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Personne n’avait jamais rien su, rien dit, rien vu. Oh, bien entendu, il y avait eu ces rumeurs, ces murmures échangés dans des couloirs obscurs par des visages anonymes, ces mots gravés ou peints sur les murs. « Salauds », « Primats enculés », « On vengera les Cerises ». « Violeurs ».

Mais personne ne s’était laissé prendre au piège de sortir ces quolibets de l’obscurité, de parler à voix haute. On lavait les murs à l’aurore, et on laissait le jour se lever sur une autre journée sans ombre.

Personne n’avait jamais rien su.

Tout le monde avait toujours tout su.

Portencour était une petite ville. Tout le monde connaissait le père Chahadek, le primat qui dirigeait l’église primale du district. C’était l’un des notables les plus actifs de la région : conseiller du maire de la ville ; théologien publié ; conférencier religieux ; et administrateur du Refuge des Cerises, une bâtisse en briques blanches construite à la limite nord de la ville, dans un grand parc qui servait de jardin à la cinquantaine d’orphelins venus des quatre coins de Carnadon.

Par contre, c’est vrai, tout le monde ne connaissait pas encore Laudane et Amaranthe, les deux jumelles qui vivaient aux Cerises depuis l’âge de huit mois. Des gamines très discrètes, copies conformes l’une de l’autre, plutôt mignonnes. Comme tous les pensionnaires de l’orphelinat, elles suivaient leur scolarité à l’école de Portencour, pour une durée de trois ans, payée par l’état. Ce fut là, dans les couloirs à l’odeur de craie, d’encre et de cire à parquet, qu’elles croisèrent pour la première fois Eldée Alçion, Barraste Louchère et Noélien Lincennes.

Bientôt, la ville aurait l’occasion de connaître leurs noms, mais elle s’en abstiendrait. Parce que les habitants de Portencour étaient comme tous les autres : des lâches qui avaient peur de prendre les choses en main, de savoir la vérité si elle devait changer les choses.

Laudane, Amaranthe, Eldée, Barraste et Noélien ne furent pas lâches.

 

 

Dans l’intimité de leurs pensées, Eldée et Noélien essayaient parfois de croire que Barraste était comme eux, pareil, le même rang, un membre du trio, un pote, ni plus ni moins. Mais même à douze ans, ils n’étaient plus dupes de leurs propres mensonges : Barraste était le chef du trio. Le plus mignon, le plus drôle, le plus insolent, le plus craint des adultes, le plus populaire auprès des filles. Ses cheveux noirs plaqués en arrière, ses yeux bleus, sa cigarette aux lèvres, déjà, ses démêlées avec les miliciens, déjà. Barraste était l’incarnation de la fureur adolescente, de la volonté ivre et aveugle de ceux qui sont encore purs.

Eldée, lui, n’était qu’un pauvre type trop maigre et trop grand, qui n’arrivait jamais à trouver le bon mot au bon moment et passait pour un crétin dès qu’une fille était dans les parages. Il lisait trop d’illustrés et de romans fantaisistes, et n’arrivait même pas à atteindre le niveau où son extrême discrétion aurait pu passer pour le signe d’une quelconque profondeur intérieure. Eldée, pour la plupart des gens, c’était simplement « le pote de Barraste ».

Pour Noélien, le plus vieux des trois, c’était encore pire. Son père l’avait placé en école de magie, comme il l’avait déjà fait pour ses deux autres fils. La mère de Noélien était morte lors de l’accouchement de celui-ci, et quelque part, son père le tenait pour responsable. Il ne cessait de le comparer à ses frères, qui vivaient désormais à Mirinèce, et de le rabaisser. Cette vie familiale houleuse le mettait encore un peu plus à part de ses camarades, en parallèle à une scolarité passée dans les railleries et la solitude à cause d’une quinzaine de kilos en trop, d’une acné tout aussi précoce que violente, et d’une tendance à la violence verbale que son isolement n’avait dû que fortifier. Les gens évitaient sa compagnie, et il le leur rendait bien.

Les deux garçons se demandaient parfois pourquoi Barraste les avait « choisis » pour être ses meilleurs amis. D’accord, ils se connaissaient depuis tout petits, leurs parents vivant tous dans la même impasse, mais Barraste aurait pu se contenter depuis quelques années déjà de leur dire bonjour en les croisant dans la rue, et de déguerpir au plus vite afin qu’on ne le voie pas en compagnie de ces deux ratés. Au lieu de quoi il venait frapper chez eux tous les matins, pour accompagner ensemble Noélien à ses cours de magie, puis traîner quelques heures ici et là avec Eldée, avant de retourner chercher Noélien vers quatorze heures.

Noélien soupçonnait parfois que si Barraste était resté leur ami, c’était justement parce qu’Eldée et lui étaient de gros nuls. Ils le mettaient en valeur. Mais Noélien se trompait, et derrière son amertume, il le savait. Barraste avait tabassé assez de types l’appelant Bouboule pour qu’il ne puisse pas douter de son amitié. Il était trop attentif quand Noélien lui parlait de son connard de père, ou quand Eldée bégayait en essayant de leur résumer le dernier numéro de Balthias-Spirale, un illustré alors très à la mode.

Les parents, les instituteurs et les miliciens de la ville ne voyaient en Barraste qu’un futur criminel. Il n’avait pas encore treize ans et passait déjà son temps à voler les devantures des épiceries, à fumer, à cracher sur la statue de la légate qui ornait la place de la ville, à siffler des filles dans la rue et à en embrasser d’autres derrière la basilique, à se promener ici là sans donner l’impression d’avoir un but ou un horaire à respecter, toujours habillé de son manteau militaire puant, recoupé aux ciseaux pour être à sa taille. Mais en vrai, Noélien et Eldée le savaient, Barraste était autre chose. Derrière le vernis du voyou, il y avait quelqu’un qui ne se posait pas de questions sur la « popularité » de ses amis puisque justement, c’était ses amis, et voilà tout. Barraste était un type bien.

Ce ne fut pas lui qui sut le premier pour les Cerises, mais ce fut lui qui voulut faire éclater l’affaire au grand jour. Lorsqu’il échoua, Eldée, Noélien, Amaranthe et Laudane comprirent quelque chose sur le monde : peu importe d’être ou non un type bien. Tout ce qui compte, c’est d’être dans le camp des vainqueurs. Les autres finissent toujours dans un fossé à la sortie de la ville, le corps percé d’un couteau anonyme, avec de l’eau de pluie dans la bouche, les lèvres déjà violettes, les yeux ouverts sur du blanc, un cadavre qui trempe dans la boue sans que personne d’autre que ses amis ne soit là pour chialer.

 

 

Portencour était au Nord-Est de Carnadon, à une cinquantaine de kilomètres de la mer. Il y faisait froid, venteux, et il n’y avait rien à y faire, si ce n’était attendre la fin de sa scolarité pour aller, comme les autres, travailler au port de Nadis ou dans l’une des scieries de la région avant de, comme les autres, mourir après avoir fait des enfants qui iraient un jour travailler au port ou dans une scierie, comme les autres.

Pour combattre la ville et sa brume d’ennui, Barraste avait pris l’habitude de réunir ses troupes dans la vieille fonderie. L’endroit avait définitivement fermé quelques années auparavant, lorsque la guerre de Loffrieu avait fait du métal un sujet plus que problématique pour l’État des Arches. La vieille manufacture était au milieu des collines qui entouraient Portencour, à un bon kilomètre de la ville à proprement parler. Les ateliers étaient à peine délabrés, juste quelques planches en moins aux murs, et de hauts conifères les abritaient du vent et des bruits de la ville. Les herbes hautes qui envahissaient l’endroit cachaient aux regards les cadavres de bouteilles, les mégots et les restes de feu que Barraste et les siens ne manquaient pas de laisser à chacun de leurs passages.

Il y avait bien sûr toujours Eldée et Noélien. Et puis toute une constellation de petits groupes de préadolescents et d’adolescents de la ville, trois par ici cinq par là, un seul tel soir, dix tel autre. Tous venaient suivant leurs envies, sans obligation ni sentiment d’appartenance, simplement attirés par Barraste et la fonderie comme des insectes par la lumière.

Amaranthe et Laudane ne faisaient partie d’aucun groupe. Au début elles ne venaient que lorsqu’il y avait une soirée à la fonderie, un grand feu, de la viande qui grille, quelqu’un qui joue de la lyre et des gens qui chantent en buvant. Elles ne voulaient pas avoir à parler, à intéresser les gens. Elles ne voulaient être que des spectatrices, des visages pleins d’ombres parmi des visages pleins d’ombres.

C’est Eldée qui le premier s’intéressa à elles, à cause d’un illustré que Laudane avait dans sa besace, un soir de Givre 794. Il les connaissait déjà de vue, ayant partagé une classe avec Amaranthe quelques années auparavant. Ils avaient parlé jusqu’à tard dans la nuit. À partir de ce moment-là, les jumelles commencèrent à venir plus régulièrement à la fonderie, parfois juste pour boire une bière avec ceux qui s’y trouvaient, parfois pour y rester si longtemps que l’orphelinat les déclarait en fugue. Puis finalement, sans que personne n’y fasse attention, elles devinrent en quelques velliades les membres quatre et cinq du groupe de Barraste.

Mais l’administration de l’orphelinat ne goûtait pas les nouvelles accointances de leurs jumelles avec l’ennemi public numéro un de la ville. On soupçonnait qu’Amaranthe et Laudane venaient de s’engager sur une pente glissante qui allait fort probablement les mener au bagne, ou quelque chose dans ce goût-là. Elles furent punies de toutes les manières possibles, sans que rien ne fonctionne pour les maintenir éloignées de la fonderie.

De plus, des rumeurs se mirent à courir parmi les autres jeunes qui passaient leurs soirées dans les ombres de la fonderie. On disait que les jumelles n’étaient pas de simples amies pour le trio de Barraste ; on disait que les garçons abusaient d’elles. Il n’y avait aucun élément allant dans le sens de cette supposition, mais tout le monde voulut y croire, l’occasion d’écorner l’antihéros local étant trop belle.

Tout avait toujours été faux. Les trois garçons savaient que les jumelles étaient séduisantes, et pourtant ils ne se rêvaient pas dans leurs couches, trop occupés qu’ils étaient à séduire (pour Barraste) ou à rêver (pour Noélien et Eldée) à d’autres filles, plus inaccessibles, plus auréolées de mystère et de distance dédaigneuse… À des filles moins intéressantes, moins drôles, moins leurs amies. Les jumelles partageaient avec eux le même ennui, la même tristesse latente, la même rage. C’étaient leurs potes, et c’était bien comme ça. Ils n’étaient tous que des enfants qui s’ennuyaient, et ne cherchaient à être les ennemis de personne d’autre que de l’apathie.

Et pourtant, tout le monde commença à vouloir être le leur, d’ennemi. Les autres adolescents désertèrent petit à petit la fonderie, à mesure que les velliades passaient et que le quintet se repliait sur lui-même. L’aura de Barraste s’étiolait, comme une fleur qui fane avec la venue de l’hiver. Au milieu de l’adolescence, les gens choisissent sans s’en rendre compte la voie qu’ils vont essayer de suivre pendant le reste de leur vie. Barraste et les siens restaient loin de celle qu’on voulait pour eux, celle des scieries et de la vie ordinaire, et ils regardaient tous leurs camarades s’y diriger en traînant de moins en moins les pieds.

Puis la milice fit une descente à la fonderie, un soir de printemps. Ils arrêtèrent Barraste, alors en possession de quelques fleurs de tak, et prirent également avec eux Laudane et Amaranthe, afin de les ramener une énième fois aux Cerises. Les miliciens mirent Noélien et Eldée en garde, leur interdisant de revenir ici, ou même de se remettre à traîner avec Barraste sous peine d’avoir eux aussi de très gros ennuis.

La municipalité fit brûler la fonderie désertée. Barraste fut libéré après que son père eût payé une amende de cent grammes de passevelle. Il bastonna son fils dans la cave de la maison familiale, lui faisant perdre deux dents. Puis Barraste alla frapper aux portes d’Eldée et Noélien, mais ne rencontra que des parents en colère contre lui, la sale petite crapule qui avait tenté de corrompre leurs angelots de fils. Il lui fallut arpenter la ville de long en large pour enfin mettre la main sur ses vieux acolytes. Ils étaient retournés sur les ruines de la fonderie, pour honorer l’incinération d’un crachat destiné à personne, à tout le monde. Les filles les rejoignirent dans la soirée. Dans leurs yeux à tous brûlait un feu qu’ils ne savaient pas encore où allumer.

 

 

Ils avaient tous une quinzaine d’années, désormais. Noélien, plus âgé que les autres de deux ans, réussissait brillamment ses études de magie, et son professeur avait envoyé un dossier pour qu’il puisse poursuivre ses études à Mirinèce dès l’année suivante, comme l’avaient fait ses frères. Les parents de Barraste l’avaient réinscrit à l’école, espérant qu’un peu d’éducation lui passerait le goût du vandalisme. L’adolescent y allait presque tous les jours, menacé par les poings de son père qui s’abattaient sur lui dès que le paternel avait bu un verre de trop. Amaranthe avait trouvé un emploi comme vendeuse dans une boulangerie, et travaillait de six heures du matin à six heures du soir. Restaient Laudane et Eldée, qui passaient le temps à parler d’illustrés et de mauvais romans en attendant que les trois autres aient fini leur journée de travail ou d’étude. À deux, l’attente semblait un peu moins grise.

Eldée était assis contre le mur arrière d’une épicerie et mangeait une pomme « trouvée » dans une cagette plus loin dans la rue. Devant lui, Laudane sautillait sur le rebord du trottoir, les bras écartés comme une funambule sur son fil. Sa sœur faisait souvent ce genre de singeries, juste pour passer le temps ; ce n’était pourtant pas dans les habitudes de Laudane, plus calme. Eldée la regardait faire. Ce fut là qu’elle lui raconta, sans raison apparente si ce n’était la douceur de l’air, le soleil pâle et le ciel dégagé au-dessus de la ville, qui faisaient une toile de fond parfaite à leur amitié tranquille. Ils étaient en train de discuter de ceux qui avaient mis fin à la scierie. Le maire, la milice, les adultes. Ceux qu’ils ne seraient jamais.
- En plus, entre eux, tu peux être sûr qu’ils laissent faire leurs saloperies. Ils s’en prennent qu’à nous, dit Laudane.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Tu vois qui c’est, Chahadek ? demanda-t-elle sans cesser de sautiller le long de sa corde invisible.
- Le patron des Cerises ? Le vieux primat qu’a les joues coupées en deux ?
- Ouais, lui !
- Les primats sont vraiment super flippants, répondit Eldée en crachant un pépin. Je plaisante pas, je suis content qu’on n’en ait que quelques-uns à Portencour. Il paraît qu’ils sont partout, à Mirinèce.
- Ouais ? demanda distraitement Laudane. Je suis pas sûre pour les autres, mais Chahadek est un sale con.
- Pourquoi ? demanda Eldée en jetant son trognon dans le caniveau, entre les jambes de son amie. Enfin, je dis pas qu’il l’est pas, mais je veux dire, il l’est pour une raison précise ?
- Parfois, il baise des orphelines des Cerises.

Eldée ne répondit rien, regardant fixement son trognon de pomme, immobile dans la poussière. Il devait être onze heures du matin, et il n’y avait personne dans la rue, à part deux commerçants qui fumaient en discutant, à une centaine de mètres de là, devant leurs boutiques. Eldée sentit des gouttes d’acide couler le long de sa gorge. Il dut les avaler pour pouvoir parler. Laudane sautillait toujours, sans le regarder. Elle souriait presque.
- T’es sûre ?
- Oui, répondit-elle en faisant un demi-tour en l’air.

Eldée dut à nouveau boire de l’acide pour se dégager la parole. Il le devait, vraiment. Laudane était son amie.
- Est-ce qu’il t’a déjà –
- Non.
- Et… Il a déjà, enfin, avec Amaranthe ?
- Non, je crois pas non plus.

Elle continua à sautiller.
- Je t’en parle juste comme ça. Juste parce que, enfin…

Elle arrêta de sautiller et se laissa tomber sur le trottoir à côté d’Eldée, retenant sa robe jaune pâle avec ses mains. Elle souriait toujours un peu. Elle avait l’air triste.
- Le maire sait. Et même Monsieur Garbier. Tout le monde sait.
- Garbier ? répéta Eldée en écarquillant les yeux. Notre prof de première année ?
- Oui. Je sais que des filles lui en ont parlé, quand on était encore à l’école. Mais il a rien fait. Ou alors il a fait quelque chose, mais c’est la milice qu’a rien fait. Mais non, je crois vraiment que c’est lui qu’a rien fait.

Eldée n’arriva pas à se souvenir d’une autre orpheline des Cerises dans leur école.
- Les adultes se serrent les coudes dans leurs saloperies. Ils montent la garde quand un d’eux rentre dans la chambre d’une gamine ou quoi. Par contre, la moindre fonderie où les jeunes vont fumer, ils la font brûler.
- Chahadek est sûrement l’homme le plus puissant de la ville… dit Eldée en regardant les pavés poussiéreux entre ses pieds. Les gens ont peur de lui.
- Peut-être. Ou peut-être qu’ils veulent lui rendre service pour être puissants eux aussi. Je sais pas du tout. Je sais juste qu’il est un primat, un type qui fait partie de ceux qui commandent. Et qu’il fait vraiment des choses pires que nous. De loin.

Laudane ne souriait plus. Eldée se sentit obligé de lui mettre un bras autour des épaules. C’était la première fois qu’il était aussi proche d’une fille, et son geste fut maladroit. Mais Laudane s’y abandonna. Plus haut dans la rue, les deux commerçants écrasèrent leurs mégots par terre et rentrèrent travailler sans regarder ces deux gosses serrés l’un contre l’autre.

 

 

Il réussit à tenir environ une semaine avant d’aller voir Noélien et Barraste. Eldée avait juré à Laudane de ne rien dire à personne, mais il n’avait pas pu retenir longtemps le flot amer qui encombrait sa langue. Barraste s’était violement énervé. Il avait dit qu’il allait tuer Chahadek, et quand il avait serré les mains de ses amis, les deux garçons avaient cru qu’il allait vraiment le faire. Il avait mal pour Laudane et Amaranthe, il avait des flammes entre ses dents serrées, des éclairs dans les poings, une guerre à déclarer au monde entier.

Mais le lendemain, il retrouva ses amis dans le centre-ville, comme d’habitude. Laudane et Amaranthe étaient là. Amaranthe avait une bouteille de naviel. Ils allèrent la boire dans les bois, au nord de la ville. Personne ne parlait beaucoup. Ils étaient assis les fesses sur les aiguilles de pins, les dos contre les troncs poisseux de résine. Entre les arbres, éclairé par les derniers rayons brûlants et liquides du soleil couchant, ils pouvaient voir l’orphelinat des Cerises. Barraste serrait le goulot de la bouteille dans sa main sale. Eldée le regardait en se mordant les lèvres. Bientôt, tous les yeux furent sur le bâtiment, et le silence scella quelque chose que personne n’aurait pu nommer. Les sœurs comprirent que les garçons savaient. Amaranthe n’en voulut pas à Laudane, et Laudane n’en voulut pas à Eldée. Les flammes se passèrent de bouche en bouche à travers l’alcool.

Il y eut les insultes et les accusations écrites sur les murs, les merdes de chien lancées contre les fenêtres de la mairie et du bureau de Chahadek aux Cerises. Les garçons rédigèrent un tract bourré de fautes d’orthographe, qu’ils recopièrent une centaine de fois avant d’aller le glisser sous les portes des maisons. Ça dura deux velliades. Les mêmes vieux cinq potes qui traînent dans la ville sans rien faire d’autre qu’énerver les adultes, et qui la nuit se séparent pour tous aller serrer les dents et les poings contre les hauts murs de l’école, de la mairie, de l’orphelinat, du monde entier. Sur ordre du maire, la milice commença à faire des rondes de nuit.

Dans les petites villes, les primats étaient souvent proches du peuple. Ils avaient un rôle politique et social plus assumé, et se devaient d’aller régulièrement serrer les mains de leurs concitoyens. Le père Chahadek était apprécié des habitants de Portencour, et tout le monde le crut de bon cœur lorsqu’il expliqua à tout un chacun que les rumeurs qui couraient sur son compte depuis quelques velliades n’étaient que le fait d’adversaires politiques de Praque, le maire, que le primat soutenait publiquement. Le religieux se promena en ville, sa bouche lacérée en hommage à Prime souriant à tout le monde, saluant les commerçants, prodiguant des conseils aux miliciens, répandant sa bonhomie partout, assurant la ville de son innocence.

Les autorités de l’orphelinat comprirent assez vite que les rumeurs provenaient des jumelles qu’une mère anonyme avait un jour abandonnées sur le perron des Cerises. Laudane et Amaranthe furent mises en isolement, dans deux cellules séparées, sans fenêtres. On y plaçait en général pendant quelques heures les pensionnaires trop agités. Elles y restèrent trois semaines. Chahadek vint en personne parler avec chacune d’elles.

Eldée, Noélien et Barraste vinrent à l’orphelinat demander où étaient les filles. On leur interdit de revenir, sous peine d’appeler la milice. Ils tentèrent d’escalader les murs. On appela effectivement la milice. Ils furent libérés le lendemain par leurs parents. Barraste fut envoyé à l’hôpital par son père. Depuis leurs chambres respectives aux fenêtres laissées ouvertes, les deux autres garçons entendirent ses cris venir du bout de l’impasse.

On menaça Noélien de ne pas l’envoyer à Mirinèce. Les jumelles furent déplacées dans un autre orphelinat de Carnadon, près de la côte. Les garçons essayèrent de savoir lequel, mais sans résultats. Barraste arrêta l’école et quitta la maison familiale et la ville. Il vécut à droite à gauche grâce à des petits boulots, frôlant assez vite le statut de vagabond. Noélien se concentra sur la magie, se plongeant toujours plus loin dans les études. Eldée restait chez lui à lire des illustrés. Il allait bientôt avoir seize ans, et commençait à sentir la vie se refermer autour de lui. Tous le ressentaient. Ce fut la fin de la bande.

 

 

Il était dix heures du matin lorsque les miliciens vinrent frapper aux portes d’Eldée et Noélien, trois velliades après les tracts et le départ des jumelles puis de Barraste. Les deux garçons ne se voyaient plus beaucoup, depuis quelques semaines, Noélien étant trop occupés à réviser pour l’examen de fin d’année et Eldée à dormir toute la journée. C’était le printemps, et la matinée était belle. Les deux adolescents furent menottés et menés au poste de milice sous les regards accusateurs de la foule sur les trottoirs. On ne leur expliqua rien avant de les faire asseoir dans deux salles d’interrogatoire séparées.

Dans la matinée, la femme de ménage du père Chahadek avait retrouvé son employeur assassiné, un carreau d’arbalète dans le cœur. À l’arrivée de la milice, un voisin avait déclaré avoir aperçu la veille, plus haut dans la rue, Barraste Louchère, cet adolescent qui avait posé tant de problèmes quelques velliades plus tôt. La question était désormais de savoir où se terrait le meurtrier. Eldée et Noélien étaient soupçonnés d’être complices.

Et d’ailleurs, ne l’étaient-ils pas, se demanda Noélien pendant son interrogatoire ? N’avaient-ils pas aussi souhaité la mort de ce porc de Chahadek ? N’avaient-ils pas été aux côtés de Barraste, à toutes les étapes qui l’avaient mené à ce meurtre ? Si. Lui, Eldée, Amaranthe, Laudane, Barraste. Un seul était donc allé au bout, mais tous les cinq avaient parcouru la route. Noélien se demandait où était Barraste, à l’heure qu’il était. Il espérait qu’il était parti, que jamais personne ne le retrouverait, pas même lui. On le tuerait sinon, on les aurait tous tués, comme des moustiques s’étant attaqués à trop gros pour eux. Car n’auraient-ils pas eux aussi appuyé sur la gâchette de l’arbalète s’ils avaient été à la place de Barraste ?

Non, ils ne l’auraient pas fait, se dit Eldée, dont la tête était pleine des mêmes questions. Ni lui ni Noélien n’aurait osé, et ni Amaranthe ni Laudane n’auraient voulu. Seul Barraste pouvait le faire. Barraste le déchu, le solitaire, le chef. C’était toujours lui qui allait écrire les accusations sur les murs, et c’était lui qui avait glissé le plus grand nombre de tracts sous les portes, quelques velliades plus tôt. Pourtant, Eldée n’arrivait pas encore à y croire. Les miliciens le toisaient, le méprisaient de leurs regards de porcs haineux, et lui se glissait dans la tête de Barraste, essayant de penser à ce que son ami avait pensé en revenant à Portencour, en ressassant les vieux démons. Avait-il tout prévu ? Comment était-il rentré chez le primat ? Eldée essaya de ressentir ce qu’il avait ressenti en sortant l’arme de son sac, ou même en l’achetant à quelque vendeur illégal une ou deux semaines avant. Mais il n’y arrivait pas. Il n’avait plus vu Barraste depuis presque quatre semaines, et se sentait coupable, pas d’avoir tué Chahadek, mais au contraire de ne pas l’avoir tué, de ne pas avoir été jusqu’au bout. Il se demanda comment Barraste avait pu faire, par quoi il était passé pour en arriver là.

Les garçons furent interrogés pendant plus de six heures. Il n’en avait fallu qu’une aux miliciens pour s’assurer de leur innocence, mais il y avait eu un meurtre de primat. Il fallait montrer à Mirinèce que Portencour avait l’affaire en main, que les coupables étaient déjà connus, bientôt punis. Malgré un doigt cassé dans l’interrogatoire pour Noélien, les garçons furent finalement innocentés et relâchés. Il était de notoriété publique qu’alors que le meurtrier devenait de plus en plus proche d’un clochard, les deux autres s’étaient faits très discrets depuis l’histoire de l’orphelinat.

Pendant leur interrogatoire, les garçons avaient avoué avoir participé aux accusations sur les murs et à la distribution de tracts, et avaient même renouvelé leur accusation de pédophilie à l’encontre du père Chahadek. Les miliciens l’avaient noté sans retenir de charge pour blasphèmes contre eux. Cela avait suffit aux garçons pour comprendre qu’ils étaient piégés, et que jamais ils n’auraient pu gagner.

On retrouva Barraste quelques jours plus tard, alors qu’un orage d’été venait d’éclater, mouillant Carnadon d’une pluie chaude qui n’avait pas tardé à transformer le sol en boue. L’adolescent gisait égorgé dans un fossé à la sortie de la ville, avec à la main l’arbalète qui avait tué Chahadek. C’était une arme militaire, d’après les miliciens qui l’avaient trouvé. Quelque chose de cher, au commerce contrôlé.

On ne sut jamais qui avait tué Barraste. La version officielle opta pour le suicide. Il fut incinéré et n’eut pas le droit à une tombe à cause de son crime. Un nouveau primat fut nommé par le Palais Central pour régir la vie spirituelle du district. Le maire de Portencour organisa des obsèques municipales pour le père Chahadek. Plusieurs orphelines des Cerises furent envoyées dans d’autres instituts de la province. Les parents de Barraste reçurent quatre kilos de passevelle de la part du primastère de Nadis, la capitale de Carnadon. Les gens retournèrent à leurs vies, ne gardant de tout ça que l’histoire d’un primat assassiné par un adolescent dérangé et alcoolique, oubliant les jumelles des Cerises, les tracts sous leurs portes, les mots sur les murs. L’affaire était terminée de toute façon, non ? Alors à quoi bon remuer la terre ? Plutôt fermer les yeux et continuer à vivre sa vie.

Noélien fut admis à la Faculté Première de Magie de Mirinèce. Il quitta Portencour avec une violente dispute l’opposant à son père, au sujet de sa capacité à s’en sortir tout seul et à devenir un vrai magicien. Eldée resta à Carnadon encore quelques années, occupant un emploi de scribe au port de Nadis.

À leur majorité, Amaranthe et Laudane purent enfin sortir des orphelinats de l’État. C’est Eldée qu’elles retrouvèrent en premier.

 

 

Noélien guida Eldée jusqu’à une table au milieu du réfectoire.
- Tout le monde va dans les coins. Si tu veux parler tranquillement, faut se foutre en plein milieu, répondit-il à l’absence de question d’Eldée.

Les deux garçons posèrent leurs assiettes sur la longue table en bois et enjambèrent les bancs pour s’asseoir face à face. Autour d’eux gesticulait et braillait la quasi-totalité des étudiants de la FPMM, la Faculté Première de Magie de Mirinèce. L’heure du déjeuner. On révisait ses cours entre une tranche de jambon mal conservé et des pommes de terre mal cuites, on hurlait des insultes et des blagues à ses amis assis trois tablées plus loin, on se jetait des bouts de pain d’un point à l’autre de la pièce, on mettait discrètement un peu d’alcool dans son verre d’eau, et pour les dernière année, on tentait de faire cuire les pommes de terre et de tuer les bactéries du jambon par magie. En général, le jambon brûlait et les pommes de terre explosaient. Ça faisait toujours une diversion pour mettre un peu plus d’alcool dans les verres, cela dit.

En parallèle à cette activité grouillante, bruyante et en générale peu ragoûtante, on pouvait également observer comment s’organisait la hiérarchie estudiantine des magiciens, peu différente de celle des étudiants ordinaires. Les thermogènes et les matiéristes de dernière année régnaient en maîtres : ils avaient les meilleures tables, drainaient les plus belles filles autour d’eux, et avaient même parfois le droit à du jambon qui ne criait pas « septicémie ». Les autres étudiants de dernière année se serraient les coudes, tentant de se mettre aux tables adjacentes à celles des thermos et des matiéristes, espérant que par association, un peu de la gloire des grands manitous de la faune locale rejaillirait sur eux. S’ils avaient la chance d’avoir des étudiantes mignonnes ou des projets collectifs de fin d’année un tant soit peu grandioses (et proportionnellement voués à l’échec : vouloir transformer Galrekah en être vivant était un classique qui n’impressionnait plus personne), ils pouvaient faire illusion.

Les troisième année avaient parfois le droit de siéger aux mêmes tables que les dernière année, du moment qu’ils avaient soit une maîtrise déjà probante de leurs pouvoirs, soit une paire de fesses au moins intéressante. Les deuxième année avaient le droit de ne pas s’asseoir aux tables les plus proches des latrines. Les première année avaient principalement le droit de la fermer et de manger leur jambon pourri dans l’odeur des chiottes.

Noélien appuya brusquement sur la tête d’Eldée, afin qu’il ne soit pas touché par le bout de viande qu’un étudiant visiblement fâché avec le cuisinier de la cantine venait de jeter à travers le réfectoire. Le bout de viande alla s’écraser sur un banc vide, à la table derrière Noélien.
- Merci !
- De rien. Faut toujours faire gaffe ici, les première année sont encore de vrais gosses.
- T’es sûr que je vais pas avoir d’ennuis à être ici ? demanda Eldée en regardant d’un air méfiant le ragoût qu’il avait payé trois grammes de ‘velle, un prix défiant toute concurrence normalement réservé aux étudiants de la Faculté.
- Tu vois la table derrière toi ?

Eldée se retourna. Un groupe d’étudiants était installé sur les bancs et sur la table voisine, faisant cercle autour d’un grand type aux cheveux blonds maintenus en l’air par du blanc d’œuf, nouvelle mode très en vogue parmi la jeunesse mirinéçoise. Il avait les bras posés sur les épaules de deux jolies filles qui riaient à chacune de ses phrases.
- Je suis même pas sûr que la moitié de ces baltringues fasse partie de la FP. Le mec avec la coupe de bite c’est Baudouin, une espèce de starlette de dernière année, un connard de thermo. Tous les autres, c’est des sortes de putes sociales ou je ne sais quoi. Les filles, sûr qu’elles sont pas d’ici. Tout le monde le sait, personne dit rien. On s’en fout, c’est la Faculté. Ça fait partie du folklore. Baisse-toi.

Eldée obéit, évitant un nouveau bout de viande.
- Vraiment, t’en fais pas, reprit Noélien avec un regard mauvais pour le groupe derrière Eldée.
- D’accord… Je suis nerveux pour tout, c’est la première fois que je viens à Mirinèce ! répondit Eldée avec un sourire gêné.
- Je suis vraiment content que tu sois là, répondit Noélien en le regardant droit dans les yeux.

Noélien revenait parfois à Carnadon pour les vacances. Il ne voyait pas son père, mais rendait visite à Eldée et aux jumelles. Il leur ramenait des livres volés à la bibliothèque de la Faculté, et ils le tenaient au courant de leurs vies et de leurs projets. Il était en troisième année. D’ici un peu plus d’un an, il serait normalement admis à la fin de sa formation de miroitiste, et pourrait finir ses études directement au Palais Central. Dans l’antre de la bête, comme il s’amusait à dire.

Au fil des années, Eldée et les jumelles avaient pu voir leur ami changer. Tout d’abord, il avait encore grossi, et pourrait bientôt être qualifié d’obèse. Et puis il était devenu plus sombre, plus amer. Quand Barraste était mort, quelque chose s’était brisé en chacun d’eux. Mais chez Noélien, la blessure n’avait jamais cicatrisé. Barraste et lui étaient proches, peut-être plus proches qu’Eldée ne l’était d’eux. Ils partageaient un déficit d’amour paternel, une colère similaire. Son départ à Mirinèce, l’impopularité que ses amis devinaient derrière les insultes et le mépris dont il tartinait toutes ses histoires sur les autres étudiants, sa solitude… Noélien était triste. Mais pas désespéré : il avait le projet. Il n’en était pas l’initiateur, mais c’était lui qui avait eu l’idée d’utiliser la magie.
- Alors, parle-moi de vous ! dit-il avec un entrain soudain. Comment s’en sortent les jumelles avec les nouveaux livres ?
- Elles, heu…

Eldée regarda autour de lui, nerveux. Personne ne semblait prêter attention à leur duo, pas même les quelques première année assis à la même table, un mètre cinquante plus loin.
- Tu peux parler, personne n’écoute ! dit Noélien en le voyant hésiter. Vraiment, tout le monde s’en branle. Et même s’ils nous entendent, ils penseront juste qu’on est deux étudiants en train de parler de nos cours.
- Bien… Alors, heu… reprit Eldée à voix basse, presque noyée dans le brouhaha. Laudane a réussi à refaire les explosifs décrits dans le manuel de Jald, mais on va avoir des problèmes pour en faire des gros, il faut de la poudre de plomb, c’est juste impossible à trouver.
- Et les livres de magie ? demanda Noélien avec impatience, tout en s’attaquant à grandes cuillérées à son ragoût.
- Laudane m’a fait comprendre les bases de la magie matiériste, et Amaranthe est presque sûre de pouvoir inhaler.
- Elles sont très fortes, ces putes, hein ? dit Noélien d’un air admiratif.
- Les appelle pas comme ça ! répondit Eldée d’un ton sec.
- Ouais c’est bon, c’est juste un truc familier, pas une insulte, tu le sais, non ?
- Ouais… admit Eldée sans conviction, ravalant sa colère. Bon, et puis on n’a pas de preuve qu’Amaranthe inhale vraiment, en fait.
- Je pourrai le dire quand je la verrai. Toi t’y arrives toujours pas ?
- Non, répondit Eldée avec un regard vers le groupe voisin.
- Tu crois toujours que tu pourras jamais, hein ? demanda Noélien, un bout de viande à mi-chemin de la table et de sa bouche.
- Disons que ça me paraît incroyable qu’un type comme moi réussisse tout seul à faire ce qui demande plus d’une dizaine d’années d’études aux autres…

Noélien ricana, faisant retomber sa cuillère dans son assiette.
- Ces études sont des foutaises de merde, je m’en rends un peu mieux compte chaque jour ! Ça sert qu’à dompter notre magie, rien d’autre. En vrai, faut juste comprendre le truc, et tout le reste en découle. Les études servent juste à faire croire que c’est plus compliqué que ça. C’est du dressage mental, une espèce de –

Quelqu’un appuya soudain sur la tête de Noélien, lui écrasant le nez dans son assiette. Un groupe de quatre étudiants, probablement aussi âgés que lui, mené par un grand type aux cheveux noirs attachés en catogan et une jolie fille rousse. Ils étaient tous en uniformes, comme s’ils paradaient. C’était le meneur qui avait appuyé sur la tête de Noélien. Ils rirent en allant s’asseoir à deux tablées de là, leurs assiettes à la main. Noélien se releva, s’essuya le nez et se tourna vers eux.
- Hussert, fils de bâtard ! hurla-t-il à travers le réfectoire, le poing dressé vers le jeune homme qui se tordait de rire au milieu de ses amis. Sale connard de merde, va te faire enculer, fils de pute !
- Ta gueule, Lincennes ! lui lança un autre magicien du groupe de ce Hussert. Va pas exploser, tu noierais tout le réfectoire sous ta graisse !

Noélien, rouge de fureur, se rassit, les poings serrés à en faire blanchir les jointures de ses doigts boudinés. Tout le réfectoire riait de la blague de l’autre magicien. Eldée, gêné, regarda son assiette en attendant que les rires disparaissent, et que Noélien retrouve son calme.
- Désolé, dit-il finalement, en reprenant sa cuillère.

Ses doigts tremblaient un peu.
- C’est pas de ta faute, répondit doucement Eldée. C’est juste des connards.
- Ils m’en veulent à cause de la pute qui accompagne le connard en chef.

Eldée regarda les membres du petit groupe, qui discutaient maintenant entre eux, de grands sourires charmeurs sur leurs visages parfaits.
- La rousse ?
- Ouais… répondit Noélien en avalant sa viande d’une bouchée rageuse. J’ai perdu son sac, alors qu’elle me l’avait confié pendant qu’elle allait chercher je ne sais quoi je ne sais où.
- Je me trompe peut-être, mais c’est pas la fille dont tu parlais ? Éliane ?
- Élodianne. Si. Ma « rivale », soi-disant. Une conne finie. Comme tous les autres. J’ai fait exprès de perdre son sac, je l’ai foutu aux chiottes et j’ai chié dessus. Véridique. T’as fini ?

L’image des fesses nues de son gros ami en tête, Eldée repoussa son assiette au centre de la table.
- Oui. J’ai pas très faim.
- Cassons-nous, alors. Je vais te faire visiter le quartier avant de te présenter Melville. On pourra monter aux étages de la FP pour que tu voies Galrekah. Et puis faut aussi que tu repères la bibliothèque, pour ce soir. Tu verras, c’est facile, les livres sont au rez-de-chaussée.

Ils se levèrent sans un regard pour les autres étudiants, et se dirigèrent vers la sortie du réfectoire de la Faculté, Eldée suivant Noélien, courbé en deux comme par le poids de sa propre présence ici, de ses projets. Par les grandes fenêtres du réfectoire, la lumière du jour étirait leurs ombres sur les dalles de pierre, comme deux flaques noires.

Le lendemain, on découvrit que l’une des vitres de la bibliothèque privée de Garbonis, le célèbre théoricien en magie, avait été brisée. Le vieil homme déclara la perte de six grimoires manuscrits, dont trois essais sur l’art du légendaire Teliam Vore. Noélien et Eldée ne se virent pas pendant plus d’une velliade.

 

 

Laudane s’amusait souvent de la ressemblance de ce qu’ils faisaient désormais avec ce qu’ils faisaient lorsqu’ils avaient douze ans. Se réunir quelque part à l’abri du monde, et faire des choses que personne ne cautionnait, mais que tout le monde leur enviait inconsciemment. Maintenant le lieu, c’était le grenier d’une maison abandonnée dans la campagne carnadonaise, et les choses qu’ils faisaient, c’était de la magie.

Amaranthe était à la fenêtre, regardant quelque chose quelque part. Peut-être simplement un peu de la brume du matin dans un arbre. Ses pensées échappaient à Laudane, depuis quelques temps. Amaranthe passait des heures à ne rien faire, vraiment rien, juste respirer et regarder dans le vide. Et pourtant, c’était elle qui était en tête de la troupe, même si Laudane arrivait désormais à inhaler elle aussi, lorsqu’elle était en forme. La veille encore, Amaranthe avait réussi à faire passer un bout de passevelle de sa main droite à sa main gaucher, puis dans l’autre sens, avant de le liquéfier lentement, laissant le bois couler entre ses doigts. Ça semblait ne lui demander aucun autre effort que celui de respirer un peu plus doucement que d’habitude. Noélien avait beau se dire fier des progrès de ses trois amis, heureusement qu’il n’avait pas vu ça de ses yeux, il en aurait été vert de jalousie, s’était dit Laudane.

Noélien avait été exclu de la faculté deux velliades plus tôt, pour « mauvais résultats et conflits avec la hiérarchie ». Il n’avait pas pu finir sa formation, et ne maîtrisait officiellement aucun sort. Le Palais Central avait de plus lancé un ordre d’arrêt contre lui, pour le vol d’une dizaine de grimoires appartenant à la bibliothèque nationale. Cette petite vengeance mesquine devait être punie, même si les ouvrages volés n’étaient que des manuscrits de second ordre écrits par des magiciens fous et sans connaissances à partager.

La dernière fois qu’Eldée et les filles avaient eu des nouvelles de leur ami, c’était lorsqu’il était passé leur emprunter de l’argent pour s’acheter un cavalin. Il comptait parcourir le pays à la recherche d’autres manuscrits, de magiciens indépendants et de dissidents politiques. Il comptait commencer par Carnadon puis partir vers Lazirac, et visiter tout le pays dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Laudane espérait que tout irait bien ; elle lui faisait confiance. Il avait gardé au Palais Central un allié de taille : Irvane Melville, un matiériste confirmé qui avait été son professeur en deuxième année, et qui s’était pris de sympathie pour certaines des idées du jeune homme. Les trois autres n’avaient encore jamais rencontré le matiériste, mais Noélien leur en avait souvent parlé. Ils ignoraient ce que ce Melville savait de leur projet.

Eldée était assis en tailleur. Sur le plancher, peints avec de la boue d’albâtre, de grands cercles concentriques et des triangles irréguliers. Deux manuscrits sortis du Palais Central soutenaient que les motifs graphiques et certains codes chromatiques aidaient à la concentration de magie autour d’un endroit. Alors ils avaient essayé. Mais Eldée n’arrivait toujours pas à inhaler. Laudane alla s’asseoir en face de lui, les fesses sur le cercle le plus resserré, et prit le livre qui était posé sur les cuisses du jeune homme.
- C’est quoi ?
- Le truc de l’aquilonien fou, répondit Eldée. C’est assez intéressant au début, ça remet en question la notion de spécialité, en disant que seule l’inhalation est vraiment à apprendre, que le reste, c’est que de l’interprétation de la matière. Par contre, à la moitié du bouquin, c’est…

Eldée soupira en se frottant les yeux, avant de s’appuyer en arrière, à moitié allongé par terre. Il semblait épuisé.
- C’est quoi ? demanda Laudane après quelques secondes.
- Ça parle à nouveau du cristal.

Cela faisait une petite dizaine d’ouvrages, parmi les plus obscurs et les moins traditionnels, qu’était mentionné le « cristal bleu », ou « l’ambre noir » suivant les auteurs. Ils les mentionnaient tous comme si ça avait été quelque chose de bien connu, mais même Noélien ou Melville ignoraient ce que ça pouvait désigner. Tous les ouvrages en parlant dataient au moins du siècle dernier et étaient des pièces uniques écrites par des magiciens en fin de course, au cerveau corrompu par l’abus de la magie. Peut-être que l’ambre noir et le cristal bleu n’étaient qu’une rumeur qui circulait parmi les tarés de magie de l’époque, un mythe. Ou peut-être pas. Certains matins, ça n’avait plus d’importance.

La nuit avait été blanche, pleine de magie sans magie. Eldée se laissa tomber en arrière, les bras en croix, et ferma les yeux. Laudane le laissa sans un mot, posant le grimoire à ses côtés, et rejoignit sa sœur à la fenêtre.
- Ça va ?
- Oui, répondit Amaranthe sans la regarder.

Laudane posa sa tête sur son épaule et regarda le jour gris qui se levait sur Carnadon. Le spectacle était brumeux et triste. Amaranthe posa sa tête sur celle de Laudane, sans rien dire. Elles restèrent ainsi un long moment, Eldée somnolant derrière elles.

Quand elles étaient petites, elles aimaient « parler des parents », se souvint calmement Laudane. Ça voulait dire s’inventer des parents, des identités à ceux qui les avaient faites avant de les abandonner, se faire croire que l’une était née avant l’autre, et y croire. Se rappeler d’une maison, d’un papa, d’une maman. Ça les occupait, et pendant quelques secondes, elles avaient un nom de famille, et la perspective de grandir et de vieillir dans ce monde ne semblait plus douloureuse. Parler des parents. Laudane avait longtemps cru que c’était parce qu’elles étaient orphelines qu’elle et Amaranthe avaient aussi mal. Mais ce n’était pas aussi simple.

C’était les filles qui avaient lancé l’idée, lorsqu’enfin la majorité les avait libérées des orphelinats. Ça leur était venu pendant leur service militaire à Hurquoine. Les autres soldats les aimaient bien, et elles parlaient avec tout le monde. Et derrière des mots différents et des vies qui n’avaient à priori aucun rapport, tous avaient au fond des tripes le même cri : le monde était à chier, vraiment puant, à vomir. Mettre fin à toute cette merde, aux instructeurs militaires abusifs, au gouvernement qui laisse les orphelinats être des décharges publiques pour êtres humains, aux quartiers pauvres contre les quartiers riches, à Prime qui fait son allocution annuelle pour dire que la vie c’est chouette, aux adultes qui font fermer leurs gueules aux enfants, à la pauvreté, à la puanteur partout, aux boulots merdiques et mal payés, aux gosses qu’on tue dans des fossés parce qu’ils ne sont pas comme il faut, aux primats qui violent les petites filles parce que c’est facile. Ou même, pas forcément y mettre fin, parce que les jumelles se savaient bien petites par rapport à l’ignominie du monde. Mais au moins montrer à ceux qui dirigent qu’en bas, ça gronde, et parfois, ça explose. Leur montrer que parfois, faire ce qu’on veut en écrasant tout le monde sous son talon se révèle plus compliqué que prévu.

C’était ça l’idée. L’espace d’un moment, affirmer qu’on existe et qu’on refuse d’avaler une autre bouchée de cette tambouille faite de mensonges et de saloperies avec par-dessus un petit saupoudrage de sucre pour que tout le monde avale en souriant.

Elles avaient laissé ça tourner en elles, comme deux grossesses jumelles et muettes, puis elles s’étaient souvenues de Barraste, de leur ami qui lui aussi avait refusé. Elles s’étaient souvenues de Noélien et d’Eldée, et Noélien et Eldée s’étaient souvenus d’elles, et tout avait commencé. C’était pour Barraste, pour elles deux, pour eux quatre, pour le monde entier. Bientôt, ils allaient leur montrer, à tous.

Le soleil apparut à l’horizon, dispersant la brume. Laudane et Amaranthe allèrent se coucher.

 

 

Melville attacha les rênes de son cavalin à l’entrée du tunnel, puis regarda ce dernier un long moment. Il y en avait plusieurs qui partaient de la bâtisse, comme des racines en pierre creuses, le tout au-dessus d’un gouffre dont on ne voyait pas le fond. Un homme de bonne taille pouvait se tenir debout à l’intérieur. Ces racines ne figuraient sur aucune des gravures connues de l’endroit. Un ajout tardif du maître des lieus ? La pierre à l’entrée du tunnel semblait fondue, comme si la racine avait été vomie par la tour, avant de sécher au soleil. Pour ce que Melville en savait, c’était peut-être ce qui était arrivé.

Le magicien regarda autour de lui : partout du rien, des collines de roche, des plantes mortes, des nuages gris qui se déplaçaient à vue d’œil à cause du vent qui projetait du sable par kilos entiers. Il reporta le regard vers le château qu’il était venu chercher. Une tour de pierres mal taillées, peinturlurée de symboles mystiques à la mord-moi-le-nœud. Un endroit interdit, au milieu du désert de Lazirac ; la demeure du plus grand magicien de ce siècle. Melville se demanda un instant s’il était possible qu’il soit le premier homme à venir ici depuis que Mirinèce avait déclaré la zone propriété de l’État. Non, pas le premier, se corrigea-t-il. Au moins le second.

Comme pour lui répondre, il vit à travers les nuages de sables une fenêtre s’ouvrir à la surface du château Camaïeu, de l’autre côté du pont. Une silhouette y apparut, à une dizaine de mètres du sol.
- Ça fait presque une demi-heure que je te vois dans le désert ! hurla Noélien pour couvrir le bruit du vent. J’avais peur que ce soit pas toi !

Afin de pouvoir parler, Melville baissa un peu le turban noir qu’il avait enroulé autour de sa tête pour se protéger du sable et du froid.
- Je dois passer dans ce tunnel ? demanda-t-il en criant d’une voix déjà agacée.

Noélien lui répondit par un pouce levé, avant de refermer la fenêtre. Le matiériste remit son turban en place, respira un grand coup, nerveux, et regarda à nouveau le tunnel. On aurait dit l’intérieur d’une artère de Titan. Il avança dans la pénombre, laissant son cavalin brailler derrière lui.

Noélien était descendu l’accueillir. Il se tenait contre le montant de la porte qui terminait la veine de pierre, une torche à la main. Melville nota qu’il avait légèrement maigri, et qu’il avait les cheveux longs et un début de barbe. Ça faisait presque un an qu’il avait quitté Mirinèce.
- Tes amis sont là ? demanda Melville en lui serrant la main.
- Non non, je voulais d’abord que tu viennes seul ! Les autres sont pas comme nous, ils s’en branlent de la magie, c’est juste un moyen pour eux. Y’a que toi et moi pour savoir ce que cet endroit vaut… répondit Noélien avec un grand sourire, en refermant la grande porte en ébène derrière son aîné. Bienvenue dans le saint des saints, Melville ! conclut-il avec un grand geste du bras pour inviter le magicien à admirer l’intérieur de Camaïeu.

Dans le silence soudain laissé par la porte fermée sur le vent et le désert, Melville découvrit un vaste hall circulaire au plafond soutenu par des colonnes carrées. Les traces de pas de Noélien se dessinaient dans la poussière recouvrant les dalles du sol, et la lumière qui tombait des hautes fenêtres éclairait un air chargé de sable et d’années passées dans l’obscurité et l’enfermement. Le silence était lourd, l’air sec. Melville pensa à une crypte. Derrière lui, Noélien accrocha la torche à un montant rouillé vissé au mur.
- Et Teliam Vore, alors ? demanda Melville en laissant son regard passer d’un côté à l’autre du hall. Tu m’as dit que –
- Tu vas voir, sois pas impatient comme ça ! l’interrompit Noélien avec un grand sourire. Viens, je te fais visiter !
- Vore est vivant ? insista Melville sans bouger, le visage fermé en une tentative d’autorité.
- Tu vas voir, Melville, tu vas voir ! répondit à nouveau Noélien, en frappant dans ses mains.

Melville posa son sac contre le mur et suivit Noélien dans les larges escaliers qui montaient aux étages. Leurs pas résonnaient avec gravité. Les marches de pierre étaient fendues, la rampe cassée par endroits. Il y avait de la poussière même dans les fissures. Si le légendaire Vore était vivant, il n’était pas ici.
- Tu restes jusqu’à quand ? demanda Noélien sans se retourner.
- Je dois être rentré au Palais la semaine prochaine.
- Bien, bien, tu auras le temps de m’aider pour quelques trucs !
- Lesquels ? Des problèmes de magie ?
- Plus ou moins, répondit Noélien en se retournant à moitié pour laisser voir un sourire. La bibliothèque de Teliam Vore est incroyable… Et puis ses mémoires… Tu vas te jouir dessus, Melville !
- Pourquoi tu ne m’appelles jamais par mon prénom ?
- Le respect dû aux aînés, papy ! répondit Noélien avec un air goguenard.

Melville grogna et son visage se ferma un peu plus. Ils traversèrent les étages, Noélien continuant à parler et Melville à regarder autour de lui. Partout, de la poussière, du sable, des portes cassées, des meubles tombés à terre, des fauteuils défoncés, des murs sales, des pierres délogées… Noélien vanta les réservoirs d’eau sur le toit du château, ainsi que les trois sources qu’il avait repérées dans les collines environnantes. Il exposa à Melville l’état de plusieurs chambres, qui selon lui seraient tout à fait utilisables. Puis ils arrivèrent au sixième étage. Le couloir était presque vide. Noélien s’arrêta, et se tourna en souriant vers le matiériste.
- Tu sais que j’arrive à ouvrir mes miroirs, maintenant ? demanda-t-il en reprenant son souffle après cette ascension.

Melville regarda Noélien d’un air soupçonneux. Le jeune homme avait annoncé ça comme si de rien n’était ; il devait avoir longtemps répété cette déclaration.
- Vraiment ? demanda Melville sur le même ton badin.
- J’arrive même à en ouvrir plusieurs à la fois…

Melville haussa un sourcil. Il avait sympathisé avec Noélien grâce à la politique, et de fil en aiguille, grâce à leurs envies de changement. Mais humainement, il avait du mal à l’apprécier. S’il le fréquentait, ce n’était par sympathie, ni par réelle connivence psychologique. Il n’était pas un utopiste comme Noélien et ses amis. Il ne nourrissait pas de grands espoirs en leur volonté de révolution. Mais Melville sentait quelque chose, un vent étrange souffler de leur petit groupe. Quelque chose allait peut-être se passer, et il avait l’occasion d’y participer. Il voulait voir ce que ces jeunes pouvaient faire avec leurs idées. Rien de plus.
- Où sommes-nous ? demanda-t-il finalement pour éloigner le sujet des prétendues performances du jeune homme.
- Porte de droite : bibliothèque de Teliam. Porte de gauche : escalier menant au toit. Porte du milieu : la clé de notre succès. On commence par quoi ? demanda Noélien en souriant de toutes ses dents jaunies par un an de vagabondage.

Melville ne lui fit pas la joie de répondre, et fit un signe de tête vers la petite porte sculptée qui trouait le couloir à deux mètres d’eux, juste en face d’une fenêtre à la vitre teinte en bleu ciel. Noélien acquiesça en trépignant de joie, et ouvrit la porte à Melville, qui entra. Il eut un mouvement de recul horrifié en découvrant ce qu’il y avait derrière.

C’était une petite chambre, avec une fenêtre à la vitre dorée. Il y avait un lit, une table sur laquelle étaient posés quelques livres, un bougeoir, une armoire. Tout était couvert de poussière, et l’odeur était celle de la cendre froide. Il y avait un fauteuil en face de la table. Un gigantesque amas noirâtre et translucide y reposait, relié aux murs par des fils solides et courbés, comme des tentacules ou des éclairs figés dans de l’ambre. L’amas avait forme humaine. La tête penchée en arrière sur le dossier du fauteuil, la bouche ouverte sur une langue tirée et conservée dans l’étrange matière qui semblait avoir suinté du corps, les yeux craquelés par cette glace noire, les bras tendus en l’air comme immobilisés au milieu d’une prédication, déformés par les lourds blocs noirs qui avaient poussé sur l’épiderme. C’était le cadavre de Teliam Vore que Melville contemplait pour la première fois. Derrière lui, adossé à la porte, Noélien souriait.

Le matiériste surmonta son dégoût et s’approcha du corps, comme hypnotisé, enjambant trois tentacules de pierre qui s’enfonçaient dans le sol. Le magicien de légende était conservé dans cette chose, dans ce magma noir, gris et brun, transparent ici, opaque là, épais de plusieurs centimètres à certains endroits, à peine plus qu’une sueur à d’autres. L’un des bras du mort était complètement déformé, des stalactites d’ambre le tirant au sol, lui donnant l’allure d’une aile. La lumière jouait sur Teliam Vore, éclairant l’être humain qui gisait sous le monstre minéral. Il était complètement nu, dévoilant son état parfait de conservation. Momifié. Melville se pencha en avant. Sans savoir ce qu’il faisait, il effleura du bout des doigts le visage de Vore, déformé par l’ambre, grimaçant comme une gargouille. Ses empreintes digitales frémirent tandis que la matière se délitait sous sa peau, crépitant de parfums que seul un mage expérimenté pouvait sentir.
- L’ambre noir… murmura Melville en caressant le masque de gel magique qui couvrait le visage à jamais hurlant de Teliam.

Noélien rit. Melville comprit qu’il allait faire la route avec le jeune magicien et ses amis. À travers l’ambre le regardaient les yeux fêlés de Teliam Vore.

 

 

Tout le monde travaillait d’arrache-pied, ne quittant Camaïeu que pour aller trouver à manger ou prendre l’air après trop de magie. Melville les rejoignait dès qu’il le pouvait, leur apportant des nouvelles de l’extérieur, des revues, des journaux, et de nouveaux textes de magie trouvés ici ou là.

Mais Noélien, Eldée, Amaranthe et Laudane n’avaient plus vraiment besoin de nouvelles lectures. Tout était à Camaïeu. La collection de Noélien et celle de Teliam, fusionnées en une seule, la bibliothèque magique la plus impie qui existât dans l’État des Arches. Tous les ouvrages mentionnant le cristal et l’ambre, des œuvres sur les courants magiques, les artefacts, les couleurs. Certains complètement faux, d’autres abyssaux par les connaissances qu’ils offraient à ceux qui savaient les lire.

Et puis les mémoires de Vore lui-même, dans lesquelles se plongeait Noélien, un peu plus profondément tous les jours. Le grand maître avait beaucoup à dire, sur les limites qu’un magicien peut atteindre, sur son château, sur la solitude, sur ce qui l’empêchait de sortir.

À côté de ces bibles s’empilaient des feuillets politiques dissidents, des brochures anarchistes, des traités révolutionnaires, des livres d’histoire contestataires et différents journaux d’informations. La révolution devait se construire sur la réalité, pas sur des chimères.

Tout le monde était là, ce jour-là. Dotica 20, givre 801. Il faisait froid mais beau, comme presque toujours à Camaïeu. Le soleil blanc était filtré par les fenêtres colorées, et éclairait tout le monde d’une teinte différente.

En noir, Melville travaillait seul sur le cadavre de Vore, essayant de faire circuler de l’ambre fondu dans la poche de cuir gris qu’était devenu le corps fossilisé du grand magicien. Il venait d’ouvrir l’abdomen du cadavre à l’aide d’une petite lame en corail, et se préparait à retirer les organes. Il voulait atteindre l’intérieur du bras déformé.

En vert pomme, Laudane lisait le dernier bulletin d’un groupe anarchiste de Mirinèce, et prenait des notes dans la marge, entourée de dizaines d’autres publications récentes et des écrits personnels de Teliam Vore. Elle essayait de préparer un programme politique.

Éclairé par les torches de la cave, au bord de la cuve qu’ils avaient fini de construire quelques semaines auparavant, Eldée jouait de sa magie matiériste sur une mare puante qui réunissait un peu d’ambre liquéfié, beaucoup d’eau et de terre, et des cadavres d’animaux. Parfois, lorsqu’il se concentrait vraiment, la surface de la mare clapotait. Autour de ses mains, des bracelets en ambre luisaient en reflétant les flammes, comme s’ils étaient liquides eux aussi.

À la lumière du jour, dans le hall d’entrée, Noélien continuait d’installer contre le mur circulaire les miroirs que Melville avait ramenés de Mirinèce. Plusieurs petites verrues constellaient son menton, et il avait souvent mal aux yeux, mais il s’en fichait.

Et dans le jaune de sa chambre, Amaranthe faisait tourner des objets autour de sa tête. L’un des cailloux d’ambre qu’elle portait pour améliorer son aquilon, un stylographe, une bougie éteinte, une plume qu’elle avait trouvée en se promenant dans le désert, un jouet en bois représentant le général Damnis à l’époque de la guerre de Loffrieu. Elle se laissait dériver sur le radeau de ses pensées, sans rien forcer.

Tous ses amis et Melville passaient leur temps à travailler, et elle à être allongée sur son lit à faire de la magie sans y penser. Ils lisaient les écrits de Teliam Vore, se découvrant page après page un maître spirituel, un magicien surdoué et incompris qui avait fini sa vie enfermé par deux des hommes les plus puissants du pays. Elle, elle n’avait même pas ouvert le premier tome des mémoires de Vore. Laudane et Eldée débattaient des nuits entières des orientations politiques et des réformes qu’ils feraient une fois au pouvoir. Amaranthe ne voyait pas toujours très bien ce qu’elle n’aimait pas dans le pouvoir en place. Melville créait de nouveaux artefacts qu’elle ne cherchait pas à comprendre. Noélien devenait plus rageur et puissant à chacune de ses lectures, et elle n’avait rien à lire pour quand même toujours le surpasser, et l’enrager un peu plus. Elle se leva et regarda par la fenêtre, suivie par ses objets flottants, qui volaient lentement autour de ses longs cheveux bruns.

Ils étaient vraiment tranquilles ici, au milieu du désert. Elle regarda le reflet de son visage dans la vitre. Elle était devenue belle, vraiment. Elle posa son front contre son front, et se mit à chantonner pour elle-même, un truc de l’époque, qu’un ménestrel ambulant chantait tout le temps à Portencour. Ça faisait « Hé ho, on mord la poussière souvent, c’est vrai, mais le truc génial, c’est qu’on perd en riant… ». Barraste aimait bien. Barraste. C’était son ami, lui aussi. Elle se souvint d’une chose qu’il lui avait dite.

C’était un matin à la fonderie, il n’y avait qu’elle et lui, pour une raison ou une autre. Ils étaient assis l’un à côté de l’autre, près d’un petit feu qui ne servait à rien, et se passaient une bouteille de bière. Elle n’était déjà pas une grande bavarde, mais elle aimait assez Barraste pour se sentir bien avec lui. Ce ne fut qu’à sa mort qu’elle avait compris qu’elle avait été amoureuse.
- Tu sais parfois, quand j’suis seul, le dernier éveillé de la ville, j’ai comme une meute de chiens-loups dans la tête. J’ai envie de bouffer le monde entier.
- Pourquoi ? avait-elle demandé doucement, frottant ses cheveux dans le cou de Barraste.
- J’sais pas. Je sais vraiment pas. Je crois que j’suis fou.
- Non, t’es pas fou.
- Je sais pas, Amaranthe. C’est comme si tout explosait en moi, sans raison du tout.
- C’est comme ça pour moi aussi. Ça veut dire qu’on est encore vivants.
- Le monde déteste les gens comme nous. Il veut nous dégommer, les uns après les autres, pour pas qu’on explose de partout. Le monde veut que tout soit calme, tout bien dans l’ordre qu’il faut. Il veut que rien change, eux en haut, et nous en bas.
- T’es pessimiste… avait dit Amaranthe en s’assoupissant presque contre lui.
- J’crois pas. On va pas se laisser dégommer. J’ai ma meute de chiens-loups dans la gueule, je lâche la laisse, si je veux ! On va pas se laisser dégommer juste parce qu’ils veulent que ce soit comme ça. C’est ma vie, pas la leur. Et si il faut tout faire péter pour changer les choses, alors je ferai tout péter, y’a pas de raisons de supporter ça juste parce que c’est comme ça.

Amaranthe avait fermé les yeux, entre les flammes d’un feu en plein jour et celles d’un amour d’adolescente.

En bas, elle entendait le marteau de Noélien qui tapait contre les murs. Elle ferma les yeux et parvint à repérer les courants magiques de tout le monde, des artefacts, de Teliam Vore, de la fosse dans la cave. Ce qui se passait ici était quelque chose, un coup de pied dans le cul de l’apathie. C’était quelque chose, oui. Ce n’était pas agréable, plutôt comme les mâchoires d’une meute se disputant son cerveau, mais c’était quelque chose. Il n’y a pas de révolution sans sacrifice, sans douleur. Derrière la vitre, le soleil blanc coulait sur le désert, et au loin elle voyait Ulènosh, ce bon vieux Titan. Elle l’aimait bien. Bientôt ils allaient rappeler les racines de Camaïeu dans la pierre et s’enfermer ici pour protéger le château et les miroirs de Noélien. Bientôt ils poseraient des bombes, magiques ou non, et l’explosion dirait « c’est nos vies, pas les vôtres ». Y’avait pas de raison.

Amaranthe n’arriva pas à sourire. Elle se sentait vide.

 

 

Noélien était occupé par sa crise de nerfs, et les quatre autres par la mise en place de la protection du château. Personne ne surveillait le monde-miroir, toute leur confiance placée dans les Blasphèmes qu’ils avaient tous envoyés en garde avancée. Ce fut une erreur. Ils n’entendirent l’ennemi que trop tard, alors qu’il était juste de l’autre côté du miroir, déjà chez eux, déjà avec leur sang sur ses mains.

Lorsque Elsy ouvrit la porte, elle découvrit le hall d’entrée de Camaïeu, assez fidèle à ce que leur en avait dit Damnis. Elle y entra en courant presque, suivie par tous les autres. Elle n’eut pas le temps de poser sa question qu’Élodianne y répondait déjà.
- Là ! cria la magicienne en pointant le doigt sur le mur circulaire qui ceignait la pièce.
- Quoi, « là » ? demanda Elsy d’une voix affolée, regardant derrière elle vers la porte ouverte sur le chaos de dehors, sur les cris de ceux qui se battaient contre les Blasphèmes.
- Le mur ! Le mur entier est un miroir ! s’exclama Élodianne, sidérée.
- Noté ! Tout le monde ? appela Elsy en se tournant vers sa troupe.

Ambroise, l’un des mages thermogènes, venait de refermer en hâte la porte derrière lui, haletant. Elsy parcourut ses troupes du regard. Baz, Ohya, le primat Orakaneus, Élo, ce gros crétin de Manoha, Hussert, Frocœur, Ambroise et Maurios, le dernier thermogène. Ils étaient tous là, même si en sueur et déjà éprouvés avant même la bataille.
- Bien, tous ! Frocœur, mettez un truc sur votre blessure, là, c’est rien, ça ira ! Tous ! On n’a pas une seconde à perdre. Il ne nous reste que quelques pas à faire pour respirer à nouveau un peu d’air authentique, et accessoirement devenir des héros. Merci qui ? Merci Elsy. En route !

Basilien et Ohya entrechoquèrent les armes qu’ils avaient sauvées du chariot, en signe d’assentiment à leur patronne, qui était en train de rouler la manche droite de son manteau militaire au-dessus de la lame que lui avait offerte Damnis. Si elle était nerveuse, elle ne le laissait pas paraître. Basilien eut du mal à retenir un sourire en la voyant s’allumer une cigarette pendant que les autres se remettaient d’aplomb et posaient des bandages de fortune sur les quelques blessures qu’ils avaient déjà. Une actrice née. Puis Elsy s’avança vers le mur, leur porte de sortie vers la réalité, et tous marchèrent derrière elle, plongeant dans le miroir un par un.

Ils en émergèrent aussitôt, dans la pièce même qu’ils venaient de quitter… Sauf qu’elle n’était plus dans le même sens, et que, non, ce n’était pas la même pièce, pas exactement. Il y avait des murets construits entre les colonnes, la plupart des dalles étaient cassées, et des milliers de micro-détails étaient différents : l’angle des marches de l’escalier, la forme des chapiteaux des colonnes, les motifs de la petite porte dans l’angle de l’escalier… De plus, il faisait presque nuit ; les derniers rayons du crépuscule tombaient dans le hall d’entrée par les hautes fenêtres. Au sommet de l’escalier en marbre qui faisait le tour de la pièce, une jeune femme qu’Elsy crut un instant être Amaranthe aidait Eldée à monter les dernières marches en boitant. Les deux magiciens hurlaient, probablement de peur, en regardant la troupe de la mercenaire.

Puis Elsy vit la vraie Amaranthe. Elle se tenait en bas des escaliers, sans armes, le regard tremblant fixé sur les nouveaux arrivants. La mercenaire s’approcha d’elle d’un pas tranquille.

Manoha, Ambroise et Hussert se jetaient déjà dans les escaliers, de chaque côté d’Amaranthe, pour empêcher Eldée et la jeune femme de s’enfuir. La magie se mit à crépiter autour d’eux, comme si elle était heureuse de les retrouver après ces quelques jours passés dans le monde-miroir. Basilien cria un avertissement avant de plonger à son tour vers un autre ennemi, qui se trouvait, tremblant de panique, dans l’angle de l’escalier et d’une colonne, une petite arme noire à la main. Un homme presque vieux qu’Elsy vit du coin de l’œil, sans lâcher Amaranthe du regard. Elle l’avait déjà rencontré, sans se rappeler où.
- Melville ! cria Élodianne, surprise.

L’homme recula contre le mur miroir, dans lequel il disparut. Une longue chaîne jaillit de la manche du père Orakaneus et plongea dans le miroir pour rattraper Melville. Le primat rata son coup, et rattrapa au vol le crochet qui terminait sa chaîne. Basilien se jeta à la poursuite de l’homme, aussitôt suivi par Orakaneus. Elsy revint à Amaranthe. La jeune femme la fixait. En haut des escaliers, une lourde porte venait de se refermer derrière Eldée et son amie, les protégeant de Manoha, Ambroise et Hussert. Seulement temporairement : les deux thermogènes étaient déjà en train d’essayer de faire brûler le bois.
- Salut toi ! dit Elsy en crachant sa fumée.

Elle avança vers Amaranthe, qui recula d’un pas en levant les mains vers la mercenaire.
- Non, pas cette fois, dit simplement Elsy.

Elle se jeta sur Amaranthe avant que la magicienne ait pu lancer le moindre sort. D’un large mouvement du bras droit, elle fit courir sa lame sur la gorge de la jeune femme. Un flot de sang coula aussitôt sur sa gorge, se perdant en ruissellements brûlants sur sa peau, sous sa tunique, entre ses seins, sur son ventre. Amaranthe tomba à genoux devant Elsy, qui la retint pour l’empêcher de tomber, sans trop savoir pourquoi. Elle la lâcha, et Amaranthe glissa sur le côté, les yeux ouverts, son crâne rebondissant avec un bruit mat sur une marche de l’escalier. Elle hoqueta, tenta de griffer l’air, de se rattraper à une vie qui se transformait déjà en sable entre ses doigts. La mercenaire la regarda, et un instant, croisa son regard. Elles se ressemblaient un peu. Amaranthe mourut, étouffée dans son sang.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Vincent Mondiot