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Élodianne marchait dans le grand monde-miroir. Autour d’elle, nul bruit ; elle se sentait paisible.

C’était jour de marché, et l’avenue coiffée d’arches de marbre était remplie d’étals, mais il n’y avait pas la moindre trace des vendeurs, des clients, ni même du moindre passant. Les truites éventrées pendues au-dessus de l’éventaire d’une poissonnerie ne dégageaient nulle odeur, pas plus que les barbeaux, brochets et silures qu’elles surplombaient. Plus loin, des boucheries ne répandaient, de même, aucune effluve sur la voie publique. La pluie et le vent étaient tout aussi absent, laissant Élodianne se promener à une température idéale.

Elle ferma les yeux, se laissant pénétrer par la sérénité de l’environnement. Ses pas l’emmenaient là où elle le souhaitait ; elle connaissait par cœur cette rue, c’était celle qu’elle préférait prendre, car elle y ressentait qu’au paroxysme de l’agitation du monde, sa science lui offrait une issue, une plage de silence. La jeune femme ne pouvait imaginer sa vie sans les mondes-miroirs, sans les accalmies totales qu’ils lui procuraient.

Élodianne ouvrit les yeux après avoir pris un tournant. Ce passage-là était bien plus étroit, et le sol, très en pente, rendait plus incertaine sa marche à l’aveugle. Les yeux ouverts, elle poursuivit sa descente dans les entrailles de Mirinèce, admirant le ciel d’un bleu lavande, de fin d’après-midi.

Alors qu’elle dépassait les premières enseignes – aux caractères inversés – d’une rue de commerces, elle croisa une Asparence. Elle aimait ces créatures, leurs carapaces propres, leur train-train affairé. Une Asparence semblait toujours aller quelque part, pas avec résolution, mais avec bonhomie. Celle-ci se contenta de poursuivre son chemin, sans varier le rythme de ses nombreuses pattes, n’indiquant par nul signe qu’elle avait noté la présence d’Élodianne.

La magicienne poursuivit son cheminement, le ciel se barrant de plus en plus d’arches, de tourelles et de grandes passerelles à mesure qu’elle avançait. Comme le sol descendait, Mirinèce s’élevait. Les édifices se faisaient plus hauts, et bien plus raffinés.

Élodianne ne pensait à rien, elle se délassait. Croisant deux nouvelles Asparences, identiques à la première bête, elle laissa son regard vagabonder sur leurs antennes, sur ce qui, chez eux, ressemblait à une tête, bien que ces choses soient dépourvues d’yeux comme de mandibules.

Mais elle s’égarait. Elle pressa quelque peu le pas ; elle était dans le miroir depuis longtemps déjà. Elle traversa les quartiers riches à vive allure.

Mirinèce était bâtie dans une cuvette naturelle, un vallon irrégulier rempli par les constructions, dont les toits dessinaient un dôme inverse de la courbe du terrain. Plus l’on approchait du centre de la dépression, plus croissait au regard le Palais Central, édifice complexe qui, de cent tourelles, arrimait les Arches à la grande cité. Ces tournelles étaient raccordées à leur forteresse centrale, elle-même une imposante tour, par de multiples arcades ornementées, et elles plongeaient leurs pieds dans le plan d’eau entourant l’édifice. L’ensemble évoquait, à bien plus grande échelle, une cathédrale tubulaire aux contreforts pourvus de toits et de fenêtres. Au-delà d’une haute toiture de lauzes, personne ne voyait où plongeait l’extrémité des Arches, sans doute dans quelque cour centrale.

Élodianne ralentit, aux pontons du plan d’eau. Sans sentinelles, l’endroit était pareil à une promenade amoureuse. Les pluies récentes avaient été drainées par les pompes et égouts sous-jacents, laissant comme à l’accoutumée des rambardes moussues, de petits champignons entre les bottes des statues. La magicienne se serait presque attendue à trouver du muguet.

Elle maintint cette allure jusqu’à avoir rejoint les portes du Palais. Ici, plus besoin de flâner, elle pouvait accélérer. Le hall d’entrée n’avait rien de joyeux, pas plus que les couloirs qui lui succédaient. Partout, l’emblème de l’État, et diverses affiches aux sourires benêts, aux devises benoîtes.

Vous souhaitez le meilleur pour votre enfant ? Offrez-lui l’ÉCOLE. Le magicien est l’ami de chacun. Un DIEU, Un HOMME. Attention, ne touchez nulle spore ! Tous fiers d’être citoyens des Arches.

D’ordinaire, le rez-de-chaussée et les premiers étages étaient noyés dans l’affluence de la plèbe. Mais dans le monde-miroir d’Élodianne, ils paraissaient sinistres, désertés par la foule, ne laissant que poussière dans les couloirs, que paperasse dans les bureaux et guichets. Ici aussi, occasionnellement, elle croisait le trot cliquetant d’une Asparence ou deux.

Mirinèce, mégapole moderne. Pour éviter le pire… l’EXAMEN MÉDICAL. On recherche des hommes nobles pour la province Hurquoine. Votre fils, peut-être, sera un magicien. Dixième congrès des archinistes.

Élodianne franchit une porte marquée du signe des magiciens. Puis, après une sorte de douane vide de tout personnel, une seconde porte du même calibre, toujours gravée de la fougère courbée.

Toutes les provinces importent, soyez fiers de la vôtre. PRIME tolère les hérésies paisibles. Mangez des légumes frais. Signalez tout Rebut et tout spore de Rebut. Au CENTRE des sept Arches, MIRINÈCE se dresse.

Quelques détours, un escalier, et enfin, les placards innommables cédèrent la place à de petits tableaux. Comme les affiches, ils étaient en fait écrits à l’envers, comme vus dans un miroir, mais Élodianne était habituée à lire les reflets.

Chasse au renard d’Hurquoine. Un Rebut aux aguets. Le congrès de l’an sept cent. Les trois maîtres de guerre. Primat réfléchissant. Meute de Rebuts canins. La joute des maîtres de guerre.

Chaque peinture était fixée à hauteur d’homme, dans un cadre très simple, et au centre d’un panneau de boiserie.

Soldats dans la tourmente. Grande messe des primats. La fillette qui dessine. Cheval devenant Rebut. La chute des princes marchands. Le maître de guerre Salven. Un Rituel de Lumière. La fureur populaire.

Élodianne s’arrêta devant un tableau qu’elle affectionnait particulièrement. La peinture, remarquablement réaliste, ne dépeignait rien de violent ou de spectaculaire, et encore moins l’auguste faciès de l’un des maîtres de guerre. C’était une nature morte : plusieurs oranges, une pomme, un bouquet de fleurs fanées. Le titre de cette toile était également atypique, car il était abstrait : Morsures et nostalgie.

Élodianne inclina le tableau selon un certain angle, puis un autre, et poussa la paroi. Le bois lambrissé pivota. Elle referma derrière elle le panneau sombre et beau.

Elle était à présent dans ses appartements. Tout était bien rangé. Plusieurs chasubles dans toutes les gammes de parme, lilas, magenta, pendaient au portemanteau. Élodianne ne portait pas, à ce moment, un tel vêtement de magicienne, elle était au contraire vêtue comme pour partir en vacances. Dans un monde-miroir, il était peu probable que quiconque la rejoigne, elle se permettait donc certaines négligences.

Elle traversa le vestibule, le salon, son étude. Derrière son bureau, elle emprunta une petite porte pour pénétrer dans un réduit.

Là, un seul mobilier : un miroir, plus grand qu’elle, au cadre travaillé. Il ne présentait rien de particulier… mis à part que la porte qu’elle venait de traverser n’avait pas bougé, dans la glace, quand elle était entrée. De plus, Élodianne elle-même ne se reflétait pas.

Elle approcha doucement de son miroir, son miroir parfait. C’était le moment triste. Elle allait se séparer du monde des souvenirs, du calme, des rêveries, pour retrouver celui de l’agitation, des préoccupations grises.

Elle traversa la glace.

Dès qu’elle eut mis le pied dans la réalité, elle se sentit plus lourde. Simple tour de son esprit. Elle se tourna vers le miroir. Dans ce sens-là, du bon côté des choses, elle se voyait elle-même. Son reflet lui renvoya un pâle sourire. Élodianne ajusta ses vêtements, se lissa les cheveux. Puis elle fit coulisser les fermetures du réduit, qui était verrouillé depuis des heures et des heures dans la réalité.

Il y avait quelqu’un dans le bureau d’Élodianne. Plus encore que cette irruption, ce fut la mise de l’intrus qui irrita la jeune femme : un costume raide et strict, digne d’un domestique. La livrée de ce fonctionnaire était toute en tons bruns et gris, et il disposait d’une tête aussi avenante qu’une pomme de terre ridée.

L’homme tendit la main.
- Maître Serpolet.

Élodianne hocha la tête, sans lui rendre la politesse.

Maître Serpolet joignit les mains, se rencogna dans son fauteuil. Ses yeux verts se promenèrent sur le papier peint aux douces arabesques, sur les meubles sobres, sur le bureau d’Élodianne où s’alignaient deux piles de formulaires sommairement rangés et un presse-papier en forme de cavalin.
- Oui ? finit par dire Élodianne.
- C’est charmant, chez vous. Hem. C’est la première fois que je viens dans des quartiers de mage, vous savez.
- Vous voulez peut-être que je vous fasse une visite guidée ? Vous avez vu pas mal de choses, mais je suis sûre que la salle de bains et la pièce du miroir, ça vous a échappé.
- En fait, je m’attendais à ce que vous sortiez de la pièce du miroir, avoua maître Serpolet.

Il parlait par là de la vaste chambre où Élodianne conservait une glace plus grande, pour les besoins de sa profession.
- J’ai toujours été tenté d’entrer dans un miroir.
- Oui ? Dommage que vous ne soyez pas un mage, alors. Si vous en veniez aux faits ?

Serpolet opina, déglutit, commença :
- Je vous ai cherchée partout dans le Palais, vous savez. Je comprends qu’il n’est pas très poli de vous attendre dans vos quartiers, mais…
- Passons, fit la magicienne d’un ton un peu plus agacé. Les faits.
- Le culte de la Murasque fait encore parler de lui. Ils ont presque achevé leur parcours de trente ans. Outre l’agitation qu’ils répandent avec leur vision masochiste de la spiritualité, ils entrent régulièrement en conflit direct avec l’Église Primale.

Maître Serpolet déposa un mince dossier sur le bureau d’Élodianne.
- Je sais tout ce qu’il y a à savoir sur la Murasque, l’assura Élodianne. Je sais que c’est particulièrement délicat en ce moment, puisque leur déesse est censée apparaître à la fin du parcours et qu’il est évident qu’elle n’apparaîtra pas. Ils risquent de péter un boulon, ou bien leur grand gourou va obliger tout le monde à s’immoler.
- Ce n’est pas l’unique problème. Oui, nul ne peut deviner quel sera l’hallali du culte de la Murasque, mais on sait quand tout cela doit finir… au moment du Rituel de Lumière.
- Ça ne pouvait pas mieux tomber… Les primats vont être sur les dents, maître Serpolet. Il faut mobiliser des soldats, encadrer la fin du pèlerinage du culte.

Maître Serpolet secoua la tête.
- Impossible, Élodianne. Nous avons les mains liées dans cette affaire.
- Vous plaisantez.

Le fonctionnaire étendit une main maigre pour tapoter le dossier :
- Voyez le début du dossier. Je n’ai pas le cœur de vous annoncer moi-même… où ces timbrés de Murasquiens ont choisi d’achever leur voyage spirituel.
- Vous vous relâchez, Serpolet, dit Élodianne en se saisissant de l’étui cartonné.

Elle ouvrit le dossier et découvrit, en première page, l’itinéraire exact que le culte de la Murasque avait suivi, les trente dernières années. Ils semblaient être passés partout, sauf par les routes. Ils ne contournaient pas les lacs, les rivières, les forêts. Élodianne avait entendu des histoires incroyables sur ces fanatiques, un ravin qu’ils avaient mis plusieurs velliades à combler pour pouvoir passer à tout prix par le parcours prévu, des expéditions en montagne où les plus faibles mouraient. Le culte de la Murasque suivait un chemin tout pavé de cadavres.

Elle se força à se concentrer sur la carte de Mirinar. On voyait très bien la spirale noire des Arches, et combien le trajet du culte avait d’abord épousé chacun des arcs monumentaux, avant de décrire des courbes ésotériques, traçant divers symboles au gré des longs voyages. Cette secte nomade avait été signalée aux autorités peu après son apparition, et depuis, le double régime de Damnis et de Prime avait tenu à l’œil les pérégrinations de ces illuminés. Ces dernières années, les figures géométriques s’étaient faites de plus en plus simple, et la ligne finale du voyage du culte de la Murasque menait tout droit à… Aurterre.

Élodianne se força à garder sa contenance, devinant que Maître Serpolet guettait avidement quelque signe de désarroi.
- Ha, dit-elle simplement. Aurterre.

Aurterre, la province prospère. Aurterre, la discipline élevée au rang d’art par une régence aussi efficace que peu communicative. Aurterre, le district qui ne semblait jouer le jeu de l’interdépendance avec les autres provinces que par quelque caprice, comme s'il pouvait se passer de toute aide. Et de fait, les registres des récoltes et ressources indiquaient qu’Aurterre aurait été capable de vivre en autarcie, et qu’elle se préparait activement à l’émancipation.

Maître Serpolet s’éclaircit une nouvelle fois la gorge.
- Aurterre n’aime pas que l’on fasse ingérence dans ses affaires.
- C’est le moins qu’on puisse dire, soupira Élodianne. Vous vous souvenez de la fois où un soldat d’Hurquoine a franchi leurs frontières sans annonce préalable ?
- Peu importe. Élodianne, vous saisissez la gravité de la situation. Nous marchons sur des œufs. Le culte de la Murasque qui fait sa cérémonie finale en plein centre d’Aurterre, et au moment du Rituel de Lumière !
- Et pourquoi est-ce à moi que l’on expose le problème ?

Maître Serpolet détourna le regard.
- Pour vos relations.
- Je ne crois pas avoir des contacts si particuliers que ça. Et pourquoi ne réagissez-vous que maintenant ? Avec ces fanatiques déjà en bon chemin ?
- L’État a pris toutes les mesures adéquates depuis fort longtemps. Pour éviter l’envoi de forces armées, nous avons engagé des mercenaires de bonne réputation. Ils ont amadoué les primats d’Aurterre, le légat en place et les hauts dignitaires. Du moins, c’est ce qu’ils prétendaient dans leurs derniers rapports.

Élodianne laissa le silence s’installer, contemplant un tableau dont elle pouvait voir la totalité par-dessus l’épaule de Maître Serpolet. C’était une peinture figurant une poignée de main historique entre les légates d’Hurquoine et de Lazirac. À l’image de leurs provinces respectives, ces dirigeantes semblaient, l’une alerte, l’autre apaisée.

Le mutisme fut efficace, Maître Serpolet choisissant finalement de compléter :
- Nous n’avons plus de lettres de ces mercenaires, et la marche des Murasquiens arrive presque à son terme.
- Leur pigeon voyageur doit être fatigué, dit Élodianne. Que voulez-vous que j’y fasse ?
- Trois fois rien… une vérification de routine.
- Et c’est ici que mes relations se révèlent précieuses ?

Leurs regards se croisèrent, rivalisant de froideur.
- Trouvez-nous des mercenaires, Élodianne. À défaut d’avoir bon goût dans vos fréquentations, démontrez au moins là que ces tristes accointances sont utiles à l’État.

 

 


- Il va pas tenir.
- Dis pas n’importe quoi, Baz. Ça fait à peine un jour qu’il marche.
- Il va pas tenir. Tu as vu ses yeux, ses écailles ternes ? Tu sens comme il commence à puer ? Pas besoin d’être véto pour piger qu’il va mal !

Elsy jura. Mais elle devait admettre que Basilien avait raison ; leur monture, un cavalin massif, était proche du point de rupture. Elle devinait à présent que ses écailles avaient été repeintes à la hâte, que sa large mâchoire avait dû ingurgiter des quantités d’herbes aromatiques, bref, que le vendeur mirinéçois avait intégralement grimé l’animal pour le revendre précipitamment à des gogos de passage – eux.
- D’accord, tu as raison, il supporte mal le désert.
- Et il a été mal nourri, Elsy. Ou c’est un vieux bestiau. Ou les deux.
- Je me disais aussi qu’il était pas si cher…

Basilien tira sur les rênes, immobilisant le reptile. Les sacs fixés au bât bringuebalèrent. Puis Elsy sauta à terre, vite suivie par Basilien, dont le poids n’entamait guère l’agilité.

Autour d’eux, la garrigue rognait sérieusement sur les dernières cultures, bien loin de Mirinèce. Des champs irréguliers et qui produisaient peu, à l’orée d’une zone que nul ne possédait, que personne n’exploitait, que bien peu parcouraient.
- Il est temps de dresser le camp, dit Elsy en tapotant le flanc du reptile.

Le cavalin se coucha sur ses pattes repliées et posa contre le sol son épaisse tête crêtée.
- Tu sais, Elsy, il a l’air épuisé. Je crois qu’on fera tout aussi vite à pied.

Elsy donna un coup de pied dans le vent. Ils soulagèrent le cavalin de tout son chargement, ainsi que du bât-selle qui enserrait son corps.
- Et s’il ne peut pas continuer ? s’enquit Basilien.
- On fera sans lui. La route klapienne n’est pas si loin.

Elsy décrocha leur gourde la plus petite et s’accorda une gorgée d’eau-de-vie. Elle passa ensuite l’alcool à son ami.
- Dis, Elsy. On pourrait pas simplement rentrer à Mirinèce ?
- Nous avons été engagés par l’État, Basilien, et je ne crois pas que tu comprennes bien les nouvelles perspectives qui nous sont ainsi offertes par l’amie Élodianne. Mille dithyrambes ne rendraient pas justice à cette considérable amie.
- Ha, et ces perspectives valent la peine de marcher trois velliades dans le désert pour escorter des blaireaux ? Et à ce train-là, tu crois qu’on les rattrapera, les… sécateurs ? !
- Sectateurs, corrigea Elsy en extrayant des bagages la bâche d’une tente. Ouais, remarquable partenaire, on les rattrapera. Les Murasquiens se spécialisent dans les haltes et détours inutiles. Je pense même que nous les choperons à la frontière d’Aurterre.
- Et surveiller les Jude-Paulin ? Ça sera chiant comme la mort !
- Il est de notre devoir de noter, en qualité d’observateurs, chaque erreur de nos chers collègues. D’ailleurs, je suppute déjà une faute professionnelle, une sombre histoire de pigeon mal nourri. Il n’est pas impossible que nous remplacions l’agence Jude-Paulin comme protégés de l’État.
- T’es en train de dire qu’on va les enculer.
- Métaphoriquement.

Après avoir dressé la tente, Elsy examina le cavalin. Les sangles du bât-selle avaient écorché l’animal ; elle se sentit mal à l’aise, à regarder ces grands yeux blancs qui la fixaient peut-être, ou qui scrutaient le ciel. Impossible de savoir, sans pupille apparente.

La gueule grande ouverte, le cavalin malade haletait doucement. Elsy crut que le reptile reprenait son souffle, mais quand elle tenta de le réveiller, le lendemain matin, elle vit qu’il était mort.

 

 

Elsy mourait d’envie de jurer tant et plus, mais elle se retenait, le ciel tapait trop dur. Devant elle, la nuque de Basilien brillait comme une tomate ; elle savait que le faciès de son associé devenait encore plus rouge que ça. Elle avait la chance de bronzer plutôt que de brûler ; elle sentait néanmoins son oreille droite peler.

Elsy se sentait en colère contre tout le monde, ce genre d’ire amplifiée par la fatigue et l’étourdissement. La principale cible de sa hargne, cependant, restait Élodianne, sa tendre amie d’enfance qui les avait jetés dans cette garrigue brûlante, à grands coups de promesses de gloire et de fortune. En deuxième position, elle s’en voulait elle-même de faire passer le confort minimum derrière la perspective d’une carrière brillante : elle avait vu des gens se consumer entièrement, sacrifier sommeil, repas, parents, pour l’éblouissant feu de lointaines ambitions, et ce n’était pas à ça qu’elle aspirait. Non, l’agence Elsy monterait au plus haut sans qu’il leur soit besoin de devenir des êtres morts-vivants, dévoués à leur fonction davantage qu’à la vie. Et pour finir, Basilien l’irritait, à faire mine d’endurer tout ça sans rechigner, alors que c’était, sans conteste, le plus douillet d’eux deux.

C’était sans doute cela qui les gardait muets alors qu’ils cheminaient, davantage que le souci de retenir leur salive : la fierté, l’absurde volonté de ne jamais craquer. Les heures passaient, et c’était comme un défi entre Basilien et Elsy… conserver le rythme de la marche, ignorer les rayons qui martelaient leurs corps, faire fi des vertiges qui les engloutissaient.

L’environnement n’avait rien de captivant. Les collines défilaient les unes après les autres, dévorées par une végétation chiche, des buissons rabougris. Occasionnellement, quelques fissures zébraient le paysage brûlé, prélude aux canyons qui déchiraient la garrigue en maints endroits, d’après les cartes.

À midi, ils firent une pause. Basilien assembla une sorte de parasol, et ils mangèrent plusieurs portions de leurs provisions : mauvais pain, viande salée, raisins secs. L’ombre n’était qu’un bref répit, et après avoir abusé de leurs gourdes, Elsy et Basilien reprirent hâtivement leur déplacement.

Ils ne tardèrent pas à atteindre l’état second où leurs sensations corporelles n’importaient plus vraiment. La sueur s’écoulait paisiblement sur leurs peaux grillées, leurs muscles criaient grâce d’une manière qu’ils ne parvenaient qu’à trouver intéressante. Leurs pieds leur paraissaient avancer tout seuls. Ils pouvaient laisser vagabonder leurs pensées sur Mirinèce pluvieuse, sur le trajet en cavalèche qui n’aurait pas coûté si cher. Ces rêves éveillés amenèrent Elsy à rompre le silence :
- Basilien, regarde-moi la boussole… s’il te plaît.

Basilien s’exécuta, sans cesser de marcher. L’aiguille pointait toujours droit derrière eux, vers Mirinèce.
- On n’a pas dévié de l’axe, annonça-t-il. On file plein sud-ouest.
- Super. Combien de temps avant la route klapienne ?
- Aucune idée, et toi ? T’as regardé les kilomètres ?

Elsy eut un bref ricanement.
- Aurterre doit être un bel endroit, reprit Basilien.
- J’y suis allée quand j’étais gosse. Je me rappelle seulement des fleurs, elles étaient nombreuses dans les jardins taillés avec rigueur, et elles embaumaient. Il y avait des espèces que je n’ai jamais revues, des espèces de roses bleues, des chrysanthèmes siamois, des lys tête-de-mort. Elles étaient plus nombreuses que les étoiles du ciel.
- Revoilà notre Elsy poétesse.
- Au sein d’une mer d’ordures, je brille telle le cinabre exquis.
- C’est quoi, le cinabre ?
- Une pierre écarlate.
- C’est ça, prends-le de haut… mais félicitations, pour briller toute rouge, tu te fais un masque de beauté avec le sang de Yan ?

Le rythme de la marche d’Elsy changea subitement, et Basilien ralentit lui aussi, sans se retourner.
- Pardon, Elsy. Je peux t’offrir une fleur pour me faire pardonner ?
- On verra à Aurterre.

Basilien remercia le soleil pour sa peau embrasée : cela dissimulait fort à propos le sang qui lui montait au visage, et probablement aux oreilles, également.

Leur marche se poursuivit, ni l’un ni l’autre n’éprouvant le besoin d’ajouter quelque chose. Ils furent bientôt en vue de la route klapienne.

C’était une voie antique, de pavés émoussés. Ce type de route reliait toutes les régions autour de Mirinèce, et celle-ci, à en juger par les bornes de grès blanc et le manque d’entretien, n’avait pas été rénovée depuis l’ère impériale. La route coupait leur trajectoire en diagonale.
- À partir de maintenant, plus besoin de surveiller la boussole, annonça Elsy. On suit la route jusqu’à un lit douillet.

Basilien se passa la main sur le front, essuyant plus de sueur qu’il n’en avait exsudé depuis le début du voyage. Il était affreusement convaincu que son amie Elsy ne faisait pas ce genre de sous-entendus à dessein. L’enfer devait être plus doux que ce genre de moments.

Son trouble faillit le faire buter dans un tas de crottin. Il s’arrêta à temps par pure chance, l’exclamation d’Elsy venant trop tard pour lui.

En fait, les déchets à ses pieds évoquaient des excréments mêlés de cendres. Et au cœur de l’amas charbonneux, des lueurs orangées brasillaient doucement.
- Les Rebuts… c’était pas des rumeurs, dit Basilien. Cette région est vraiment dangereuse. Mais mademoiselle Elsy n’a pas su tenir son fric !
- Écarte-toi donc de là.

Basilien s’éloigna des crottes de Rebut.
- On devrait pas faire quelque chose ? Enterrer cette bouse, la brûler, je sais pas…
- Exactement, coupa la jeune femme. Tu ne sais rien. Alors, ne fais rien, Basilien. Tu vois des protections dans nos sacs ? Est-ce que l’un de nous deux a la plus petite connaissance des mesures sanitaires ?
- On peut sûrement agir ! Si un animal tombe là-dessus…
- Les bêtes ne sont pas bêtes ; au pire, on aura quelques mouches-Rebuts, ça ne sera pas la fin du monde. Si tu t’inquiètes vraiment, voilà ce qu’on va faire : quand on sera à Aurterre, on signalera qu’il y a une infection en plein dans la garrigue, ce qui ne servira à rien puisque tout le monde se fout que deux ou trois Rebuts vadrouillent dans la cambrousse.
- Mais… commença Basilien.
- Tu veux te retrouver en quarantaine pour avoir jonglé avec ces spores infectes ? Voire changé en Rebut, à chier ce genre de trucs ? Ben vas-y, n’hésite pas, lave-toi les mains dedans ! On n’a pas mieux à faire !

Basilien serra les dents. Lorsqu’il exprimait l’agacement, son visage large semblait se raffermir.
- Elsy. On fera pas tout le voyage sur ce ton-là.
- Faudrait déjà le faire tout court, et ce n’est pas à ce rythme-là que l’on réussira.

À ces mots, Elsy reprit sa marche, s’éloignant des spores, droit vers la route klapienne. Basilien lui emboîta le pas.
- Ben voyons, t’excuse surtout pas !

Quand ils eurent atteint la voie pavée, Elsy s’arrêta, et elle se tourna pour faire véritablement face à Basilien. Ils ne s’étaient pas regardés dans les yeux depuis le début de la journée. La jeune femme dit :
- Je vais mettre tes divagations sur le dos de la chaleur, car il est évident que tu n’as pas pu croire, cher collaborateur, qu’il était de mon devoir de te demander pardon.

Basilien se crispa, ses gros poings se fermèrent, se rouvrirent.
- Je finirai pas le voyage, grogna-t-il.
- Pas de raison, fit Elsy en se mordant la lèvre. Tu peux y arriver, Basilien… on peut y arriver. Nous ne sommes certes pas les premiers à passer par cette route, et, que diable, nous ne serons pas les derniers. Si Prime le veut, nous y arriverons. Il faut juste que nous connaissions nos propres capacités, nos forces et nos faiblesses…
- C’est-à-dire ?
- Qu’on cesse de croire qu’on peut courir le cent mètres sous ce putain de soleil.
- Ouais.
- On va faire des pauses, Baz. Une tous les mille mètres, ça te va ?
- Ouais.
- Ca te tuerait de faire des réponses moins monosyllabiques ? lança Elsy, parvenant à lier un ton caustique à une expression affectée. Je vais finir par croire que ton cerveau est déjà bien grillé.
- Tous les mille mètres, c’est compris.

Ils reprirent leur route, à une allure mécanique. Basilien faillit suggérer qu’ils retirent leurs hauts pour mieux résister aux rayons, mais il y renonça, envisageant d’emblée deux grandes difficultés : d’abord, les sacs à dos leur auraient cisaillé les épaules de leurs lanières, ensuite, le jeune homme ne pensait pas pouvoir affronter la vision d’une Elsy sans chemise.

Il se prit à trouver un certain intérêt au paysage, à mesure que les craquelures devenaient de plus en plus grandes. Il se demandait si c’était le soleil, à force d’acharnement, qui avait mis la brousse dans un pareil état.

Parallèlement à la progression d’Elsy et de Basilien, l’Arche se déroulait dans le ciel au loin, doublant l’horizon d’une vague ligne sombre. En ce lieu, à cette distance, elle ne valait guère mieux qu’un mirage. Elsy était impatiente de voir la courbe de l’Arche d’Aurterre revenir vers eux, cela signifierait qu’ils approchaient de la frontière.
- Y’aura pas de pépin ? demanda soudain Basilien.

Elsy ravala son irritation.
- Comment veux-tu que ça déraille, Baz ? C’est une mission offerte par Élodianne – ajouterai-je même, sur un plateau d’argent –, il n’y a aucune chance pour qu’il y ait des rebondissements. Cette fille ne sait même pas ce que le mot « embrouilles » signifie.
- La dernière fois que tu as dit ça, enfin, un truc comme ça, « Il y a aucun risque », « C’est un boulot tranquille », je me suis retrouvé à bondir à travers une fenêtre, pour atterrir sur l’un des types qui t’avaient ficelée. D’ailleurs, il avait un couteau entre les dents, pas malin de sa part, quand je suis tombé sur lui, ça a fait…

Ils continuèrent à échanger des souvenirs de leurs aventures passées, leurs quelques histoires marquantes dans le sang et la boue, mais la conversation devint vite mécanique, parce que Basilien était trop occupé à attendre la prochaine borne. Quand il fut arrivé à l’un de ces vieux jalons blancs, il s’arrêta net. Elsy ne l’imita pas.
- Tu fais quoi, exactement ?
- C’est la pause, non ? fit Basilien.

Elsy fit volte-face d’un seul mouvement, ses talons crissant sur la route pavée.
- Non. On n’a pas fait un kilomètre. Allez, remue ta graisse, Baz, on n’arrivera jamais à Aurterre si tu ne te secoues pas.
- Je t’assure, on a parcouru mille mètres. Limite si je les ai pas comptés !

Elsy se figea, et fit volte-face, les bras pendants :
- Ce sont des bornes impériales, Baz… elles comptent les toises, et non les kilomètres. Coudées, pieds, toises, c’était un système de mesure complètement différent !
- Et alors ? s’entêta Basilien, bien qu’un peu mal à l’aise.
- Alors, on a avancé d’exactement cinq cent quarante-neuf toises, pas de mille mètres, et cinq cent quarante-neuf toises, ça équivaut à trois cent onze mètres.

Elsy se dit avec agacement que son ami n’avait pas besoin de savoir quelle réelle distance s’étendait entre deux bornes impériales, à savoir un kilomètre et demi. De toute façon, s’il avait vraiment souhaité ne jamais être roulé, il aurait poursuivi l’école au-delà de l’an obligatoire.
- Et si les bornes comptaient les lieues, hein ? s’obstina Basilien.
- Je me fous de ce que les bornes comptent ! On a dit qu’on s’arrêtait à chaque kilomètre, on s’arrêtera à chaque kilomètre ! Pas tous les trois cents mètres !
- De toute façon, Elsy, les bornes, c’est toi qui les dépasses ! Qui est-ce qui a dépensé la moitié de ses gains au Loup Alcoolique, à l’Asile Veau et Mite et au Verre Ébréché ? Qui est-ce qui m’a emprunté ma part de l’oseille pour payer ces putains de cartes de visite ?

Basilien s’interrompit pour reprendre son souffle, ce qui offrit à Elsy l’occasion de gainer l’une de ses mains d’un coup de poing en fer forgé, puis de faire jouer sur l’arme les rayons du soleil.
- J’ai pas fini, reprit le jeune homme. Me frappe pas tout de suite, tu vas pas t’en tirer à si bon compte. Je dois encore te parler de l’avance. Ouais, tu sais, tout le fric qu’Élodianne t’a filé pour les frais du voyage. Y’en avait pour combien, déjà ? Trois kilos de ’velle ?

Elsy resta sans voix.
- Ouais, ça doit être ça ! Et tu t’es empressée d’acheter cette pauvre bête qui est restée sur le carreau. Le premier cavalin de l’agence Elsy, tu disais ! Penser au prestige et à la mobilité, tu disais ! Et trois kilos, c’était une bonne affaire, pas vrai ? Donc, ouais, on te colle la fortune dans les paumes, et chacun sait que le fric, ça te brûle les mains…
- Tu me reproches de profiter de la vie ?
- Ouais, exactement ! Je vais même te dire…

Un hululement leur parvint aux oreilles. Ils tournèrent à peine la tête ; loin d’eux, près de l’horizon surplombé d’une Arche, un Rebut solitaire, au profil de loup cornu, galopait avec régularité.

Ils se turent. Le Rebut, apparemment, ne les repéra pas – il avait pourtant toute une tripotée d’yeux au-dessus de la gueule… yeux comme gueule flamboyant de l’orange des spores – , et poursuivit sa course folle dans la garrigue zébrée.

Le spectacle de la bête hirsute laissa vite place, dans l’esprit d’Elsy, à une certaine appréhension. Basilien avait raison. Elle avait déconné. Élodianne lui avait demandé de contourner la garrigue en cavalèche, mais il avait fallu qu’elle investisse dans ce cavalin suspect. Yan Daravic lui-même aurait flairé l’escroquerie.

Quand le Rebut canin disparut à leur vue, Basilien reprit le fil de la discussion, tentant de retrouver l’énergie du courroux :
- Ce que je te reproche, Elsy, c’est d’avoir rien partagé ! Quand tu fais vraiment la fête, je suis toujours laissé derrière ! Peu importe que je sois occupé à jardiner ou à jouer aux échecs avec ma mère ! Tu me préviens, c’est tout ! On va passer sur le fait que ça soit dans le lit d’Ohya que je t’ai retrouvée. Ohya, on l’a toujours pas déniché, j’espère qu’il nous a pas refait le coup de la tenue de danseuse ou de la baignoire repeinte à la gerbe.
- Clarifie ta pensée, lui intima Elsy.
- C’était vraiment pas sympa de faire la fête sans moi.

 

 

La secte qu’Elsy et Basilien suivaient avait quinze kilomètres d’avance.

Les adeptes de la Murasque portaient sur leur dos un écu rond, bombé, frappé du signe de leur ordre : un entrecroisement complexe de trapèzes, de triangles et de figures moins évidentes, sur une spirale de sept épaisses courbes noires. Jamais ils ne se séparaient de ces boucliers, qui racontaient en fait l’histoire de leur ordre, le périlleux voyage qu’ils avaient entamé trente ans auparavant.

Le grand prêtre Glaterrand méditait, assis en tailleur sur son écu personnel, dont le lustre reflétait les rayons du soleil. Seule cette égide-là possédait un pourtour niellé de chrome noir, pour marquer le fardeau dont était affligé le meneur, son immense responsabilité. Tant bien que mal, Glaterrand devait mener la marche, ou mourir dans l’exercice de ses fonctions.

C’était la fin du long voyage dont beaucoup n’avaient pas vu le commencement. De leurs pieds, les adeptes avaient tracé, pendant trois fois dix ans, la figure gigantesque destinée à l’avènement de leur divinité. Car il était dit dans leurs écrits sacrés que s’il se trouvait assez de justes pour dessiner le cercle d’invocation, la Murasque reviendrait.

Pendant que le grand prêtre se recueillait, autour de lui, ses calotins enseignaient aux recrues. Ils parlaient de l’importance immense de la bonne trajectoire, du silence dans lequel Glaterrand s’enfermerait jusqu’à la cérémonie finale, et bien sûr, ils parlaient de la déesse. Ils serinaient aux jeunes que la Murasque n’avait pas de nom propre parce qu’elle se définissait par ce qu’elle était. Ils décrivaient ses yeux rouges, sa force brute, la beauté de sa voix, la splendide carapace à laquelle leurs écus rendaient un pâle hommage. Ils déroulaient des parchemins qui représentaient tous la même créature, une sorte de vouivre à crochets d’araignée, caparaçonnée de noir, avec huit pattes tordues. Enfin, la leçon terminée, tous les adeptes de la Murasque, novices comme enseignants, se joignirent au grand prêtre dans une messe extasiée.

Et lavés de leurs doutes, les sectateurs du culte se remirent à marcher.

 

 

Après une nuit de sommeil en pleine route klapienne, épicée d’une succession de quarts qui empêcha l’un et l’autre de vivre des rêves complets, Elsy et Basilien n’eurent que peu de marche à faire pour quitter la garrigue. Le salut se manifesta dès les brumes du matin, sous la forme d’un arganier, arbre aux troncs biscornus et au feuillage touffu, comme un buisson planté sur la main d’un vieillard. D’autres végétaux solides se présentèrent borne après borne, mètre après mètre, kilomètre après kilomètre.
- C’est marrant, on dirait qu’on a moins chaud, commenta Basilien. Comme si dans la garrigue, le soleil nous tapait plus dessus.
- Attends le midi, tu verras s’il est devenu plus calme. Et au fait, t’as des bouts de peau qui pendent, là.

Basilien gratta son nez râpé.
- Tu sais, il paraît qu’il y a des fissures de la taille de canyons, souvent, dans la garrigue.
- Et il paraît qu’elles grouillent de Rebuts. Tu regrettes d’avoir raté l’un et l’autre, mon p’tit Baz ? Ne t’inquiète pas, à ta prochaine paie, tu pourras retourner bronzer dans ce coin-là.
- Si j’ai une prochaine paie…
- Nous voyageons à un rythme excellent, décréta Elsy. Certes, il est fort dommageable que nous ne nous soyons pas payé un voyage en cavalèche de notre petit bois, mais nous évitons aussi le monstrueux détour que le cocher aurait fait. Et les Murasqués sont aussi lents que les tortues dont ils ont le dos rond, ils s’arrêtent tout le temps pour prier leur déesse.
- Je sais que c’est dingue, comme idée, mais nous étions censés les rattraper et les escorter. Pas les rejoindre au pied même de la grande Arche d’Aurterre.
- Hé, Baz, j’ai une idée pour toi : si on arrêtait de discuter du pourquoi de la marche et qu’on marchait, pour voir ?

Ils plongèrent dans une nouvelle période de mutisme. La température était idéale, cependant, et l’humeur des deux amis se trouva adoucie par le ciel bleuté. Des grincements et des grondements mécaniques retentissaient au loin, sans parvenir à gâcher la fraîcheur de l’air, le calme de leur avancement.

Elsy et Basilien atteignirent une forêt. Autour de la voie klapienne, les arbres étaient serrés. Une mousse claire poussait sur les pavés, et au soleil, elle ressemblait à de la neige bleutée.
- Ça fait un bail qu’on n’a pas eu un temps comme ça à Mirinèce… commença Basilien.
- Ouais, ça serait génial que notre voyage finisse comme ça, à marcher sur une route, toujours aussi vite, alors qu’il fait si bon qu’on va fondre sur les dalles. Mais on dirait que Prime cherche à nous plomber notre rythme.

Ils venaient de dépasser un carrefour. Si leur branche de la route klapienne était déserte, les autres se trouvaient bien fréquentées. Des cavalèches, véhicules précédés d’un attelage de cavalins, affluaient, pour se rassembler au-devant. D’autres reptiles plus libres n’étaient pas attachés pour traîner une guimbarde, mais portaient sur leur dos des marchandises, ou divers cavaliers.
- Oh non, fit Basilien. On était si bien à se promener tout seuls.
- Ouais, je commençais presque à comprendre la secte des crétins. Marcher, marcher, marcher, c’est chouette… sauf que non, en fait, j’exprime une préférence pour l’urbaine affluence.

Trois kilomètres plus loin, c’était l’embouteillage. Au-delà des bornes – à présent des jalons plus modernes, frappés de l’emblème de l’État, qui marquaient bel et bien les kilomètres –, il n’y avait que des fossés emplis de ronces et d’immondices laissés par les cavalins, cavalèches et roulottes.
- L’urbaine affluence, hein, se permit Basilien alors qu’ils tentaient de dépasser certains cavalins, essuyant des ruades.
- Ça va.
- Non, hein, je comprends parfaitement, t’as raison, rien de tel que nos amis humains, leur célérité, leur efficacité…
- Hé, les deux comiques, vous cherchez les ennuis ? gronda, derrière eux, un cocher de cavalèche.
- Du tout, honorable conducteur ! dit Elsy avec les yeux à demi fermés et un sourire trop large. Dites, nous sommes loin d’Aurterre ?
- Encore cinq kilomètres ! Vous allez voir que c’est encore les douaniers qui nous font trop de zèle.
- Ça serait bien qu’on puisse se faufiler… commença Basilien.
- Si tu veux que tout le monde t’écharpe, dit Elsy. À Aurterre, ils n’aiment pas les resquilleurs.
- Mais c’est lourd, merde, on est presque à la frontière et on va encore y passer des heures.
- Ce n’est pas si grave, Baz. Ça avance quand même.
- Ouais, je me fais aucun souci sur notre capacité à tenir le coup, mais on a un rendez-vous avec une certaine secte !
- Tu veux pas carrément le crier sur les toits ? C’est sûr, Baz, vas-y, encore plus fort, peut-être que tous nos compagnons de voyage par la force des choses se trouvent concernés !
- Vous me cherchez ? maugréa le cocher, toujours sur leurs talons.

Elsy faillit dire quelque chose d’irréparable. Mais son visage s’éclaira, et elle déclara :
- Excusez-nous, monsieur, il se trouve que nous voilà quelque peu fatigués par un fort long voyage. Comment vous appelez-vous ?
- Ça vous regarde ?
- Ha mais oui, ça me regarde. Tenez, pour vous mettre à l’aise, c’est moi qui vais commencer les présentations. Nous sommes une agence de mercenaires, et nous remplissons n’importe quelle mission…
- Moi, c’est Daravic, Léné Daravic, et vous me faites bien chier.

Elsy se figea, et elle interrompit son discours publicitaire. Elle hocha la tête, s’excusa.
- Et qu’est-ce qui vous amène ici, monsieur Daravic ? enchaîna Basilien.
- Marchez plus vite, les cavalins aiment pas quand ça remue pas assez. Ils pourraient roupiller debout, ils m’ont déjà fait le coup. Et à ce moment-là, je devrai les fouetter, et j’aime pas les fouetter.
- Pardon, monsieur Daravic.
- Nous marchons déjà vite, dit Elsy en regardant ses doigts qu’elle emmêlait pour se donner une contenance. Dans un pareil bouchon, on peut pas avancer plus…

Les remorques de bois devant eux se figèrent à cet instant, et l’attelage de Léné Daravic manqua d’écraser Elsy et Basilien. Ils s’écartèrent à temps.
- Pardon, dit Daravic en stoppant sa carriole le temps que les deux voyageurs sortent du fossé, reprennent leur place devant lui. Dites donc, ça devient sacrément naze, l’embouteillage.

Les remorques s’étaient remises en marche, à un rythme encore plus lent.
- Putain… conclut l’homme, assurant sa prise sur les rênes.
- Vous m’avez l’air de bien méchante humeur, risqua Basilien en échangeant un regard avec Elsy.
- J’entends les mouches, voyez-vous. Les mouches. Je peux pas les chasser.

Daravic fit un geste du pouce par-dessus son épaule.
- C’est le corps de mon cousin que j’transporte à l’arrière. Le cercueil a cassé quand je passais par Hurquoine, et j’ai eu beau boucher le trou, y’a des mouches. Et pas que des mouches…

Ils s’arrêtèrent encore. Une charrette était renversée en travers de la voie.
- Finalement, c’était pas la douane, conclut Daravic.
- Quand est-ce qu’il est mort ? s’enquit Basilien.
- Ça fait bien deux semaines. Mon cousin est allé à la ville pour chercher la richesse, il a trouvé les emmerdes. J’ai dû négocier avec les huiles du coin pour choper sa carcasse. Et avec le détour qu’on doit faire entre Mir’nèce et Aurterre, je sais pas s’il restera autre chose que le squelette à donner à sa mère.

Un temps de silence.
- Vous avez dit que vous faisiez quoi comme boulot ?
- Aucune importance, articula Elsy.
- Nan, mais si vous êtes une agence sérieuse, vous pouvez peut-être trouver les connards qui ont fait ça.

Quelques minutes plus tard, ils virent une voie plus vétuste diverger de la route klapienne. Bien peu de véhicules s’engageaient par là, dans ce trajet plus direct à travers les sous-bois, mais Elsy choisit de l’emprunter. Il serait bon, dit-elle, qu’ils atteignent au plus vite la frontière d’Aurterre. De plus, l’embouteillage devenait insupportable.

 

 

Les adeptes défaisaient les sangles de leurs masques en écailles de cavalin, détachaient leurs boucliers bombés, ôtaient leurs bottes de marche. Ils présentaient chaque élément de leur attirail à la douane. À l’occasion, les soldats aurterriens leur demandaient des détails techniques, le matériau dans lequel était fait un accessoire précis. Ils ôtèrent tout le costume rituel d’un novice du culte, vérifiant les doublures de tous ses vêtements, et laissant de longues minutes le jeune homme complètement nu.

Mais la douane avait peu de prise sur ce groupuscule : les sectateurs vivaient dans un dénuement presque total, ne possédant que les outils nécessaires à la confection de leur propre équipement, et les quelques provisions dont dépendait tout long pèlerinage.

Le grand prêtre Glaterrand fut parmi les premiers à franchir la frontière d’Aurterre. Il inspira l’air, heureux et soulagé. Les dernières difficultés de leur voyage sacré étaient presque futiles.

De ce côté de la frontière, l’herbe paraissait plus verte.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Raphaël Lafarge