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Elsy fit signe à Basilien de se taire. Ils avaient été annoncés, et Salven semblait attendre leurs premiers mots, avec un sourire plus matois que celui d’un Rebut canin. Elsy mit donc un genou à terre, brièvement ; c’était la révérence sèche en usage à Aurterre. Elle connaissait également les mots qu’elle devait prononcer.
- Force et prestige à notre maître de guerre, paix et honneur au grand légat d’Aurterre.

Le rictus de Salven disparut.
- L’étiquette n’est pas le luxe des preux, mais le manteau des vertueux.

La réponse du légat sonnait comme un adage, mais avant qu’Elsy ne puisse s’y attarder, il enchaîna :
- Vos pieds sont déjà pris dans un nid de serpents. Je vous présente Glaterrand, cobra de bon aloi.
- Grand prêtre du culte de la Murasque, précisa l’homme masqué. Nous sommes ici pour achever le tracé qui éveillera notre puissante déesse.
- Vous attendrez ! clama un primat à l’arrière. Nous ne laisserons pas des païens entacher le Rituel de Lumière !
- Silence, coupa Salven. À votre ton à tous deux, on vous croirait légats. Votre différend sera tranché par d’autres mots que les vôtres.

Le silence s’établit. De l’ongle de son pouce, le légat Salven caressa la ride particulière qui soulignait la commissure de ses lèvres.
- Mercenaire, dit-il enfin.

Elsy mit un instant à se rappeler que c’était son métier.
- L’agence Elsy vous présente ses excuses pour son infâme retard.
- Je n’en ai que faire. Aurterre peut veiller sur ses propres affaires, votre présence ici est inutile, et peut-être même nuisible. L’agence Jude-Paulin n’a guère brillé par son respect des lois.
- Que s’est-il passé ? Mirinèce n’a pas reçu de nouvelles.
- Il n’y avait pas lieu d’informer la capitale du procès de criminels, fit Salven.

Elsy avait l’impression que le légat n’avait pas cligné des yeux depuis cinq bonnes minutes, et qu’il n’avait cessé de la regarder, elle. La jeune femme se força à demander :
- Quel fut le crime des Jude-Paulin ?
- Contrebande, distribution et consommation de substances prohibées, racolage, tapage nocturne et détournement de mineur… récita un soldat sur un signe de Salven.
- Les chefs d’accusation sont lourds et le choc culturel constitue la seule circonstance atténuante, compléta le légat lui-même. Les mercenaires Grabal et Saline sont à présent incarcérés, et le reste de l’équipe en liberté surveillée. L’agence Jude-Paulin peut toujours effectuer sa triste tâche de surveillance du Rituel de Lumière. Agence Elsy, vous les assisterez.

L’homme émacié fit un pas vers Elsy avant de conclure :
- Pas de dérapage. Dans ma province, l’alcool et la débauche se paient non en passevelle, mais en années de prison.
- Pourrons-nous nous entretenir avec les hommes emprisonnés ? demanda Elsy.
- Oui. Mais restez à disposition de l’agence Jude-Paulin, qui a déjà reçu des instructions détaillées sur les limites à ne pas dépasser.

 

 

Après le départ des deux mercenaires, Salven se sentit un peu rasséréné. Ils n’avaient pas l’air d’être des lumières, mais au moins faisaient-ils l’effet d’agents disciplinés. Il pourrait compter sur l’agence Elsy pour ne pas interférer dans la situation.

Il se dirigea vers l’hôtel de ville. Au son, il sentit que le primat en chef avait eu la bonne idée de le suivre. Glaterrand, hésitant, ne leur emboîta le pas qu’après avoir reçu un ordre de l’un des soldats. Salven ne modifia pas son rythme, appréciant comme toujours le simple contact de ses bottes sur le sol, le tressaillement qui agitait son corps à chacun de ses pas. Pas un élancement, pas l’ombre de la fatigue, malgré les exercices extrêmes qu’il s’était imposé plus tôt dans la journée. Il était en pleine forme, plus encore qu’à l’époque où on le nommait « maître de guerre » tous les jours, et où Damnis et lui étaient de rang égal.

Salven s’engagea sous les sombres colonnades. La cité était peinte de couleurs très pâles, mais c’était de pierre brune que les murs étaient bâtis. Et dans l’hôtel de ville, sans le moindre pigment, les piliers ressemblaient à des troncs droits et nus. Une forêt immuable.

Il parla avec mesure, sans cesser de marcher, sans se tourner vers son interlocuteur.
- Primat, vous assurerez le Rituel de Lumière au jour dit, à l’heure normale, au lieu traditionnel. La messe se déroulera comme elle l’a toujours fait, et je serai présent comme le veut la coutume.

Il entendit le souffle du primat ralentir. Alors il s’adressa au grand prêtre Glaterrand :
- Grand prêtre, vous assurerez la cérémonie de la Murasque le même jour, à la même heure, sur le versant opposé du pied de l’Arche d’Aurterre.
- Je demande la parole, dit le primat d’un ton mal contrôlé.
- Accordé.

Ils parvenaient à la cour intérieure. C’était un jardin aux lourds massifs de fleurs organisés en formes simples, élégantes. Salven s’arrêta près d’un chrysanthème blanc, comme pour l’admirer.
- Le culte de la Murasque n’a en aucun cas la légitimité de la religion d’État ! Prime a prédominance sur toute vague secte, il est inscrit dans les lois de chacun, dans les murs des temples, dans la chair de nous autres primats. C’est insulter notre ordre et abaisser notre rang que de doter les Murasquiens de tous nos privilèges !

Salven pivota vers les deux pontifes. Il resta silencieux jusqu’à ce que Rekvan rejoigne leur trio. La masse monstrueuse du soldat semblait déplacée dans la cour fleurie. Salven, maître des silences et des paroles, prit son temps pour observer le costume chargé du primat, où plusieurs couches de tissu se chevauchaient, formant diverses figures. Au-dessus d’un col riche, le visage scarifié de l’ecclésiastique se trouvait encadré par diverses tresses complexes. Un homme avec de tels atours ne pouvait certainement pas comprendre l’idée de tolérance.
- Je suis fatigué, dit enfin le légat. Le soleil est couché, j’aimerais faire de même. Mais terminons-en donc avec cette affaire. Oublions un instant que mon autorité de chef suprême d’Aurterre vient d’être contesté par un simple primat. Que pensez-vous des mots de votre pareil, Glaterrand ?
- Le pied de l’Arche est assez grand pour deux. L’arrangement nous convient.
- Je vous ai demandé ce que vous pensiez des mots de votre pareil.
- Je… euh, je n’en pense rien, votre éminence. La liberté de culte foulée aux pieds, c’est tout ce que je peux dire.
- Exactement, reprit Salven. Une lamentable tentative d’accroître la prédominance de l’Église Primale.

Ses yeux se braquèrent sur le primat :
- On pourrait croire que vous vous satisferiez de votre hégémonie. Mais non, vous cherchez encore une plus grande part du gâteau. Vous empiétez sur mes ordres, vous contestez ma loi. Vous approchez dangereusement mon seuil de tolérance.

Rekvan choisit ce moment pour croiser ses bras épais comme des cochons.
- Je retire mes paroles, dit le primat contrit.

Salven laissa le silence répondre pour lui. Jusqu’à ce que le primat et le grand prêtre de la Murasque décident de se retirer. Le légat Salven resta seul dans la cour intérieure avec son homme de main, son bras droit, son ange gardien. Avec Rekvan, il se sentait à l’aise : c’était une bête violente, mais solide comme un roc, inébranlable, incorruptible.
- Je n’aime pas la religion, dit Salven. Ils mélangent tout. Ils essaient de m’embrouiller. Et je ne peux pas m’empêcher de voir le Rituel de Lumière comme une ingérence dans nos affaires.

Rekvan ouvrit la bouche pour la première fois de la journée.
- Vous êtes trop coulant, légat. Fallait renvoyer ces culs-bénis loin de nos murs au premier mot en trop.
- Peut-être bien, convint Salven. Mais nous ne sommes pas en guerre, Rekvan. À ton grand déplaisir, j’imagine ?

Rekvan se renfrogna. Il s’était démarqué aux yeux de Salven des décennies auparavant, lors de la guerre contre les Rebuts et de la révolution. À l’époque, c’était un enfant, un gamin qui, à onze ans, mesurait déjà la bagatelle d’un mètre soixante. Enragé par quelque traumatisme, il avait brûlé son propre village, contaminé par les Rebuts, et attaqué plusieurs personnes avant qu’on ne l’enferme. C’était Salven qui avait décelé le soldat derrière le sauvage, et qui avait permis à Rekvan de canaliser sa violence au service d’une juste cause.
- Le culte de la Murasque veut camper sur le mont Oloc, Rekvan. Dans l’ombre même de l’Arche. Que dis-tu de ça ?
- Ça sent mauvais, légat.
- Fais resserrer la surveillance autour des Murasquiens.

Rekvan hocha la tête et partit vivement. Salven flâna encore un peu dans la cour de l’hôtel de ville, mais il commençait à faire frais. Il gagna sa chambre, ses draps, les bras de son épouse. Et cette nuit-là, le légat dormit d’un sommeil sans rêves.

 

 

Quand Salven s’éveilla, Linne somnolait encore. Il resta de longues minutes à contempler le visage de son épouse, belle comme au premier jour. Un mince filet de rides recouvrait ses doux traits, comme un voile mensonger. Sous ces plis, elle était encore jeune, le temps n’avait fait qu’affiner sa beauté. Quand il regardait Linne dormir, il pouvait réfléchir aux sujets les plus graves sans jamais s’énerver. Aussi il laissait ses pensées travailler, ronger jusqu’aux os la situation actuelle.

Il n’y avait aucun signe de menace militaire. Tandis que des pays lointains, comme Rima ou Cymbium, se trouvaient ravagés par des guerres insensées, l’État des Arches, lui, connaissait la prospérité. Au sein de cette nation, Salven pouvait se concentrer plus particulièrement sur la destinée d’Aurterre, la province qui lui avait jadis été confiée pour son éloignement de Mirinèce et ses faibles ressources. Il avait structuré l’administration du pays, il l’avait encadrée d’une armée forte, il avait sécurisé la route des essences et instauré un tribut qui avait enrichi sa région au rythme des caravanes remontant les vieilles voies. Aurterre n’était pas à la pointe de la culture et de la technologie, mais elle fonctionnait.

Actuellement, si l’on oubliait les problèmes mineurs tels que les réclamations de certains fonctionnaires, tous les soucis de Salven venaient du culte de la Murasque. Il n’aimait définitivement pas la religion. La cérémonie que les pèlerins allaient pratiquer dans trois jours n’avait pas de précédent. Il s’était entretenu avec Glaterrand du devenir du culte, et le dialogue avait été impossible : le grand prêtre ne cessait de déclarer que ce serait la Murasque qui déciderait du futur, et qui changerait le monde. Tous les efforts de Salven pour récolter des réponses plus prosaïques avaient été vains, son interlocuteur avait déjà un pied dans un autre monde. La possibilité que Glaterrand sombre dans la démence à la suite de la non-apparition de sa répugnante déesse était sérieusement envisagée par la soldatesque, et diverses mesures étaient prévues après la cérémonie pour reconduire rapidement l’ordre des pèlerins à la frontière.

Les conditions de la cérémonie étaient également troubles ; au contraire des lourdes messes des primats, qui faisaient la part belle aux chants, aux prières et aux reliquaires, le service divin de la Murasque se réduisait à trois phases aussi brèves que discrètes. Il y aurait d’abord une chorégraphie reproduisant en miniature le symbole complexe que la marche du culte avait tracé au cours des dernières décennies. Puis la surface de l’Arche serait peinturlurée de pigments dont l’on avait assuré le légat qu’ils se lavaient facilement. Enfin, des torches sacrées seraient allumées.

Salven tournait et retournait ces pensées dans sa tête en fixant Linne qui dormait. Il essayait de découvrir tout ce que pouvait cacher chacun de ces visages, les complots les plus improbables, l’accoutumance aux plus honteuses substances. La beuverie des hommes de Jude-Paulin, il ne l’avait pas vue venir, et cela avait failli lui coûter l’une des meilleures alliances politiques qu’il ait contractées. Il ne pouvait pas se permettre de laisser les choses dérailler plus avant.

Aucune idée lumineuse ne faisait surface. Rien.

Salven se leva, exécuta cent pompes et autant d’abdominaux. Puis il se lava, et s’habilla rapidement, revêtant les dessous et habits de type militaire, riches en attaches et lanières, dans lesquels il se sentait à l’aise. Il avait vu la garde-robe des autres légats changer avec les années, tendre vers des tissus plus amples et plus doux, vers des couleurs vives et des froufrous inutiles. Il savait que pour eux, c’était son obstination à se sangler dans des tenues martiales qui frisait le ridicule. Leurs avis importaient peu : son habillement lui correspondait, exprimant son sérieux aux yeux de ses administrés.

 

 

Il trouva son fils, Mornis, dans la cour centrale de l’hôtel de ville. Les cheveux du garçon étaient du même blond cendré que ceux de Salven, ils étaient attachés en un catogan semblable, mais il avait plutôt le visage de sa mère. Visage qui, en cet instant, exprimait un sérieux inébranlable, tandis que ses yeux clairs parcouraient un grand livre.

Salven posa sa main sur la tête de Mornis.
- Je suis fier d’avoir un fils qui étudie autant.

L’enfant hocha la tête, salua poliment son père, puis revint à sa lecture. Salven s’accroupit à côté de lui, remarquant que des jouets en bois des trois maîtres de guerre étaient posés au sol, avec quelques statuettes de Rebuts canins.
- C’est plutôt fragile, dit Mornis. Le bras de Teliam s’est cassé avant le petit déjeuner.

Négligeant les répliques miniatures de Teliam – effectivement infirme – et de Damnis, Salven se saisit de la figurine à son effigie. Dans une petite main de bois taillée avec soin était plantée une arme multicolore à la forme absurde.
- Au moins, je ne suis pas cassé… mais qu’est-ce que je fabrique avec une hache pareille ? Je manie la lance, moi, fiston.

Il commença à bidouiller, se demandant s’il ne pourrait pas soulager la figurine Salven de cette arme incongrue.
- Rends-la moi ! s’exclama l’enfant, lui arrachant le jouet des mains.

Salven en profita pour s’emparer du bouquin. C’était un livre d’histoire. De la bonne vulgarisation, copieusement imbibée de la propagande du nouvel État né de la révolution, trente ans auparavant, mais dans les grandes lignes, rigoureusement exacte. Il avait lui-même parcouru beaucoup d’ouvrages de ce type, riches en informations, particulièrement digestes.
- Tu abordes un point capital de l’histoire de l’État, Mornis. L’une des cent mille réformes de notre ancien empire… passionnant. Je lis ça, le soir, quand j’ai du mal à m’endormir.

Il tourna quelques pages et s’arrêta à une gravure. Trois hautes silhouettes en armes se tenaient devant le corps d’un Rebut gigantesque, posant chacun une botte sur la carcasse déchiquetée, à l’orée d’une forêt.

Les maîtres de guerre en chasse.

Il referma le livre, se plaisant à imaginer combien toutes les gravures, tous les jouets, toutes les icônes, toutes les grandes fresques représentant le trio de guerriers héroïques de la dernière guerre gagneraient à être brûlés. Il n’avait jamais demandé à devenir un élément de propagande. Il se prit à songer combien il avait été sot, dans sa jeunesse, de souhaiter gloire et succès.

Salven prit le temps de respirer. L’air était frais, le soleil pas encore haut dans le ciel.
- Alken est parti, dit l’enfant.

Déjà un nouveau problème. Salven eut un sourire fataliste, mais se contenta de demander :
- Quand est-il parti ?
- Ça fait une demi-heure, papa. Il est allé à l’institut.
- Il avait l’air d’aller mieux ?
- Oui. Il m’a dit qu’il partirait pour le service militaire plus vite que c’était prévu.
- Ton cousin est un garçon avisé, il disait vrai. Il a fait une bêtise, tu sais ? Il a pris du vin.
- Je ne boirai jamais d’alcool, dit le fils de Salven avec un air sérieux.
- J’ai une famille fort sage… j’en remercie le ciel.

Sur ces mots, Salven embrassa Mornis, et il s’éloigna. Il avait un instant redouté une fugue d’Alken, mais son neveu semblait retrouver sa lucidité. Il était temps de lui parler sérieusement.

 

 

Ses pas le conduisirent une fois de plus dans ses quartiers. Il embrassa Linne sur le front.
- Bien dormi ?
- Je rêve de musaraignes, dit Linne. Il y avait autre chose, mais je n’arrive pas à m’en souvenir.

Salven et son épouse s’engagèrent dans un couloir décoré aux armes de l’ancienne noblesse aurterrienne. Des emblèmes poussiéreux qui ne signifiaient rien, départis d’une aristocratie morte depuis longtemps. Là s’alignaient les blasons de dix générations de princes marchands.
- Tu as beaucoup de paperasse ces temps-ci, très chère ?
- Des tonnes. On a reçu de nouvelles consignes du Palais Central.
- Encore les hallucinations ?
- Toujours pareil, chéri. Ils voient tous des Rebuts.
- Non, ils ne voient pas des Rebuts, fit Salven. J’ai lu les témoignages. Ils voient des choses imaginaires qui correspondent à l’image qu’ils se font des Rebuts. Ils voient des silhouettes sans spores et sans structure. Ils voient des Rebuts silencieux et discrets. Et dans des zones urbaines !
- Alors, on continue à appliquer la même politique que la légate d’Hurquoine ?
- Tout juste. On offre à chaque témoin une bonne soupe et une bonne douche glacée pour lui remettre les idées en place, et on signale que l’époque est propice aux hallucinations collectives.

Le couple déboucha sur un espace à ciel ouvert entre deux colonnades. Une table toute simple portait un petit déjeuner. Salven s’était à peine assis devant ses œufs brouillés que sa femme attaquait :
- Le Palais a l’air agité, quand même. Je ne dirai pas que tout Mirinèce stresse, mais il y a pas mal de magiciens qui se penchent sur l’affaire.
- Tu sais quoi faire, dit Salven en se servant un peu de confiture. Comme à chaque fois que la paperasse afflue trop du Palais. Fais trier toutes les consignes. Refuse tout ce qui n’est pas dans l’axe de ma politique.
- Mais là, il y en a vraiment beaucoup. Et il y a tout un lot de consignes qui parlent de l’envoi de magiciens et de troupes à Aurterre.

La cuillère de Salven touilla son thé un peu trop sèchement.
- Linne, tu peux te répéter ?
- L’envoi de magiciens et de troupes mirinéçoises. Le Palais Central veut disposer des forces supplémentaires dans toutes les provinces, à cause des rumeurs.
- Ce satané Damnis se sert des plaintes démentes de deux ou trois foldingues pour faire de l’ingérence.
- Chéri, il est ton supérieur.
- Et un chef, ça délègue. Est-ce que je me suis déjà occupé de l’intendance civile, hein ? Tu me fais tes rapports, je te donne des instructions. Idem pour mes généraux, mon trésorier, les divers facturiers. Qu’est-ce qu’il veut, Damnis ? Devenir le légat de chacune des provinces ?

Linne finit sa troisième tartine.
- Ça ne sera que temporaire, très cher.
- Je l’espère fortement. Qu’est-ce que va penser Damnis à l’occasion…

Linne plissa les yeux :
- Et si c’était vrai, cette histoire de Rebuts ?
- Rien ne colle avec ce que sont les Rebuts.
- Une nouvelle espèce ? Un genre à part entière ? Une mutation d’une catégorie ?
- Les Rebuts ne sont pas furtifs. Il y en a qui peuvent ressembler à des arbres ou des buissons, mais de loin, de très loin. Un Rebut en ville, cela se verrait, même si des mauvais plaisants tentaient de le cacher, de le garder prisonnier.
- Je l’ai dit, les Rebuts ont pu évoluer.
- Aucune chance, soleil de mes nuits. Aujourd’hui, ils sont plus lents, plus tranquilles, mais… quand la guerre a commencé, là, ils évoluaient. Tu n’as pas connu cette époque, l’épidémie galopante, galopante au sens propre – toutes les bêtes, vaches, cavalins, renards, lièvres, se répandant partout, courant tout autour de nous, tout brillants de ces satanés spores, et les déformations soudaines, les corps qui craquaient…

Linne reposa son bol de thé, le visage neutre.
- Cela ne ressemblait à rien. Mais ça suivait quand même des règles. Linne, les Rebuts n’ont aucun point commun avec les hallucinations actuelles.
- En es-tu certain ?
- On les a étudiés, dit Salven en haussant un sourcil.
- Disséqués.
- Nous y revoilà. Même sur ton lit de mort, tu voudras encore qu’on capture des Rebuts.
- Je dis juste qu’on ne sait pas tout ce dont ils sont capables.

 

 

Le chien n’avait rien que de très ordinaire, un corniaud comme on pouvait en trouver sous n’importe quel réverbère. Il était pourtant le centre d’intérêt de tout l’amphithéâtre.
- En cinquième année, commença le magicien, nos élèves sont souvent découragés. Vous n’avez pas encore fait grand-chose, en vérité ; apprendre à maîtriser l’inhalation, et connaître les différents états de la matière, les processus qui permettent de passer de l’eau à la glace, du rocher au métal. Vous avez également appris les tenants de la politique, de nombreux aspects de l’administration. Vous avez ainsi reçu les bases d’innombrables métiers, et ce n’est pas par hasard : vous devez tout savoir. Qu’avez-vous encore appris ? Oui ?
- Que la cantine est infecte et sans aucune pitié ! répondit l’étudiant qui avait levé la main.
- Bonne réponse ! fit le professeur sans se démonter. Oui, la vie est dure, parfois très dure, et certaines choses sont au-delà de toute rédemption, comme la cuisine du chef. Étudiants en cinquième année, vous devez déjà en connaître davantage que le commun des mortels, dans tous les domaines, et encore ces connaissances ne sont-elles que les prémices de la véritable sapience. Rompus à tous les arts et aux moindres travaux, vous commencez à comprendre de quoi le monde est fait, et vous supposez alors que nous allons enfin entrer dans le vif du sujet. Erreur.

L’animal jappa, ne déclenchant que peu d’éclats de rire dans le vaste auditoire.
- Je vois vos yeux scruter avec attention le sujet de la démonstration. « Qu’est-ce que cet animal fait là ? », vous dites-vous. « Sur cette estrade où ont déjà été pratiqués devant nous tant d’opérations chimiques et assimilés ? » Vous cherchez sans doute le truc. Est-ce une illusion ? N’est-ce que l’image d’un chien que j’aurais le pouvoir de susciter ici ? Ou bien plus simplement l’ai-je créé, ce chien ? Rien de tout ça, je vous assure, vraiment.

Le magicien gratta la tête du chien, comme pour montrer qu’il n’y avait nul subterfuge.
- Ce chien est normal, il a été récupéré à la fourrière la plus proche. Quelques puces, c’est bien la seule surprise qu’il recèle en lui-même. Mais c’est un organisme vivant, et l’heure est venue pour vous d’étudier les organismes vivants. Vous allez vous intéresser à la physiologie de chaque chose, et bien sûr à celle de l’être humain. C’est une part primordial de votre formation, et c’est tout ce que vous allez recevoir au cours de cette année d’étude. Vous continuerez à vous exercer à l’inhalation, mais vous apprendrez également l’anatomie.

Le professeur fouilla ses poches et parut tout surpris d’y trouver une pièce de passevelle. Il la posa à côté du chien, qui tenta d’aller examiner le petit objet, mais se trouva retenu par sa chaîne.
- La magie, quelle qu’elle soit, est affaire de subtilité. Et de faiblesse. La plèbe nous croit capables d’innombrables miracles, mais nos capacités sont extrêmement limitées. Pour ma part, magicien de la matière, je ne peux agir que sur les choses inertes, en faible quantité, et au prix d’une certaine concentration. Je peux changer vos casse-croûtes en bêtes briques, ou, en risquant la migraine, intervertir les cahiers d’un cancre et d’un génie. Il m’a fallu des années d’études pour en arriver là. Cela est-il ridicule ? Cela est-il nuisible ?

La pièce de bois, guère plus grande qu’un ongle, faisait scintiller ses veinules d’or à la lueur des torches.
- Je vais vous montrer combien un rien peut tout changer. Et pour souligner cette leçon, une vie va disparaître. À ma droite, une simple pièce. À ma gauche, un simple chien. Que se passe-t-il, élèves, quand on met l’un dans l’autre ?

Comme un sucre au contact d’un thé brûlant, la pièce sembla être envahie par une autre couleur. Mais quand la métamorphose se poursuivit, il devint évident qu’elle s’estompait, tout simplement.

Lorsque la pièce de ‘velle eut parfaitement disparu, le chien s’agita. Il tomba sur le flanc, les membres convulsés, et son corps fut encore parcouru de deux ou trois tremblements avant de s’immobiliser.
- Létal et imparable, reprit le magicien, la voix à peine troublée. Aucune lance, aucune armure ne peut protéger une cible immobile si un mage de la matière a choisi de l’occire. Les magiciens de l’eau ne sont pas moins favorisés, tant il leur suffit d’agir sur le sang de leur victime. Quant à ceux qui officient dans le domaine médical, ils n’ont pas besoin d’intermédiaires : la chair même de la cible devient une arme contre elle.

Le silence absolu ayant été établi dans la salle, le mage se permit de laisser les esprits méditer ses propos. Il compta jusqu’à trente et revint à la charge :
- Les pouvoirs qui vous apparaissent légers ont des applications incalculables, et celle-ci est la plus brutale, la plus immédiatement compréhensible. Au terme de vos années d’études, vous pourrez tuer n’importe qui par votre simple volonté, de manière indétectable. C’est pourquoi les éléments peu disciplinés, ou qui paraissent manquer de toute moralité, sont renvoyés dès la première année. Vous devez être sages et raisonnables. Vous ne devrez jamais croire que vous savez mieux qu’autrui comment vos pouvoirs devront être appliqués. Vous allez devenir des armes au service de l’État.

Alken prenait bien garde à ne pas avoir l’air trop concentré en fixant le professeur. La dernière chose qu’il voulait, c’était inquiéter l’institut par une fascination excessive. Aussi il gardait les yeux entrouverts, comme à demi endormi, une expression paresseuse à laquelle il excellait.

Après son exposé meurtrier, le vieux magicien énuméra des recommandations. C’était le dernier cours de quatrième année, les élèves allaient disposer d’une semaine de repos, et ils pourraient fêter librement l’achèvement des moissons. Mais il n’était pas pour autant question de se dissiper ; chaque jour, sans exception, les exercices d’inhalation devaient continuer.

La révision des différentes matières attendrait la rentrée.

 

 

Alken trouva son oncle devant l’institut de magie. Le légat Salven attendait, bras le long du corps, le vent dans les cheveux, la mine indéchiffrable. Comme toujours quand il quittait l’hôtel de ville, Rekvan était avec lui ; lorsque l’immense garde du corps afficha un sourire tordu et faussement jovial, Alken caressa le fantasme de lui matérialiser un caillou en plein cœur.
- Salut, mon oncle, dit l’adolescent. Salut à toi aussi, Rekvan.
- Salut, garçon ! Beaucoup œuvré ? Tu as bien honoré le cours de ta… présence ?

Le sourire de Rekvan s’élargit, découvrant la blancheur de ses dents. Tout compte fait, il lui aurait fallu un scorpion dans les entrailles…
- Bonjour, Alken, fit Salven. Si nous marchions ?

Ils s’engagèrent dans les rues. À cette heure, au zénith, on remplaçait les torches des réverbères ; entre les échelles louvoyaient des travailleurs qui allaient déjeuner dans un restaurant tranquille ou rentraient, l’espace de la pause déjeuner, rejoindre leurs familles. Il y avait peu de jeunes gens ; quelle que soit leur faculté, il était de coutume dans les milieux estudiantins de manger dans l’établissement où avaient lieu les cours. Une tradition qu’Alken regrettait de ne pas avoir respecté.
- Comment vont les études ? demanda Salven.
- Je commence à maîtriser l’inhalation, et les années précédentes m’ont beaucoup appris. J’aimerais bien faire ma cinquième année.
- Nous n’avons pas les meilleurs professeurs, dit Salven à regret. J’aimerais que tu continues tes études à Mirinèce. Enfin, j’aurais aimé… c’est du passé. Depuis ta grande erreur, pas question que tu étudies la magie, que ce soit ici ou bien à Mirinèce.
- Comment se passe le procès ?
- Très mal pour tes petits compagnons de jeu. L’homme, ça va, il se contente de se taire. Mais la femme… elle nous offre des échantillons déplorables du langage ordurier des mercenaires.
- Je suis aussi fautif qu’eux, dit Alken.
- Un peu, mon neveu. Mais tu fais partie des maîtres de la plèbe, et c’est notre lot quotidien que de refuser de reconnaître nos torts. Nous ne pouvons pas laisser voir que nous sommes faillibles, que nous sommes humains. Nous devons être des piliers sur lesquels s’appuiera le commun des mortels. Et nous ne pouvons pas nous permettre une conduite aussi licencieuse que la tienne !
- Je suis désolé.
- C’était avant qu’il fallait l’être, avant de t’amuser. Et nom de Prime, tu aurais au moins pu te débrouiller pour faire ça discrètement.

Ils gagnèrent une rue plus fréquentée. Les commerces s’alignaient, avec des devantures semblables, aux normes de construction, mais des vitrines rivalisant d’inventivité pour attirer les clients.
- Si nous sommes des maîtres, pourquoi marcher au milieu d’eux ? fit Alken. Autant rester cloîtrés dans l’hôtel de ville toute l’année, plutôt que de sortir !

Il dut reculer quand passa devant eux un groupe de marchands en pleine discussion. L’un des hommes lui jeta un regard en biais, et l’adolescent le lui rendit.
- Frayer avec les citoyens, de toute façon, n’est-ce pas exposer son dos à tous les coups de couteau ?
- Non, cher neveu. Les gens me sont loyaux.

Alken savait que son oncle disait vrai, et cela ne faisait que l’agacer davantage. Salven d’Aurterre se débrouillait toujours pour avoir raison, de la plus arithmétique des façons. En l’occurrence, il pouvait se vanter de n’avoir pas subi l’ombre d’un attentat en trente années de gouvernement avec une poigne ferme.
- Je ne comprends pas, avoua-t-il.
- Et c’est pour cela que nul ne t’est loyal, dit Salven. Sois un chef solide, donne à tes hommes tout ce dont ils ont besoin et même davantage, et surtout, rappelle-leur régulièrement, tacitement, que c’est à toi qu’ils le doivent. Nul honnête citoyen n’aura ainsi intérêt à t’abattre.

Devant eux, des soldats chevauchant des cavalins aux écailles lustrées s’arrêtèrent net, laissant passer le légat de leur province aimée.
- Si vous avez confiance, alors pourquoi Rekvan ?
- Je me promène sans crainte parce que j’ai confiance, mais j’ai un garde du corps car je suis réaliste.

Ils arrivaient à la hauteur d’un magasin de jouets. Salven s’arrêta. Sur les présentoirs, il y avait divers hochets, ballons, marionnettes et poupées. On trouvait aussi quelques maquettes soignées, des cavalins en peluche, des bijoux fantaisie, des toupies, des jeux de société. Et au milieu de tout ça, trois figurines brandissant des armes aux formes invraisemblables.
- J’ai vu mon fils s’amuser avec un de ces jouets, dit Salven. C’est à la mode ? Parce que j’ai déjà vu des lignes de figurines exécrables, mais ça… qu’est-ce que tient Teliam, là ?
- La Super Vore Hélix, dernier modèle !

Salven colla presque son visage à la vitrine. La figurine du maître de guerre Teliam Vore brandissait une arme qui n’avait rien de maniable, ni même de réaliste ; d’un manche tout hérissé de crochets sortaient, d’un côté et de l’autre, deux lames alignées sur un axe hélicoïdal. Le pire était la taille de la « Vore Hélix », apparemment trop lourde pour être maniée par qui que ce soit. L’atrocité baroque contrastait moins avec la beauté du jeune Teliam du fait que sa garde-robe aussi avait été retouchée ; en lieu et place de l’épaisse combinaison de combat contre les Rebuts avec haut col rigide, il portait une espèce d’armure azur incrustée d’éclats de quartz.
- Tous mes amis adorent, fit Alken. Tu as vu la Tenue de Lumière Numéro Quatre ?
- Oui, j’ai vu la Tenue de Lumière Numéro Quatre. Tu sais, neveu, pour la lutte contre la décadence, il m’arrive de me dire que je mène une cause perdue.

Salven ferma les yeux un instant, comme pour en effacer l’horrible vision.
- Reprenons. Je disais donc que j’ai vu mon fils ce matin.
- Moi aussi, mon oncle.
- Oui, c’est bien ce qu’il m’a dit. C’est grâce à lui que j’ai appris que tu avais enfin arrêté d’hiberner dans ta chambre.
- Je n’y suis resté qu’une semaine.
- Une semaine de perdue.
- Je suis en avance sur le programme de l’institut.
- On n’est jamais en avance, Alken ! Ça vaut pour la magie, la politique, la guerre, la paix. Bref, Mornis m’a dit que tu pensais partir pour le service plus tôt que prévu ?
- Ça vaut mieux pour tout le monde, confirma l’adolescent. J’ai déconné avec les mercenaires, je n’ai pas été discret, mais je peux au moins montrer que je suis sérieux, dans le fond.
- J’approuve. Cependant, tu n’iras pas faire ton service militaire. Tu vas poursuivre tes études.

Alken regarda son oncle avec dans les yeux une toute nouvelle émotion.
- Attention, poursuivit Salven. Tu ne feras pas ta cinquième année de magie à l’institut d’Aurterre. Tu vas partir pour Carnadon. Tu as failli saborder tes fiançailles, alors tu vas faire amende honorable dans la province même de la jeune fille à laquelle tu es promis. Ce n’est pas demain qu’un petit imbécile va détruire nos alliances politiques. Tu resteras sage avec la fille de la légate, tu lui feras peut-être un baiser sur la joue les jours de fête, et tu éviteras qu’on te retrouve encore cul nu dans un lit avec deux mercenaires.

Alken serra les dents.
- Ne dis rien, charmante petite vipère. Tu as assez fait de mal comme ça. Que crois-tu ? Quand on naît dans la famille d’un légat, on a des responsabilités. Tu ne seras pas pardonné aussi facilement pour un pareil scandale. À Carnadon, tu continueras tes études de magie, et tu logeras dans un primastère.
- Un primastère !
- Comme ça, tout le monde sera sûr que tu tiendras en laisse l’organe qui te sert de cervelle. Ne deviens pas primat, c’est une voie imbécile. Magicien, voilà qui t’ira bien. Tu as la vocation, il serait dommage de la contrarier, non ?
- Je suis ravi de poursuivre mes études, mon oncle. Mais je déplore qu’il n’y ait pas d’autre solution que le primastère.
- Dis-toi que tu ne côtoieras pas les véritables primats, seulement les aspirants. Je veux te voir chaste, hors de tous soupçons de débauche inconvenante… paré pour le mariage. Pas introduit à tous leurs mystères, leurs arcanes secrètes, le visage scarifié et la cervelle lavée.
- Cela me déplaît, dit Alken.
- Cela me déplaît également. Prends-le comme une leçon, avant de devenir un homme. Il faut payer ses erreurs, une nuit trop festive te coûtera ainsi plusieurs années de régime monastique. Maintenant, cher neveu, que dirais-tu que nous déjeunions ensemble ?
- À l’hôtel de ville ?
- N’importe où, sauf à l’hôtel de ville.

Salven se tourna vers le géant qui les avait accompagnés dans le plus grand silence.
- Rekvan, indique-nous la rôtisserie que tu m’évoquais tout à l’heure. Ce jeune homme et moi-même avons encore beaucoup de choses à nous dire.

 

 

La barbasse était un plat typique de la province d’Aurterre. La recette impliquait plusieurs brochets, du chou-fleur, de la norguette et des pommes de terre. De plus, cette barbasse-là était assaisonnée de maints condiments, des épices qui, même dans cette région, étaient plutôt coûteuses. Après la première bouchée, Basilien jurait ses grands dieux que le légat savait vivre ; deux assiettes plus tard, il se déclarait prêt à s’établir à Aurterre quand il aurait fait fortune.

Le mercenaire entamait le dessert quand Elsy émergea enfin, les cheveux hirsutes et l’œil éteint. Elle se mit à table et eut la présence d’esprit de saluer Basilien d’un coup de fourchette avant de commencer à manger.
- Bien dormi ?
- Mmmh.
- Tu dis ?
- Baz, ça se voit que je suis dans le cirage. Et j’avais pas envie de me lever. Je veux me barrer d’ici. Boulot de merde. Interroger les crétins de Jude-Paulin aujourd’hui, veiller sur les débiles de la Murasque demain. Un contrat avec Elsy, c’est un contrat qui ennuie.
- T’as de la sauce sur le menton, là.

Elsy ne répondit pas et se remit à manger. Au bout de trois bouchées, elle remarqua qu’une troisième personne était assise à leur table. Un homme doté d’une barbiche taillée à l’équerre ; d’ailleurs, chez lui, seuls les yeux semblaient n’être pas stricts. Ils regardaient à droite et à gauche comme des têtes d’oiseau qui sentent le vent tourner, un prédateur approcher.

Elsy s’essuya enfin le menton, ajusta sa tenue, se prit le front comme dans l’espoir d’en drainer les nuages cotonneux de la grasse matinée. Quand sa main retomba, son visage avait acquis un sérieux redoutable.
- Enchanté, cher intrus. Jude-Paulin, je présume ?
- Magicienne ?
- Non, pessimiste. Et au fait, tout à l’heure, quand j’ergotais sur mon devoir d’interroger les crétins, j’évoquais bien entendu ceux qui ont le déplaisir de se trouver plantés dans une froide cellule.
- Les geôles d’Aurterre sont bien chauffées et bien entretenues. Mais si vous voulez parler à Grabal et Saline, mes chers associés ayant pour grand défaut d’être incarcérés, ils n’ont rien d’intéressant à dire. Ils étaient trop ivres ce soir-là pour avoir le moindre souvenir. Ils vous raconteront la même chose que tout le monde : ils se sont réveillés à poil avec le neveu de Salven.

Basilien s’étouffa sur sa part de gâteau. Elsy lui tapa dans le dos, en ne quittant pas Jude-Paulin des yeux. L’homme se mordait légèrement les lèvres.
- C’est une blague, dit Basilien. Ils n’ont pas fait ça.

Jude-Paulin lui adressa un regard dépourvu d’humour.
- Instinct de survie zéro, commenta Elsy en se resservant des pommes de terre. Dites, c’est un fameux plat que voilà. Il y a au moins trois aromates différents dans cette barbasse, et j’imagine que tout provient de l’ouest.
- Je suis venu vous mettre en garde. Ils sont raides, par ici.
- Je fais toujours cet effet-là aux hommes, ça me changera pas.

Jude-Paulin finit son verre avec lenteur, laissant s’établir un silence glacial.
- Mais dites, reprit finalement Elsy, cette histoire d’alcool et de coucherie, rien ne vous empêchait d’en informer l’État, non ?
- Le procès de mes hommes est en cours, dit Jude-Paulin. C’est parmi les particularités d’Aurterre que de refuser aux organismes officiels, quelle que soit leur importance, toute communication durant les procédures légales.
- Mais si ça durait encore plusieurs velliades ? souleva Basilien. Votre agence ne va pas rester hors service pendant tout ce temps !
- Ça ne durera pas plusieurs velliades. Aurterre rend une justice autonome, rapide et efficace. Pas forcément juste, mais l’ordre est maintenu. Le verdict contre Grabal et Saline sera rendu peu après le Rituel de Lumière de ce solstice d’été.

Elsy se découpa une tranche de gâteau, dit :
- Quand je pense que nous autres professionnels allons devoir remplacer les poids morts qui ont couché avec le neveu du croque-mitaine. Bien. Où se situe donc le reste de l’agence Jude-Paulin, cher nouvel associé ?
- Au pied de l’Arche d’Aurterre. Ils se lèvent de bonne heure pour faire leur travail… eux.
- Alors là, cher collègue, laissez-moi vous dire tout de suite que notre relation me paraît partie sur de bien sinistres auspices. J’attendais plus de distinction de l’agence dont on parle.
- L’agence Elsy saura sans doute montrer à la mienne comment il convient d’agir… je brûle de voir ça.

Jude-Paulin récupéra sur une commode une petite hache maniable frappée de son emblème, la passa à sa ceinture et sortit de la pièce. Elsy caressa un instant l’idée de rester là à déguster le gâteau, mais en fourra les restes dans sa bouche avant de franchir à son tour le seuil de l’hôtel, suivie de Basilien qui referma la porte.

 

 

Ils trouvèrent deux mercenaires de l’agence Jude-Paulin à quelques rues de l’hôtel, accoudés à une fontaine. Les guerriers n’étaient pas difficiles à identifier, ils portaient la même tenue stricte que le chef de l’équipe. Il y avait un grand maigre aux cheveux longs qui regardait l’Arche dans le ciel en compagnie de son opposé, une sorte de Super-Basilien Amélioré, à côté duquel l’original semblait de poids moyen et doux comme un agneau.
- Voici Lozgo et Léostin, dit Jude-Paulin.
- Je croyais que votre équipe était à l’Arche d’Aurterre ? s’étonna Elsy.
- Le reste, oui. Les gars, voici Elsy, de l’agence Elsy.
- Bravo pour l’imagination, commenta le maigre Lozgo.
- Avec un nom aussi beau que le mien, pourquoi faire compliqué ?
- J’ai réfléchi pareil, renchérit Jude-Paulin.
- Le jour où je monterai ma propre équipe, elle portera un nom prestigieux et recherché, déclara Basilien.

Sur un signe de Jude-Paulin, ils partirent vers l’amont.
- Je dois m’avouer impressionnée par vos uniformes, fit Elsy. Ça ajoute tout de suite un cachet rigoureux. On sent que vous êtes des personnes sérieuses, pragmatiques, disciplinées. J’ai donc du mal à m’expliquer l’accident du neveu ?
- Toute équipe a ses brebis galeuses, répliqua Jude-Paulin. Grabal a toujours été bon pour recueillir des informations, et Saline ne connaît pas son égal en combat, quel que soit le contexte. Quand on travaille avec des gens qui ont d’énormes qualités, on a tendance à ne pas voir qu’ils déconnent un peu trop.
- Vous allez les garder dans l’équipe ?
- Personne ne reste dans l’agence Jude-Paulin avec un casier judiciaire. Comment pourrait-on faire confiance à de pauvres criminels ?
- Ha. Bien. Très bien. Haha. Je dois avouer, cher collègue, que votre argument pèse lourd dans la balance. Et c’est le genre de choses qui peuvent nuire à l’image d’une agence.
- Exactement. Dame, l’image, c’est important.

À mesure qu’ils montaient les rues, la pente se raidissait. Leur cheminement fut bientôt éclairé des rires de Lozgo et Basilien, qui multipliaient les plaisanteries passablement stupides à base de calembours. Apparemment, ils avaient le même humour, humour dont ils étaient les seuls à pouvoir profiter. Ils en étaient à la cinquième plaisanterie sur la « sale veine » et à leur troisième « corps aurterré en grandes pompes » quand ils franchirent les limites de la ville.

De ce côté aussi, l’épaisse palissade engoncée dans un muret pierreux se dressait, percée d’une arcade, mais à la porte nord, il n’y avait pas de douane, et moins d’une dizaine de gardes.
- Et alors, il lui dit…
- Accroche-toi donc au cadre, je brise la glace ! compléta Lozgo à la place de Basilien.

Ils partirent ensemble dans un grand rire qui laissa l’assistance, et particulièrement les soldats, complètement ébahie. Le garde le plus proche, doté de deux rubis triangulaires sur son casque bleu sombre, salua Jude-Paulin.
- Revenu du déjeuner, Paulin ? Vous avez pris votre temps.
- On n’a pas grandement besoin de nous, je pense. Je vous présente Basilien et Elsy, de l’agence du même nom.
- L’agence Elsy, précisa la jeune femme. Pas l’agence Basilien-Elsy. Le nom de notre équipe reflète élégamment sa structure hiérarchique.
- Enregistré, lança le soldat gradé. Je suis le sergent Lierrot. Moi et mes hommes sommes chargés de vous accompagner à chaque fois que vous sortirez de l’enceinte de la capitale.
- Vous allez rester avec nous à surveiller les Murasquiens toute la sainte journée ?
- De l’avis de mes supérieurs, plus il y aura d’yeux sur le culte de la Murasque, mieux cela vaudra.

Ils reprirent la route, quatre soldats restant pour surveiller la porte, quatre autres, aux ordres du sergent, escortant les mercenaires. Le temps était frais et une brise du nord apportait de l’amont une senteur de raisin.

Après quelques pas, les regards convergèrent vers la gargouille vernie, grossièrement peinte de veines dorées pour imiter le bois de passevelle, qui veillait sur la seconde arcade. C’était un gros serpent aux pattes d’araignée, avec une gueule immonde et une carapace bombée comme celle d’une tortue.
- C’est laid, n’est-ce pas ? dit le sergent Lierrot. Puisse Prime pardonner aux Murasquiens leur adoration folle pour une horreur pareille. Je crois que les premiers membres de leur secte étaient de Loffrieu, vous pensez que les Rebuts leur ont donné envie de vénérer les monstres ?

Ils franchirent le deuxième mur d’enceinte.
- La Murasque est une légende commune à plusieurs régions, déclara Elsy. Elle apparaissait de temps en temps et faisait des miracles. L’apparition qu’elle a faite ici, voici deux siècles, est l’une des plus célèbres. Pour Glaterrand et ses fidèles, c’est comme une déesse.
- J’aurais bien aimé qu’elle ne fasse pas de miracle à Aurterre, reprit le sergent. Ça nous aurait évité de subir la fin du pèlerinage de ces illuminés.
- Mais les voyageurs, c’est bon pour le commerce.
- Les ascètes n’achètent rien.

Lozgo, qui commençait à s’ennuyer, crut le moment venu d’apporter son obole à la grande discussion.
- Dites, vous connaissez l’histoire du Rebut trop malin, de l’Hurquoinien et du Mirinéçois ?

 

 

Le culte de la Murasque avait établi un campement pour ainsi dire sommaire. Il y avait une tente imperméabilisée en cas de grand orage, quelques feux de camp, et c’était tout. Chacun des croyants était assis en tailleur sur son bouclier rond, et méditait ou bien parlait avec d’autres Murasquiens. Quand cinq mercenaires et autant de soldats approchèrent de leur camp, cependant, certains des membres de l’ordre se levèrent pour les scruter de loin.

Un cordon de sécurité était déployé dans tout le périmètre. Les soldats en bleu sombre, dans des petites guérites, semblaient mieux installés que les civils qu’ils étaient censés surveiller. Quand ils atteignirent l’une de ces sentinelles, Lierrot tendit sa hallebarde à Elsy.
- Je n’en ai pas besoin, dit la jeune femme.

Elle passa les doigts dans l’ensemble de bagues couronnées d’une lame qu’elle avait coutume d’appeler une arme.
- C’est très classe, dit le sergent Lierrot. Mais plutôt que d’enfiler ce joujou tape-à-l’œil, si vous preniez mon arme réglementaire, histoire de signifier aux Murasquiens que vous marchez main dans la main avec l’armée ?
- Y’a besoin de le préciser ?
- Ils sont un peu mabouls, dirai-je sans insulter personne.

Elsy fit la moue et s’empara de la hallebarde. Bien trop grande pour elle, l’arme lui donnait l’impression de n’être qu’une gamine, et elle entra dans le camp de la Murasque de bien mauvaise humeur.

Pour l’heure, aucun des membres du culte ne portait son masque, mais ils étaient engoncés dans leurs costumes rituels (à l’odeur, on pouvait se demander s’il leur arrivait de changer de vêtements). Il y avait des Murasquiens de tout âge, et leur ordre acceptait apparemment les hommes comme les femmes, au contraire des primats. Le chef, Glaterrand, était facilement reconnaissable ; à l’écart des autres, il avait un visage grisâtre et fatigué, un bouclier cerclé de noir… et il était en grande discussion avec des guerriers des deux sexes, à l’uniforme de Jude-Paulin.
- Salut ! dit Elsy en arrivant à leur hauteur. Vous avez droit à un petit bonus de mercenaires mirinéçois ! Je vois à votre regard que vous en avez besoin, vous n’avez pas l’air d’avoir le moral, mais dites-vous bien qu’une escorte arrange tout !
- Partez, gronda Glaterrand. Laissez-nous vivre tranquilles.
- Ha, mais j’aimerais bien faire ça, mais il se trouve, cher chef spirituel d’un culte fort honorable, que je ne peux pas. En partie parce que j’ai besoin de manger, vous voyez ; de même pour Basilien ici présent. Mais surtout parce que j’ai de l’ambition, et que je souhaite atteindre un certain niveau social, chose impossible sans faire quelques sacrifices, comme vous importuner.
- L’ambition n’est rien. Les rêves humains ne sont rien. Et pour la nourriture, la marche vous l’apporte. Toujours, sur votre route, vous trouverez du gibier, des offrandes, et même des arbres fruitiers. Si vous aviez voyagé pendant aussi longtemps que moi, sans argent, vous le sauriez.

Mais Elsy était déjà occupé à serrer la main aux cinq mercenaires de l’agence Jude-Paulin qu’elle ne connaissait pas. Chacun lui fournit un nom rocambolesque qui sombra dans son esprit aussi vite qu’il y avait atterri, cependant qu’elle saluait avec un grand sourire.
- Ravie d’être des vôtres ! Nous sommes l’agence Elsy, encore petite mais destinée au plus haut. Souvenez-vous, un contrat avec Elsy, c’est un contrat réussi !

Elle se tourna à nouveau vers Glaterrand, et au pli de sa bouche, elle vit qu’elle avait un ennemi pour la vie.
- Nous ne sommes pas là pour vous ennuyer, cher prêtre. En fait, je me préoccupe fort peu de religion, c’est mauvais pour les affaires. Mais que voulez-vous, il y en a qui s’intéressent à ce que vous faites autour des Arches, et pour les soulager de leur détresse, il y a des gens comme nous qui vont jeter des coups d’œil. C’est dire si le monde est bien fait. Voyons voir…

Elle exécuta un tour sur elle-même, le tranchant de la main contre les sourcils.
- C’est bien ce que je pensais. Pas de menace en vue ! Des braves gens qui manquent déjà du minimum vital, alors de là à les traiter comme de pauvres meurtriers… hé bien, Glaterrand, voilà ce qu’on va faire. Je me suis levée à treize heures, et j’ai encore envie de glander un bon coup. Alors on va en vitesse passer en revue les préparatifs de la petite kermesse, et après, on roupille dans votre camp jusqu’au soir, ça vous va ?

Jude-Paulin choisit ce moment de calme pour saisir le bras d’Elsy, si fort qu’il la fit grimacer, et l’entraîner à l’écart.
- Qu’est-ce qui vous prend ? Non mais vous êtes malade ?
- Soyez lucide, grinça Elsy. On a encore trois jours à tuer avec ces têtes d’enterrement qui passent leur temps à parler et à méditer, si on prend notre besogne de surveillance au sérieux, on est foutus, autant se suicider tout de suite. Elsy a envie de s’amuser !

Jude-Paulin parut soudain songeur. Il se saisit la barbiche avec force, comme pour se maintenir le menton en place, alors que dans sa tête, plusieurs impératifs devaient s’entre-déchirer.
- Et on n’a pas d’alcool, ajouta la jeune femme.

Cet argument emporta l’adhésion de Jude-Paulin, qui réunit ses hommes pour un petit débat.

 

 


- Et un p’tit mercenaire qui gambadait dans l’air et jonglait du couteau, c’était un brave gars qui ne méritait pas de prendre des bobos, mais quand la lame est tombée, tout le monde a hurlé, quel pauvre petit dingo !

Les agences Elsy et Jude-Paulin descendaient la pente jonchée de mottes de foin, du pas hésitant de ceux qui viennent de passer une journée d’indigne oisiveté. Entre les parties de dés, l’entraînement aux armes, le récit d’anecdotes, ils avaient perdu leur temps, certes, mais avec grand art. Ils avaient quand même ménagé parmi ces activités une place pour l’interrogatoire de trois des calotins du culte de la Murasque, et n’avaient rien appris que le dossier de l’État ne disait pas déjà.
- À toi, Léostin !

L’énorme mercenaire, qui s’était détendu au fil de l’après-midi, posa une main sur sa poitrine, leva l’autre vers le ciel assombri :
- J’étais un beau matin du côté de la tonnelle, à bouffer des airelles, et c’est là que j’ai vu une femelle toute nue, et elle était puce-eelle !

Il continua ainsi, chaque couplet plus grossier et plus mal chanté que le précédent, jusqu’à ce qu’Elsy le supplie d’arrêter :
- Pitié, pitié, je sais qu’on a tous nos talents, mais visiblement, le tien, c’est pas les cordes vocales… Oh, et puis, c’est mon tour, que diable, je vais vous fournir un échantillon de mon répertoire, une chanson de bon aloi…
- Et si c’était Paulin qui chantait ? demanda une des femmes dont Elsy n’avait pas retenu le nom.
- Je n’en ai pas envie.
- Allez, vas-y, chante…

Jude-Paulin haussa les yeux au ciel :
- Écoutez, je vous paie le dîner si vous cessez de me faire chier avec vos chants idiots.
- Ouais !

 

 

Le lendemain, Salven se réveilla plus tard que sa femme. Quand il reprit conscience, c’était elle qui l’observait, silencieusement. Il lui sourit, et tenta de rassembler les restes de ses rêves, mais ils s’échappaient.

Il avait imaginé un monde prodigieux bourré de créatures étranges. Des espèces incroyables, par centaines, par milliers. Des hommes à têtes d’oiseaux, des bosquets de palmiers pourpres, de grands bourdons de fer qui volaient sans bourdonner, et un sol fondant comme du caramel. Et dans le monde de ces songes, Salven n’existait pas. Il n’y avait que des héros absurdes, et un tyran inhumain qui se dressait contre eux, un démon vampirique, commandant d’une armée hétéroclite. Le despote amenait sur le monde un hiver éternel.
- Tu as mis du temps à te réveiller, dit Linne.

Salven se redressa.
- J’ai fait un rêve, le genre qu’on a envie d’écrire. J’ai eu l’impression qu’il durait toute ma vie.
- Bienvenue dans la réalité, mon époux le légat.
- Elle est bien plus plaisante.

Salven sortit du lit et commença ses pompes. Linne, moins portée que son mari sur les exercices corporels, se borna à quelques étirements. Puis elle s’habilla. Salven, en la regardant, se trouva frappé par la profondeur de ses cernes.
- Est-ce que tu dors bien ?
- Je me réveille souvent, dit Linne. Mais ça va, pas de problème.

Elle avait l’air vieille. Il regarda dans le miroir ; il se trouva également vieux.

 

 

La cour de l’hôtel de ville était vide de tout bruit. C’était la fin de l’été, aucun oiseau ne chantait. Salven prit son temps pour méditer là après le petit déjeuner, orchidées et chrysanthèmes lui assurant des pensées sereines.

Ses réflexions portaient sur les nouveaux tributs pour la route des essences : le cours de la marchandise avait baissé depuis que l’on soupçonnait l’existence d’un chemin maritime rapide, qui éviterait aux commerçants les ponctions d’innombrables intermédiaires. Il fallait donc qu’un plus grand pourcentage de ces aromates soit prélevé à la douane, quitte à appliquer, à l’inverse, une tarification incroyablement légère si la voie facile par mer était bien découverte. Peut-être la route navale existait-elle, bien au-delà des chenaux cymbiens. Une telle découverte changerait le cours des choses à Aurterre, pas au point d’en révolutionner la vie… mais maintenir une certaine autarcie deviendrait plus difficile.

Devrait-il demander à Damnis l’indépendance de sa province ? Sa politique évoluait à contre-courant de celle de l’État, et sa région s’étendait vers la côte sud, au fur et à mesure que l’on déboisait les forêts proches de Loffrieu. Il serait plaisant d’être un véritable dirigeant, plutôt qu’un simple vassal. De toute façon, que devait-il vraiment au proconsul Damnis et à la déité Prime ? Un seul aspect de la prospérité aurterrienne était-il dû au Palais Central ?

Des songes, tout cela, pas tellement différents de son rêve de la nuit.

À sa montre, neuf heures moins le quart. Il allait être temps de passer en revue le cinquième régiment. Il franchit donc plusieurs colonnades en direction de l’esplanade.

Rekvan n’était pas là.
- Où est Rekvan ? demanda-t-il au soldat le plus proche.
- Mais…

L’homme essayait de garder une expression neutre. Peine perdue, ce n’était pas son truc.
- Il doit y avoir un malentendu, légat, dit-il finalement. Rekvan est parti voici maintenant une heure, pour protéger Alken et Mornis durant leur promenade. Votre neveu nous a assurés qu’il disposait de votre autorisation directe.

Salven, la gorge sèche, pensait qu’on ne pouvait jamais prévoir l’évolution des choses. Mais il se contenta de dire :
- Faites prévenir mon neveu et mon fils qu’ils doivent rentrer à temps pour le dîner.

 

 


- Dis, Alken, comment tu as fait pour énerver papa ?
- C’est quelque chose que je ne te raconterai pas. Du moins, pas avant quelques années.

L’enfant et l’adolescent montaient ensemble le flanc de la montagne, avec le grand Rekvan à deux mètres de distance.
- Ça a rapport avec les mercenaires ? Dans ce cas, c’est vraiment une bonne idée de retourner les voir ?
- Écrase, Mornis. Profite de la balade.

La matinée était déjà chaude dans les vignobles, et les grappes de gros raisins sucrés brillaient magnifiquement à la lumière estivale. Mais les viticulteurs, qui avaient attendu que les grains se gorgent de soleil pour les récolter, devaient à présent se hâter. Il n’y avait plus que deux jours avant le Rituel de Lumière, la fin de la moisson.
- C’était une sacrée idée, avoua Mornis. Y a même pas de nuages.
- Tu vois que le ciel, t’es sûr ? Andouille ! Profite des choses de la terre !

Alken décrocha une grappe de raisin et la jeta en l’air. Mornis l’attrapa au vol, en goba l’un des grains.
- Mais… t’es sûr qu’on a le droit, cousin ? demanda-t-il, le menton dégouttant de jus.
- Bien sûr que oui ! Profite, Mornis ! C’est à nous ! Tout est à nous !

Mornis regarda les viticulteurs ; certains avaient cessé de travailler pour les fixer.
- Allez ! reprit Alken. Souriez, les gars ! Pour la journée, bâfrez comme jamais ! Aujourd’hui, c’est quartier libre, ordre du légat Salven !
- T’es pas crédible, gamin ! dit l’un des vignerons, qui rigola pourtant.

 

 


- Paulin, je vois en toi comme dans un livre ouvert. Ce petit tressaillement au coin de ton œil droit, cette manière de te passer l’index à la commissure des lèvres, comme si tu voulais te curer les dents mais que tu n’osais pas, et tiens, parlons-en, de tes lèvres, de la manière dont elles se serrent… je peux aussi noter que tu ouvres légèrement plus les yeux quand la situation est à ton avantage. Et ton cou se contracte de manière quasi imperceptible, aussi je sais déjà ce que tu prévois, ce que tu vas faire. Arrête d’y penser, c’est une mauvaise idée. Non.
- Si, dit Jude-Paulin. Tu crois voir clair en moi, mais tu ne t’es jamais dit que c’était l’inverse, que c’était moi qui maîtrisais les choses. Tu vas t’en mordre les doigts, Elsy. Ton arrogance te sera fatale, et pas plus tard que tout de suite !

Il balança une main en avant en un geste théâtral.
- Quinte sanglante !

Ses cinq cartes s’étalèrent sur l’herbe.
- Putain ! fit Elsy dans un sursaut. Très bien, tu l’auras voulu…

Elle dévoila sa main, et tous furent stupéfaits.
- Carré des marchands !

La combinaison d’Elsy dominait tout ce qui avait été joué jusqu’à maintenant. La douzaine de joueurs la fixa avec respect.
- Je crois que je rafle la mise, annonça-t-elle, le sourire jusqu’aux oreilles.
- Pas si vite, dit Basilien. Le tour n’est pas terminé.
- Tu ne vas pas me faire croire que tu peux battre ma main. Allez, Baz’, sois beau joueur, c’est moi qui vous plume tous… Si le sergent Lierrot avait accepté de se joindre à nous, je ne dis pas, je pressens qu’il est bon, mais il était évident que j’étais destinée à dominer chacune de ces parties.
- J’ai encore mes cartes à jouer.

Avec une lenteur délibérée, Basilien abattit ses atouts. Un par un. Quand ce fut fini, il établit, avec simplicité :
- Hexagone gagnant.

Le jeune homme ramassa ses gains, son épais visage empreint d’une satisfaction insupportable, et Elsy chercha des yeux quelque chose, quelqu’un pour se calmer.
- Toi ! dit-elle à la caricature de Basilien.
- Non, je m’appelle Léostin.
- Mais c’est qu’il a de la réplique, aujourd’hui… tu prends exemple sur ton jumeau caché ?
- Je pourrais faire pire, fit le mercenaire en levant sa grande masse graisseuse et musculaire. Prendre exemple sur une mauvaise joueuse. Envie de te détendre ? Je suis ton homme !
- Parfait.

Elsy se rendit dans un coin du campement, entre deux Murasquiens qui tentaient tant bien que mal de méditer et un soldat aurterrien qui réussissait l’exploit de garder son sérieux. Elle sortit des bandelettes de son petit paquetage, en lança deux rouleaux à Léostin et en enroula deux autres autour de ses mains. Elle serra les poings.
- Vas-y, Elsy, pète-lui la gueule ! se permit l’une des femmes mercenaires.
- Hésite pas, Léostin ! clama une autre. Étale-la !
- Pour l’agence Jude-Paulin !
- Tous avec Elsy !
- Te laisse pas faire par ce pauvre type !
- Ça va pas, la grognasse, t’es dans ta période ?

Elsy se sentait déjà mieux, et s’élancer vers Léostin ne fut qu’une formalité. Son poing fut détourné par un poignet bandé, l’adversaire répliqua d’un uppercut sous lequel Elsy se glissa. Elle se redressa juste devant le guerrier, plaquant sa poitrine contre le ventre massif, et gagna ainsi un instant de trouble qu’elle mit à profit pour lui envoyer un coup de boule. Elle recula, évita de peu plusieurs crochets du droit.
- Ouah, on s’amuse, ici ! Vingt grammes sur la belle fille !

Distraite par cette nouvelle voix, Elsy reçut le poing de Léostin en plein sur le front. Le monde tourna, une fois, deux fois, un coup en plein nombril lui coupa le souffle, elle leva le pouce.
- T’as… gagné.

La première pensée qui lui vint, après avoir heurté le sol, fut que l’herbe était sacrément drue, à cette basse altitude. Elle resta ensuite allongée un petit moment. Elle avait des vertiges, mais au moins elle n’avait pas pris le direct dans son joli minois.
- Vous allez vous relever ? dit une voix timide.
- Ouais, ouais, ça va.
- Et vouloir vous venger ?
- Que dalle. Match amical…

Une tête d’enfant entra dans son chant de vision. Face aux yeux grands ouverts, Elsy ne put répondre que par un faible sourire.
- Salut, mon petit gars. Comment tu t’appelles ?
- Mornis d’Aurterre.
- Le fils du légat ? Purée… dis à ton père qu’on ne fait que s’entraîner.
- Vous êtes une mercenaire ?
- Ça y ressemble, non ?

Elsy se remit sur pied. Outre le petit Mornis, et Léostin qui était assis en tailleur tout près, sans doute pour vérifier qu’il ne l’avait pas abîmée, il y avait un adolescent qu’elle n’avait jamais vu.
- C’est quoi votre petit nom ? demanda ce dernier.
- Toi d’abord.
- On m’appelle Alken.
- Attends, j’ai déjà entendu ce prénom. Ne serais-tu pas, jeune homme, le neveu de Salven ? Celui qui…
- Ouais, exactement. Celui qui.

C’était un jeune homme à la beauté lisse, aux yeux bleus et profonds, qui ne ressemblait au légat d’Aurterre que par le catogan, qu’il portait d’ailleurs double, selon la mode de l’année.
- Vous m’avez coûté vingt grammes, ajouta-t-il sans animosité.
- Tes parents savent que tu joue à des jeux d’argent ?
- Ils sont à Hurquoine. Ils n’aimaient pas la politique d’Aurterre.
- C’est tellement mieux, Hurquoine ? demanda Elsy en se massant le front. C’est pas la province avec le plus d’impôts ?
- Je ne sais pas, mais c’est leur région natale.
- Attends une minute, tu n’es pas le neveu de Salven ?
- Si. Lui aussi, il vient d’Hurquoine. Il a été nommé légat d’Aurterre, il n’en est pas originaire. Ce qui est marrant, c’est que la légate de Carnadon vient d’Aurterre, et la légate d’Hurquoine de Loffrieu, et le légat de…
- C’est bon, c’est bon.
- Ça va, Elsy ? dit Léostin.
- Ha ben voilà, je connais ton nom, maintenant ! s’exclama Alken. Joli !
- Ouais, ouais, fit Elsy en essayant de se concentrer sur Léostin. J’ai vu des étoiles, mais ça va, maintenant. Tu peux retourner t’amuser avec les autres.

Le mercenaire ne se fit pas prier, mais pour rejoindre un coin où Jude-Paulin, Lozgo et Basilien jouaient au ballon, il dut contourner une montagne humaine encore plus haute que lui. Un homme au visage glabre qui fixa Elsy avec un sourire féroce.
- Génial, vous avez amené Rekvan ! Tout ce qui me manquait…
- On se sent bien avec lui, dit Mornis. En sécurité.
- Oh, je n’en doute pas, il est sûr qu’en compagnie de Rekvan, on sait que rien de pire ne pourra plus nous arriver… Vous savez, je m’amusais bien, jusqu’à ce qu’il débarque. Qu’est-ce que vous faites là ?
- Une copine soldate m’a dit que justement, on s’amusait bien en ce moment dans le camp des Murasquiens. Ils parlent d’un grand dîner de mercenaires en ville, dîner où vous avez déclaré de vive voix que vous comptiez vous amuser à peu près jusqu’au Rituel de Lumière. Je ne serais pas surpris que d’autres personnes décident de monter vous rejoindre pour éclairer leurs congés ou leurs permissions.
- Qu’ils montent s’ils veulent, dit Elsy d’un ton égal. Moi, je suis là pour bosser.
- C’est ce que j’ai cru voir. C’est pour ça que j’ai perdu vingt grammes de ‘velle dans votre combat idiot. Dites, ça ne pose pas de problème, de faire le cirque comme ça ?

Elsy riva ses yeux dans ceux du jeune Alken.
- On n’enfreint aucune règle. À moins que les lois d’Aurterre interdisent de jouer aux petits cavalins ou à saute-mouton, j’ai bien peur que toute critique de notre attitude soit superfétatoire, du moment que nous remplissons notre mission et que nous n’attisons aucunement les tensions religieuses entre Église Primale et culte de la Murasque. Et contrairement à vous, jeune homme, nous ne nous bourrons pas d’alcool pour accomplir des actes que la morale réprouve.
- À défaut de vin, j’ai ça pour le déjeuner, dit Alken en levant un panier débordant de raisin.

 

 

À quatorze heures, tout le monde se tenait à peu près tranquille. Le ciel sans nuages assommait doucement les Murasquiens tout comme les mercenaires qui avaient envahi leur campement sous prétexte de surveillance. Seuls les nombreux soldats postés autour du camp dans leurs guérites de bois échappaient à l’apathie généralisée.

Si le culte de la Murasque avait étendu son camp quelques mètres plus loin dans la zone d’herbe presque plane, ils auraient bénéficié de l’ombre gigantesque qui s’étendait là. Car l’Arche devenait, en cet endroit, terriblement proche de la terre : après avoir décrit une courbe qui surplombait des kilomètres et des kilomètres, elle plongeait vers le mont Oloc pour s’y planter. En voyant l’immense base cylindrique, à peine courbée dans la direction de Mirinèce, gainée de millénaires de mousse et de plantes grimpantes, Alken ne pouvait que songer au spectacle vu du ciel. Une perspective aérienne qu’il ne connaîtrait jamais ; les plus grands archinistes n’avaient jamais grimpé que jusqu’à cinq cent mètres d’altitude. Au-delà, la pierre grise et lisse, dénuée de végétation assez solidement implantée pour que l’on s’y accroche, rendait l’ascension impossible.

Il se détourna du panorama. Après un bref regard en direction des mercenaires qui digéraient un repas particulièrement lourd, il se rendit auprès de l’un des calotins du culte de la Murasque. L’individu n’était pas plus âgé que lui, il portait une tenue grotesque, garnie d’écailles de cavalin et de plumes miteuses, et il pétrissait une pâte noirâtre.
- Tu veux un peu d’aide ? demanda Alken.

Le Murasquien dévot secoua la tête.
- Ça a l’air ennuyeux. Tu es sûr, tu ne veux pas qu’on parle un peu ? Ça ne t’empêchera pas de pétrir ton… truc.

Seconde dénégation.
- C’est quoi, au fait ? C’est si urgent que ça que ça soit pétri et re-pétri ?

Le calotin s’interrompit un instant, déboucha une petite fiole et versa sur la pâte un liquide qui évoquait du jaune d’œuf. Puis il reprit sa tâche. Au bout de quelques instants, l’opiniâtreté d’Alken se vit récompensée.
- Oui, c’est urgent. Tous les mélanges doivent être prêts pour la cérémonie.
- Les mélanges ?
- Un profane comme toi ne peut pas comprendre ça. Les rites, les symboles. Ils n’ont pas de pouvoir en soi. Mais ils empêchent que la bonne Murasque ne soit convoquée par un quelconque charretier. Ils prouvent notre valeur, notre conviction, notre foi. C’est la plus simple des langues, celle de la dévotion.
- Et donc, les mélanges ont une grande importance ? Mais vous allez en faire quoi, les avaler ?
- Très peu. Nous boirons certains fluides sacrés, mais la plupart sont pour la Murasque, pas pour nous. Quand notre déesse verra les signes sur le grand flanc de l’Arche, elle saura que nous venons pour elle.
- Des poudres, des pâtes, des crèmes, dit Alken en passant en revue les objets aux pieds du calotin. Ha, et des trucs qui ressemblent à des sirops. Tout ça, c’est de la peinture ?
- Des pigments sacrés.
- Bien sûr, des pigments sacrés. Et vous mélangez tout ? Vous savez, je crois que je commence à comprendre votre foi. Comment est-ce qu’on s’engage ?
- Tu ne peux pas comprendre, décréta le Murasquien. Il faut nous adresser à la déesse avec les bons mots. Des combinaisons particulières donnent des effets particuliers. Les primats croient que les Arches sont le symbole de la protection de leur Prime sur le monde, mais nous, nous savons. Les Arches sont les cornes de brume enfoncées dans tous les pays élus par la Murasque pour que nous puissions l’appeler. Il suffit d’utiliser l’Arche dont elle a été la plus proche.
- Mais vous savez combien de religions disent la vérité sur les Arches ? Leur vérité ? Alors que rien n’a jamais été prouvé ! Alors qu’à part le Rituel de Lumière, les Arches n’ont jamais rien fait !
- Quand la Lumière passe dans l’Arche, c’est la Murasque qui appelle. Elle appelle pour ses fils, elle les conjure de ne pas l’oublier.
- Tiens, qu’est-ce que je disais. Vous êtes désespérants, vraiment.

En s’éloignant du fanatique, Alken ressassa ses propos les plus intéressants. Des combinaisons particulières donnent des effets particuliers. Durant ses quatre premières années d’études à l’institut des magiciens, il avait étudié la chimie. Cette matière l’avait beaucoup moins passionné que la politique ou la psychologie, mais il avait été attentif. Et il savait ce que pouvaient signifier les mélanges. La douane avait sommairement vérifié que ces idolâtres ne transportaient pas d’alcool. C’était tout ce qu’ils avaient craint. L’alcool.

Il se demanda combien de Murasquiens étaient au courant de ce qu’ils faisaient. Très peu, vraisemblablement. Sinon, le calotin ne lui aurait pas tant révélé, il aurait procédé à sa petite cuisine pendant la nuit, et il aurait porté son masque pour tripoter les ingrédients. Mais Glaterrand, le fondateur du culte, celui-là savait certainement, et c’était sans nul doute l’instigateur de ces manipulations pyrotechniques ; les masques, justement, les gants épais et les lourdes tenues, ne pouvaient pas être une coïncidence.

Alken pouvait révéler le pot aux roses. Cependant, il décida de n’en rien faire. Il avait toujours rêvé de voir les entrailles d’une Arche, il n’y avait certainement pas là assez de charges pour seulement déstabiliser l’arc de pierre démesuré, et le culte de la Murasque méritait, pour fêter l’achèvement de son pèlerinage, ce beau feu d’artifice.

Il se sentait un peu mal à l’aise, mais il n’arrivait pas à mettre le doigt sur la source du problème. Par des discussions précédentes, il savait que les Murasquiens allaient placer leurs peintures à deux mètres au-dessus du sol, et qu’ils ne laisseraient personne s’approcher de ce point de l’Arche. Il y avait fort à parier que personne ne serait blessé ; Glaterrand voulait appeler la Murasque, pas faire un bain de sang, sans quoi il aurait employé d’autres moyens, plus efficaces, et surtout, il n’aurait pas laissé ses calotins dans l’ignorance de ce qu’ils fabriquaient.

Alors pourquoi était-il incommodé par sa propre décision de garder le silence ?

Puis il pensa à la peau douce de l’homme et de la femme qui étaient en prison à cause d’une petite fête, et à son oncle qui croyait toujours savoir ce qui était préférable pour tout le monde. Et il entérina son choix. Ce que lui, Alken, trouvait le mieux pour tout le monde, c’était le son et lumière que préparaient les fanatiques à boucliers de tortues. Parce que tout le monde avait besoin que les choses deviennent moins prévisibles.

Il fallait savoir s’amuser, dans la vie.

 

 

L’avant-dernier jour, la moisson se termina, les derniers travailleurs cessèrent d’exercer leur métier, les derniers étudiants de réviser – à part les magiciens qui devaient toujours faire face à un programme chargé – , l’amnistie estivale fut prononcée pour tous les criminels qui s’étaient contentés de voler quelques fruits. Les familles se trouvèrent réunies, au chaud dans les maisons blanches de la cité capitale d’Aurterre, en attente de la fin de l’été.

 

 

Le dernier jour, les préparatifs liturgiques s’accélérèrent, quelques nouveaux primats arrivèrent de toute la province, et les mercenaires cessèrent de faire la fête dans le camp murasquien. Sur les pentes du mont Oloc, autour des cultures, mammifères et oiseaux se cachèrent et se turent, tandis que les Aurterriens affluaient pour assister au Rituel de Lumière.

 

 


- Alors, Mornis, quelle cérémonie voudrais-tu aller voir ?
- J’aimerais bien les Murasquiens, dit l’enfant. Ils ont l’air rigolos.

Elsy sourit. Mornis était un garçon sage, vif, intelligent. À vous donner envie de devenir une mère, ou d’adopter un petit garnement. Elle se demandait souvent quelles pensées pouvaient trotter au fond de la caboche du gamin, mais il était clair qu’il avait apprécié ces quelques jours de détente, et c’était sans doute la raison pour laquelle Salven n’avait pas mis bon ordre à leurs débordements.
- Tu ne dois pas rejoindre ton père pour le Rituel de Lumière ? s’enquit-elle. Inutile de me mentir, tu ne sais pas mentir.
- Oui, fit Mornis. Mais j’aimerais bien rester un peu plus avec toi.
- Dans ce cas, la solution est à portée de main, l’assura Elsy. Je vais t’accompagner ; de toute manière, j’ai rarement vu un Rituel de Lumière. Baz, mon fidèle associé, se chargera de garder un œil sur les Murasquiens et les Jude-Paulin.
- Tu parles ! clama Basilien en passant à côté d’eux avec un sac à dos.

Les dernières personnes encore présentes dans le camp s’affairaient à tout ranger. Les membres du culte de la Murasque avaient plié leur unique tente, dont ils ne s’étaient en définitive pas servis, et ils s’étaient engagés parmi les chemins en croisillon à travers les cultures, afin de ne rejoindre l’Arche qu’après en avoir contourné le pied. Ils souhaitaient éviter des frictions avec les primats.
- Et toi, Alken ?
- Je crois que je vais assister à l’appel de la Murasque, dit l’adolescent avec un petit sourire.
- On se reverra demain ou au cours de la nuit ?
- J’en doute, Elsy. Sitôt le Rituel de Lumière accompli, je dois partir pour la province de Carnadon. Mes bagages sont prêts, je prends une cavalèche demain aux premières lueurs de l’aurore frémissante.
- Sacré poète. J’espère que le baiser cinabre de l’astre du jour bénira ton voyage sur les routes qui poudroient. Le chemin va être long.
- Je souhaite qu’on se retrouve un jour.
- Moi aussi.

Le sourire d’Alken s’élargit. Il s’approcha et embrassa Mornis, puis procura, de même, à Elsy, un bisou sur la joue.
- Passe une bonne nuit ! lança Mornis.
- On va essayer.

L’adolescent dut courir pour rattraper Basilien, qui s’était déjà engagé sur les pas des Murasquiens. Il lui cria quelque chose qu’Elsy et Mornis ne comprirent pas.

Il ne restait qu’eux deux, l’enfant et la jeune femme dont les cheveux semblaient cendreux dans l’obscurité grandissante, et encore quelques soldats. Le paysage était plus beau que jamais alors que le ciel s’accordait au bleu sombre des uniformes d’Aurterre ; au-dessus du campement de la Murasque, d’immenses braseros illuminaient de loin la partie de la base circulaire de l’Arche qui faisait face à la capitale, et une ligne de torches lointaines s’éloignait parmi les cultures, vers le versant opposé du monument séculaire.

Elsy inspira l’air nocturne, et peut-être, par accident, inhala-t-elle spirituellement comme le faisaient les magiciens. C’est du moins ce qu’elle pensa, car elle se sentit l’esprit clair, le corps plein d’énergie, et le cœur euphorique.

À côté d’elle, un soldat lui tendit sa hallebarde.
- Encore un symbole, hein ?
- Encore un symbole. Non, en fait, c’est pour rire, si je te donne mon arme réglementaire, Salven va me couper en quatre et me bouffer au petit déjeuner.
- Tu n’es pas drôle, Lierrot… fit Elsy. Et tu as tout manqué. Tu aurais dû te détendre un peu avec nous, là, la fête est finie.
- Je fais mon métier correctement, commenta le sergent sans un soupçon d’humour avant de les guider sur le chemin de l’Arche.

 

 

Salven observa avec quiétude la procession des primats qui s’achevait. Pour une petite dizaine de prêtres avec, au final, bien peu de choses à faire, ils étaient d’une grande lenteur pour parcourir la ville, mais il devait reconnaître l’harmonie de leur riche cortège. Il fallait rendre cette justice à l’Église Primale, ils avaient le sens du décorum.

Les braseros grands comme des maisons, plus surchargés que les costumes primaux, à tel point qu’ils évoquaient des buissons de pierre pris de folie, contenaient des brasiers grondants, intenses, qui illuminaient le pied de l’Arche sur vingt-cinq mètres. Mais l’escalier et le parvis, plus grands que ceux de l’hôtel de ville (et surchargés de gravures là où Salven avait favorisé, lui, une architecture épurée), restèrent vides jusqu’à vingt heures.

Les anachorètes, moines qui n’avaient passé que quelques années au primastère et étaient encore loin d’avoir droit aux scarifications, arrivèrent en premier, nettoyant la place, écartant les curieux qui étaient restés trop proches de l’Arche. Ils devaient normalement faire cercle autour du monument, mais ils n’en entourèrent que la moitié, exceptionnellement, afin de respecter les instructions de Salven, la tolérance exceptionnelle à l’égard du culte de la Murasque.

Les primats arrivèrent quand la nuit fut bien noire. Du plus richement habillé au plus sobrement vêtu, ils achevèrent leur procession sur l’esplanade, sous les louanges du public. Certains portaient des reliquaires étincelants qu’ils déposèrent en des endroits précis du sol gravé.

Salven, en bonne place en haut de l’escalier, Linne trois pas derrière lui, vit son fils arriver avec la mercenaire Elsy, juste avant que la prière ne commence. Il devait rester à son emplacement cérémoniel, mais il se permit un hochement de tête. Mornis souriait comme jamais. Ce serait une belle soirée. Et peu importait qu’il doive jouer son rôle de guignol muet dans la pantomime de primats, au final. Ce qui comptait, c’était une famille aimante, des sujets fidèles, et une armée loyale. N’était-il pas idiot de souhaiter l’autonomie. Ce qui comptait, c’était cette heureuse vie.

Il sourit, et il resta ainsi, jusqu’à ce que l’explosion retentisse.

 

 

La déflagration était plus forte que ce que Alken avait imaginé ; en fait, il dut admettre qu’il s’était horriblement trompé quand un lourd éclat de pierre enfonça la tête d’un Murasquien entre ses épaules d’une manière qui n’avait rien de naturel. De la roche fracassée cascadait partout, et s’il ne vit pas d’autre mort que ce malheureux homme à la nuque sûrement brisée, il entendit sans peine les hurlements des blessés.

Derrière ses yeux brillait encore la lumière de l’explosion, imprimée de telle sorte qu’il se demanda s’il cesserait jamais de l’apercevoir, surtout quand il fermerait les paupières, et qu’il chercherait vainement le sommeil, peut-être encore durant des années, sans doute jusqu’à la fin de sa vie. Qu’est-ce qui lui avait pris ? Était-il un vrai monstre, ou juste un criminel ?

Il serra les dents, il avait autre chose à penser. Par exemple, pourquoi, au moment de l’explosion, ce flamboiement aveuglant avait-il paru fuser même au-delà, sous la pierre ? L’intérieur de l’Arche était-il translucide ?
- Qu’est-ce qui a foiré ? s’exclama Basilien. Putain, qu’est-ce qui a foiré ?

La Lumière arriva, celle qui avait reçu tant de noms au cours des âges, cette brillance sublime qui surpassait les plus intenses brasiers et la flamme du soleil. Elle ne dura qu’un instant, et tous fermèrent les yeux, les cris s’arrêtèrent, même, et quand l’onde rayonnante eut fusé le long de l’Arche, comme chaque année, semblant ponctuer la fin de la moisson, l’arrivée de l’automne, et que les ténèbres revinrent, il subsistait quelque chose, une parcelle de vie.

Une tache luminescente palpitait doucement, comme une marée d’énergie divine revenant encore et encore sur la grève de l’existence, et plus les secondes passaient, plus elle devenait malsaine. Elle se rétracta, parut dessiner une forme indéchiffrable.

Les torches des Murasquiens étaient tombées, partout dans la clairière. Le feu se répandait dans l’herbe et dans les arbres.

La phosphorescence s’éteignit, et la pierre fut brisée.

Une chose sortit de l’Arche. Alken se prit à croire qu’il perdait la raison. C’était comme si une parcelle du matériau interne s’était animée pour exaucer les vœux du culte de la Murasque. Ça ressemblait au museau d’un serpent sortant d’une coquille, et un instant, il crut que cela allait s’ouvrir. Mais l’adolescent se trompait, cela se déploya, c’était un membre replié, et la base de l’Arche se fendilla davantage, laissant peu à peu échapper toute la créature.

Cela n’avait rien à voir avec une Murasque.

Le monstre tenait de la machine, certaines parties de son corps, circulaires et rigides, tournoyaient follement, comme des roues organiques, à travers des fentes dans ce qui lui tenait lieu d’épaules. Des pattes nombreuses, longues, se plantèrent dans la terre pour faire progresser plus vite ce qui n’avait jusqu’ici fait que se traîner. Au centre de cette mêlée de membres à pinces s’agitait un long bec déchiqueté.

Dans un instant d’observation précise, alors qu’il se demandait vaguement pourquoi il ne s’était pas enfui, Alken remarqua que certaines des pattes étaient coincées dans une gangue ambrée. C’était peut-être cette pierre jaunâtre et translucide, les entrailles des Arches ? Il ne voulait pas le savoir. Il prit ses jambes à son cou, sans regarder si Basilien, Jude-Paulin ou qui que ce soit d’autre faisait de même.

Bec vorace dans un fouillis de pattes ; le monstre avança avec une vivacité horrible vers le prêtre Glaterrand. L’homme tentait de reprendre ses esprits. Autour de lui, les fidèles applaudissaient, hurlaient ou s’enfuyaient. Peut-être Glaterrand voulait-il louer encore la Murasque, réclamer que sa déesse purge le monde des injustices.

Mais personne ne devait jamais le savoir ; le bec piqua le prêtre comme un héron s’empare d’un poisson.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Raphaël Lafarge