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Le sang imbibait les vêtements d’Amaranthe, sauf en deux endroits, deux ovales presque parfaits de tissu non touché, sous la gorge, à la ceinture. Élodianne était-elle la seule à les avoir remarqués ? Elle approcha du corps qui tressautait encore. Une sensation l’étreignit, à demi familière. L’un des ovales diffusait de la magie, l’autre non.
- Couchez-vous ! cria-t-elle le plus fort possible.

Elle courut loin des marches, se dirigeant vers un pilier, mais le bris de verre qu’elle redoutait tant se fit entendre avant qu’elle ne l’atteigne. Elle bascula au sol, yeux fermés, et se replia sur elle-même, consciente de sa nuque, de son dos vulnérables. Ils auraient dû amener des boucliers.

Le haut de la tunique disparut, déchiqueté par un courant argenté, un geyser fracassant. Le collier d’Amaranthe avait un petit miroir en guise de médaillon, et le sort rompu, le monde du reflet dégorgeait tout ce qu’il avait contenu. Dans la grande tradition des terroristes, cent-dix kilos de verre, de pierre, de clous heurtaient le plafond, et retombaient en pluie. Le vacarme fut fini en quelques instants, Élodianne crut être devenue sourde.

Elle se releva. Des débris constellaient le plancher miroitant, étoilé, fracassé. Dans le monde de cristaux et de rocs, elle rejoignit Frocœur, qui contemplait, étonné, l’une de ses vieilles jambes inondée de sang frais.
- Remuez-vous, dit-elle. Soignez-vous. C’est votre spécialité.

Il passa la main droite au-dessus de sa plaie, le saignement s’atténua. Il dut ensuite faire le tour de l’équipe, guérissant et pansant les premières blessures. Personne n’était mort ou gravement mutilé. Ce qui avait le plus souffert de la vengeance post-mortem d’Amaranthe, c’était le corps lui-même, recouvert en partie d’un tumulus scintillant.

Élodianne écarta des éclats de verre, des pierres. Le corps était lacéré, le visage concassé. Sous une mâchoire broyée, elle trouva ce qu’il restait de la médaille – un fin cercle de métal, déformé, forcé à tel point par le jaillissement qu’il ne comptait plus aucune trace de miroir.

Son nez la démangeait encore. Il y avait de la magie, et ce n’était pas un reste du collier, puisqu’un sort du miroir ne dégageait pas d’énergie occulte. Elle déchira les derniers lambeaux de tissu pour mettre au jour, sous un nombril rougi mais épargné des éclats, la ceinture d’Amaranthe. Elle était presque intacte, et le second ovale était là, un joyau charbonneux.

Elle entendit, très loin, le bruit de la porte défoncée, en haut des escaliers.
- Élo ! lui cria la meneuse de l’expédition. Tu attends quoi, que notre première victime explose une deuxième fois ?

Elle ouvrit la ceinture, la dégagea du corps en quelques secousses, caressa la pierre noire. Le joyau but le sang qui maculait ses mains, sang des vêtements d’une morte.
- On n’est plus dans le monde-miroir, reprit la voix d’Elsy. L’effet de surprise, ça te dit quelque chose ? Ohya, montre à madame Élo le chemin de la suite.
- C’est bon, dit Élodianne en montant avec précaution l’escalier couvert de rocs et de verre. Frocœur, vous pouvez me tenir cette ceinture ? Et tant que vous y êtes, vous pourrez l’examiner.
- Élo, y’a des chances qu’on retrouve d’autres copains à toi, en bonus ?
- Melville était parmi les disparus du Palais, le 44 d’Ondée. Beaucoup de mages n’ont pas été retrouvés ce jour-là.
- Nouvelles instructions à ma chère expédition : tout mage inconnu est à abattre à vue.

 

 

Basilien menait la chasse avec concentration. La pièce était grande, à nouveau en plein jour, à nouveau dans ce monde illogique. De larges piliers carrés fournissaient des cachettes idéales à tout le rez-de-chaussée. L’ennemi était là, quelque part. Melville. Contrairement à Elsy, Basilien s’en souvenait. Un foutu magicien, une de ces figures vaguement bénéfiques mais surtout sources d’ennuis. Par contre, il ne savait pas quand il avait croisé le vieux. Il avait été attablé tant de fois avec des magiciens, depuis le début du dossier.

Des grattements, au-dehors, des gémissements et des rugissements. Aucun monstre n’était encore rentré dans Camaïeu, au sein du monde-miroir, mais les oreilles de Basilien lui criaient que cela ne tarderait pas. Lui et le primat devaient trouver Melville, le tuer, et revenir dans la réalité.

Tous ses muscles étaient tendus, une migraine se développait derrière ses yeux qui ne cessaient de bouger.

Une ombre fila entre deux piliers. Il se mit à courir, mais Melville atteignit le mur-miroir et disparut. Basilien ne modifia pas le rythme, se contenta de traverser la paroi un mètre à gauche de l’endroit où le vieux s’était enfoncé. Il aurait été dommage de tomber droit sur l’ennemi embusqué. Il chargea encore dans le monde réel, sur un tapis de verre fracassé, et se demanda si la course-poursuite allait s’éterniser, Melville et Basilien retraversant toujours les mêmes pièces, comme en une enfilade de grands rez-de-chaussée. Du coup, le jeune homme s’arrêta.

Si Melville continuait à courir, il se retrouverait dans le monde-miroir, où Orakaneus était demeuré. Et si le mage échappait au primat, de retour à la réalité, Basilien était là. Nulle part où aller.

Basilien regarda dans toutes les directions. Melville semblait s’être encore évaporé. En haut de l’escalier, une porte défoncée, à demi calcinée. Le mage n’irait pas par là, c’était le début du parcours d’Elsy et compagnie. Une carcasse toute rouge au bas des marches, et autour, le chaos. On aurait dit la verrerie.

Il y avait des cloisons d’un mètre formant un labyrinthe, les stalles des Blasphèmes. Melville était peut-être assis derrière l’une des barrières.

Comme en confirmation jaillit un pic de pierre. Basilien s’écarta, sur le chemin d’une autre pointe qu’il ne fit que heurter. Le sol se transformait en massif montagneux, comme sur l’une de ces cartes en relief qu’il avait vues, dans son année d’école. Il fuit plusieurs pics, les dalles se cabossant projetaient en l’air des éclats de verre. Les pierres roulaient sous ses pieds.

Ses yeux filaient partout, et son attention fut récompensée d’une brève vision : Melville qui brandissait son petit poignard noir, tout au fond d’une stalle. Il se précipita, une palissade de pics se dressa devant lui, une herse s’abattit. Le temps qu’il contourne l’obstacle, Melville n’était plus là.

Basilien parcourut la salle enrichie de stalactites instantanées, de stalagmites meurtrières. Ses bottes résistaient aux éclats, mais il priait pour ne pas trébucher. Au bout de deux minutes, les seuls cris, explosions et jurons provenant des hauteurs du château, il se résolut à jeter un œil à travers la paroi.

Melville était retourné dans le monde-miroir. Cette fois, il ne se cachait pas, il courait et paradait tête en bas, pieds collés au plafond. Il lançait des provocations à Orakaneus, qui fuyait pics et projectiles décochés par magie matiériste sans cesser de projeter ses chaînes. Les armes étaient trop courtes pour atteindre le haut plafond. Le champ de bataille était envahi de piliers supplémentaires, barreaux improvisés, autant de tentatives pour empaler le primat.

Basilien pensa à lancer son javelot, mais il connaissait mal l’arme, il y avait toutes les chances qu’il rate le vieil homme. Pour l’instant, ni Melville ni Orakaneus ne l’avait remarqué. Il recula la tête jusque dans la véritable salle.

Basilien s’était renseigné sur les réelles possibilités des mages, dès que Vore avait commencé ses apparitions. À partir du moment où sa profession avait exigé qu’il connaisse leurs limites. Les magiciens ne pouvaient pas voler, et encore moins marcher au plafond. Il y avait un truc.

Basilien parcourut le hall, et il lui fallut remarquer l’espace vide pour comprendre l’astuce. Une partie du sol miroitant n’était pas fracassée, elle était exempte de toute poussière, de toute déformation, de tout fragment de verre. C’était une surface plane, une portion de dallage qui ne reflétait pas la salle telle qu’elle était, mais telle qu’elle avait été, sans stalactites au plafond. Il avait déjà vu ça, c’était un miroir magique qui fonctionnait toujours.

La gravité des univers reflets dépendait de la position de leur portail d’entrée. Mais quand il y avait plusieurs miroirs ensorcelés ? Dont une glace à l’horizontale, qui renversait la donne ?

Sans se poser davantage de questions, Basilien sauta, se préparant au choc. Il sentit un froid, il revenait bien dans le monde-miroir. Il chutait, cette fois, et l’un de ses pieds atterrit dans un autre monde, envahi par la douleur sans aucune transition. Il n’avait pas entendu de craquement, l’autre cheville allait bien. Il boita sur sa foulure, se repérant : il était bien au plafond de la salle illusoire, qui ressemblait de plus en plus à une prison conçue par un dément. Il dut contourner quelques barreaux partant se planter en aval pour trouver Melville, lui tournant le dos, tout occupé à bombarder le sol de grosses pierres. De cette perspective, c’était la position du primat qui paraissait anormale.

Le premier coup de Basilien s’enfonça proprement, entre les omoplates, décalé vers la gauche pour pénétrer profond au lieu de rebondir sur la colonne vertébrale. Melville se plia, sans cri, et la lance de Basilien coula entre ses doigts. Le mage se retournait, et la veste du mercenaire lui serra, il sentit des petites pointes s’enfoncer dans sa peau. D’un pas, il fut sur Melville, esquiva un coup de poignard, saisit le bras qui tenait le poignard, le tordit, le brisa. Le vieux avait les os fragiles. De son propre coutelas, Basilien perfora le poignet, trancha dans le bras de l’adversaire sur toute sa longueur, et, sous l’impulsion de l’instant, poursuivit la fente à l’épaule, dans le cou. Melville trouva encore la force de se dégager, de donner un coup de pied, un coup de poing tremblant. D’un coup de genou, Basilien renversa le vieux au sol, fit subir au bras valide ce qu’il avait déjà fait à l’autre, acheva cette fois la trajectoire du poignard par une découpe du torse, et continua à trancher dans la chair jusqu’à ce que les mouvements cessent.

 

 

- Encore une fois, l’Agence Elsy a réussi l’un de ses coups de génie ! Admirez la force de mon intuition, intuition non pas féminine, mais carrément divine…
- On ne les a pas encore, signala Élodianne.

La cigarette s’achevait. Elsy l’écrasa contre le chambranle de la troisième porte condamnée, tandis que les flammes y grondaient, suivant la volonté d’Ambroise, de Maurios et d’Hussert.
- Peut-être, mais tu dois avouer que c’est un pari gagné. Pas de Blasphème à l’horizon, déjà un mort et bientôt deux, je ne donne pas cher de la peau de ton cher collègue traître…
- Melville. Je ne peux pas le croire. Il avait l’air loyal.
- Parfois, les vieux font des bêtises, dit Frocœur qui parcourait des yeux la salle du rez-de-chaussée. Regardez, par exemple, qu’est-ce que je fais là, à participer à une opération barbare, alors que je devrais étudier, à cette heure de la soirée ?
- C’est bon, annonça Hussert alors que le feu s’éteignait. C’est bien brûlé.

D’un coup de sa massue entourée de grosses chaînes, Ohya enfonça la porte. Cendres et braises volèrent dans une salle mal entretenue.

Des dépôts de graisse pustuleux s’amassaient au plafond, quelques boulons constellaient le sol, il y avait une porte condamnée depuis longtemps d’une multitude de planches, et une autre plus proche qui était juste fermée. Manoha la défonça d’un coup d’épaule, et continua sur sa lancée.

La deuxième salle contenait des machines. Il y avait une roue à aube agrémentée de fouets, baignée dans un liquide nauséabond, une brouette remplie de rouages, ou encore une sorte d’alambic articulé où se trouvaient fixés plusieurs crânes canins. L’ensemble, éclairé chichement de quelques lampes à huile, ressemblait fort à la poubelle de Teliam Vore.
- Mais qu’est-ce qu’ils ont foutu ? dit Frocœur.

Pendant que tout le monde s’étalait dans la pièce, Élodianne s’approcha avec prudence d’une structure arachnéenne en bois.
- On mettra des velliades avant de comprendre ce qu’ils ont bricolé…
- Je vais donc grandement faciliter votre quotidien, votre avenir. Démolissez tout ça.

Élodianne se retourna vers son amie. Elle ne put rien lire sur le visage d’Elsy.
- Tu ne vas pas faire ça, tout objet est précieux pour comprendre leur méthode.

Elle ne comprenait pas non plus ce qu’elle voyait dans ses yeux, à part la couleur bleue. Puis Elsy se fendit d’un sourire, rictus de fausse joie bien connu d’Élodianne, et ainsi disparut l’illusion d’une inconnue.
- J’agis sur mandat du Palais Central, et j’applique ici une directive de Damnis.

Comme si ce nom avait été la clef de leur obéissance, tous s’animèrent pour faire leur part de carnage. Manoha balaya des étagères entières d’outils inconnus, répandant au sol des semblants de mécanismes d’horlogerie, des vrilles, des tuyaux coudés, avant qu’Elsy ne lui intime l’ordre de défoncer la porte suivante.

Un squelette hybride se dressait au milieu de la troisième pièce, si décharné, si grand qu’il paraissait vivant. Quadrupède, prédateur, il était recouvert d’un manteau d’écailles. La forme était soutenue par plusieurs tiges d’acier qui s’enfonçaient dans le sol, et menottée à des artefacts à moitié démontés.
- Ohya, Ambroise, démontez-moi cette chose. Manoha, tu te charges de la porte.
- Ca ne sert à rien de tout casser, objecta Ambroise.
- On ignore ce qui peut présenter un danger. Dans le doute, déquillez.

Suivant sa méthode usuelle, Manoha donna de l’épaule. La porte craqua, mais résista. Il essaya encore, plus fort. Il grogna, et donna des coups de lance et de pieds, vite rejoint par Hussert, puis Elsy.
- Ils ont enfin appris à se barricader ? railla-t-elle, avant qu’ensemble, ils ne défoncent la porte, et la cloison improvisée qui l’avait renforcée.

Manoha fonça dans la salle ouverte, pour se voir accueilli par un objet volant. Il prit de plein fouet la chaise lestée de pierre, vola en arrière.

Elsy se plaqua au mur, les autres firent de même. L’Atépéhien gisait sur le seuil, dans une mare écarlate. Une salve d’éclats de verre passa au-dessus de lui.
- Montrez-vous, bande de putes !
- Ça doit être Noélien, commenta Élodianne. Toujours aussi poète.

Un meuble massif, de l’autre côté, s’écrasa contre le mur, faisant vibrer la paroi à laquelle la magicienne s’adossait.

Elsy brandit son arbalète sous le nez du thermogène Maurios. Il comprit, sourit de toutes ses dents – dont une bonne partie, à présent, rongées de spores orange – et embrasa l’extrémité du carreau. Ambroise et Hussert aussi avaient leurs arbalètes, ils se chargèrent des flammes de leurs propres projectiles. Ils tirèrent. Les carreaux traversèrent toute la troisième salle avant de disparaître par une autre porte, là où devaient être retranchés les lieutenants de Vore.
- Rendez-vous ! hurla Élodianne. Ca va être un bain de sang !
- Ouais, le vôtre ! rugit Noélien au loin.

Elsy leva encore son arbalète, mais cette fois, aucun feu n’y naquit. Maurios, éberlué, toucha avec prudence la petite pointe de flèche enrubannée d’étoupe.
- Je n’y arrive pas. On nous pompe notre magie.
- Ils ont des aquiloniens ?

Hussert avait décroché une lampe à huile, ils s’en servirent pour allumer les carreaux.
- Plus trop de munitions, souffla Elsy. Ohya, Élo, Frocœur, vous retournez dans la salle précédente, vous essayez de nous bricoler des boucliers avec tout le bric-à-brac qu’on a explosé.
- On n’aura jamais le temps, dit Élodianne.
- Vas-tu arrêter de douter de ma ruse ? Chaque hésitation, c’est un moment de plus passé sous leurs tirs. Je demanderai juste à tout le monde de se taire, chaque mot va compter.

Cette fois, la magicienne ne sonda pas le regard d’Elsy. Elle regarda Ohya partir en avant : manœuvre normalement sans risque, car la porte de sortie était dans un angle mort, mais comme Frocœur, elle décida d’attendre une accalmie. Le feu nourri tenait de la magie matiériste, l’ennemi pouvait réorienter les projectiles en vol, et donc atteindre les endroits qu’il ne voyait même pas.
- On a Amaranthe ! hurla Elsy.

De même que « Damnis » avait brisé les réticences de l’équipe au vandalisme, « Amaranthe » arrêta les assauts adverses. Les fragments de pierre, les éclats de métal et de verre tombèrent sur le carrelage.

Elsy quitta le couvert du mur pour s’avancer sur le seuil, enjambant le corps palpitant de Manoha, pendant qu’Élodianne et Frocœur repartaient ventre à terre de la salle du squelette.
- Nous n’avons pas d’ordres pour vous, clama-t-elle en écartant les mains. Que vous soyez morts ou vifs, le gouvernement n’en a cure. Tout ce que désirent les huiles de Mirinèce, c’est la tête de Teliam… Laissez-le tomber et vous serez sauvés.

Il n’y eut pas de réponse. Elle nota l’absence de fenêtres et de mobilier, les fissures au plafond, le lustre lourd, inquiétant, endommagé par les tirs matiéristes.
- C’est facile. Vous n’avez qu’à vous montrer, marcher jusqu’à nous. On vous ligotera, vous serez ramenés à la capitale… Ensuite, on verra. Mais le cauchemar peut s’arrêter là.

À l’autre bout de la salle qui avait vu tant d’objets défiler en si peu de minutes, une tête chevelue apparut dans l’embrasure. C’était Eldée, il rétracta le cou dès qu’il la vit. Elsy fit un pas en avant, convaincue qu’elle les avait ferrés.
- Personne n’est encore mort. Tout ça peut s’achever sans avoir commencé. Il vous suffit d’avancer un par un. C’est fini, les Blasphèmes. Vous êtes foutus, j’ai trente hommes sous mes ordres, et ce n’est que l’avant-garde.
- On veut voir Amaranthe, fit la voix d’Eldée.
- La ferme, crétin, répondit celle de Noélien. Tu comprends pas qu’elle veut nous descendre ? On te croit pas une seconde ! acheva-t-il à l’attention d’Elsy.
- Pourquoi ne jetterais-tu pas un coup d’œil, pour voir la franchise rayonner sur mon doux visage ? Cela nous permettrait de lier connaissance, nous connaissons nos noms, je crois, mais même pas nos traits.
- Valnitier, je t’ai vue. Tu t’en souviens pas, mais je t’ai vue. Et je vais te dire, pétasse, pas question que je pointe un orteil dans le cadre de cette porte. T’attends que ça pour m’expédier tout droit dans la gueule d’un Titan.
- Puisse-t-il te mâchonner jusqu’à la fin des temps. Mais non, Lincennes, tu es plus précieux vivant. Vous l’êtes tous, d’ailleurs. Si tu ne crois pas en ma bonté, songe au moins à ceci : je touche une prime pour chaque félon que je ramène en vie.
- Ouais, et je suis sûr qu’on va avoir des entrevues passionnées avec la milice… On aura le droit d’hurler autant qu’on veut ?
- Je me porte garante de votre intégrité. Physique, tout le moins, parce que pour le mental, vous m’avez l’air suffisamment ravagés pour ne pas saisir que c’est votre dernière chance. C’est quitte ou double, la vie ou la mort, et à votre place, je me coucherais au lieu d’essayer de la jouer finaude. Sans ma bonne volonté, vous êtes des cadavres.

Les débris abandonnés vibrèrent sur le sol.
- Fais-moi peur, la salope. T’es vachement pas en position de force.
- Amène-nous Amaranthe ! dit Eldée, cognant le chambranle de sa canne. Je veux la voir maintenant.
- Mon otage ? Vous voulez que j’approche mon otage de vos sales griffes malades ? Excusez si je glousse, mais c’est juste impossible. Si vous voulez, par contre, je peux la faire crier. Vous entendrez sa voix de loin, avec ce que je lui ferai.

Elsy nota des pas derrière elle. Élodianne et les autres devaient revenir de la salle des outils. Avec des boucliers, elle l’espérait.
- De mieux en mieux ! fit une troisième voix, féminine et maussade. C’est pas en torturant ma sœur qu’on fera ce que vous voulez.
- Situation extrême, répliqua Elsy.
- Des nèfles, reprit Laudane. On ne cèdera pas au chantage. Et je croyais que vous vous souciiez de notre intégrité ?
- Elle ne m’intéresse que si vous coopérez.

En arrière, quelqu’un tendit à Elsy un bouclier de fortune. Elle le prit, l’ajusta à sa main gauche, sans quitter des yeux la porte ouverte en face.

Il y avait des chuchotis. Elle crut entendre que Laudane voulait bien livrer Vore, que Noélien non, et qu’Eldée hésitait. Mais la voix du principal intéressé ne retentissait pas, ce qu’Elsy nota :
- Où est-il, votre chef ? Où est-il, alors que tout va mal ? Vore est fini, les petits. Il ne vous reste plus qu’à vous rendre, ou à mourir avec lui.
- Amaranthe savait ce qu’elle risquait, dit Noélien doucement. Putain, rappelez-vous de ce qu’elle a enfilé.
- Ouais, on sait tous ce qu’on risque, répondit la voix de Laudane.
- Je me rends, annonça Eldée.
- Déconne pas ! répliquèrent les deux autres.

Elsy fit signe à ses troupes de la suivre, et elle commença à marcher dans la salle, doucement d’abord, puis de plus en plus vite.
- Reculez ! prévint la voix d’Eldée.
- Connard ! C’est le moment de tirer !

Et Eldée tira, ou plutôt renvoya les tirs, tous les carreaux que les mages et Elsy avaient expédié depuis le début de l’escarmouche. Ils filèrent à l’aveugle d’une porte vers l’autre ; l’équipe s’était écartée, prévoyant la salve. Elsy courut, et avec elle Ohya, Hussert, Ambroise, Maurios. Les projectiles revinrent, errant dans la salle, frappant au hasard. Le bras d’Ohya fut traversé par un éclat, il lâcha sa massue, la reprit dans l’autre main, cogna les pointes comme pour faucher des moustiques.

Ils coururent à gauche et à droite, des petits bolides ricochant sur leurs boucliers ou éraflant leur chair, ils tirèrent à leur tour, en direction de la porte, et le lustre se décrocha, s’écrasant comme une bombe au milieu de la salle.

 

 

- Et vous avez jamais pensé à faire une autre carrière ?
- Ma vocation est incrustée au cœur de ma personne.
- Mais incrustée comment ? Y’a bien un point de départ, un moment où vous vous êtes dit…
- Que Prime est la cause pour laquelle on doit donner sa vie.
- Ouais.

La conversation cessa, mais Basilien ne laissa pas le silence s’installer, car au-dehors se faisaient toujours entendre les bruits désagréables.
- Dites, c’est du péché, ma vie ?
- Vous n’êtes pas infidèle à la parole divine ?
- Ça non.
- En ce cas, vous vous réveillerez au sommet des Arches. Après la fin de cette vie sans signification en débutera une autre, où vous saurez tout et où vous serez heureux.
- Les deux en même temps ? C’est possible, primat ?
- Accélérez le pas. Oui, tout est possible dans l’au-delà, c’est un lieu de béatitude pour nous autres les justes.

À nouveau, le jeune homme ne trouva rien à dire. Il chercha un autre sujet de conversation :
- Ça fait combien de temps que vous servez Prime ?
- Bientôt une vie. Dans moins de dix ans, je quitterai le monde mortel. Je saurai tout et chevaucherai un Titan.
- Galrekah, Novorgent, le gros ver ?
- Je prendrai ce que Prime choisira de me donner.
- Mais vous, vous préférez lequel ?
- Taisez-vous. Vos questions d’ignorant me distraient indûment.

Ils arrivaient à une porte incrustée d’une petite mosaïque. Un homme à plus de dix bras y était présenté. Orakaneus poussa la porte, passa le seuil.
- Hé, hé, là en dessous, la voie est libre ?

Le primat fit cliqueter ses chaînes.

Basilien prit ça comme un bon signe et se hissa sous le chambranle. Il n’avait jamais réalisé l’espace qu’on laissait sur un mur entre la porte et le plafond. Chaque passage d’une pièce à l’autre était pour lui une épreuve d’athlétisme, un muret à franchir, et s’il finissait par tomber sur des plafonds plus hauts, sans espoir d’agripper le rebord du chambranle, la situation deviendrait compliquée. De même si le vieux prêtre se faisait tuer : impossible pour Basilien d’ouvrir la moindre porte.

Les choses auraient été différentes s’ils avaient pu faire escale hors du monde-miroir, mais Melville, de sa magie, avait condamné les issues. Ses barreaux de pierre avaient beau être constitués d’une matière illusoire, ils n’en barraient pas moins les miroirs actifs du vaste rez-de-chaussée.

En atterrissant sur une poutre, au mépris de sa foulure, Basilien n’avait que des idées désagréables en tête. Rester dans les miroirs était une mauvaise chose : l’ennemi était sur son terrain, encore plus que dans le vrai château. Mais c’était aussi une activité limitée dans le temps, car il ne doutait pas que Noélien allait très mal finir. Il espérait qu’Elsy pense au pauvre Baz qui s’était précipité dans le miroir, avant de l’achever. De ce qu’il en comprenait, quand la magie disparaissait, tout ce qui se trouvait dans l’univers reflet était éjecté. D’un seul coup. Si lui et le primat ne sortaient pas de là avant la fin des affrontements, ce serait en bouillie qu’ils se retrouveraient.

Il classa la complexité de la salle parmi les mauvaises nouvelles. Aux sept coins de la pièce, les poutres se recourbaient pour s’enchâsser dans des colonnes de pierre. L’un des murs comportait une fenêtre condamnée et une meurtrière, un autre la porte par laquelle ils venaient d’entrer, et les cinq parois restantes étaient des boiseries gravées de pictogrammes antiques. Basilien, déjà peu instruit en alphabet étatique, ne connaissait rien du klapien, à fortiori la tête en bas.
- C’est un calendrier, dit Orakaneus.
- Un cul-de-sac ?
- Non. Je suppose qu’un accès s’ouvre, d’une manière ou d’une autre. Il y a beaucoup d’informations sur certaines saisons. Il faut résoudre une énigme.
- Vous êtes bon en charades ?
- Non, fit le primat avant de démolir une à une les boiseries.

Derrière la velliade d’Épane, un escalier courait. Ils l’empruntèrent ensemble, Orakaneus montant, Basilien descendant. Il se sentait maudit par Melville, condamné à passer ces instants, peut-être les derniers, dans le rôle d’une mouche.

Le deuxième étage se présenta d’abord en couloir coudé, nanti de nombreuses portes. Un coffre à linge débordant de chaussettes. Un échiquier avec deux tabourets. Laudane émergeant d’un cagibi, les bras garnis de bracelets.

Il y eut un instant d’incrédulité, qu’Orakaneus brisa en s’élançant vers elle. Les yeux de Laudane se réduisirent en fentes tandis qu’elle lui envoyait un torrent de flammes en plein visage. Orakaneus fonça à l’aveuglette, elle s’écarta, il percuta le mur.

Eldée et Noélien apparurent par une porte, porteurs des mêmes bracelets noirs. Leurs têtes étaient à demi hargneuses, à demi catastrophées. Eldée fit surgir du mur un pic de pierre, repoussant le primat, pendant que Noélien désignait Basilien à Laudane.

Le plafond n’était pas haut, l’avantage tactique nul. La tête de Basilien se trouvait au niveau de celles de l’ennemi. Essayant de ne pas s’arrêter aux bourrasques de feu, il frappa du poignard en passant parmi eux. Il fit volte-face, préparant une seconde charge, Noélien avait une épaule qui saignait. Sous ses pieds, le plafond devenait brûlant. Il aurait voulu retrouver le sol pour ses derniers instants.

Une cavalcade au coin du couloir. Laudane jura, et Eldée tendit un bras, une boiserie se fendit comme on ouvre un rideau. Ils s’enfuirent dans une pièce adjacente.

Orakaneus titubait, mais il ne semblait pas gravement blessé. Quand Elsy arriva, elle le poussa du coude, comme s’il se reposait. Basilien indiqua le mur qu’Eldée avait hâtivement refermé, Ohya et Manoha le défoncèrent d’un coup d’épaule.

Les mages renégats n’étaient pas loin, au milieu d’une salle immense. Cela au moins était conforme aux plans connus de l’expédition : l’essentiel du deuxième étage était un espace sans plafond, où des plates-formes de pierre se rattachaient aux parois intérieures de la tour, en pas de vis, comme des marches pour géants. Ces paliers successifs supportaient des Titans, imitations miniatures des idoles préhistoriques. De nombreux escaliers et échelles, filant vers les hauteurs, constituaient le seul ornement du sol dépouillé. Laudane, Eldée et Noélien ne semblaient pas vouloir les emprunter, ils couraient vers une porte encore loin devant eux, qui devait mener à la salle à manger.

Basilien dut rester sur le seuil, ne voyant même pas le fond de l’abysse qu’était pour lui le plafond de la salle suivante. De toute façon, sa cheville l’élançait trop.

Il nota que si Hussert et Maurios portaient des bandages frais, et que Manoha ressemblait à une momie dotée d’un œil unique, personne encore n’était mort, dans leur groupe tout au moins. Cela lui rappela de faire son rapport à Elsy.
- Melville n’existe plus !
- Tu dis ? hurla Elsy, en tête du peloton, coude à coude avec Ohya.
- On a tué le vieux !

Elsy et Ohya durent s’écarter l’un de l’autre, un muret surgissant de nulle part. Après quelques enjambées, un autre obstacle s’étira du sol de pierre nu, plus près de la jeune femme ; sa hanche racla le roc.

Le trio qu’ils chassaient avait toujours le dos tourné, mais il travaillait dur à faire du terrain découvert quelque chose de moins pratique. Après les murets, Elsy manqua de s’abîmer dans plusieurs trous béants ; deux-trois pics esquivés puis elle trébucha. Le sol n’était plus lisse, des nœuds se formaient doucement dans la pierre, des cordages pétrifiés émergeaient.
- Ils sont plus que quatre ! s’égosilla Basilien, quelque part en arrière. On peut y arriver !

Il fallait bondir, ne pas se fier au sol. Elsy slaloma entre de nouveaux murs, pataugea dans des zones de pierre devenue molle, trop vite pour s’y enfoncer. Les ennemis ne les voyaient pas, c’était leur avantage, ainsi leurs pièges étaient mal ciblés, aucun collet ne pouvait se resserrer autour des chevilles, aucune trappe s’ouvrir avec exactitude. Et les terroristes avaient raison de courir, parce que l’écart ne cessait de se réduire, malgré tous les chausse-trappes censés les ralentir.

Ils avaient atteint les portes de la salle à manger, ils disparurent derrière, laissant le sol accoucher d’un mur très épais. Le bloc se confondit avec les battants, le chambranle, et gonfla pour ne paraître qu’une excroissance du mur.

Puis, alors qu’Elsy voyait les périls se raréfier, la sortie presque à portée, le sol s’effondra. Une faille s’élargissait, barrant le passage sur toute la largeur de la salle principale du deuxième étage. Elle ne ralentit pas, elle sauta. Moins d’un mètre plus loin, elle roula au sol.

Ce fut facile pour elle, mais la fissure s’élargissait. Et elle n’avait aucun moyen d’arrêter le processus. Ohya dut sauter un gouffre d’un mètre, Manoha d’un mètre trente, Frocœur de deux mètres. Le vieux mage se rata presque, mais Elsy s’y attendait. Elle se saisit d’un bras, Ohya attrapa l’autre. Ils hissèrent le mage. Elle vit au passage que la faille n’ouvrait pas sur du noir, ou sur le plancher du premier étage. Une brume blanche tapissait uniformément le fond.

Orakaneus était passé. Trois mètres et demi. Maurios sauta aussi. Quatre mètres. Ambroise s’élança. Et il se rata. La faille était devenue trop large, Elsy et Ohya essayèrent de le rattraper, peine perdue. L’une de ses mains heurta le rebord, tenta de s’y accrocher, mais ses doigts se crispèrent sur du vide. Ambroise disparut dans la brume.

Élodianne et Hussert restaient coincés de l’autre côté, avec Basilien, qu’ils tenaient chacun des deux mains. Leur retard n’avait rien d’étonnant : le jeune homme flottait dans l’air.
- Voyez-moi cette baudruche, dit Elsy sans parvenir à rire.
- Tu aurais pu penser à Baz, attaqua Élodianne. Avant de foncer comme ça tête baissée. Et à nos blessés. Ambroise n’était pas en état de faire dans le saut en longueur.
- Si j’avais pris deux minutes pour réfléchir, on n’aurait pas pu les rejoindre.
- Ah bon, parce que là, tu en es capable ?

La magicienne, du menton, désigna la grosse bosse dans le mur, seule trace de la sortie.
- Vas-y, ouvre-moi ça.
- Il y a un moyen, affirma Elsy. Il suffit de trouver comment ils pratiquent la magie dans un monde-miroir.
- Bonne chance, ma branche essaie de trouver ça depuis un millénaire. Et si Roucouille était encore parmi nous, il nous expliquerait que c’est très possible, et que ses collègues inventeront la méthode d’ici deux-trois velliades.

Élodianne et Hussert durent reculer, le rebord se rapprochant dangereusement de leurs pieds.
- À votre avis, c’est leur magie de la matière ? fit Frocœur. Ou c’est le monde-miroir qui se désagrège ?

Elsy ne prit pas la peine de répondre ou bien d’y réfléchir. Elle concentrait ses pensées sur autre chose, car le rebord se rapprochait aussi de leur côté.
- Faut qu’on retourne tout en bas, dit Élodianne. Si on court assez vite, on pourra atteindre la vraie salle à manger, on passe dans le monde-miroir et on vous ouvre…
- Et l’ennemi ? À trois, vous ne ferez pas long feu. En admettant qu’on ne soit pas tombés dans la brume d’ici là.

Le gouffre ne cessait de s’élargir. Du côté d’Elsy, Ohya, Maurios, Frocœur, Orakaneus et Manoha, il n’y avait plus que trois mètres de sol avant le vil rebord.
- De toute façon, ça sert à rien en bas, grogna Basilien. Melville a foutu tant de bordel qu’on peut pas trouver une sortie.
- Plus qu’à espérer qu’il y ait un autre miroir à cet étage.
- Nan, Élo. Ça ne change rien au fait que si vous faites le tour, vous serez trois contre trois, et permets-moi de te dire qu’ils ont l’air légèrement en forme niveau magie.

Frocœur se racla la gorge.
- Je ne peux pas mourir ainsi ! rugit Manoha.

Il donna des coups d’épaule dans la bosse.
- Là, je suis d’accord, aussi dément que tu sois, avoua Elsy en décroisant les bras. Je n’aurais jamais cru que la mission finirait comme ça.

Plus que deux mètres entre le gouffre et le mur.
- J’aurais dû réclamer un matiériste, dit Elsy. Un matiériste aurait explosé ce mur-là comme rien. Il aurait même pu nous faire une passerelle au-dessus de ce trou.
- Sans magie, ça m’étonnerait, rappela Hussert.
- Pas besoin de la branche de la matière, grinça Maurios. Je peux vous le détruire, votre mur. Enfin, je pourrais, si on était dans la réalité.

Leur marge de survie mériterait bientôt d’être appelée corniche. Elsy frappa la bosse qui les séparait stupidement d’une retraite toute trouvée.
- J’ai peut-être quelque chose, dit Élodianne.
- Aboule !
- Peut-être un faux espoir. Amaranthe avait un truc sur elle.
- Sa ceinture, compléta Frocœur. Je ne l’ai pas beaucoup regardée, avant que vous la repreniez, mais…
- C’est plein de magie, déclara Élodianne en désignant la ceinture en question, attachée à sa taille.
- Pourquoi ne me l’avoir pas dit avant ? demanda Elsy. Non, oubliez, on n’a pas le temps.
- Parce qu’on n’avait pas le temps, justement, on courait après Eldée, et on a foncé dans le miroir, et –
- Aussi parce qu’on pensait que vous voudriez la détruire, dit Frocœur.
- On verra ça après. Ce truc peut permettre la magie ici. Envoyez-nous ça. Et vite.
- Ce n’est pas assuré, prévint Élodianne en détachant la ceinture tant bien que mal, laissant à Basilien le soin de s’accrocher à son col pour ne pas tomber vers la terrible hauteur.
- Tu dois vraiment la lancer ? Tu ne pourrais pas essayer de franchir le gouffre en utilisant Baz comme moyen de suspension ?
- Je fais deux fois son poids, dit Basilien.
- Et je ne tente pas les exploits d’illustrés, fit Élodianne avec un sourire plein de petites dents. J’ai déjà plus d’aventure qu’il ne m’en faut, à vie.

Elle estima la distance avec soin, lança la ceinture. Elsy l’attrapa sans difficulté, mais tout le monde soupira.

Au-dessus du grand vide, reculant chacune de leur côté, les deux vieilles amies échangèrent un sourire.
- On va chercher un miroir pour atteindre la salle à manger, dit Hussert en faisant volte-face. Désolé, on n’a même pas le temps de voir si ça marche ; si ça ne fonctionne pas, chaque seconde comptera.
- Attention à ne pas tomber sur Vore ! clama Elsy en guise d’adieu.

Le thermogène et Élodianne gardaient un faible rythme de course en s’éloignant, tentant de retenir autant que possible le Basilien volant.

La ceinture passa de mains en mains, atterrissant assez tôt entre celles de Maurios. Ses yeux caves scrutèrent le joyau noir caressé par ses doigts.
- Ça a l’air d’être ça. Ça picote sacrément. Et ça ressemble aux bracelets que ces salopards se collent par dizaines.

Il appliqua la ceinture contre la protubérance au mur.
- Je sais pas si c’est censé fonctionner comme vecteur ou…
- Essayez tout, coupa Elsy.

Un mètre de largeur : la corniche se réduisait à une peau de chagrin quand Maurios amena la pierre à haute température. Il passa brutalement en dessous de zéro. Des fissures apparurent. Il dut répéter trois fois l’opération avant que l’épaisse barrière soit assez fracassée.

Maurios contempla le déblayage des portes avec un rictus luminescent.

 

 

La salle à manger était une vaste pièce dont les piliers, entourés de miroirs, renvoyaient la lumière écarlate de fenêtres très larges. Il y avait une table hurquoise, des sièges confortables, mais surtout deux créatures qui accueillirent l’équipe avec de grands gestes.

Un bras dégingandé déploya des doigts difformes, qui griffèrent l’air avant de décupler de longueur. Un bouquet de pics fleurit là où Elsy se tenait, mais elle se précipitait déjà en avant. Un coup de ceste rata sa cible, le monstre recula. Son faciès s’aplatit, puis il tourna la tête vers l’autre créature, son nez s’allongea, et Elsy reconnut le profil, la coiffure. C’était Eldée, transformé, contrefait. Même les vêtements étaient distendus.

Des flammes empêchèrent Elsy de répéter son attaque. Elle courut derrière un pilier, histoire de se mettre hors de vue des magiciens, et préféra s’attaquer à la Laudane déformée, perchée sur des mollets immenses, maigre comme du fil de fer. À nouveau, du feu thermogène lui interdit le passage.

Des cris, partout. Laudane n’était déjà plus là, elle s’était déplacée à l’autre bout de la pièce avec une célérité inhumaine. Elsy était sûre, à présent, qu’ils avaient acculé leurs proies, à tel point que les servants de Vore devaient altérer leurs propres corps pour avoir un espoir. Se transformaient-ils en Blasphèmes, en autre chose ? Des ailes gigantesques allaient-elles leur pousser ?

Leurs gestes n’étaient pas naturels. Elle vit cela alors qu’Eldée évitait les frappes d’Ohya, de Manoha. D’un bond en arrière, le monstre adolescent recula de trois mètres, et dans son déplacement brusque, il parut se courber. L’être à géométrie variable se ramassa sur lui-même avant de s’élancer, avec des membres plus longs que des serpents.
- Illusion ! lança Elsy. Ne vous fiez pas à la vue !

Elle appliqua son propre conseil en fonçant sur Laudane, la plus proche. Elle frappa avant de l’atteindre, mais continua ses coups de ceste, courant toujours, peu importait si elle paraissait ne rien toucher du tout. Indistinctement, elle perçut quelque chose de très fin devant elle, un bras mince comme une feuille, et puis un choc. Elle avait cogné dans l’un des bracelets noirs.
- Frappez Laudane !

Si elle était aussi douée que sa sœur jumelle, c’était elle la plus dangereuse. Son équipe obéit à ses ordres, et ils attaquèrent, dans les flammes et la rage. Laudane virevolta selon un parcours qui défiait la logique humaine ; son bras droit portait maintenant une plaie, qui s’agrandissait et se réduisait au rythme des déformations qu’instillaient ses mouvements. Via quelques contorsions, elle s’esquiva dans l’un des piliers. Eldée avait déjà disparu, aussi Elsy suivit Laudane en ordonnant à tous ses hommes de l’imiter très vite.

Dans la salle à manger réelle, plongée dans le noir, elle ne fit qu’entrevoir une silhouette quittant la salle en hâte. Une silhouette humaine, tout à fait normale. Puis un cliquetis, une fois les portes fermées.

Elle considéra les miroirs cylindriques qui entouraient les colonnes, et tenta de concevoir à quoi pouvait ressembler le monde-miroir quand on y retournait via un tel expédient. Elle n’y parvint pas. Mais elle n’avait aucune envie de tenter l’expérience.

Eldée et Laudane avaient verrouillé les portes de la salle. Elsy défonça la fenêtre et hurla un bon coup à la face du désert, histoire de faire signe aux sentinelles à l’extérieur de Camaïeu que le ménage était en route, et puis attendit que tout le monde soit arrivé dans la pièce pour faire signe à Maurios. Le thermogène fracassa les portes de bois bien plus vite qu’il n’avait brisé l’obstacle dans le monde-miroir.

La salle des plates-formes était intacte, aucun signe des dégradations infligées à sa jumelle. Il faisait sombre, mais cela ne fut plus un problème dès qu’un bolide de feu illumina l’espace. Le sol trembla.
- À couvert.

L’équipe suivit Elsy sous la plus proche plate-forme. Une plaque de pierre de cinq mètres sur cinq, plus haute qu’un plafond. Mais il y eut un tremblement. Ils s’enfuirent juste à temps : la plate-forme fut fracassée par la sculpture qu’elle était censée soutenir, une imitation taille réduite de Titan. La forme enroulée dans des ailes membraneuses s’écrasa au sol, des appendices de grès volant dans tous les sens. Aucun d’eux ne se souvenait du nom de la statue.

Ils coururent sans s’arrêter, zigzaguant non pour éviter des trous et des murets, cette fois, mais de longs traits de feu. Maurios répliqua, brandissant la ceinture comme une ayguise de juge : ses propres tirs ardents éclairèrent les hauteurs. Aucun de leurs ennemis n’était visible, pourtant.

Elsy bondit sur une échelle, les barreaux s’amollirent sous ses doigts comme du caramel. Elle aurait donné un royaume pour un seul matiériste au service de l’équipe.

Le bombardement s’intensifia comme en réponse à sa supplique muette. Elle recula, avec toute l’équipe, sous la plate-forme qu’elle n’avait à présent aucun espoir d’atteindre.
- Vous vous en êtes tirés ! fit une voix qu’elle connaissait.

Élodianne avait un faible sourire. Elle portait une lance. Basilien et Hussert étaient à ses côtés.
- Il était temps que tu arrives, dit Elsy au thermogène. Avec seulement Maurios, on manque de puissance de feu. Merci, acheva-t-elle à l’intention de son amie.
- Il se débrouille bien, observa Hussert en désignant Maurios qui se dépensait sans compter dans les effets pyrotechniques.
- Je crois que c’est la ceinture, souleva Élodianne. C’est bien la ceinture d’Amaranthe qui a marché pour vous sortir d’affaire ?
- Ouais.
- Elle peut peut-être aussi multiplier l’effet magique. Comme un aquilonien.

Hussert se frotta les mains et ajusta ses gants.
- Et devinez quoi, on en a une autre, de ces pierres d’aquilon.

La lumière des flammes éclaira le sourire de Basilien quand il remit à Hussert le poignard de Melville.
- On dirait la même pierre, admit Elsy.
- Affirmatif, lança Hussert en levant la main.

L’éclairage infernal s’intensifia plus haut. Hussert venait de déclencher une véritable géhenne dans les paliers supérieurs.
- Personne n’est blessé ? demanda Elsy.

Manoha grogna quelque chose sous ses nombreuses bandelettes.
- Grand bien te fasse. Allez, on se motive, on va se réfugier dans la salle à manger.
- Pourquoi ? s’enquit Basilien.
- Parce qu’une fois que cette plaque-là aura cédé comme l’autre, dit la meneuse en désignant la plate-forme qui les surplombait, il n’y en aura plus d’assez proche du sol pour nous protéger de l’ire de l’ennemi.
- Je suis conquis par l’argument, grogna Hussert.

Ils se précipitèrent de toute la force de leurs jambes, quelque chose de lourd tomba, une secousse ébranla leurs pieds. Ils continuèrent à cavaler, franchirent le seuil, pivotèrent : presque au centre de la salle, une maquette de Galrekah reposait en morceaux.
- Pertes inférieures à celles de l’ennemi, dit Elsy. Effectifs supérieurs. Ils feraient mieux de se rendre.
- Ils ont compris que tu voulais leur peau, siffla Élodianne.
- Conséquence logique de leurs actions passées. Mais ils devraient abandonner. Ce ne sont pas leurs idioties qui les sauveront.
- Eux se défendre quand même, objecta Ohya. Comme Rebuts pris au piège.
- Ouais, ils peuvent bien mordre, reste qu’ils seront abattus… Frocœur, pouvez-vous repérer des signes de vie ? Localiser exactement où sont nos petits amis ? L’indiquer aux thermogènes pour qu’ils fassent le ménage ?
- Rien de tout ça, j’en ai peur.
- Une autre méthode, alors. Messieurs, vous connaissez le plan de la salle. Les socles des Titans montent en spirale ascendante, il y a vingt et un socles jusqu’au troisième étage. Je vais vous demander de faire une fournaise sur toutes les plates-formes, une par une.
- Ça va prendre du temps, fit Hussert.
- Moins que sans vos pierres magiques.
- Et sans viser, ça sera imprécis.
- Peut-être, mais c’est tout ce qu’il nous reste. Et vous, Manoha, vous ne pouvez rien faire ?
- Ma magie s’exerce dans la proximité.
- Donc, vous ne servez à rien…
- Je n’ai pas dit ça, grogna l’Atépéhien. Je peux localiser.

Des explosions, dans la salle. La dépression où reposait Galrekah se creusa, et bientôt, le sol commença à s’effondrer.
- D’ici ? demanda Elsy.
- Oui.
- Parfait. Pas besoin de davantage s’exposer. Sauf que… il faut que quelqu’un les distraie encore quelques instants, le temps que Manoha repère, que les thermogènes opèrent. Ils vont finir par remarquer qu’on n’est plus dans le coin.
- Pour l’instant, ils sont trop occupés à faire pleuvoir la mort, dit Frocœur.
- Moi y aller.

Ohya avait un doux sourire.
- Sûr ? demanda Elsy.
- Moi courir vite. Meilleur du village.

Elle n’avait pas le temps de le serrer contre elle. Elle se contenta d’hocher la tête, de le remercier. Ohya franchit le seuil, droit au cœur de l’enfer.
- Tu peux parler comme nous ! lui hurla Basilien. Tu fais que nous feinter ! Nandiquihi ! Reviens ici !
- Toi oublier trois syllabes, toi te faire enculer !

Les foulées du colosse étaient sûres. Il garda une distance respectable vis-à-vis de la portion de sol qui s’écroulait, contournant le trou avec vélocité, et le regard d’Elsy fut attiré vers cette obscurité. Cela lui rappelait trop le gouffre auquel ils avaient échappé, le gouffre sur de la brume.

Manoha déroulait ses bandes. L’un des affrontements lui avait laissé le visage défoncé, avec le nez rabattu presque contre la joue, le menton déboîté, un œil crevé.

De ses prothèses, il s’empara d’une lance, et y fit goutter les liquides de son orbite béante. Quand le fer pointu fut enrobé de rouge, le mage dément commença à le pointer vers la porte. Puis il le leva davantage.
- Je n’arrive pas à trouver Teliam Vore, mon ennemi désigné, le dieu que je dois vaincre en combat singulier. Mais dans le prolongement de cette arme se situent ses laquais.

Elsy n’eut pas besoin de parler, les thermogènes, serrant chacun un artefact, se concentrèrent. Il y eut un hurlement dans la salle principale.
- Eldée ! cria quelqu’un.

Puis des coups ou des pas, des sons métalliques. L’attaque avait cessé, plus aucun projectile de feu ni de matière ne venait des hauteurs.

Ohya revint à la salle à manger quelques secondes plus tard. Pour la première fois depuis qu’Elsy le connaissait, il avait l’air déconcerté. Étonné d’être en vie.

 

 

Ils montèrent les paliers avec nervosité. Aucune plate-forme n’était intacte, elles portaient toutes au moins des traces de suie. Les Titans Matravdam et Novorgent étaient les seuls reconnaissables, les autres avaient été détruits. En certains endroits, les débris des statues étaient empilés, dans l’objectif clair de servir de projectiles. À ce tableau de siège, il ne manquait que catapultes et réserves d’acide.

Beaucoup d’échelles et d’escaliers avaient été détruits, mais ils formaient une telle toile d’araignée dans l’espace de la tour qu’il restait toujours des marches et des échelons pour atteindre les socles. Le bombardement enragé avait sans doute eu pour but de corriger tant bien que mal cet état des choses, à moins que les terroristes n’aient commencé à saboter bien plus tôt les accès aux paliers.

La vingt et unième plate-forme, qui avait porté le Galrekah de taille réduite, n’était plus accessible que par une échelle tordue, mais l’enfilade de marches qui la prolongeait, et qui s’élargissait jusqu’à atteindre une envergure comparable à l’escalier du rez-de-chaussée, n’avait pas été touchée. Ohya s’y engagea en premier, lentement, mais sans hésitation. Ils le suivirent jusqu’au troisième étage.

Un couloir central menait directement à l’escalier suivant, mais les dix portes, ils le savaient, ouvraient sur autant de suites. Des chambres avec salle de bain, cabinet de toilette, petit salon. Tout le confort pour les invités occasionnels de Teliam Vore, ou divers lieux de méditation. Et autant de possibilités d’embuscades.
- Veille sur l’escalier, indiqua Elsy à Manoha. Vérifie que personne ne monte, si quelqu’un se planque dans une chambre, c’est l’occasion de le coincer.
- Ma magie m’informe qu’il n’y a plus que quatre êtres vivants, et qu’ils sont tous aux étages supérieurs.
- Tant mieux, ils ne seront pas là pour nous empêcher d’appliquer la politique de la terre brûlée. On y va.

Elle ouvrit la première chambre. Abandonnée depuis longtemps, avec une fenêtre condamnée. Elle demanda néanmoins à Maurios de tout incinérer méthodiquement. La deuxième pièce était presque à l’identique, des toiles d’araignée harponnant de toutes parts le lit. Maurios n’ayant pas fini son travail, ce furent les flammes d’Hussert qui se chargèrent de cette suite. Mais la troisième chambre avait été habitée.

La faible lueur lunaire virait au doré à travers la vitre. Le lit était ample, plein de coussins. Il y avait un bureau avec une chandelle, un pot de crayons et de stylographes, des feuillets. Sur la table de nuit, un bloc-notes, une plume, une figurine.

Elsy parcourut la pièce, soulevant le lit, ouvrant le placard, les tiroirs du bureau, défonçant les étagères du cabinet de toilettes, et recommandant :
- Observez-moi bien, c’est comme ça que vous devrez procéder pour toutes les autres pièces. On va prendre chacun une chambre, histoire de gagner du temps.

Elle lança dans le couloir tout ce qui lui semblait plus suspect qu’une lame de parquet. En fait, même certaines planches furent arrachées au ceste armé, et jetées dans la pile grandissante des choses à anéantir.

Pendant qu’Elsy fouillait, Élodianne s’intéressa aux feuillets. Elle trouva des dessins du désert, de l’école carnadonaise qu’ils avaient visitée, d’un autre bâtiment qu’elle n’avait jamais vu, de plusieurs personnes qui lui étaient également inconnues.
- C’est joli, dit Elsy en interrompant sa recherche. À brûler.

Élodianne ne s’offusqua pas verbalement, laissant son expression parler pour elle.
- Oh, je t’en prie. Directives de Damnis. Tout ce qui pourrait ressembler à des productions des terroristes doit passer à la trappe.
- Des dessins ?
- Peut-être que l’origine des Blasphèmes est révélée dessus, à l’encre sympathique. Ou qu’ils constituent un code. Ou qu’il y a des messages en chromice dissimulés dans des différences infinitésimales de qualité du papier. Vous vous y connaissez pour tourner les gens en bourrique, vous autres magiciens. Et c’est un risque qui ne peut pas être pris ici.

 

 

Le plan. Le nouveau plan d’Eldée était simple : monter au plus haut de cette tour piégée, en empruntant le moins possible de miroirs. Ensuite, il attendrait, et après l’éternité que durerait le massacre des siens, il se rendrait. Finalement, pas d’autre alternative. Sortir de la tour était impossible via la réalité, suicidaire dans le monde-miroir.

Il évita les miroirs maintenant fermés d’Amaranthe, ces petits passages qui avaient longtemps permis une circulation ô combien plus facile, mais également ceux que Noélien plaçait partout. Lui, au contraire de la jeune femme, n’avait pas fait preuve de logique dans la dispersion des accès, il semblait avoir volontairement transformé le château en une sorte de fourmilière. Peut-être Noélien avait-il souhaité ajouter sa touche personnelle à la démence architecturale rêvée par Teliam Vore.

Pour rejoindre le cinquième étage, Eldée dut se servir d’une cheminée pivotante, de couloirs tortueux, d’une échelle dissimulée derrière une clepsydre, et d’une armoire à glace – inévitable, scellant le parcours détourné.

Il traîna un moment avant de l’emprunter. Dans le corridor courbe et étroit qui gainait la tour en cet endroit, la poussière brunissait les toiles d’araignées. Ils étaient restés peu de temps immergés dans le monde-miroir, avant d’être contraints de fuir les intrus, mais Eldée avait perçu, au-dehors, les masses molles et torturées qu’ils avaient mis au monde, il avait entendu les balbutiements de leurs plus grands sursauts de démence. Ils n’avaient plus de contrôle sur les Blasphèmes, et c’était sans compter les autres créatures. Des Rebuts en grandes meutes, et des insectes géants, cousins cauchemardesques des douces Asparences. Il s’était posé beaucoup de questions sur les liens de Noélien à son monde-miroir, mais la pire était née à ce moment-là, avant qu’ils ne retrouvent leurs ennemis à la solde de l’État : comment supportait-il les bêtes dans sa tête ?

Emprunter le miroir serait simple. Il avait fait bien pire. Comme monter de socle en socle, dans la salle des statues, avec sa jambe blessée. Comme voir Noélien surgir l’écume aux lèvres, pour barricader les portes avec des petites planches, tel un stupide personnage d’illustré.

Des cris retentirent plus bas. Cela le décida à franchir le pas. Il ignorait combien de temps avait passé : le couloir n’était troué d’aucune fenêtre, et, de toute façon, dehors, il faisait nuit.

Il s’engagea dans l’armoire à glace. Le monde-miroir était pâle, anormalement fissuré, et, après être revenu quelques mètres sur ses pas, il trouva une porte que dans la réalité, ils avaient murée. Dehors, des grattements. Loin de lui, mais encore trop près. Des images de scolopendres lui venaient en mémoire.

Il ouvrit la porte. Cinquième étage. Normalement, il n’aurait plus besoin de miroir jusqu’au toit. Il s’empressa de gagner une petite glace clouée au mur. Elle était assez grande pour qu’il y passe en se tortillant. Noélien n’avait que mépris pour ces miroirs-là, il les appelait les terriers des peureux. Mais c’était parce que son gros ventre lui en interdisait l’accès. Eldée avait ramené d’Hurquoine plusieurs petits miroirs, et Noélien n’avait daigné activer que celui-là.

Sa jambe lui faisait mal.

Cinquième étage, monde réel. L’obscurité, le silence relatif, l’absence de chaos ne soulageaient pas Eldée. Pourquoi le monde-miroir du rez-de-chaussée était-il différent de la réalité ? Noélien passait souvent au rez-de-chaussée. Pourquoi la porte du couloir à l’armoire, sur un palier que tous empruntaient fréquemment, restait-elle ouverte dans le monde-miroir, fermée dans le réel ? Pourquoi tant de choses étaient-elles différentes, pourquoi la gravité des univers reflets obéissait-elle à ces règles aberrantes ? Peut-être que, dès le départ, quelque chose avait cloché dans la tête de leur ami. Depuis tout ce temps, peut-être suivaient-ils un fou au crâne fendillé.

Laudane se sacrifiait pour le rêve d’un cinglé. Eldée était censé se trouver triste pour elle, il le savait, mais il n’y arrivait pas. Sur sa langue, le souvenir du goût d’Amaranthe.

Une botte biomécanique brisa toutes ses pensées.

Eldée prit conscience que le couloir puait.

La botte était apparue au détour de l’étage, du côté de la salle des machines. S’enfonçant dans le dallage, d’une force inhumaine. Elle se prolongeait d’une jambe, d’une hanche, d’un torse sanglés, cadenassés, comprimés. Les taches de peau blanche se détachaient dans l’obscurité, et l’armure improbable, de cuir et d’ambre noir, reflétait la lumière lunaire.

Le visage de Vore était un mystère, même pour les jeunes gens. La décharge de magie par laquelle il avait tenté de se libérer, de briser l’Olguéron qu’il percevait confusément, cette explosion qui avait ébranlé le château et modifié sa réalité, avait-elle imprimé sur ses traits cette jeunesse disparue, inutile, sans objet ?

Dans son cocon d’ambre noir, Vore avait paru invariable, immortel. Mais ce faciès s’était révélé souple, capable d’expressions d’une douceur éprouvante. Eldée adorait son sourire onctueux, d’ordinaire. Pas cette nuit-là.

Teliam Vore dépassait lentement le coude du palier, Vore Hélix dans la main, Vore Kriss à la ceinture. Les mille ailes d’insectes de son membre immense envahirent le couloir, vrombissantes. Sa visière étincelait. Vore partait en guerre, au meilleur de sa forme.

Eldée boita vers le miroir, trop petit pour que le pantin s’y glisse. Il se heurta à la glace. Ses yeux virent un océan noir, il se reprit, un élancement au crâne. Vore avait avancé de dix pas. Eldée toucha la glace fêlée.

Le sort du miroir avait été levé. Eldée savait trop bien ce que cela signifiait : qui commandait au monstre. Cette révélation substitua l’énervement à l’angoisse physique.
- Tu l’as abandonnée ?

Il recula, poing serré sur sa canne.
- Je ne pouvais rien faire, dit Noélien par la bouche de Teliam. Mais je lui ai laissé plus d’ambre qu’il n’en faudrait pour détruire tout l’État.

La voix était profonde, séculière. La sagesse d’un spectre revenu de mille ans d’une âpre introspection.
- Eldée. Je vais régler ton cas.
- Tu es devenu cinglé.

Le pantin brandit la Vore Hélix, dont les lames brillaient étrangement, comme la visière, comme les yeux sous la visière. Comme un miroir.
- Cinglé ? Moi, je sais ce qui est important !
- Ma vie est importante. T’es qu’un taré, tu sais pas où ça va nous mener…
- Moi, j’ai pas lâché mes potes pour m’enfuir comme un con ! Et ta pétasse, hein, tu la regrettes pas ? T’es une pourriture ! T’avais qu’à pas te lancer ! Saloperie de traître !

La voix de Teliam Vore virait à l’aigu pendant qu’il avançait. Et il était rapide. Avant d’en avoir conscience, Eldée boitait, courait pour lui échapper, laissant tomber sa canne, la souffrance renaissant dans sa cuisse déchirée. Le garçon n’avait jamais eu conscience de cette menace physique, de la lourdeur et des dimensions de la statue mobile. Elle marchait derrière lui, son aile crissait, geignait contre les murs.

Il érigea des murets pour arrêter Teliam. La Vore Hélix découpa dans la pierre, et Eldée comprit ce qui avait changé dans l’arme à double lame. Noélien avait transformé les tranchants en miroirs, histoire qu’ils avalent la matière.

Eldée atteignit la salle des machines et inhala longuement. Les appareils de contrôle et d’entretien de Teliam étaient au sixième étage, mais ici, il y avait de quoi perturber l’animal.

Il déclencha des appeaux, jeta au sol des diapasons, un respirateur, des essais d’accessoires pour Teliam, la Vore Baliste, la Vore Spallière, des tuyaux à percussion, tous les gadgets que Melville et lui-même avaient pu bricoler, prototypes anciens et futurs, ou encore artefacts à l’utilité avérée. Enfin, il renversa les torches, plongeant la salle dans l’obscurité, et se cacha à côté de la porte.

Obéissant à sa magie, les mécanismes entrèrent en action. Quand Teliam entra péniblement dans la salle, il ne tarda pas à tressauter sous les signaux contradictoires. L’aile se replia, se déploya. Eldée, instinctivement rompu à l’art de la fugue, n’attendit pas plus longtemps. Il passa à côté de Teliam et courut en direction des escaliers. Le sixième étage, peut-être. Si Noélien n’avait pas neutralisé tous les engins de contrôle. Une chance de survie. Il monta les marches quatre à quatre, entendant le pantin détruire les mille merveilles de la salle des machines, se prenant à souhaiter que Valnitier vienne vite.

 

 

L’escalier de jais, de marbre, de gré, menait à un étage sensiblement identique au précédent. Mais il n’y avait pas de brasier de meubles, de journaux intimes, de dessins, d’illustrés et de notes diverses, et Élodianne était décidée, sinon à l’empêcher, du moins à s’y opposer.
- Tu veux faire quoi, exactement ? Nettoyage par le vide ?
- C’est plus ou moins notre mission.
- Je croyais qu’on devait essayer de ramener les terroristes vivants.
- Non. On va tous les tuer. D’ailleurs, on a bien commencé.

À nouveau, le visage d’Elsy était indéchiffrable.
- Ce qu’ils ont fait, ça n’a jamais été fait ! plaida Élodianne. Peut-être que ça ne se fera plus jamais !
- Tu te souviens des visages déformés dans la salle à manger ? Quelqu’un ici souhaite-t-il follement revoir ce genre d’aberrations une seule fois dans sa vie ?
- Ce n’est qu’une simple application de la relativité d’orientation et des impuretés du delta, c’est à la portée de tout le monde !
- Répète-moi cette phrase sans la joncher de mots de quatre syllabes, et tu verras que ce n’est pas si simple. Et même si c’était le cas, je préfère que tout le monde continue à ignorer qu’il peut obtenir ce résultat, ou que n’importe qui peut avoir des Blasphèmes. Finalement, tu as raison, mon amie magicienne, l’État, c’est pas si mal, et heureusement que vous êtes là pour empêcher les gens de faire n’importe quoi avec ce genre de pouvoir.
- Que quelqu’un lui dise d’arrêter, s’il vous plaît…
- C’est ça, dit Elsy en défonçant une porte. On est en plein cauchemar, et je fais tout ce qu’il faut pour qu’il n’ait lieu qu’une fois.

La chambre contenait plusieurs petits miroirs, et des piles de livres. D’anciens livres. Élodianne franchit le seuil à la suite de son amie.
- Tu fais tout ce qu’il faut pour que ça se reproduise, oui. Et qu’on reste désarmés. Le progrès ne peut être arrêté.
- Ce progrès-là, on s’en passera bien.
- Laisse-moi au moins sauver un livre, dit la magicienne en cherchant dans la pile.
- Tout filera au fourneau.

Elsy tenta de s’emparer de l’ouvrage qu’Élodianne avait saisi, mais quelqu’un lui attrapa la main.
- Vous devrez tempérer quelque peu vos ardeurs, mercenaire.

C’était un rouquin connu sous le nom de Pasquin.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Raphaël Lafarge