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- Ouaip. Chouette bonne idée, cette forêt.

Basilien écrasa un moustique contre sa nuque avant de s’essuyer la main sur sa chemise, y laissant une trace brune. Autour de lui et d’Elsy, une faible lumière filtrée par les frondaisons, une dizaine de mètres au-dessus de leurs têtes, éclairait les insectes qui s’étaient réunis pour bourdonner autour d’eux en nuées brouillonnes. Basilien prit appui sur une grosse racine afin d’escalader une petite pente, et posa malencontreusement un genou dans une flaque de boue, imbibant son pantalon.
- De quoi tu te plains, exactement ? demanda Elsy sans se retourner, plus de dix pas devant lui. Il y a de l’ombre, ici. Et ça change des arbres morts et de la route. Non ? Si.
- Je faisais plutôt référence aux moustiques, et puis aux serpents, à la boue… Et puis au détour, aussi.

Elsy s’arrêta, soupira un grand coup et leva les yeux au ciel.
- Ha, le fameux détour ! Je savais qu’il allait revenir sur le tapis ! T’es vraiment aussi effrayé que ça par la perspective d’un peu de retard sur notre emploi du temps ? demanda-t-elle en se retournant enfin vers son compagnon.
- Un peu ?! Avec la mort du cavalin et tout ça, on est carrément en retard, y’a plus de « un peu » qui tienne !
- Et ? demanda Elsy en s’approchant de lui les mains sur les hanches. Tu sais… Non, en fait, tu ne sais rien, et c’est justement pour ça que notre agence porte mon nom et pas le tien.
- Et si t’allais te faire foutre ?
- J’ai pas la tête à ça, répondit-elle sans s’offusquer. Ce que je voulais dire, c’est que tu n’as vraiment pas le regard commercial, Baz. Ce retard, c’est du pain béni pour nous. Ça va leur faire penser qu’on peut se permettre ce genre d’écart. Les Aurterriens vont tout de suite comprendre que nous ne paniquons pas, que nous avons la situation bien en main, en toutes circonstances. C’est une manœuvre d’un haut niveau de stratégie commerciale, Baz, et j’aimerais vraiment que tu me laisses gérer ça sans poser de questions. C’est fatiguant. Le Rituel de Lumière est encore dans quatre jours, nous avons vraiment tout notre temps.

Basilien avait les bras croisés à hauteur des épaules d’Elsy. Il lâcha un petit rire hautain qui fit tressaillir son corps, manquant de peu de planter l’un de ses coudes dans le menton de sa patronne.
- Donc si on est dans ces bois ridicules, ça a rien à voir avec le cousin Daravic ?
- Quasiment…

Elsy écrasa une énorme mouche bleutée sur sa cuisse.
- … Pas. Continuons à avancer.

Cela faisait un bon moment qu’ils avaient quitté la route klapienne. Ils s’étaient engagés sur une voie secondaire, aux pavés usés et envahis par les mauvaises herbes, et, après avoir délaissé quelques voies partant dans le sens inverse à Aurterre, Elsy et Basilien étaient bientôt arrivés au milieu de bois denses, qui cernaient la route des deux côtés. Route qui ne mit qu’une petite poignée de minutes à disparaître corps et âme, et à se muer en un chemin en terre creusé de flaques de boue. Chemin qui disparut lui aussi sans prévenir et laissa Elsy et Basilien au beau milieu d’une forêt aux arbres hauts et serrés, à l’air frais et humide et à la faune particulièrement portée sur les insectes et leur forte propension à agacer. Elsy avait très arbitrairement décidé à haute voix que la forêt était ridiculement petite et qu’en conservant une direction plein Nord, ils ne mettraient pas plus d’une heure pour enfin arriver à Aurterre, où les attendait leur mission.

C’était il y avait plus de deux heures et demi, maintenant. La sueur du voyage et la boue de la forêt imbibaient leurs vêtements que l’air refroidissait, les réserves d’eau étaient un concept vide depuis plus d’une heure, et le petit sifflement insouciant d’Elsy devenait plus insupportable à chaque pas.
- Tu me préviens, hein, quand t’es d’accord pour avouer qu’on est perdus, dit Basilien.
- Nous ne sommes pas du tout perdus, très cher. Ce n’est plus qu’une question de minutes avant d’apercevoir la muraille d’Aurterre.
- Des minutes qui durent combien de temps, tu veux dire ?

Elsy se retourna vers lui, un sourire étonné sur le visage.
- Tiens, où est-ce que t’as dégotté un vague sens de la repartie, toi ?
- Quelque part entre la canicule de ce matin et le rhume que la forêt est en train de me filer.
- Hum. Je vois. C’est une bonne chose, commenta Elsy en s’accordant une pause, adossée à un arbre voisin, au tronc particulièrement large et parcouru de lianes sèches. J’y ai pensé plusieurs fois. Il nous faut du caractère, en tant qu’agence. Des reparties cinglantes, des employés pouvant avoir un statut de demi-célébrités des quartiers sud, peut-être un emblème. Il faut qu’on se vende. Tu crois que ça coûte combien, un encart dans la Voix des Murs ?

Basilien retira son sac, fortement allégé par la fin de leurs réserves, le posa à côté de celui d’Elsy, encore plus aminci, et se laissa tomber par terre en soupirant, les paumes des mains irritées par les feuilles mortes.
- Sérieusement, Elsy, tu veux pas déjà sortir de cette forêt avant de penser à ça ?
- Je te l’ai déjà dit, sortir d’ici, c’est qu’une formalité ! On dirait vraiment que tu doutes de ma boussole interne !
- Boussole interne ! répéta Basilien en ricanant. Mon cul, ouais ! Et on a même pas idée de l’heure qu’il est, à cause du feuillage ! Si ça se trouve on se rapproche du crépuscule, et clairement, dormir à la belle étoile dans une forêt inconnue, c’est pas ce qui me fait le plus envie, là tout de suite ! Loffrieu n’est pas loin.

Ce fut au tour d’Elsy de ricaner avec un geste de la main.
- Mon dieu, mais quelle flippette tu fais, mon pauvre ! C’est qu’une forêt idiote, s’il y avait des Rebuts ici, on aurait déjà vu leurs traces depuis longtemps !

À à peine une cinquantaine de mètres derrière Basilien, un craquement sourd résonna dans les fourrés, suivi d’un grognement bas, presque réduit à une vibration.

Elsy se leva d’un seul coup, avec déjà aux doigts ses bagues intégrales spéciales, dont l’extrémité était une courte lame triangulaire. Basilien se releva un peu plus lentement, lui aussi armé, un couteau dans chaque main.
- C’était quoi ? murmura-t-il, les yeux fixés vers l’origine du bruit.
- De l’ironie, je crois, répondit Elsy sur le même ton.
- Belle repartie.
- C’est tout ce qui nous reste, si j’ai raison, répondit-elle avec un regard désespéré pour leurs armes, ridicules face à un Rebut.

Tous les muscles de son corps étaient tendus à rompre, et son esprit avait figé la réalité en une extension d’elle-même, chaque bruissement de feuille, chaque coup de vent dans les frondaisons étant immédiatement analysé par son corps. Des années d’entraînement l’avaient préparée à ce genre de situation, à des combats desquels elle pouvait sortir les pieds devant. Elle était une guerrière, une mercenaire, une combattante. Elle était prête. Du moins le croyait-elle jusqu’à aujourd’hui, où elle venait de découvrir qu’elle n’était pas prête du tout, et qu’en plus de ne pas vouloir mourir, elle aurait apprécié une centaine de kilos de muscles en plus et une arme digne de ce nom.

Ni son regard ni celui de Basilien ne quittaient les fourrés d’où le grognement avait vibré. Ils ne purent donc pas manquer le petit renard roux qui en sortit en courant devant eux, à moins de vingt mètres de Basilien.

La bouche d’Elsy béa alors que les épaules de Basilien s’affaissaient. Il rangea ses couteaux dans leurs étuis. Le renard s’arrêta un instant dans sa course, surpris par la présence de ces deux humains dans sa forêt. Ses yeux vifs les parcoururent en un instant de la tête aux pieds.
- Espèce de sale petit con, dit Elsy en faisant un pas vers lui.

Un animal aussi haut qu’un énorme loup et couvert d’une toison blanche sale et emmêlée se dressa soudain quelques mètres derrière le renard, son crâne cornu dépassant des fourrés. Il sauta sur l’animal, dont il arracha la tête d’un coup de sa mâchoire fumante avant de lancer le reste du petit corps contre un arbre. Un craquement sourd s’écrasa par terre tandis que la carcasse du renard se répandait dans les feuilles mortes et les branchages cassés. La forme blanche leva la tête vers Elsy et Basilien. Sept yeux orange, disposés en demi-cercle, les regardèrent une seconde.
- Putain, dit Elsy d’une voix éteinte alors que le Rebut hurlait une vrille qui fit s’envoler les oiseaux alentours.

Elle commença à se retourner, suivie d’un Basilien hurlant de peur, mais fut stoppée dans sa course par un violent coup de liane que lui donna l’arbre contre lequel elle s’était adossée peu auparavant. Elle tomba sur le côté, son crâne manquant de peu une pierre luisante de terre. Elle se releva à temps pour voir l’ « arbre » arracher ses énormes racines au sol, soulevant des mottes de boue dégoulinantes, et se mettre laborieusement à s’en servir en tant que pattes arachnéennes. Ce ne fut qu’alors qu’elle remarqua que le sommet de la chose n’était pas un feuillage mais une espèce d’énorme chapeau champignonneux verdâtre, percé de plusieurs ouvertures d’où dégoulinait une lueur orange et poisseuse.

La forêt entière semblait trembler des secousses provoquées par les pas de ce Rebut et des hurlements du fauve blanc. Basilien releva Elsy en urgence et l’entraîna dans sa course trébuchante, poursuivi par les cris des deux Rebuts qui informaient tous les autres qu’un banquet s’organisait en forêt.

Oubliant totalement les conseils de sa patronne quant au sens de la repartie et au style, Basilien hurla sans même se donner la peine de moduler sa voix en un mot.

 

 

Allibert avait catégoriquement décidé de laisser les deux crétins se faire tuer. C’était d’ailleurs ce qu’il décidait à chaque fois que quelque idiot s’aventurait dans sa forêt, volontairement ou non. Il n’était là qu’en tant qu’observateur scientifique, et certainement pas en tant que garde forestier. Quiconque d’assez stupide pour s’aventurer dans un bois aussi dense et peu balisé que celui-ci, dans cette région, méritait de toute façon ce qui lui tombait immanquablement dessus au bout de quelques centaines de mètres dans ce qui s’apparentait presque à une jungle.

Sauf que comme à chaque fois, Allibert revint sur sa décision. Sans réussir, à nouveau comme à chaque fois, à comprendre tout à fait pourquoi.

Il marcha rapidement sur une vingtaine de mètres à l’est du poste de surveillance nord, grimpa à un arbre sur le tronc duquel étaient clouées des planches servant d’échelons, et tira sur une corde enroulée autour d’une branche principale. L’effort était considérable, et ce fut en sueur et le visage rouge et haletant qu’il redescendit de l’arbre, après avoir rattaché la corde.

Il entendit les deux crétins hurler non loin de là, et fit une petite centaine de mètres en courant avant de grimper à un autre arbre et de réitérer son effort sur une deuxième corde, tout en temporisant ses gestes en fonction des cris des humains et de leurs déplacements dans la forêt, qu’Allibert jaugeait à la vision des fourrés qu’on agitait. Lorsqu’il sentit que ce fut le moment, il tira une dernière fois d’un coup sec, avec un râle d’effort. Puis il redescendit de l’arbre en soufflant, et se dirigea sans hâte vers là d’où venait les cris. Des cris de Rebuts, désormais.

 

 

Elsy prit appui sur ses genoux et reprit son souffle avec panique, des taches blanches dansant devant ses yeux et un haut-le-cœur envahissant sa bouche. Basilien était à quatre pattes, genoux et mains dans la boue, et son visage réussissait le tour de force d’être à la fois rouge sang et plâtreux.

Elsy réussit la première à reprendre son souffle, et se redressa avec effort pour jeter un regard en arrière : moins d’une cinquantaine de mètres derrière eux, hurlant tel des scies rouillées frottant les unes contre les autres, trois Rebuts se jetaient vainement contre le haut filet de métal tressé qui était soudain apparu derrière Basilien et elle, alors que la maigre avance qu’ils avaient ne se résumait plus qu’à une petite dizaine de mètres.

Le Rebut blanc qui était apparu le premier avait été rejoint, à un moment que la mercenaire avait du mal à déterminer, par deux de ses semblables, et les trois fauves aux faciès étirés, anguleux et couverts d’une fourrure sale projetaient tout leur poids contre l’obstacle incongru, sans ordre ni concertation. Leurs griffes noires crissaient contre le métal, et leur haleine rougeâtre faisait des fumerolles presque invisibles alors qu’ils se hurlaient aux visages les uns des autres. Même à cette distance, leur masse et leur vivacité étaient impressionnantes.

Elsy se demandait si le filet allait tenir encore longtemps lorsqu’elle entendit le frottement d’une arbalète qu’on armait, juste sur sa gauche.
- Relevez-vous, dit une voix masculine à Basilien.

Le mercenaire releva lentement la tête pour découvrir un homme trapu et au crâne intégralement rasé, habillé de vêtements de cuir brun sales et pointant une étrange arbalète en plein entre ses yeux, presque à bout portant. Il ne l’avait absolument pas entendu venir, et c’est cela, plus que l’arme, qui le poussa à chercher en lui assez de force pour se remettre debout, sans quitter un instant l’inconnu des yeux.
- Vous aussi, ajouta l’inconnu en pointant son arme sur Elsy.
- Je suis déjà debout, dit-elle avec un regard mauvais.
- La ferme. Suivez-moi. Le filet ne tiendra pas quand le champignon aura rejoint les fauves. Crétins.

Sur cette insulte, l’inconnu se mit à courir vers la gauche, sans se retourner une seule fois pour vérifier qu’Elsy et Basilien le suivaient bien. Chose qu’ils faisaient d’ailleurs avec le plus grand mal, l’homme louvoyant sans mal entre les arbres, aux branches desquelles il s’accrochait pour mieux bondir par-dessus les trop larges flaques et les fourrés épineux. Il fallut le hurlement des Rebuts derrière eux, accompagné du fracas métallique du filet qu’ils arrivaient enfin à arracher, pour faire à nouveau vraiment courir les deux mercenaires.

Elsy arriva vingt bonnes secondes avant Basilien, rejoignant l’inconnu à l’entrée de ce qui ressemblait à un marécage boueux et puant.
- Où est votre gros ami ? demanda-t-il, accroupi entre deux flaques stagnantes au-dessus desquelles grouillaient des moucherons.
- Il arrive, répondit Elsy, essoufflée, avec un léger sourire. Comme vous dites, il est gros, ça n’aide pas à l’exercice physique en milieu hostile.

L’inconnu hocha la tête avec une moue méprisante.
- Vous ne devriez pas jouer à la plus fine, pas après que je vous aie sauvé la vie.
- C’est vous, le filet ? demanda Basilien, qui arriva derrière Elsy.
- Non, c’est un cadeau de Prime. Crétin. Suivez-moi.

Il se releva et avança d’un pas rapide entre les flaques de boue verdâtre, à la surface desquelles le soleil de ce milieu d’après-midi faisait flotter des taches maladives, qui rendaient cet espace dégagé plus malsain encore que la forêt.

L’homme s’arrêta finalement au-dessus d’un buisson, dont il écarta les deux branches principales, et au milieu duquel il disparut. Basilien regarda Elsy, qui haussa les épaules avant de s’approcher du buisson. Un trou d’un diamètre d’un mètre s’enfonçait sous terre, des planches enfoncées en échelons dans le sol permettant de descendre dans ce terrier humain, au fond duquel plusieurs bougies étaient visiblement en train d’être allumées. Elsy posa les mains sur le rebord du trou et s’apprêta à descendre. Basilien posa une main sur son épaule.
- Qui nous dit que ce type n’est pas dangereux ?
- Moi, je te le dis, répondit Elsy avant de repousser la main de son employé et de plonger ses jambes dans le trou.

Basilien reposa à nouveau la main sur son épaule.
- T’en sais rien du tout ! murmura-t-il, le visage déformé par la fatigue et la méfiance.
- Par contre, ce que je sais, répliqua Elsy d’une voix cassante, c’est que ce qui est sur le point d’arriver sur nous, ça, c’est dangereux. Libre à toi de t’en assurer.

Elle plongea, et atterrit trois mètres plus bas, en se réceptionnant mal sur un genou, sous le regard encore un peu plus méprisant de son sauveur, qui désarmait son arbalète à la lumière d’un bougeoir. Elsy eut à peine le temps de s’écarter de sous l’entrée de la cachette avant que Basilien ne descende à son tour, plus prudemment, touchant le sol de la pointe des pieds avant de lâcher la dernière planche.

Ils étaient dans une très grande pièce complètement souterraine, qui s’allongeait sur plus de cinq mètres et s’étirait sur au moins trois. L’inconnu était occupé à allumer quelques-unes des bougies qui se trouvaient ici et là. Au centre de la pièce, peu loin de l’ouverture, se trouvait un tas de vieilles couvertures usées et de la paille humide. Les murs étaient étayés de poutres grossièrement taillées et isolés par des pans de toile de jute. Contre chacune des parois était installé un long plan de travail, qui faisait ainsi tout le tour de la pièce, et sur lequel s’empilait un invraisemblable capharnaüm de plans, de croquis, d’armes artisanales, de bocaux remplis d’insectes ou de liquides, de petites cages rouillées et cassées, de carreaux pour l’arbalète, de bougeoirs croulants sous la cire fondue, de racines, de baies, d’une jarre remplie d’eau, et de notes rédigées en chromice, le langage codé des magiciens.

Elsy s’approcha du mur sud et prit l’une de ces notes, un bout de parchemin déchiré, qu’elle examina sans en comprendre un seul des mots écrits à la fois en noir, en vert et en rouge.
- Vous êtes qui ? demanda-t-elle sans lever les yeux de la note.
- Et vous faites quoi, ici ? ajouta Basilien, qui lui faisait nerveusement tourner sur le plan de travail un bocal rempli de têtards rouges et gonflés.
- Posez-moi ça ! répondit l’homme en s’avançant d’un pas vers eux.

Elsy et Basilien se regardèrent, se demandant lequel des deux étaient censé poser ce qu’il tenait.
- Vous deux ! clarifia l’inconnu, sa voix faisant gonfler ses jugulaires.

Ils s’exécutèrent aussitôt, particulièrement motivés par le hurlement sourd, suivi de grattements, qui s’éleva au-dessus de leurs têtes. Bientôt d’autres hurlements résonnèrent, à à peine trois mètres d’eux, à la surface. L’inconnu regardait Elsy et Basilien avec insistance, un doigt collé sur les lèvres. Ils n’avaient de toute façon aucune intention de se mettre à bavarder, et en eurent encore moins lorsque s’ajouta aux hurlements des fauves le pas pesant du champignon, qui fit trembler la cachette souterraine pendant une très longue minute, avant d’emporter dans son sillage les autres Rebuts, vers l’Est. Tout autant les mercenaires que l’inconnu se détendirent en soupirant lorsque le bruit se fut enfin tu.

D’une main qu’elle découvrit tremblante, Elsy extirpa de la poche de son pantalon une cigarette tordue et humide que, honteuse, elle eut le plus grand mal à allumer. Lorsqu’elle eut enfin réussi, l’inconnu regarda avec des yeux perçants la luciole orange qui dansait sur ses lèvres.
- Vous ne voulez pas que je fume ? demanda-t-elle d’une voix qu’elle avait le plus grand mal à assurer.
- Seulement si vous restez sous l’ouverture. Et je ne viendrai pas vous relever si vous vous écroulez, essoufflée, en pleine course.

Il s’accroupit sur sa couchette et la regarda en silence donner une deuxième cigarette à Basilien. Les mercenaires se concertèrent du regard, puis décidèrent de s’asseoir eux aussi sur le sol de terre tassée, sous le rayon de lumière tombant de l’ouverture. Basilien garda tout de même le poing fermé sur le manche de son couteau. Au cas où.
- Y’a pas trop de risques que les Rebuts viennent ici, dit finalement l’inconnu, en réponse à une question non posée. Ils détestent s’enterrer. Les lombrics et les fourmis sont d’ailleurs parmi les seuls organismes qu’ils ne contaminent pas. Ou plus, au moins. Il paraît que lors de la chute de Loffrieu, l’infection a touché toutes les espèces.
- Vous êtes qui ? demanda à nouveau Elsy.
- Allibert. C’est mon prénom.
- Vous êtes qui ? insista Basilien de sa voix grave spéciale intimidation.

Allibert le regarda avec lassitude, visiblement très peu intimidé.
- Quelqu’un à qui vous devez la vie, pour commencer, dit-il.
- Et nous vous remercions énormément pour cela, soyez-en assuré, dit Elsy. Nos vies sont parmi les choses auxquelles nous tenons le plus. C’est sympathique de votre part de nous avoir permis de les conserver.
- Je n’aime vraiment pas votre façon de parler, dit Allibert d’une voix neutre.
- On s’en fout, de ça ! dit Basilien. On veut juste savoir qui vous êtes !

Les ombres des trois personnes dansaient au rythme des bougies. Elsy examina plus minutieusement Allibert. Il n’était pas très grand, mais quand même plus qu’elle, et assez musclé. Cependant pas assez pour que Basilien ne lui mette pas une dérouillée s’il tentait quelque chose de malvenu. Sûrement plus de quarante ans. Dur à dire avec un visage et un crâne entièrement rasés. Ses yeux étaient presque noirs. Lorsqu’il vit qu’elle le regardait, il soutint son regard. Elsy fit de même. Arriva à sourire. Allibert détourna les yeux.
- Je suis un scientifique, dit-il. J’étudie les Rebuts.

Basilien lâcha un ricanement moqueur.
- En général, les gens se passionnent pour les étoiles, ou la magie, ou comment gagner un maximum de ‘velle en un minimum de temps, ce genre de trucs. J’ai connu un type, y’a quelques années, qui se passionnait pour l’élevage de scorpions albinos, aussi. Jusqu’à y’a trente secondes, il avait ma palme du taré numéro un.

Allibert regarda Basilien, presque désolé.
- Crétin, se contenta-t-il finalement de dire.
- Ouais, ça j’ai compris, vous l’avez répété genre dix fois, depuis qu’on est tombés sur vous. Pardon, depuis que vous nous avez « sauvé la vie » !

Allibert devint rouge de colère.
- Ne méprisez pas mon acte ! Les fauves vont être excités, et le champignon s’est déplacé, qui sait où il est, maintenant ? Vous avez déséquilibré l’écosystème de la forêt, en plus d’avoir causé la casse d’un déviateur qui m’a demandé plus d’une velliade de travail pour être tissé !
- L’écosystème de mon cul, ouais, répondit Basilien en levant les yeux au ciel.
- C’est une réponse, ça ?!

Sa cigarette terminée, Elsy s’était désintéressée de la conversation stérile des deux hommes et s’était relevée, retournant à l’examen des objets posés sur les plans de travail. Elle regarda un instant les têtards cramoisis et difformes, ressemblant à des tumeurs gorgées de sang qui se suçaient les unes les autres, plusieurs dessins de Rebuts de différentes espèces, dont certaines trop proches des êtres humains pour être supportées longtemps, et tomba à nouveau sur des notes en chromice. Elle en prit une avant de finir son petit tour.
- Vous n’êtes pas qu’un scientifique, dit-elle d’une voix légèrement amusée, interrompant la dispute de Basilien et Allibert.
- Quoi ? demanda ce dernier en la regardant.
- Vous êtes un foutu magicien ! dit-elle, un sourire moqueur aux lèvres, en se retournant vers les deux hommes, levant entre ses doigts la note en chromice.

La note disparut lentement de la main d’Elsy et reparut tout aussi lentement dans celle d’Allibert, qui arborait une moue déçue.
- Et alors ? Vous, vous êtes sales, et vous renardez. Chacun ses travers.
- Vous êtes connu du gouvernement ? demanda Basilien d’un ton soupçonneux, à nouveau la main sur le manche de son couteau.
- Oui.
- C’est Damnis qui vous a envoyé ici ? demanda Elsy en revenant se joindre aux deux hommes.
- Non. Damnis ne voit les Rebuts que comme des monstres à exterminer au plus vite, dit Allibert en serrant les dents. Je le comprends, mais…
- Alors qu’est-ce que vous foutez dans ce trou à rat ? l’interrompit-elle avec un regard perçant.
- Et vous dans cette forêt ? répliqua-t-il, agacé.
- Nous venons de Mirinèce, et nous sommes en route vers Aurterre, pour une mission tout ce qu’il y a de plus importante et officielle.

Le visage d’Allibert se décomposa une seconde.
- … Vers Aurterre ? Et vous êtes passés par la forêt ? Volontairement ?!
- Oui, répondit Elsy, toujours sans détourner les yeux.
- Vous êtes donc très clairement des crétins ! Il y a une route, à juste quelques kilomètres d’ici, qui vous aurait permis d’être à Aurterre il y a probablement déjà une heure !
- Nous avons eu un petit problème sur cette route. Rien de grave.
- Ouais, rien de grave, confirma Basilien d’un ton ironique.

Elsy lui jeta un regard mauvais. Allibert ne commenta pas.
- Loin de moi l’idée de sous-entendre qu’être ici en votre compagnie m’est déplaisant, Allibert, mais… Comme je vous l’ai dit, notre mission est d’une importance capitale. Vraiment. Vous sauriez nous ramener sur la route ? demanda finalement Elsy en redirigeant à nouveau son regard vers le magicien.
- Oui. Mais pourquoi je le ferais ?

Elsy eut une seconde de trouble.
- Pourquoi vous nous avez sauvés, si c’est pas pour nous faire ressortir de la forêt ? intervint Basilien.
- Peut-être pour violer votre copine et puis vous bouffer tous les deux. La viande n’est pas facile à trouver, ici, répondit Allibert avec une agressivité amusée. Je vais peut-être vous tuer.

Elsy se redressa légèrement, peu impressionnée.
- Certainement pas. Tout d’abord parce que… Bon, nous en conviendrons tous, même puante et sale, je suis tout à fait violable, et mon ami ici présent vous permettrait de tenir une bonne velliade, mais –
- Hey ! la coupa Basilien.
- … Néanmoins, si telle était vraiment votre intention, vous ne m’auriez pas laissée me balader ici et là. Par sécurité, j’ai coupé la corde de votre arbalète, ajouta-t-elle en faisant un signe vers l’un des coins de la pièce. Vraiment, juste par sécurité. Vous êtes visiblement un magicien de la matière, vous pourrez réparer ça facilement. Mais pas si facilement qu’on n’aurait pas le temps de vous ouvrir le crâne en attendant. Et vous le savez. Non, vous ne voulez pas nous tuer.

Allibert sourit avec lassitude, et lui fit signe de continuer.
- Vous nous avez sauvés tout simplement parce que vous êtes un « gentil », tout comme nous, nous sommes des « crétins ».
- Parle pour toi, commenta Basilien.
- Non, je parle pour toi seulement, mon cœur, répondit Elsy sans quitter Allibert des yeux. Vous nous avez sauvés et vous allez nous aider à sortir de la forêt pour la même raison. Parce que vous n’êtes pas mauvais, tout simplement.

Allibert se releva, s’approcha de son arbalète, et la regarda. La corde en était bien coupée, mais se recomposa en quelques secondes, les deux lanières se ressoudant comme du métal qu’on fondrait. Basilien le regarda faire avec méfiance, Elsy avec confiance.

Le magicien fouilla ensuite dans son désordre pour trouver des carreaux puis se retourna vers les mercenaires, dont il regarda les couteaux et les bagues de combat avec dédain.
- Si un Rebut est sur vous, frappez à la bouche s’il en a une, et là où ça brille s’il n’en a pas. Mais tapez juste assez pour le retarder. Si vous tuez l’un de mes Rebuts, je vous tue. Et si vous tuez un Rebut d’origine humaine, je fais pire : je vous laisse vous faire tuer par eux. L’équilibre de la forêt est fragile, et mon étude loin d’être terminée. Mais de toute façon, c’est pas avec ça que vous allez tuer quoi que ce soit. En route.
- On peut passer récupérer nos sacs ? demanda Basilien en se relevant.
- Certainement pas. Vous étiez dans la direction la plus opposée possible à Aurterre.

Basilien lança un nouveau regard noir à Elsy.
- Oubliez vos sacs, ajouta Allibert.
- Estimez que c’est fait, répliqua Elsy avec une parodie de salut militaire.

Allibert éteignit toutes les bougies à l’exception d’une, se dirigea vers l’ouverture de la pièce, bondit pour attraper la première planche, et disparut aussitôt vers la surface. Basilien n’eut pas à sauter pour l’imiter, et disparut à son tour. Elsy jeta un dernier coup d’œil au terrier. De nombreux dessins étaient accrochés à la toile qui isolait les murs. L’un en particulier retint son attention, peut-être simplement parce qu’il se trouvait encore éclairé par la bougie restante et la lueur du jour qui tombait du plafond. Un croquis décomposant la transformation d’une jeune fille en une chose vaguement humaine, à la peau noirâtre et au visage dégoulinant en tumeurs tentaculaires. Beaucoup de notes en chromice et de graphiques entouraient ce dessin particulier.

Puis Elsy remarqua quelque chose d’autre. Reposé n’importe comment sur une pile de dessins dont le premier présentait tous les angles d’une grosse chose qui avait un jour dû être un poisson, le bocal de têtards scintillait tranquillement dans la pénombre. Une lueur rouge malade se répandait dans l’air chaud et puant du terrier. Des Rebuts, grouillants et vivants. Son épine dorsale frissonna.

Elsy prit une grosse pile de dessins et de notes et s’en servit comme marchepied pour atteindre la sortie et retrouver les deux hommes à la surface. La lumière du jour lui agressa les pupilles.
- On y va, dit Allibert avant d’à nouveau se mettre à courir.

 

 

Allibert marchait à hauteur d’Elsy, et les fréquents coups d’œil qu’il jetait au corps de la mercenaire n’échappèrent pas au regard de Basilien, qui se glissa entre eux.
- Alors, vous avez pas répondu, d’t’à l’heure…
- À quel sujet ? demanda Allibert, tout en reportant son regard sur les alentours, à la recherche d’une menace potentielle.
- Ce que vous foutez dans cette forêt cimetière si c’est pas Damnis qui vous y a obligé.

Allibert tenait fermement son arbalète, qui avait la particularité d’avoir un chargeur de carreaux automatique accroché devant la gâchette. Il avançait sans aucune hésitation, suivant des pistes que lui seul percevait. Il se repérait à l’odeur, et faisait un détour à chaque fois que l’air lui apportait le moindre relent de Rebut.
- Raison personnelle, répondit Allibert.
- Ouais, mon cul sur la commode. Allez, dites !
- J’étudie les Rebuts, c’est tout. Fermez-la, maintenant ! Ces bêtes entendent peut-être ce que vous dites. Heureusement pour elles qu’elles ne comprennent pas, d’ailleurs…

Ils marchèrent tous les trois en silence pendant quelques minutes. Avant que Basilien ne remarque un nouvel égarement du regard d’Allibert vers les fesses de sa patronne, qui marchait désormais en tête de quelques pas, se retournant seulement pour que le magicien lui confirme de temps en temps la direction.
- Allez, dites ! Pourquoi ? demanda Basilien.
- Jamais il la ferme ? demanda Allibert à Elsy.

La mercenaire se retourna en souriant froidement, bagues aux doigts.
- Pas quand c’est important. Bon, je vous l’accorde, sa notion de l’importance est parfois toute subjective, mais… Cette fois, j’aimerais savoir moi aussi.

Elle n’avait pas cessé d’avancer, mais ralentissait le rythme afin de se remettre à hauteur d’Allibert et Basilien.
- Hé bien… Cette forêt n’est pas très étendue, mais concentre beaucoup d’espèces de Rebuts, qui en plus ne cherchent pas spécialement à se propager ailleurs. L’environnement leur plaît. C’est un terrain idéal pour mon étude, l’écosystème fonctionne en vase clos.
- Quelle est exactement votre étude ? demanda Elsy.
- Je cherche un remède à ce mal. Un remède qui marche pour toutes les formes de vie. Les végétaux. Les animaux. Les humains.
- Et comment vous avez réussi à ne pas vous-même vous faire infecter, au milieu de toutes ces bêtes ?
- J’ai eu de la chance…
- Vous avez toujours vécu seul, ici ?
- Certaines personnes m’ont aidé, au début.
- Et maintenant ? intervint Basilien.
- Elles ne sont plus là, répondit Allibert.

Il accéléra le pas.
- Nous y sommes presque.

Et effectivement, sans un mot de plus de la part de qui que ce soit, moins de dix minutes et aucun Rebut plus tard, ils arrivèrent au bord d’une route pavée, vieille mais entretenue, qui débouchait, à moins de six cent mètres droit devant eux, sur un affluent de la voie klapienne qu’ils avaient quittée plus tôt dans la journée. L’après-midi commençait à tirer vers sa fin, et le soleil, bas au-dessus de l’horizon, jetait une lumière chaleureuse sur les pavés et le sentier de terre parallèle, utilisé par les montures non ferrées.
- Nous sommes effectivement des crétins, dit Elsy avec un sourire poli. Nous sommes vraiment désolés pour tout ça, Allibert.
- Pas grave. Ne repassez pas par là la prochaine fois, c’est tout. Ou au moins sans votre ami obèse.

Basilien se retourna vers lui avec une moue dédaigneuse.
- Merci pour nous avoir sauvé la vie, tout ça, là. Allez, au revoir, à jamais !
- Crétin, dit Allibert en guise d’adieu, levant la main en se retournant et en s’enfonçant sans un mot de plus dans la forêt, disparaissant bientôt aux yeux des deux mercenaires, qui se sourirent avant de rejoindre la route klapienne.

 

 

La ville capitale d’Aurterre était entièrement entourée d’une haute muraille de bois plantée dans une base de pierre, dont chaque entrée était surveillée en permanence. Particulièrement celle que se préparaient à emprunter Elsy et Basilien, l’entrée nord-ouest, qui était également l’une des entrées de la province elle-même.

Ils furent arrêtés au crépuscule par la dizaine de gardes douanes qui était en poste, et fouillés de la tête aux pieds. On leur posa plusieurs séries de questions sur le pourquoi de leur présence ici, on leur retira leurs armes, leur rendit, leur retira à nouveau, et leur rendit finalement. On leur fit signer plusieurs documents, et finalement on les fit patienter dans une petite pièce en rondins située contre la muraille, toujours à l’extérieur d’Aurterre. Les armures de cuir bleu sombre des gardes devenaient plus noires à chaque minute, et bientôt, on alluma les torches, alors que Basilien et Elsy finissaient leur tabac et buvaient l’eau que les gardes leur avaient apportée.
- C’est bon, votre histoire est validée, vous pouvez y aller, leur dit finalement un gradé, dont le casque en métal et en cuir était orné de trois triangles de rubis.

Il accompagna leur sortie d’un mouvement de sa hallebarde, qui poussa presque Elsy et Basilien aux fesses, et les mercenaires furent enfin autorisés à se voir ouvrir les portes d’Aurterre, alors que les dernières lueurs du soleil disparaissaient à l’horizon, qu’elles teintaient d’un orange violacé.

Deux gardes les encadrèrent alors qu’ils pénétraient dans la ville, passant à travers une deuxième muraille, également en bois, qui protégeait plus encore l’intérieur d’Aurterre.
- Vous venez avec nous ? s’étonna Elsy. Ce n’est pas que j’aie quoique ce soit contre les militaires, hein, mon année de service a été particulièrement joyeuse, mais là tout de suite, nous comptons surtout trouver une auberge où nous nettoyer, et –
- Pour le moment vous restez avec nous, dit le garde à sa gauche. Ordre formel de vous amener au légat Salven.
- Salven ?! répéta la mercenaire en s’arrêtant de marcher. Ho ho ! Ça ne va pas, ça !
- On est censés escorter un groupe religieux, rien de plus, dit un Basilien peu sûr de lui, qui préférait laisser parler sa patronne.
- Nous ne sommes aucunement supposés rencontrer Salven, ni même aucun des dirigeants d’Aurterre ! dit Elsy d’une voix qui ne laissait que peu de place à la discussion. Nous voulons juste attendre le culte de la Murasque, les accompagner pour leur petite révélation divine à la con, faire en sorte que ça n’entrave pas les primats pour le Rituel de Lumière, et rentrer chez nous ! C’est pas une affaire d’état, ni pour vous, ni pour Mirinèce !

Le deuxième garde crispa ses mains sur sa haute hallebarde, arme réglementaire de l’armée aurterrienne, et prit la parole d’une voix tonnante et plus ferme encore que celle d’Elsy.
- Le légat Salven en a décidé autrement. Nous vous demandons juste de nous suivre sans opposer de résistance inutile.
- Où est-il ? demanda Elsy en haussant un sourcil furieux.
- Avec les primats et le culte de la Murasque. Ils sont arrivés bien avant vous, répondit le premier garde, un soupçon de dédain amusé dans la voix.
- D’autres mercenaires étaient censés être déjà ici pour les recevoir… répliqua Basilien.
- C’est l’une des choses dont le légat Salven désire vous entretenir. Venez.

Fulminante de colère et d’appréhension, Elsy recommença à marcher, imitée par Basilien, puis par les gardes. Ils pénétrèrent enfin dans la ville à proprement parler.

Les torches, plantées tous les vingt mètres dans chaque rue, qu’elles divisaient en deux voies, éclairaient fort bien la cité, qui grimpait le long de la pente du mont Oloc. La voierie était propre, les maisons toutes blanches ou crème, alignées et construites sur des plans sensiblement identiques, les passants étaient calmes et habillés avec un soin militaire, les quelques cavalins visibles marchaient d’un pas régulier, leurs griffes tapant en cadence sur les pavés, les soldats se déplaçaient par trois un peu partout, et de nombreuses fontaines de pierre, sans décorations superflues, ponctuaient les différents carrefours. Une ville bien organisée, minérale, nette, à l’odeur d’air pur et de propreté, et au goût de pierre et d’autorité admise par tous. L’autorité de Salven, qui avait permis à la province de survivre à la proximité des Rebuts de Loffrieu depuis plus de trente ans, et de s’affranchir petit à petit du besoin de l’influence commerciale ou politique de Mirinèce. Les cultures d’Aurterre grimpaient au-dessus de la ville sur les flancs du mont Oloc, avec en leur centre la base de l’Arche dont Salven était le légat depuis la fin de la guerre.

Elsy et Basilien furent menés en silence jusqu’au centre-ville, passèrent le cordon des soldats qui interdisaient l’accès à ce quartier après le couvre-feu, puis furent conduits sur le parvis de l’hôtel de ville, un grand bâtiment carré et strict, ouvert par des colonnades d’une dizaine de mètres, et éclairé par de hauts braseros dont les flammes crépitaient dans la nuit et jetaient des expressions déformées sur les visages de la petite assemblée qui était réunie là.

Elsy reconnut tout de suite Salven, pour l’avoir déjà aperçu sept ans auparavant, durant son service militaire. Il avait toujours la même présence, le même charisme qui faisait que même au cœur d’un groupe, ici au moins quarante personnes, il était la première sur laquelle le regard s’arrêtait. Grand, mince, presque maigre, vêtu d’une bure sombre, le visage creusé et sévère, les paupières constamment plissées, le front large et les cheveux tirés en un catogan serré. Il semblait regarder partout en même temps sans pourtant jamais détourner le regard de son interlocuteur, être constamment aux aguets sans pour autant y dépenser toute son énergie. Il avait l’aura de l’ancien général qu’il avait été, l’aura qu’avait probablement aussi Damnis. Celle des vrais dirigeants, des chefs légitimes. Elsy tapa du coude dans le ventre de Basilien.
- C’est lui. Salven, murmura-t-elle.
- Devant le bestiau, là ? répondit Basilien sur le même ton.
- Ouais. Ça c’est Rekvan. Son garde du corps.

Rekvan. Une bête humaine face à laquelle même Ohya aurait dû avoir à lever les yeux et dont les avant-bras étaient de la taille des cuisses de Basilien. L’une des seules personnes qui avaient réussi à terrifier Elsy, des années auparavant. Elle chassa ce souvenir de son esprit et monta les premières longues marches de marbre du bâtiment, poussée dans le dos par l’un des gardes. En levant la tête, elle pouvait voir, et bientôt presque entendre, la discussion qu’avait Salven avec un homme plus petit que lui, portant un étrange masque et un bouclier sur son dos. Plusieurs autres hommes ainsi vêtus se tenaient immobiles derrière l’interlocuteur du légat Salven, entourés d’autant de gardes aurterriens, tous en armure de cuir et hallebarde à la main. Derrière Salven et Rekvan, surveillés en permanence par ce dernier, une poignée de primats suivaient la discussion sans vraiment intervenir. La voix stricte et définitive de Salven tranchait sur celle, hésitante, de l’homme qui lui faisait face, et qui avait toutes les chances d’être le chef des Murasquiens.

Elsy n’avait aucune idée de ce à quoi s’attendre. Elle se tourna vers Basilien tout en montant. Son ami avait le regard fixé sur Salven. Elle l’imita en montant les dernières marches. Les voix se turent toutes alors qu’ils posaient le pied sur le parvis proprement dit, et les regards convergèrent sur Elsy, Basilien et leur escorte.
- Voici les mercenaires envoyés par Mirinèce pour encadrer les Murasquiens, légat, annonça l’un des gardes d’une voix forte.

Rekvan croisa ses énormes bras en dévisageant Elsy et Basilien, ses yeux très clairs presque fermés dans son énorme visage glabre. Devant lui, à hauteur de sa poitrine, le légat Salven sourit. Elsy sentit que quelque chose n’allait pas.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Vincent Mondiot