui refiler une envie de gerber.

Ils étaient arrêtés sous l’un des anneaux d’Ulènosh, encore une chose qui ne ressemblait guère au dessin de Damnis, d’autant qu’il était bien plus proche de la faille qu’indiqué sur les cartes. Il était démesuré, même pour un Titan ; sa gueule disparaissait dans les nuages et son corps vermiforme se trouvait horriblement distendu, émacié. Les seules personnes présentes à avoir vu le monument de près étaient Hussert et Élodianne, lors de leur voyage de fin d’études à Lazirac. D’après eux, l’Ulènosh originel, tout colossal qu’il soit, plus grand que Galrekah, gardait des proportions animales, plus que blasphématoires, et restait à hauteur de regard, pas à l’échelle des Arches.

Le ver semblait s’arracher au sable, sur le point de s’écrouler sur eux, et de fendre le monde de son poids impossible.

Des Blasphèmes erraient, visibles de plusieurs kilomètres. Sans la lunette, ils ressemblaient à d’innombrables flaques déplacées par un mirage du désert profond. Mais ce n’était pas des illusions, et ils faisaient la chasse aux petites choses blanches qui traversaient le secteur ; ils dévoraient des Rebuts, ou, plus rarement, de tranquilles Asparences.
- Très habile, dit le cartographe quand il eut la lunette.

Elsy lui accorda un regard interrogateur. Il écarta l’instrument, posément.
- Vous voyez les morceaux qui bougent sur le château ?
- Ceux qui montrent bien qu’on va se faire bouffer si on y met un pied ? Oui.
- Vous voyez ce qu’ils veulent que vous voyiez, Valnitier.
- Ces Blasphèmes ne sont pas vrais ?
- Si, dit Élodianne. Au moment où ils posaient, immobiles, pour que Noélien mémorise leur assemblage, l’immortalise dans sa mémoire et donc son monde-miroir.
- Il ne peut pas y avoir de copie d’être vivant dans un monde-miroir.
- Tu as bien écouté ma maîtresse d’ordre. Mais ce qu’il faut te demander, c’est si les Blasphèmes sont réellement en vie. Tu m’excuseras, ma belle, j’aurais tendance à croire qu’ils sont à la vie ce que la nuit est au jour.
- Et donc ? Moins de technique, Élo, davantage d’action.
- L’énorme faute de goût qui recouvre Camaïeu n’est qu’un simple maquillage. Du décor. De l’épate.
- Il doit y avoir deux Blasphèmes là-dessus, à tout casser, confirma Pasquin. Le reste n’émet aucun bruit, pas le moindre clapotement, ni un seul mouvement. Des souvenirs, des reflets.
- Une petite mise en scène pour dissuader les intrus, résuma Elsy. Je me demande depuis quand le reflet de Camaïeu a un tel déguisement.

Autour du château et du piton gainés de souvenirs de Blasphèmes, une brume d’un blanc cassé montait tout doucement. Elsy y vit clairement, cette fois, une arborescence rouge, qui répandait dans le coton des taches roses sucrées. Elle se demanda si le brouillard abritait d’autres mille-pattes.
- Il y a des endroits où les racines semblent coupées, fit le cartographe. Vous voyez ? C’est généralement en face de fenêtres dégagées.
- Fenêtres de pièces occupées, dit Élodianne. Le mage regarde par la vitre, et ça met à jour le monde-miroir. Dans les limites de ce qu’il voit.
- Toi pouvoir être plus claire ? intervint Ohya.
- Faites-moi confiance, c’est par ces fenêtres que Noélien surveille l’extérieur.
- J’ai indiqué sur le plan les pièces qui correspondent probablement à ces fenêtres, reprit l’orienteur. C’est difficile à voir, avec ce truc noir, mais je crois que ce sont celles-là.

Il fournit à Elsy une carte que celle-ci s’empressa d’empocher.
- Il doit y avoir plusieurs entrées. Deux ou trois miroirs cachés aux alentours du château… mais pour entrer dans le château, il faut une ouverture.

Par-dessus un dessin du bâtiment réel, l’orienteur avait esquissé l’enveloppe organique. Il souligna une racine semblable à un tuyau, qui surplombait la faille presque à l’horizontale, avant de rejoindre le rebord. Un tunnel ouvert droit vers le cœur du château.
- Y’a pas à tortiller, c’est là qu’il faut aller.
- Si vous vous trompez, dit Elsy, on cherchera en vitesse une autre entrée. Si on ne trouve rien, dispersion. Orakaneus, vous passerez devant avec un thermogène.
- Pourquoi ? demanda Carline.
- Parce qu’ils peuvent avoir laissé un Blasphème nous attendre à l’entrée. Juste au bout du boyau. Moi, c’est ce que je ferais.
- Et s’il y a plus d’un Blasphème à l’intérieur ?
- Mon plan fonctionnera mieux s’il n’y en a aucun. Ils ont vraiment dispersé leurs forces, vous ne trouvez pas ? Priez pour qu’ils n’aient pas gardé trop de chiens de garde.
- Quoi que vous planifiiez, décidez vite, dit Ambroise. Ces saloperies commencent à venir par ici.
- Particulièrement sensibles au son, maugréa Pasquin.
- Trop de Blasphèmes entre nous et Camaïeu, fit Elsy en se pinçant le front. Totale mission-suicide, avec la magie des thermos étouffée. Ce n’est pas trois primats qui vont nous déblayer tout ça.
- Une seule chose à faire.

Tout le monde se tourna vers Jober. Le jeune soldat tordit la tête, dévisagea ses compagnons.
- Une feinte. Tous nos cavalins ne vont pas rentrer dans ce tuyau, non ? Et une fois sortis du monde-miroir, les magos pourront être efficaces…
- Je vote pour, dit le thermogène infecté. On va faire diversion. Votre cavalèche n’aura qu’à foncer droit vers l’entrée, nous l’escorterons et quand les Blasphèmes commenceront à vraiment se rapprocher, nous nous disperserons. Nous nous rapprocherons d’eux…
- Pas trop, glissa Carline.
- Peu importe ce qu’on fera, ça vous donnera une chance d’accomplir la mission.
- Hors de question, fit Elsy.

Elle regarda Jober. Il n’avait pas l’air inquiet. Il respirait un peu fort. Elle était sûre qu’il ne saisissait pas ce qu’il proposait.
- Si tu veux te sacrifier, vas-y. Mais le thermo, lui, il restera avec nous.
- Je veux…
- Pousser ton chant du cygne ? Pas maintenant. D’abord, tu n’es pas sûr de perdre l’humanité. Il y a toujours une chance avec la cautérisation.
- Vous rigolez ?
- Et surtout, reprit Elsy comme si elle ne l’avait pas entendu, tu ne vas pas changer tout de suite. Tu es encore humain, tu es encore un mage. D’après Frocœur, ce n’est pas dans deux jours que tu vas nous mordre et te mettre à luire rouge. L’État des Arches a besoin de toi, thermogène, tu te lamenteras quand Teliam Vore sera mort.

Elle alla vers le chariot et en tira maintes lances.
- Par contre, d’autres parmi nous peuvent se dévouer. Faire diversion, se battre, retenir les Blasphèmes, les empêcher de rentrer dans Camaïeu. Vous tous, militaires, nous n’aurons pas besoin de vous à l’intérieur, nous savons nous battre et nous aurons les mages. Vous resterez donc dehors, avec votre collègue, et avec deux primats… il faudra bien ça pour gagner du temps contre toutes ces saloperies.

Karechas et son vis-à-vis se redressèrent, un rictus sur le visage. Le père Orakaneus hocha la tête.
- Je porterai seul la lumière du divin au sein de Camaïeu. Qu’il en soit ainsi.
- Mais vous aurez besoin de quelqu’un pour vous guider, non ? fit Elsy en faisant semblant de réfléchir, la langue sur les lèvres. Je ne sais pas ce qui va arriver au château, et aux miroirs dedans, notre porte de sortie vers la réalité. Et si vous ne pouviez plus revenir ? Et si vous deviez retrouver Mirinèce et le Palais, pour sortir d’ici ?

Elle se balança le torse en avant et en arrière, mains croisées derrière le dos.
- Je sais ! Nous n’avons qu’à demander à trois hommes d’exception, dont la science est subtile et très utile ici. Tout au long du voyage, amis orienteurs, vous nous avez soutenus. Vous nous avez guidés, vous avez pris garde à toutes les altérations de notre réalité. Vous êtes irremplaçables pour les soldats et primats.

Pasquin inspira l’air, se retint de jurer. Ou de faire autre chose. Son corps était crispé.
- Bonne chance, Roucouille, lança Hussert. Tu as ma sympathie.
- Nous connaissons ta valeur depuis bien des années, fit Élodianne avec un léger signe de tête. Puisses-tu coordonner les manœuvres à l’approche de la faille, puis ramener à bon port tous ces gens courageux.

Pasquin plissa les yeux.
- Fort bien, dit-il. Saluez de ma part notre vieux camarade.
- Qui ? réagit Hussert, en manière de jeu.

Jober monta sur son cavalin et prit la lance que Basilien lui tendait. Il ne regardait personne. Les autres soldats se mirent en selle à leur tour, s’armèrent. Le bras de Carline trembla un peu quand elle confia le fouet à Elsy.
- Ne les battez pas trop. Sinon ils s’épuiseront. Enfin, quelle importance maintenant… Réussissez. Qu’on puisse tous se bourrer de naviel, ça va être super.

Carline ne croyait pas à ce qu’elle disait. Elle se hissa sur le dos de la monture écarlate du père Orakaneus. Un reptile en pleine forme.

Les dix personnes restantes grimpèrent sur la cavalèche. Basilien s’installa sur le banc de conduite, à côté d’Elsy.
- Je peux être à l’avant, lança Élodianne de sa banquette. Si cet individu te porte sur le système.
- Faut fouetter les cavalins, dit Elsy. C’est trop pour tes délicates petites mains ! Et tes gants, alors, tu vas les abîmer…

Élodianne se rencogna sur la banquette avant, à bâbord comme toujours. Cette fois, elle était séparée de Frocœur par Orakaneus, assis entre eux deux, et face à Manoha. Ils se regardaient avec la même absence d’expression.

Frocœur inspira l’air. Après un instant, tout le monde l’imita. C’était tout ce que le monde-miroir avait à leur offrir, la seule manière dont il était susceptible de les alimenter. Élodianne avait toujours pensé mourir dans l’un de ces univers si calmes où s’étalaient les reflets, où l’air était vierge de toutes les impuretés dont l’art des mages se nourrissait, mais elle espérait que ce jour n’était pas arrivé.

 

 

Les cavalins étaient plus difficiles à maîtriser sans Carline. Elsy leur demandait seulement de galoper, plus vite qu’ils n’avaient jamais galopé, plus vite encore que lors de l’attaque des Rebuts. Elle fit claquer son fouet, jusqu’à ce qu’elle ne distingue plus nettement le décor tant la cavalèche tremblait. Le terrain accidenté n’était pas idéal. Les roues rebondissaient sur les cailloux. Ils avaient décidé d’éviter la route de terre battue, à laquelle les Blasphèmes s’intéressaient tout particulièrement, et qui menait droit à un ensemble de tentes. De toute manière, ce camp militaire était loin de leur objectif : le tuyau touchait la terre, au-delà de la faille, en un tout autre endroit, hors du point de vue de certaines vitres teintes.

Ce fut un Rebut qui passa le premier à l’attaque. Il commençait à trotter en direction de l’équipée quand un carreau enflammé le faucha. Le tir de Pasquin avait été précis. Encouragé par la chute du fauve blanc, et ses spasmes d’agonie, il fit claquer une deuxième fois son arbalète, en direction du Blasphème qui dérivait vers le Rebut depuis vingt minutes. Le carreau disparut dans la chair paresseuse, des tentacules entrèrent en éruption. Le cavalin de l’orienteur s’écarta du chariot. Apparemment, Pasquin voulait passer entre le Blasphème qu’il avait attaqué et un autre, à l’air encore plus mou, lourd, surchargé d’appendices.

Basilien empoigna les rênes, qui avaient dévié de leur objectif. Elsy se concentra sur l’attelage, tandis que son ami recadrait les cavalins en direction du tuyau évasé, obscène, verdâtre et gris. Ils avaient parcouru la moitié du chemin.

Elle n’entendait plus de Rebuts, juste les bruits de régurgitation, d’éclatement, qui tenaient lieu de gémissements aux créations de Vore. Ils se regroupaient, plus vite qu’elle ne l’aurait cru. Carline, à son tour, se sépara du groupe, pour aller porter sa lance vers le Blasphème le plus proche. Elle passa à trois mètres de la chose, distance prudente, mais elle fut balayée par la vague de limon. La soldate disparut dans la substance gluante, un tentacule jaillit pour harponner le cavalin qui tentait de s’enfuir. Un ultime vagissement, couvert par les grondements aqueux de la digestion.

Elsy usait du fouet, encore et encore. Elle vit trop tôt à son goût ce qu’elle redoutait : les seuls Blasphèmes animés de l’architecture noire rampaient dans la plastique des reflets de leurs frères. Deux bosses qui retrouvaient le rythme de la vie quand les proies s’approchaient.
- Jober, Karechas ! Vous avez vu ces taches ? C’est presque les plus proches ! Occupez-vous de ça !

Suivant ses ordres, le soldat et le primat éloignèrent leurs cavalins du groupement. Les bêtes suaient, les écailles écartées, et haletaient tout en se précipitant vers les murs agités.

Ils étaient presque à la bouche gloutonne du boyau géant, bouche que les orienteurs avaient assuré inerte. Elsy espérait qu’ils avaient dit vrai. Une partie de leur escorte était encore là, deux ou trois cavaliers, une chaîne tournoyant…

Mais un Blasphème arriva vers la droite, et ne se laissa pas distraire par le primat armé. Tous les carreaux furent sur lui sans effet. La chaîne achevée par des sortes de fléaux ouvragés ne fit que sectionner un prolongement charnu nanti d’une grappe de cornes. Le reste du Blasphème percuta la cavalèche. Le chariot se renversa.

Elsy avait sauté à temps, mais elle atterrit mal sur une de ses cuisses. Dans la poussière, elle courut vers l’obscurité. Un Blasphème. Elle fonça dans l’autre direction tandis que l’ombre s’abattait à terre, et commençait à frapper le sol rocailleux, d’organes anguleux qui martelaient plus fort que des poings. Les vibrations n’aidaient pas à courir. Pendant que le Blasphème persistait à défoncer le sol, elle entra dans le tuyau. Ça puait plus que toutes les aberrations précédentes. Mais elle se contraignit à y courir. Plusieurs silhouettes, devant elle. Le dos et la natte de Manoha. Des pas de course derrière. Elle fonçait, mais quelqu’un la dépassa, Basilien. Plus rapide qu’il ne le paraissait.

Aucune bête ne semblait les poursuivre. Elsy courait dans le boyau avec ceux qui restaient, ne demandant pas combien ils étaient. Il serait temps plus tard de faire le décompte.

Le passage n’était pas obstrué. Il se resserrait, devenait bien trop petit pour une cavalèche. Ils auraient dû abandonner chariot et attelage même sans collision.

Le tuyau les mena à une porte sculptée. En cet endroit, dans la pénombre, Camaïeu se dévoilait un peu sous l’enveloppe noire : une portion de spirale peinte, un œil aux longs cils, doté de deux pupilles, encadraient le battant de belle marqueterie. La poignée était torsadée, à l’image d’un serpent.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Raphaël Lafarge