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La foule avait instantanément reculé de quelques mètres, accompagnée d’une rumeur inquiète qui enflait un peu plus à chaque seconde. Les primats, eux, avaient continué comme si de rien n’était, avant d’enfin, une fois le Rituel achevé et la lumière divine retournée au centre des Arches, fixer des yeux inquisiteurs sur Salven.
- Les Murasquiens, dit Rekvan d’une voix atone, les yeux fixés sur l’horizon, d’où des lueurs orange illuminaient la nuit.
- Retourne au plus vite à l’hôtel de ville, lui ordonna Salven sans se retourner, lui aussi le regard rivé sur l’autre côté du pied de l’Arche. Arme-toi, et ramène Guelcharre et Romaque.
- Ils risquent de ne pas vouloir s’approcher de l’Arche en ce jour de Rituel, légat. Vous savez à quel point Guelcharre déteste les primats…

Salven se retourna vivement vers son garde du corps. Les reflets de l’incendie au loin donnèrent l’impression de rester une fraction de seconde dans ses yeux.
- Et qui commande, ici ? Guelcharre ?!

Rekvan baissa les yeux.
- Non, légat. Je vais les quérir immédiatement.
- Retrouvez-nous de l’autre côté. Prêts à tout.

Rekvan s’éloigna aussitôt du pied de l’Arche, se frayant à coups de coudes et d’insultes un chemin dans la foule dense. Les flammes des torches sur pieds et des braseros faisaient jouer des ombres rouges sur les visages confus et apeurés.

Salven baissa les yeux vers son épouse.
- Que se passe-t-il, Salven ? demanda-t-elle en montant les marches à sa rencontre, faisant fi du protocole.
- Je l’ignore, répondit-il en lui prenant la main. Où est Mornis ?
- Ici ! cria une voix féminine qui sortait de la foule.

Repoussant la barrière des gardes, la petite mercenaire mirinéçoise aux cheveux blancs monta vers le couple en courant presque, tenant par la main un Mornis aux yeux effrayés.
- Et Alken ? demanda Salven à Elsy en la gratifiant d’un haussement de sourcil fort peu amène.
- De l’autre côté, répondit-elle en baissant les yeux une demi-seconde.
- Ça ne m’étonne aucunement de lui… répondit Salven avec un nouveau regard vers l’horizon. Linne, je voudrais que tu emmènes Mornis à l’hôtel de ville, et que vous y restiez jusqu’à nouvel ordre. Vous serez en sécurité, là-bas, quoiqu’il soit arrivé.

Linne serra les lèvres et hocha la tête.
- Bien, Salven. Rejoins-nous vite.
- C’est mon seul souhait.

Elsy surprit un échange de sourires amoureux entre Salven et Linne. Elle hésitait entre trouver cela gerbant ou touchant. Puis Linne prit son fils à la mercenaire et s’éloigna à son tour du pied de l’Arche, aussitôt accompagnée par quatre gardes, qui l’escortèrent sans qu’on ait eu besoin de leur en donner l’ordre.

Alors qu’il était tiré par sa mère loin de Salven et Elsy, Mornis se retourna pour faire un sourire et un geste de la main à la mercenaire, qui lui répondit de la même façon. Salven détesta ça.

Il attendit que sa femme et son fils aient disparu, et tira sans ménagement Elsy jusqu’en haut des marches menant au pied de l’Arche.
- Primats ! hurla-t-il d’une voix habituée à ordonner.

La rumeur de la foule se tut presque instantanément.
- Primats ! Arrêtez vos jacassements et préparez-vous à nous accompagner voir ce qui se passe là-bas ! C’est votre Arche, non ? Vous nous l’avez bien assez répété au cours des ans !
- Notre Arche mais votre province, légat, répondit un primat qui sortit du groupe de ses semblables pour s’adresser à Salven. Vous êtes censés veiller à y maintenir l’ordre, et à permettre le bon déroulement des cérémonies ordonnés par Prime. Dont le Rituel de Lumière.

Salven s’autorisa un nouveau haussement de sourcil, accompagné d’un demi-sourire. Elsy recula d’un pas.
- Gardes ! hurla à nouveau Salven avec un léger mouvement de tête sur le côté. Qu’une trentaine d’entre vous rappellent à nos amis primats qui a permis la présence des Murasquiens ici. Et que les autres aillent à la caserne la plus proche seller des cavalins. Ils viennent avec moi voir ces dits Murasquiens. Et que personne ne lâche sa hallebarde. Ni ceux qui viennent, ni ceux qui restent.

Les primats remuèrent et se murmurèrent les uns aux oreilles des autres, mais aucun ne jugea bon de relever la menace. Salven se retourna.
- On devrait pas se dépêcher, légat ? demanda Elsy en lui posant une main sur le bras. On ne sait pas ce qui est en train de se passer là-bas, et –

Salven repoussa durement le bras de la mercenaire, sans même la regarder, et l’écarta pour faire face à la foule de ses citoyens.
- Aurterriens ! cria-t-il de toute la force de ses poumons. Rentrez chez vous sans panique, et gardez vos portes closes jusqu’à nouvel ordre ! Je vous assure que je vais personnellement veiller à ce que rien ne vous arrive. Attendez simplement d’en savoir plus pour ressortir de chez vous. Merci à tous de me faire confiance, et surtout, de ne pas vous affoler. La hâte est le pire ennemi de l’efficacité, ajouta-t-il avec un regard supérieur pour Elsy.

La foule hocha la tête comme un seul homme et commença à se disperser dans un brouhaha général, sans paniquer. Derrière Salven, une centaine de gardes était en train de se rassembler en bon ordre et sans bruit.
- Impressionnant, siffla Elsy, dont le regard parcourait la scène d’un air pressé. J’ai failli moi aussi rentrer à la maison.
- Taisez-vous, mercenaire, cracha Salven à voix basse. Gardez votre langue de couleuvre derrière vos dents et suivez-moi. Vous étiez censée garder l’œil sur la secte, pas promener mon fils à votre guise. J’espère pour vous que rien de grave n’est arrivé.

 

 

D’un coup de patte, la chose écrasa la tête de Jude-Paulin contre un rocher qui saillait dans l’herbe. D’énormes éclats ivoire de son crâne transpercèrent sa chair, et le poids de la patte monstrueuse aplatit le tout en une purée sombre et pâteuse qui s’écoula lentement sur la pierre.

« La Murasque » ne semblait pas tout à fait ravie d’avoir été réveillée.

De son bec encore souillé du sang de Glaterrand, elle trancha en deux un garde aurterrien au niveau du bassin.
- Repliez-vous ! ordonna le sergent Lierrot quelques secondes avant qu’une autre patte du monstre ne lui transperce le thorax et le laisse choir au sol avec un gargouillis humide.

Ses hommes tentèrent d’honorer son dernier ordre, mais reculer était en train de devenir impossible : l’incendie se propageait, formant une barrière d’une centaine de mètres entre le pied de l’Arche et les cultures qui recouvraient le mont Oloc. Au sein des flammes, entourés d’un mur qui tenait encore bon, de hauts arbres sans feuilles se transformaient lentement en totems noirs et morts, leurs larges branches craquant dans la nuit. Le célèbre bois à passevelle d’Aurterre.

Basilien, paniqué, ne le remarqua même pas. Il prit une hallebarde des mains d’un garde tué par l’explosion et se redressa. Autour de lui, les Murasquiens couraient en tous sens, hurlant et gémissant. Les gardes aurterriens, en désespoir de cause, se réunissaient en une ligne serrée et tremblante qui tentait d’anticiper le prochain assaut du monstre qui s’ébrouait en clinquant devant l’Arche mutilée.

Le mercenaire se sentait pris dans un tourbillon de cris, de flammes, de mouvements et de peurs diverses. Mettre deux pensées cohérentes l’une après l’autre lui paraissait bien téméraire. Il se demanda quelques secondes qui, des fuyards ou des combattants, allait emporter sa faveur ; avant de se rendre compte qu’il avait déjà rejoint les soldats. Il se surprit très sincèrement lui-même, alors qu’il pointait sa hallebarde dans la même direction que les autres, vers la bête.

Le monstre semblait plus mécanique qu’organique. Un automate ? Pas tout à fait, non. Des chairs sèches se tendaient au-dessus de certaines de ses articulations grinçantes et métalliques. Et de la roche recouvrait le tout par gros pans cassés, probables souvenirs de sa demeure originelle ; deux de ses pattes arrières étaient même prises ensemble en un gros bloc rocheux translucide.

La chose tourna ce qui lui tenait lieu de visage vers les soldats et les regarda une seconde, sans bouger, laissant ses mécanismes tournoyer avec une vibration à peine audible. Elle semblait perplexe, pour autant que Basilien eût pu juger des émotions affichées par une créature aussi peu semblable à lui.
- C’est quoi cette merde ?! cria un soldat à côté de lui, toussant à cause de la fumée qui grisaillait la nuit.
- Aucune putain d’idée, répondit un autre d’une voix éteinte.

La réponse sembla énerver le monstre, qui tourna la tête d’un coup sec vers les deux soldats. Il ouvrit son long bec luisant en quatre pointes osseuses et métalliques à la fois, et poussa un très court cri ressemblant à celui d’un grillon. Puis il chargea.

Basilien, sans y réfléchir, roula à terre sur sa gauche, tenant sa hallebarde au-dessus de lui. Un soldat à la colonne vertébrale brisée tomba à quelques centimètres de lui tandis que la bête continuait sa charge en direction des Murasquiens qui cherchaient une brèche dans l’incendie. Elle en envoya un dans les flammes d’un coup de patte et brisa le crâne d’un second avec son bec.

Les soldats encore debout se réunirent à nouveau en une ligne. Cette fois, Basilien resta en arrière. Il n’arrivait même pas à savoir s’il avait peur. Ses pensées se résumaient à un puissant et ininterrompu « PUTAIIIIIN ». Tout n’était que confusion, respiration trop rapide, mains moites, yeux qui papillonnent, nuit qui se referme autour de lui, chaos total. En regardant les soldats se camper sur leurs jambes pour contenir un nouvel assaut, il se demanda ce qu’Elsy aurait –

D’un seul coup, sa respiration se calma et ses yeux se fixèrent. Il comprit qu’il avait bien peur, oui, mais pas à cause du monstre. Il avait peur parce qu’Elsy n’était pas là. Pas comme d’habitude. Pour la première fois de sa vie de mercenaire, il devait lui-même choisir ses actes. Il éprouva une seconde de haine pour lui-même, puis chassa ça de ses pensées et observa la situation.

L’incendie avait encore un peu progressé, heureusement en direction des champs, et non de la ville. Les flammes faisaient un peu plus de deux mètres de haut, répandaient une fumée opaque et suffocante en brûlant l’herbe et les cultures, faisaient transpirer les gardes sous leurs armures de cuir, mais éclairaient très bien le combat, il fallait au moins leur concéder ça. Juste devant elles, la bête était occupée à dépecer un Murasquien. Un mercenaire de feu Jude-Paulin tenta de porter secours au religieux avant d’être écrasé au sol par les deux pattes prises dans la roche. Un deuxième mercenaire se jeta sur la bête, une hallebarde aurterrienne à la main, mais atterrit contre l’un des étranges rouages de la chose, qui le broya dans un crissement métallique mêlé au hurlement primal commun à tous les guerriers tombant au champ.

Le monstre était énorme, version titanesque et folle d’un fauve insectoïde et infernal, dont la macabre chorégraphie se découpait en silhouette noire sur le fond des flammes. Et en plus de la puissance conférée par sa masse, ce fils de pute bougeait avec vivacité. Basilien reporta son regard sur la ligne de soldats qui hésitaient et se collaient les uns aux autres, quelques mètres devant lui. Ils étaient trente au grand maximum. Tous toussaient et pleuraient à cause de la fumée. Les odeurs de cultures et de cadavres brûlés piquaient les narines.

Ici et là sur ce qui était devenu un champ de bataille, plusieurs silhouettes solitaires couraient sans but, une main sur la bouche et l’autre tendue en avant dans la fumée, des gens paniqués qui ne cherchaient qu’à échapper à la mort. Basilien en reconnut deux d’entre eux.
- Alken ! Alken ! Léostin ! Je suis là ! Venez par ici !

Des têtes connues. Voilà exactement ce dont Basilien avait besoin pour retrouver son calme. Très bien : les deux hommes regardèrent vers la voix qui les avait appelés, et convergèrent vers Basilien.
- Venez, les gars ! Vite !

Le monstre bondit avec une ondulation de son corps et écrasa Léostin de toute sa masse. Alken, soufflé par la charge, tomba à terre, où il s’assomma contre un gros morceau d’Arche qui s’était enfoncé dans le sol. Basilien se précipita à son secours alors que la bête se redressait en grinçant et le regarda.

Son bec heurta la lame de la hallebarde que Basilien lui opposa. Le choc du métal contre le métal fit jaillir des étincelles blanches qui illuminèrent la fumée d’une lueur blême. Le monstre grinça à nouveau et recula d’un pas, soulageant une seconde le bras de Basilien, qui en profita pour soulever Alken et le jeter derrière la masse de pierre luisante, à l’abri. Il ne quitta pas la bête des yeux un seul instant, étreignant sa hallebarde de ses grosses mains sales et tremblantes.

Il vit en périphérie de son champ de vision les soldats qui se regroupaient autour de lui, toutes leurs lames pointées vers la bête. Le monstre recula d’encore un pas avec un grognement métallique intrigué, puis donna un grand coup de bec circulaire, prenant du recul avec sa tête. Toutes les hampes des armes furent brisées. Les hommes, leurs visages tremblant, reculèrent d’un pas en jetant les bâtons inutiles qu’ils tenaient, alors que la bête, de ses pattes alourdies de pierre, les regardait sans bouger, semblant jauger ce qui restait de ses opposants.

Son examen sembla lui convenir, puisqu’elle se redressa et chargea avec un nouveau crissement mécanique.

Basilien jeta lui aussi ce qui restait de son arme et bondit sur le côté juste au moment où la chose fonçait sur lui. Il sentit son bras gauche exploser, comme si des milliers d’aiguilles venaient d’être projetées dans sa chair et la moelle de son os et qu’une armée de fourmis rouges lui déchirait la peau. Il remercia le ciel que ce fût tout au moment où il atterrit dans l’herbe mouillée de sang. Un bras cassé était bien peu cher payé. À ses côtés, le cadavre d’un autre soldat, décapité, tomba sur celui de Léostin, réduit à l’état de tas de chair rose clair.

Basilien tenta de se relever et retomba aussitôt, sur son bras brisé, le faisant hurler de douleur, les paupières serrées. Les flammes déchiraient la nuit tandis que tout autour de lui, les soldats se faisaient tuer par la bête. Il tourna la tête et aperçut Alken. Entre eux deux, le monstre tuait en une danse tribale presque belle, des gerbes de sang volant en rythme avec les cris et ses pattes brouillant encore un peu plus la vue de Basilien.

Le mercenaire rampa dans le dos de la chose et rejoignit Alken, couvert par les hurlements des soldats. Le jeune homme était en train de revenir à lui.
- Alken ! ALKEN !
- Basilien ? demanda-t-il en se redressant lentement. Qu’est-ce que… Putain ! s’interrompit-il en ouvrant de grands yeux.

Il s’empara d’une hallebarde intacte qui traînait au sol et se releva, aidant Basilien à faire de même. La quinzaine de soldats encore vivants tentait d’éviter les coups de la bête. Basilien regarda l’arme que tenait Alken.
- Tu crois faire quoi avec ça ? demanda-t-il.

Alken regarda lui aussi sa hallebarde, puis le monstre.
- Je sais pas. Faire quelque chose, en tout cas.

Basilien hocha la tête, après avoir tout de même vérifié que la seule possibilité de fuite signifiait passer de l’autre côté du monstre.
- Ce plan me va, à défaut d’un autre.

De son bras valide, il arracha lui aussi une hallebarde aux doigts raidis d’un soldat mort. Les deux hommes se crispèrent sur leurs armes et fixèrent la bête, attendant qu’elle les voie et les charge à nouveau. Ici et là sur son corps grinçant et luisant, des blessures et des éraflures avaient été provoquées par les coups des soldats. Elles ne semblaient pas la ralentir, mais au moins, elles signifiaient qu’elle n’était pas indestructible. Basilien serra les dents et attendit de pouvoir lui porter un coup à son tour. Peut-être même que ce ne serait pas le dernier de sa vie. Peut-être.

Il se sentit d’un seul coup bien mieux lorsqu’une trentaine de flèches se planta droit dans le corps de la créature, accompagnée par un « TIREZ ! » autoritaire venant de la route contournant l’Arche.

 

 

Salven était soulagé. La zone n’était clairement pas devenue la propriété des Rebuts, contrairement à ce qu’il avait craint en voyant le trou à la surface de l’Arche.

Cela dit, le monstre présentement dressé sur ses pattes arrières au milieu d’une pile de cadavres de soldats semblait, lui aussi, tout à fait à craindre. Des mercenaires de Jude-Paulin et des Murasquiens coloraient ici et là le charnier. Et là-bas, juste derrière le monstre, son idiot de neveu, accompagné du gros ami de la fille aux cheveux blancs.

Le légat regarda derrière lui. La mercenaire en question lui rendit son regard depuis le cavalin qu’on lui avait prêté. Les soldats formaient un large demi-cercle derrière elle, tous arc à la main et dressés sur leurs montures, attendant le prochain ordre. Les cavalins étaient calmes, stoïques, obéissants, aussi entraînés que les hommes, leurs armures de combat et leurs écailles brillant des reflets des flammes.
- Chargez, dit simplement Salven.

La marée de ses hommes le submergea sans même l’effleurer, dans la plus grande discipline militaire, et se précipita sur le monstre avec un cri de guerre en aurterrien ancien. Seule resta Elsy, tenant la bride de son cavalin pour l’empêcher de rejoindre ses pairs. Le légat la regarda avec un mélange de dégoût et de fierté hautaine. Elle détourna le regard avec une grimace muette et donna deux coups de talons à sa monture, tirant sur ses rênes pour la diriger vers Basilien et Alken. Salven la contempla en train de s’éloigner en serrant les dents de colère. Puis il rabaissa son heaume, cria à son cavalin et chargea à son tour, se précipitant pour prêter main-forte à ses hommes, qui avaient échangé leurs arcs contre les hallebardes accrochées aux flancs de leurs reptiles et s’étaient mis en formation autour de la chose.

Les cavalins étaient légèrement plus rapides que la bête, et plus petits également, les rendant difficiles à frapper alors qu’ils tournaient en rond autour d’elle, les cavaliers l’éperonnant à chaque passage de leurs lames. Ses chairs grises se déchiraient facilement, dévoilant son organisme de métal et de muscles palpitants et secs. Des éclats de roche volaient ici et là autour des cavaliers, des crissements métalliques et des gerbes d’étincelles flottaient dans l’air enfumé pour accompagner les attaques confuses de la chose, qui essayait tant bien que mal de suivre les mouvements de ses nouveaux assaillants. Ses coups de pattes se faisaient plus brouillons, et elle n’essayait plus de charger.

Un peu en retrait derrière ses hommes, Salven hurlait des ordres, dirigeant l’assaut au mieux. Quelques cavaliers tombaient au sol, alors tués par la bête ou par les pattes des autres cavalins au galop, mais le maître de guerre n’y prêtait pas attention. Pas encore. « Dans la chaleur de la bataille, seul ce qui reste compte ». C’était l’une des phrases qu’il avait le plus prononcées pendant la guerre.
- À l’assaut ! Chaque coup doit vouloir tuer ! À l’assaut ! Pas de répit ! Seul ce qui reste compte ! hurla-t-il en ravalant un sourire qu’il se reprocha.

La victoire était à quelques secondes de lui alors que les armes de ses hommes tailladaient ce corps monstrueux. Il se rapprocha de la mêlée et, écartant ses soldats, planta sa propre hallebarde dans le thorax du monstre, profitant que celui-ci tentait d’écharper un cavalin.

La chose hurla un nouveau crissement vibrant, faisant grincer les dents de tous les soldats. Elle chargea, repoussant le cavalin de Salven, qui tomba à terre. Il se releva en boitant légèrement et vit le monstre s’enfuir avec une rapidité nouvelle, sa hallebarde profondément plantée dans son torse. S’enfuir en direction de la ville.
- À sa poursuite ! hurla Salven. Ne le perdez pas ! Arrêtez-le avant la ville ! Tous à sa poursuite !

Il attrapa la bride d’un cavalin dont le soldat avait été tué et sauta en selle, menant la charge sans attendre, tous ses hommes le suivant au galop. Il s’autorisa un coup d’œil en arrière, suffisant pour s’assurer que son neveu allait bien, et claqua le cou de son cavalin pour le faire encore accélérer.

Avec mille précautions, Elsy aida Basilien à monter sur son cavalin, qui grogna sous ce nouveau cavalier, bien moins léger que sa précédente monteuse. Basilien se retourna vers Alken, qui calmait une autre monture seule, sur laquelle il grimpa sans attendre avant de partir à la suite des soldats, n’accordant qu’un rapide regard aux deux mercenaires. Ils le regardèrent s’éloigner à la poursuite des clameurs guerrières, puis Elsy grimpa sur le même cavalin que Basilien, faisant siffler d’agacement le reptile.
- T’es sûre qu’on y va ? demanda le mercenaire en s’appuyant contre sa patronne, content de la retrouver. Je sens qu’il y a des risques pour qu’on se fasse tuer. Un vague pressentiment inexplicable, me demande pas d’où ça vient.
- Hey, on est des gentils ou pas ?
- On a pas encore fait notre part de gentillesse, aujourd’hui ? demanda Basilien avec un amusement désespéré dans la voix.
- Des héros comme nous, ça ne compte pas à l’effort, très cher Baz.

Autour d’eux, il ne restait plus que le crépitement des flammes et les cris fatigués de quelques survivants blessés. Elsy regarda la troupe montée s’éloigner, et repensa au regard que Salven lui avait lancé avant qu’elle n’aille chercher Basilien et Alken.
- Et puis, sérieusement, je pense que ce serait pire pour nous si nous n’y allions pas.

Le bras gauche serré contre le dos brûlant de transpiration d’Elsy, Basilien se cramponna à la selle alors qu’ils se jetaient à la suite du monstre et des soldats, vers Aurterre.

 

 

Le monstre laissait derrière lui une traînée de braseros renversés, de chariots détruits et d’angles de maisons lacérés. Ici et là les gardes circulant en ville tentaient de l’arrêter, mais aucun n’y arrivait, et la bête grise et grinçante filait toujours plus vite dans les rues de la ville.

Elle ne savait absolument pas où elle allait, ne faisant qu’obéir aux pulsions qui rebondissaient dans son organisme mécanique. Tuer, courir, puis recommencer. Les yeux qu’elle n’avait pas se levèrent vers le ciel. La créature n’aima pas ce qu’elle vit, bien qu’elle ne se l’exprima pas aussi clairement que cela. Elle accéléra sa course, à la recherche de n’importe quoi d’un peu plus familier à ses sens à peine réveillés et alourdis d’un poids qu’elle ne comprenait pas.

Rekvan jaillit soudain devant elle, et lui empoigna le bec d’une main et une patte supérieure de l’autre. Avec un grognement d’effort, il la repoussa sur le côté, où elle s’écrasa contre les marches de l’hôtel de ville, qu’elle avait atteint dans sa course folle.

Le colosse d’Aurterre ne la laissa pas reprendre ses esprits et attrapa la hallebarde fichée dans son torse afin de faire tournoyer la bête, l’envoyant contre la fontaine du centre de la place principale, qui craqua sous son poids, se brisant en répandant de l’eau sur les pavés.

Sur l’esplanade de l’hôtel de ville, derrière Rekvan et la bête, deux autres silhouettes regardaient la scène. La créature se releva, luisante d’eau, et grinça en se jetant sur Rekvan, qu’elle repoussa contre ladite esplanade, tentant de le perforer au passage de son bec entrouvert.

Guelcharre et Romaque reculèrent d’un pas, effrayés par le choc, mais ne brisèrent pas leur lien magique. Romaque était un homme d’une quarantaine d’années, portant les cheveux courts lissés en arrière et ayant l’ascétisme peint sur son visage dur et soigné. Dans sa main gauche, il serrait une roche argentée qui scintillait faiblement, reflétant les flammes des braseros et les renvoyant en rayons blancs sur le cuir de son armure. Guelcharre, un peu en retrait et s’appuyant sur un bâton plus haut que sa silhouette voûtée, était un vieillard prétendu plusieurs fois centenaire. Sa courte barbe sale peinait à cacher les crevasses qui parcouraient son visage et les tumeurs bleuâtres qui lui tenaient lieu de front, de nez et de menton. Il portait la même armure de cuir que Romaque, et dans ses doigts arthritiques aux ongles jaunes et cassés, il serrait une pierre noire qui semblait dissoudre toute lumière autour d’elle.

Les deux magiciens ne quittaient pas Rekvan des yeux un seul instant. Le garde du corps de Salven avait enfilé une arme qui avait été forgée pour lui : deux énormes pièces d’armure en acier qui s’enfilaient sur les avant-bras et se terminaient par des gants de métal dont les dos de mains étaient sertis pour l’un d’une pierre ronde et argentée, et pour l’autre d’une pierre triangulaire et noire. La première scintillait faiblement, tandis que l’autre ne renvoyait aucun reflet.

Rekvan et Romaque étaient dans les écuries de l’hôtel de ville, en train de faire seller des cavalins, lorsque Guelcharre avait interrompu la manœuvre, prétextant l’une de ses visions, que Rekvan avait toujours soupçonnées être simulées. Le magicien avait alors ordonné qu’ils attendent sur le parvis du bâtiment. Rekvan avait protesté, mais en l’absence de son maître, il n’avait aucune autorité sur le vieil homme.

Qui en avait, d’ailleurs, Salven présent ou non ?

Il fallait en tout cas reconnaître que cette fois au moins, le vieillard avait eu raison. Rekvan se redressa et contra un nouveau coup du monstre en levant son bras argenté, puis le frappa de son bras noir, en plein sur son bec, qu’il brisa à mi-longueur, quatre longues lames cassées tombant en résonnant sur les pavés. La créature hurla un son grinçant qui força presque Rekvan à mettre les mains sur ses oreilles. Elle profita de cette diversion pour tenter de l’embrocher avec l’une de ses pattes. Rekvan attrapa la pointe grise et solide et tenta de la tordre. Le monstre fit un rapide mouvement d’avant en arrière, et avant même de s’en rendre compte, Rekvan était repoussé sur le côté et s’étalait sur le pavé.

La bête se redressa avec lenteur tandis que le colosse d’Aurterre, à moitié assommé, se tenait le crâne en toussant du sang. Le monstre leva sa tête mutilée et, d’un visage dégoulinant d’un liquide noir, fixa les deux magiciens, qui lui rendirent son regard sans bouger.
- REKVAN ! hurla Romaque. À l’aide !

Rekvan essayait de se relever, mais sa tête tournait, et il ne voyait qu’un voile noir autour de lui.
- Rekvan ! Bougre d’imbécile ! cria Guelcharre de sa voix brisée, dévoilant sa bouche édentée. Relève-toi immédiatement et viens tuer cette immondice, espèce d’incapable !

Ses yeux blanchis par une cataracte purulente glissaient de Rekvan au monstre, sans interrompre le sort. La bête était en train de contourner le mur d’un pas pesant pour atteindre les marches de l’hôtel de ville. Rekvan n’arrivait toujours pas à se relever, et les deux magiciens reculèrent de quelques pas de plus, jusqu’à la limite où Rekvan serait sorti de leur champ de vision.

Soudain, le son d’une cavalcade. Une quarantaine de cavaliers, menée par Salven. Une salve de flèches atterrit à nouveau sur le monstre, qui s’éloigna des marches de pierre en grinçant, une dizaine de nouvelles flèches plantée dans les chairs et la roche qui constituaient son corps.
- À l’assaut ! À l’assaut ! gronda Salven en pointant la lame d’une nouvelle hallebarde sur le monstre.

Les cavaliers le dépassèrent et fondirent sur la chose blessée. L’une de ses pattes fut sectionnée, et son visage transpercé par la corne de métal du casque d’un cavalin. Coup après coup, charge après charge, la bête reculait, montant à reculons les marches de l’hôtel de ville.

Rekvan se releva enfin, au moment précis où arrivaient les cavalins d’Alken, puis d’Elsy et Basilien. Si les mercenaires s’arrêtèrent sur l’entrée de la place, Alken poursuivit sa course pour se jeter dans la mêlée, sous l’œil surpris et satisfait de son oncle. Après un regard vers son garde du corps, qui hocha la tête en une communication secrète entre les deux hommes, Salven abaissa son heaume et rejoignit ses hommes pour la curée.

Elsy et Basilien admirèrent la technique des cavaliers aurterriens. Ils semblaient tous ne faire qu’un avec leur monture, tels d’étranges créatures d’écailles et de cuir, et leurs hallebardes frappaient de manière régulière, sans se gêner les unes les autres. Salven et Alken, parmi les simples soldats, assaillaient et bougeaient tout comme eux. La ronde accompagnait la pénible fuite en arrière de la bête agonisante, qui n’arrivait plus qu’à faucher un cavalier de temps en temps, sans même plus prendre la peine d’essayer de tuer. Ses pattes étaient déboîtées ou cassées, sa tête se liquéfiait, et ses rouages métalliques grésillaient et semblaient peiner à encore tourner. Les deux magiciens en armure et robe noire avaient cessé leur sort, haletants, et se contentaient de regarder les dernières secondes de ce monstre inconnu.
- Il faut absolument qu’on se rende utile, dit Elsy en se retournant vers Basilien, les flancs de leur cavalin fatigué battant contre ses cuisses.
- Pourquoi ça ? demanda-t-il en serrant les dents à cause de la douleur.
- Ce qui est arrivé a toutes les chances de nous retomber dessus. Si on fait quelque chose de grandiose ce soir, peut-être que demain matin, aidés par nos témoignages très objectifs, Salven et ses copains décideront que c’était surtout la faute des Murasquiens, et que nous deux, on est de sacrés chics mercenaires.
- Et tu veux qu’on fasse quoi ? Qu’on les encourage ? On n’a pas d’arme, et en plus, la bête est déjà presque morte !

Comme pour confirmer ses dires, la chose poussa un râle aigu et puissant qui perça l’air et fit siffler de douleur les cavalins. Les pattes de la créature se dérobaient sous elle alors qu’elle gravissait les dernières marches de l’hôtel de ville. Elle tombait, se relevait, tombait à nouveau. Les cavaliers reculèrent de quelques marches, conscients qu’elle était presque morte, et qu’il aurait été inutile de risquer un mauvais coup si proche de la fin.

Dans le dos de la créature, deux roues d’un métal luisant se mirent à tourner, déchirant ce qui restait de l’épiderme gris du monstre. Elles synchronisèrent leurs vitesses en s’emboîtant, et un sifflement se mit à enfler dans la nuit d’Aurterre, alors que le monstre s’affalait sur les pavés blancs pour mourir.

Au fond de la créature, ancrée au même niveau que l’instinct de meurtre et de la survie, une bulle éclata, un réflexe créé en vue de ce seul instant précédant directement la mort. Quelque chose qu’un jour loin dans son passé, la créature avait appris à maîtriser et à respecter comme étant sa dernière arme. Elle n’aurait pas cru qu’elle serait amenée à l’utiliser. Ce n’était cependant pas une déception. Elle ne ressentait pas de telles choses. Elle ne ressentait que l’appel de sa nature : celui de la mort.
- REKVAN ! hurla Guelcharre, dont les yeux pâles s’ouvrirent en grand alors qu’il remplissait à nouveau sa pierre de magie, en transmettant une partie au colosse.

Romaque regarda à son tour le dos de la créature, que seuls les deux magiciens pouvaient voir, et brandit lui aussi sa pierre, qui se mit aussitôt à scintiller.
- Rekvan ! cria à nouveau le vieillard. Protège ton maître et son peuple ! MAINTENANT !

Rekvan n’était pas précisément un grand penseur, mais comprit pourtant tout de suite le rapport entre l’ordre du magicien et le sifflement qui était en train de vriller toutes les oreilles de l’assemblée. Sous les cris et les regards surpris des soldats, il se précipita en haut des larges marches de pierre, ses bracelets devenant plus lourds et son corps plus puissant à chaque pas. Arrivé devant le monstre, il se roula en boule, les bras en croix pour se protéger. Le sifflement était devenu une inondation sensorielle qui submergea la nuit alors que la bête explosait.

Une flamboyance blanche balaya tout, noyant Salven, les magiciens, Elsy, Basilien, Alken et les soldats dans un aveuglement total.

Le souffle fut le deuxième effet, et jeta Alken et d’autres soldats à bas de leurs montures. Romaque soutint Guelcharre alors que le vieil homme vacillait sur son bâton. Les deux magiciens renforcèrent leur emprise sur les pierres, respirant à grandes goulées l’air brûlant et poussiéreux qui leur soufflait dessus. Les vêtements de Rekvan volèrent en lambeaux autour de lui, le laissant seulement vêtu de ses bracelets, qui tenaient bon.

Une déflagration gigantesque chassa des oreilles les restes de l’odieux sifflement et les remplaça par un écho grave et caverneux dans les crânes de tous ceux que le souffle de l’explosion n’avait pas assommés. Avec difficulté, les paupières plissées et les doigts serrés sur leurs pierres, les deux magiciens rejoignirent les soldats et leur légat derrière Rekvan, dernière barrière entre eux et l’explosion.

La luminosité aveuglante commença lentement à rendre le monde à la nuit, mais le bruit assourdissant continuait. Elsy réussit, à travers les taches rouges qui lui recouvraient les yeux, à entrevoir la scène. Derrière le parvis dont le centre était désormais couvert de petites flammes grises et crépitantes, la façade de l’hôtel de ville était à moitié écroulée, toute la force de l’explosion ayant été détournée vers elle. La jeune femme se redressa lentement, sentant le poids de Basilien contre son dos et les tremblements hésitants de son cavalin entre ses jambes. Elle serra les dents et rejeta une mèche de cheveux en arrière, les yeux fixés sur le bâtiment effondré. Un énorme sourire resta coincé entre ses dents et ses lèvres.

Rekvan s’affala au sol, inconscient de douleur, les épaules et le crâne suintants de sang. Son corps nu et grotesquement musclé se détendit soudain, et la magie quitta ses bras tandis que Romaque tombait à genoux, suffoquant, et que Guelcharre, tenu par deux soldats, s’affaissait doucement contre son bâton, le visage plus bleu encore que d’habitude et les veines du cou gonflées et palpitantes. Salven était debout sur les dernières marches, son cavalin mort à ses côtés, le cou tranché par un éclat de pierre. Le légat retira son heaume et regarda la scène d’un visage impassible. Il mit plus de cinq secondes avant d’enfin parler.
- Linne. Mornis ! MORNIS !
- C’est notre grande scène, Baz… murmura Elsy, dont le cavalin était resté au bas des marches, abrité du gros de l’explosion.

Comprenant le plan de sa patronne, Basilien se cramponna de sa main valide à la selle, et serra les jambes alors qu’Elsy mettait sa monture au galop. Ils dépassèrent les cadavres et les cavalins affolés, puis les soldats et Salven, sautèrent par-dessus la masse de Rekvan et les restes brûlants de la bête sans nom, puis pénétrèrent dans l’hôtel de ville par le portique à moitié effondré, sans se retourner sur les visages ébahis autour d’eux.

Un bruit de pattes griffant les dalles cassées dans les ténèbres fit se retourner Basilien. Alken, le visage contracté de colère et de tristesse, les suivait, éclairé par la lune tombant à travers le toit brisé et par des lampes à huile restées allumées sur certains murs encore debout.
- Basilien ! hurla-t-il.

Elsy reconnut la voix et ne ralentit pas, consciente que chaque seconde comptait. Elle faisait galoper le cavalin tout droit jusqu’au patio d’entrée, aux colonnades effondrées.
- Alken ! cria Basilien en retour, s’agrippant parfois à la selle, parfois à Elsy. Par où ?
- Vers la gauche ! Je prends la droite !

Les deux montures se séparèrent sans ralentir, s’enfonçant plus avant dans le noir qui s’était effondré dans les couloirs du bâtiment. Elsy se félicita d’avoir retenu de son service militaire l’art de monter un cavalin, tandis que Basilien détournait les yeux des dizaines de cadavres de soldats écrasés qui jonchaient les couloirs. Sans descendre de leur cavalin exténué, ils montèrent les escaliers menant à l’étage, d’où leur provenaient des cris de terreur.

 

 

Aucun soldat, aucun citoyen, personne ne fut surpris que Salven ne se précipite pas dans les flammes pour sauver sa femme ou son fils. Tous connaissaient leur légat. Il avait encore une ville à sauver des flammes et de la panique. Le bien de son peuple avant le sien, voilà ce qui importait à un dirigeant digne de ce nom. Salven en était un, et son peuple en était conscient.

Et puis, très bizarrement, le légat était rassuré qu’Alken soit dans l’hôtel de ville. Son neveu lui inspirait une confiance nouvelle. Il saurait sauver Mornis et Linne, s’ils devaient être sauvés.

Il se retourna vers les soldats qui avaient survécu. Enroulé dans une couverture sortie d’il ne savait où, Rekvan, le visage en sang et le crâne roussi, avait été allongé à l’abri, sur l’une des dernières marches du bâtiment. Le déplacer avait nécessité six soldats de bonne constitution. Derrière l’énorme masse de Rekvan, sur les marches ou sur la place, des soldats, des gardes, des citoyens qui étaient sortis de leurs maisons. Tous regardaient avec crainte les restes fumants du cauchemar de la nuit. Parmi les soldats, Guelcharre et Romaque se faisaient donner de l’eau, assis sur les marches de pierre et éclairés par les braseros qu’on avait redressés. Le vieux magicien regardait Salven avec un sourire grimaçant qui faisait pendre ses lèvres sur ses gencives. Était-ce un témoignage de sollicitude ? Le légat se fichait de s’en assurer et détourna les yeux.

L’ordre avait été donné d’envoyer tous les hommes valides sur le mont Oloc, pour s’occuper d’éteindre l’incendie. Ce serait bientôt chose faite. Trop tard, cela dit. Salven regarda encore une fois derrière lui, sans s’arrêter trop longtemps sur l’hôtel de ville. Les derniers morceaux du monstre avaient fondu dans son cadeau d’adieu. La ville était sauvée. Mais à quel prix ? Combien d’hectares de cultures brûlés, combien de tonnes d’arbres à passevelle calcinées, combien de bons soldats morts, combien de citoyens, combien d’espoirs de tranquillité et de paix qui seraient à tout jamais impossible à retrouver ?

Devant lui ne se dressaient dans la nuit que des visages désespérés et hagards qui allaient d’un cadavre à l’autre en pleurant, reconnaissant ici un frère, là une mère, là-bas un fils. Des vies massacrées, même celles des survivants.

Mais des vies quand même. Ce qui a été détruit peut être reconstruit. Seul ce qui reste compte.

Salven se tourna à nouveau vers l’hôtel de ville. Il donnait encore trente secondes à son neveu avant de lui aussi aller s’assurer que sa femme et son fils étaient sains et saufs. Car ils l’étaient, il le sentait de tout l’amour qu’il avait pour eux. Ils devaient l’être. Il avait une ville à reconstruire, et ne pouvait pas le faire sans eux.

La silhouette d’un cavalin apparut dans la poussière de l’entrée détruite du bâtiment. Salven avança d’un pas. Puis s’arrêta. Le cavalier n’était pas son neveu, mais ce mercenaire gras et sale envoyé par Mirinèce. Les mâchoires et les poings de Salven se crispèrent devant son expression idiote. Puis d’un seul coup, le légat se détendit. Sautant à bas du cavalin, derrière le mercenaire, Mornis, le visage humide de larmes et les vêtements bruns de poussière.
- PAPA ! hurla-t-il en pleurant.

Salven se jeta à sa rencontre, sans se soucier de l’image qu’il allait donner à son peuple. Il se mit à genoux et prit son fils dans ses bras, lui aussi en pleurant. Il l’embrassa, lui nettoya le visage, et l’embrassa encore.
- Ma collègue est partie dans l’autre aile pour rejoindre Alken, dit Basilien en souriant, descendant avec peine de son cavalin à l’article de la mort, qui se coucha aussitôt à terre en haletant. Paraît que votre femme est là-bas, légat !
- Maman elle m’a dit d’aller m’enfermer dans la salle d’armes, elle avait peur que ce soit des terroristes ! dit Mornis en un seul souffle avant d’enfoncer à nouveau son visage dans l’épaule de son père.

Salven aima sa femme comme il ne l’avait pas aimée depuis longtemps. Il leva le visage vers le mercenaire.
- Merci, dit-il simplement, sans agressivité ni sous-entendu.
- Pas de quoi, répondit Basilien avec une parodie de salut militaire.

Le mercenaire se tourna vers l’hôtel de ville, insensible à la centaine de paires d’yeux braquée sur lui, et attendit le retour triomphal de son amie et collègue ès sauvetage glorieux. Il se demanda s’il était possible qu’ils fussent décorés, ou quelque chose comme ça. Hé, ce n’est pas tous les jours qu’un légat remercie directement un mercenaire ! « Basilien le héros ». Oui, ça aurait un certain cachet, sous une statue en marbre sur la place d’un hôtel de ville restauré. Derrière lui, autour de la fontaine brisée, la foule bruissait de conversations soulagées.

Puis une nouvelle silhouette de cavalier s’extirpa de l’obscurité du bâtiment. Elsy était sur le cavalin, qui avançait au pas. Elle avait le visage baissé, ses cheveux sales cachant ses yeux. Le sourire qu’affichait Basilien disparut de son visage. Derrière elle, une autre silhouette sortit du brouillard poussiéreux. Alken, qui portait le corps immobile de Linne.

Sous le silence total de la foule, Elsy descendit du cavalin qu’elle ne prit pas la peine d’attacher et accompagna Alken jusqu’à son oncle et son cousin, aux pieds desquels il déposa Linne. L’une de ses jambes manquait, sa robe se finissant en un chaos de tissu déchiré et imbibé d’un rouge nocturne, et son visage était blanc comme la pierre sur laquelle elle reposait, et aspergé des mêmes taches de sang.

Autant pour la statue en leur honneur, pensa Basilien en se mordant les lèvres.

 

 

Salven était assis sur une simple chaise de chêne, au fond de la salle d’étage d’une auberge du centre-ville. Le propriétaire avait mis son affaire à disposition du légat sans même qu’on ait à le lui demander.

Derrière les vitres à croisillons, le jour se levait. Une aube blanche et silencieuse. Le légat regarda longuement, respirant en silence, l’astre solaire baigner sa ville de sa lumière paisible. Au loin, le mont Oloc pointait, noirci, au-dessus des prairies et des premières rues d’Aurterre. L’incendie était presque éteint, et à l’heure qu’il était, les officiers de la garde devaient être en train de faire le compte des effectifs, de superviser les soins prodigués aux blessés, et de prévenir les familles des défunts.

Le légat leva les yeux au plafond. Une fresque de mauvaise facture représentait une vision du paradis tel que la religion primale le décrivait. Des saints chevauchant des démons et se livrant une joute perpétuelle et impayable, si on se fiait à leurs faciès hilares. Les pécheurs hurlants et mutilés coincés dans les gueules des monstres auraient sûrement été d’un tout autre avis.

La religion primale. Prime et ses primats. Mirinèce. Damnis.

Non, décidément, il n’arrivait pas à être en colère. Il n’arrivait qu’à se sentir abattu, fatigué, triste et vieux. Seul. Il reporta à nouveau son regard sur l’aube qui se levait.

Les marches de l’escalier couinèrent alors qu’une haute silhouette pénétrait à l’étage.
- Tout est prêt, légat, dit-elle d’une voix contenue, les yeux baissés.
- Merci, Rekvan. J’arrive dans un instant, répondit Salven sans le regarder.
- Bien, légat.

Rekvan se retourna vivement et commença à redescendre au rez-de-chaussée.
- Rekvan ? le rappela Salven, toujours en regardant par la fenêtre.
- Oui ? demanda le colosse en se retournant.
- Merci pour hier. Tu m’as sauvé la vie. Tu nous l’as sauvée à tous.
- Vous avez sauvé la mienne bien des fois déjà, légat. Ne me remerciez pas.
- Je le fais pourtant.

Rekvan hocha la tête avant de redescendre à nouveau d’une marche.
- Rekvan ? le rappela à nouveau Salven, cette fois en le regardant.
- Oui ?
- Attends-moi. J’arrive. Reste à mes côtés.
- Des risques de quelque chose, légat ? demanda Rekvan d’un air intrigué.
- Peut-être. Sois prêt à tout. Encore une fois.

Salven se leva et enfila son long manteau militaire gris, qu’il laça et boutonna entièrement avant de rejoindre son garde du corps.

Dehors, l’aube était froide et blanche. Des nuages de vapeur sortaient de la bouche de toutes les personnes amassées sur la place du défunt hôtel de ville, dont la carcasse semblait en encore plus mauvais état à la faveur de la lumière du jour. Personne ne parlait.

Au centre de la place, les primats qui avaient survécu à l’effondrement du bâtiment où ils étaient logés étaient réunis. Une grosse vingtaine, prêtres et anachorètes mélangés, entourée d’autant de gardes aurterriens armés de hallebardes. À côté, Elsy et Basilien, eux aussi entourés d’une escorte de dix gardes et accompagnés de Lozgo et d’un autre mercenaire de Jude-Paulin, les deux derniers survivants de leur troupe. Et devant ces deux groupes distincts, à genoux par terre, pieds et poings menottés, une dizaine de Murasquiens, dont les masques étaient brisés, les visages en sang et les habits déchirés.

Il y avait très peu de foule, à peine deux ou trois cent citoyens, tout le monde étant déjà occupé à réparer les dégâts, dans la tradition de travail d’Aurterre. Salven se retourna cependant vers l’assemblée comme s’il s’était agi de toute sa province, et commença à parler d’une voix puissante, son garde du corps restant derrière lui, son visage et son crâne à vif.
- Aurterriens ! cria Salven. Vous avez fait montre d’un grand courage, durant la sombre nuit qui vient de passer sur nous tel un voile morbide. Vous avez vu la mort et la destruction, et vous n’avez pas détourné les yeux. Vous vous êtes montrés dignes de vous-mêmes, et je suis plus fier que jamais d’être votre légat.

La foule hocha la tête, donnant l’impression d’être elle aussi fière d’être dirigée par cet homme.
- De nombreux soldats sont morts, poursuivit le légat. De bons et loyaux soldats, des fils et des frères à certains d’entre vous. Des hommes en qui j’avais toute confiance, de véritables guerriers, que je sais être tombés avec tous les honneurs des hommes de guerre. Ils sont morts pour nous sauver, tous, d’un fléau qui…

La voix de Salven s’arrêta net. Il serra les mâchoires à s’en faire grincer les dents. Il se retourna vers les Murasquiens, puis vers les primats. Entre les doigts serrés des poings fermés de son maître, Rekvan vit poindre deux traces de sang. Salven se retourna à nouveau vers son peuple, qui ne comprenait pas ce qui se passait.

Rekvan, lui, comprenait son maître comme personne, et s’éloigna de quelques pas, vers les soldats.
- Ils sont morts pour nous sauver du fléau qu’ont libéré intentionnellement les membres de cette secte que Mirinèce nous a ordonné de laisser pénétrer dans nos murs, reprit Salven d’une voix plus forte et tremblante de fureur. Ils sont morts pour tuer une chose qui n’aurait jamais dû exister, un monstre de l’enfer extirpé à l’Arche sacrée…

La foule se mit à remuer de peur.
- Il ne s’agissait pas d’un Rebut, Aurterriens ! les calma aussitôt Salven, de la même voix furieuse. Aucune infection n’est à craindre. Mais cela n’excuse aucun de leurs gestes. C’était un monstre ancien, un faux dieu dont l’origine même ne peut être qu’impie. Un démon créé par des hommes.

Il continua son discours dos à ses citoyens, faisant face aux prisonniers. Les Murasquiens avaient tous les yeux baissés vers les pavés, tandis que les primats le regardaient avec colère, très droits dans leurs toges. Tous avaient relevé l’accusation contre Mirinèce dans le discours du légat. Les mercenaires de Jude-Paulin regardaient ailleurs. Elsy et Basilien, par contre, regardaient Salven dans les yeux. Avec tristesse. Il se surprit à être réconforté par la vue du manteau militaire que portait la jeune femme. Il détourna les yeux d’eux et regarda les Murasquiens.
- Ces hommes et ces femmes ici présents, ces hommes et ces femmes qui baissent la tête devant moi… Ils ont introduit des explosifs dans notre ville. Ils ont porté atteinte à l’Arche qui nous appartient. Ils ont libéré la destruction dans notre maison. Ils ont tué nos enfants et nos compagnons. Ces hommes et ces femmes… Ils pensent être les maîtres, ici ?! s’exclama Salven en se retournant d’un coup vers la foule, les pans de son manteau volant derrière lui. Ils pensent être protégés par les lois laxistes de Mirinèce ? Ils pensent que leur religion les excusera d’avoir tué et détruit ? Ils pensent que nous pardonnerons ? Regardez votre ville, mes amis ! Regardez ! REGARDEZ ! Est-ce que vous pardonnerez ?

La foule gronda, applaudit, gronda encore. Sans attendre que cela se calme, Salven tourna la tête vers Rekvan, qui n’attendait que ce signal.
- Allez-y, murmura le colosse au sergent qui était à ses côtés.

Les hallebardes des soldats s’enfoncèrent dans les thorax des Murasquiens, encore et encore, déversant leurs viscères sur les pavés de la place en un bruit de succion vomitif. Des cris d’agonie accompagnaient chaque coup, et des applaudissements plus fournis enflaient dans l’air à chaque religieux tué. Des cris de haine et de vengeance faisaient palpiter la foule. Salven, lui, restait immobile.

Elsy regarda le massacre les larmes aux yeux. Basilien lui prit la main et la serra trop fort. Elle le laissa faire.

 

 

Ce fut aux premières heures de l’après-midi qu’enfin les primats et les mercenaires survivants furent conduits à l’auberge devenue le nouveau siège du gouvernement.

Elsy et Basilien n’avaient pas échangé un seul mot, ni ensemble ni avec personne d’autre. Ils ne faisaient que se regarder, se souriant parfois tristement, assis sur les pavés froids du parvis de l’hôtel de ville, surplombés par un ciel gris et entourés par des gardes qui se relayaient régulièrement et les piquaient de la pointe de leur hallebarde lorsqu’ils étaient surpris à somnoler. Ils n’avaient pas dormi une seconde depuis la bataille, et commençaient à caresser l’idée que tout ça n’était qu’un rêve qui allait bientôt se finir.

Pour se détromper, Basilien n’avait qu’à regarder son bras pris dans un plâtre gris et fait en hâte par les médecins militaires.

Les soldats les poussèrent dans le dos pour les faire monter à l’étage de l’auberge. La pièce avait été vidée de tout son mobilier excepté la chaise toute simple sur laquelle Salven était assis. Derrière lui, comme toujours, se tenait Rekvan, engoncé dans une armure de cuir et armé de ses bracelets, comme s’il était sur le pied de guerre. Il était obligé d’incliner la tête pour ne pas toucher le plafond. Derrière le titan, alignés en silence, cinq étranges personnages regardaient les nouveaux venus avec un air de dégoût. En leur centre, Elsy et Basilien reconnurent Guelcharre et Romaque, les deux magiciens qui avaient aidé à la victoire de la veille. Debout de l’autre côté de la chaise, Alken était là, fuyant les mercenaires du regard. De sa main libre, il tenait Mornis, qui fit un coucou triste à Basilien puis à Elsy, qui se forcèrent à lui sourire.

Pour compléter le tableau, tout autour de la pièce étaient alignés des soldats en armes, immobiles et les yeux fixés sur les prisonniers. Salven regarda tous les primats un par un, le visage impassible et lavé de la nuit. Les primats lui rendirent son regard sans ciller ni bouger. Ils avaient tous les mains jointes dans le dos et la mâchoire serrée en un masque de sévérité absolue.

Puis Salven s’attarda sur les mercenaires, gratifiant même Elsy et Basilien d’un signe de tête qu’ils décidèrent d’interpréter comme positif.

Le silence bourdonnait dans la pénombre de la pièce.
- Ce que vous avez fait ce matin ne répond à aucune des lois mirinéçoises en matière de justice, légat, commença l’un des primats en s’avançant d’un pas vers Salven. Vous avez outrepassé vos droits, et Prime ne tolèrera pas cette dissidence !

Son visage scarifié et méconnaissable était outré, mais aucunement effrayé. C’était la première fois que Basilien et Elsy se trouvaient aussi près d’un primat, et outre leurs cicatrices mystiques, leur imperturbabilité était ce qui les surprenait le plus.
- Prime ne la tolèrera pas, hein ? répéta Salven en haussant un sourcil, les mains jointes sous le menton.
- Non. Vous allez être limogé, légat !
- Ha.
- Et que pensez-vous de votre responsabilité à vous ? intervint l’un des magiciens, une jeune femme à la peau noire et aux cheveux très courts dont le magnifique visage était déformé par un fibrome rougeâtre sous l’œil droit. De votre loi ayant permis l’introduction chez nous d’une secte assassine ? De votre incapacité à prévoir la naissance de ce démon, et de votre ignorance à son sujet ? N’êtes-vous pas responsables de tout ça, primats ?
- Notre responsabilité ? reprit le primat, visiblement porte-parole des siens. Ce n’est aucunement « notre responsabilité » que d’assurer la sécurité de vos concitoyens, sorcière !

L’insulte fit sourire la magicienne, qui s’apprêta à dire quelque chose avant que Salven ne tende un bras dans sa direction.
- Merci Olmata, mais il a raison. Ce n’était pas de sa responsabilité, mais de la nôtre.

La magicienne recula d’un pas pour réintégrer le rang de ses pairs, la tête baissée. Le primat parut surpris, et se redressa un peu, le visage méfiant.
- C’est de notre responsabilité que d’administrer cette province, n’est-ce pas ? demanda Salven en regardant les primats.
- En effet, admit sans hésitation le porte-parole des religieux.
- Très bien. En vertu de ce fait, je vous charge donc d’un message pour votre dieu et son proconsul : Aurterre n’est plus à eux à compter de ce jour.

Les primats se raidirent et murmurèrent entre eux à voix basse, choqués.
- Qu’est-ce que – commença leur porte-parole, le menton tremblant.
- Les lois de Mirinèce ne sont plus en vigueur ici à compter de ce jour ! continua Salven en se levant de sa chaise pour s’avancer juste devant les primats, un doigt tendu vers eux. La justice de Prime ou les directives de Damnis ne sont plus admises en nos murs ! Les relations commerciales ou militaires sont interrompues jusqu’à nouvel ordre. Les citoyens de Mirinèce ou de tout autre province n’ont plus le droit de pénétrer nos terres. La religion primale n’est plus reconnue comme officielle. Je suis le seul à faire loi en ma province, désormais ! finit-il en criant à la face mutilée du primat.
- C’est de la folie… murmura-t-il, les yeux tremblants.
- Oui ? demanda Salven en haussant un sourcil. Hé bien alors, je suis fou. Soldats ! Qu’on conduise ces étrangers à la sortie de la ville.

Derrière Salven, les magiciens regardèrent les religieux avec un air de joyeux défi. Ils étaient au courant depuis le début. Les gardes se mirent en marche et repoussèrent les primats vers l’escalier, faisant taire leurs protestations à coups de manches de hallebardes sur le dos ou dans les jambes. D’autres gardes commencèrent à faire de même avec les quatre mercenaires paniqués, mais furent interrompus par Salven.
- Pas eux. Ils vont être l’objet du premier procès de la province libre d’Aurterre.

Lozgo et l’autre Jude-Paulin, un post-adolescent petit et maigre, quémandaient un regard de soutien de la part d’Elsy ou Basilien. Mais les deux mercenaires restaient figés, incapables de détourner les yeux du légat. Ou quel que puisse être son nouveau titre.

Salven se rassit dans sa chaise et attendit un long moment avant de parler. En bas, les cris des primats s’étaient éloignés, puis tus. Il soupira dans le silence total de la pièce.
- Je suis désolée pour votre femme, légat, dit Elsy d’une voix faible. Vraiment désolée.
- Elle n’est pas morte, répondit Salven en regardant son fils, qui lui regardait Elsy sans sourire.
- Que… Vraiment ? demanda Basilien en se penchant légèrement en avant.
- Oui, intervint Guelcharre, le vieux magicien difforme, de sa voix d’outre-tombe. Mais ce n’est qu’une question d’heures avant qu’elle ne nous quitte. Même mes talents ne peuvent plus la tirer des griffes de la mort, maîtresse d’entre les maîtresses.

Rekvan jeta un rapide coup d’œil agacé au magicien avant de reporter son regard sur Elsy. Cela faisait plusieurs jours que cette pensée le taraudait : il avait déjà vu cette fille quelque part. Elle était jolie, minuscule, tatouée et avait les cheveux blancs. Cette description lui disait quelque chose. Merde, d’où il la connaissait ?

Salven se retourna vers son magicien avec un regard haineux, rappelant son garde du corps au moment présent.
- Ne joue pas au clairvoyant en ma présence, vieux fou ! Prédire qui va mourir et qui va vivre ?! Qui penses-tu donc être ?

Le vieux magicien coinça ses lèvres entre ses gencives et détourna les yeux après quelques secondes à soutenir le regard de son maître, qui revint vers les mercenaires.
- En ce qui concerne les membres de l’agence Jude-Paulin, dit-il en parlant soudain plus fort et en se redressant. Vous avez été déclarés coupables de désertion, de manquement à votre devoir, et de non-assistance à citoyens, récita-t-il d’une voix atone. Gardes, tuez-les.
- NON ! hurla Lozgo en tendant les mains en avant alors qu’une hallebarde se plantait dans son ventre et qu’il glissait sur le sol rejoindre son compagnon, déjà mort.

Leurs sangs mêlés vinrent mouiller le bout des bottes de Basilien, et le sol couina sous le poids des corps. Le mercenaire fixait le mur derrière Salven, n’osant plus regarder directement le légat. À côté de lui, contre son bras en écharpe, il sentait l’épaule d’Elsy le frôler en tremblant. Combien de fois, ces derniers temps, la mort avait-elle été un compagnon de route au même titre que sa patronne ? Bien trop souvent à son goût.
- Leurs amis en prison ont déjà été exécutés dans la matinée, dit Salven. Et les cadavres des autres ont tous été retrouvés et mis dans la fosse commune. L’agence Jude-Paulin n’est plus. Quant à vous deux… Vous avez sauvé mon fils et ma femme, et vaguement aidé à la bataille, paraît-il. Est-ce que cela vous rachète de votre complicité à cette tragédie ? Je n’en suis pas sûr. Pas sûr du tout.

Il ne semblait pas mentir. Il n’était simplement pas sûr, et pesait les arguments.
- Mon oncle… intervint Alken d’une voix tremblante.

Basilien et Elsy, dans la torpeur glacée que la peur avait jeté sur leurs corps, l’avaient presque oublié. Salven se tourna vers son neveu et lui fit signe de parler.
- Basilien m’a sauvé la vie, lors de la bataille contre le monstre de l’Arche. Et Elsy m’a aidé à sortir votre épouse des décombres.
- Et ?
- Je… reprit Alken en baissant la tête. Je ne pense pas qu’ils soient responsables de tout ça. Je… J’ai quelque chose à dire, et –
- Papa ! S’il te plaît, tue-les pas. S’il te plaît.

Pour la première fois, Elsy et Basilien réalisèrent l’ampleur de l’horreur commise par Salven. Devant son enfant, il venait de faire tuer deux hommes, de sang-froid. Et le pire, c’était que Mornis ne pleurait pas. À quel point la nuit passée avait-elle marqué Aurterre et ses habitants ? Les larmes montèrent aux yeux d’Elsy, qui parvint à les faire redescendre.

Salven réfléchit un instant. Alken, les yeux baissés sur Mornis, tremblait. Les magiciens respiraient avec des soupirs, les yeux rivés sur les mercenaires. Les soldats restants étaient au garde-à-vous. Rekvan fixait Elsy avec un intérêt qu’elle trouva tout ce qu’il y a de plus désagréable.

Et elle et Basilien découvraient quelque chose sur eux-mêmes : ils avaient peur, bien entendu, mais ils n’étaient pas terrifiés. Était-ce parce qu’ils pensaient survivre ? Était-ce parce qu’ils avaient les poings serrés, des bagues aux doigts pour Elsy, et que s’ils ne devaient pas survivre, alors ils étaient certains de ne pas mourir sans au moins emporter quelques soldats avec eux ? Était-ce pour ça ? Peut-être en partie, mais pas seulement. La nuit passée, la première vraie bataille de leurs jeunes vies, leur avait appris la mort. Emplis de cette connaissance, Elsy se surprit à être en train de convoiter les bracelets de Rekvan, version ultime de ses bagues, et Basilien à imaginer la vie future de Mornis. Aucun des deux ne s’apitoyait plus sur son propre sort. Trop près du brasier, la chaleur n’existe plus. Ils prirent presque en même temps une grande inspiration calme.
- Je ne fais pas confiance aux primats, reprit Salven après une longue réflexion. Ils vont déformer mes propos et pousser Prime et son chien Damnis à m’attaquer ou je ne sais quelle idiotie de ce genre.

Il se redressa un peu dans sa chaise et fixa les mercenaires. Basilien arrivait bien à jouer au dur, mais les lèvres d’Elsy tremblaient légèrement.
- Je vous charge de passer mon message, au plus près de mes mots, au gouvernement de Mirinèce. Est-ce dans vos cordes, mercenaires ?
- Oui, légat, répondit Elsy un peu trop fort en hochant la tête d’un air sévère.
- J’espère. Pour moi et pour vous.

Il s’interrompit.
- Les primats de Mirinèce ont perdu quelques prêtres dans l’effondrement de mon hôtel de ville. En plus de leur permettre de m’accuser de meurtre de primats de retour chez Prime, cela veut aussi dire qu’ils auront certainement des cavalins à vous prêter pour rentrer à la capitale. Pressez-vous de les rejoindre dehors.
- Bien, légat, répondit Elsy, dont le nouveau hochement de tête fut imité par Basilien.
- Elsy, c’est ça ? demanda le légat.
- Oui. Elsy et Basilien.
- Elsy et Basilien… Je souhaite ne jamais vous revoir. Gardes, escortez-les dehors. Merci.

Elsy crut comprendre à qui s’adressait ce merci.

La pièce se vida des derniers gardes et des mercenaires, puis les magiciens quittèrent également l’auberge pour retourner à leurs appartements privés, dans une aile intacte de l’hôtel de ville. Il ne restait plus que Salven, Rekvan, Mornis et Alken.
- Mon neveu… soupira Salven. Merci de ce que tu as fait cette nuit. Vraiment.
- Mon oncle… répondit Alken d’une voix tremblante, ses yeux brouillés de larmes brillant dans la pénombre de la pièce. Je –
- Je sais, mon neveu. Mais ne sois pas désolé. Rien de tout ça n’est ta faute. Maintenant, il s’agit de reconstruire notre ville en ruines, et de montrer au monde qu’Aurterre est invincible.
- Mon oncle…
- Il faut que tu ailles à Carnadon, Alken. Comme prévu.
- Mais je… commença Alken, les yeux grands ouverts et la surprise peinte sur le visage. En ces temps de deuil, je pensais que –
- Je t’en prie, dit Salven avec un regard sévère. Ne rends pas les choses plus difficiles qu’elles ne le sont déjà. Pars pour Carnadon. Tes affaires sont déjà prêtes, n’est-ce pas ? Pars, et bientôt, je te tiendrai au courant de ce qui se passera ici. Il ne s’agit pas de t’éloigner de nous, mais de te permettre de mettre à profit ce que cette nuit nous a laissé.
- Mon oncle, je ne – dit Alken en avançant d’un pas vers son oncle, le talon de sa botte claquant sur les lattes du parquet alors qu’il éloignait Mornis.
- Rekvan ? demanda Salven en se tournant. Accompagne-le donc chez lui chercher ses affaires.
- À vos ordres, légat.

Le colosse avança vers Alken, qui s’éloigna en bondissant vers l’escalier, pleurant soudain à chaudes larmes.
- Me touche pas, toi, sale enfoiré ! rugit-il en dévalant l’escalier, suivi par le pas pesant et calme de Rekvan.

Ne restait plus que Salven et Mornis dans la pièce froide et sombre. Le fils rejoignit le père et monta sur ses genoux pour pleurer contre lui. Ses larmes réchauffaient Salven, qui jamais ne s’était senti aussi faible et froid qu’à ce moment-là. Aussi seul. Ou presque.

Il embrassa les cheveux de Mornis.
- Tu veux aller au dispensaire voir comment va maman ? demanda-t-il en chuchotant.

Lorsqu’ils arrivèrent là-bas, Linne était morte depuis une heure. Elle n’avait jamais repris conscience.

 

 

Les primats mirinéçois chevauchaient sans trêve, les capuches relevées sur leurs crânes mutilés et leurs paquetages roulés à l’arrière des selles de leurs cavalins d’un vert presque gris. Pas un ne parlait, tous ressassant les implications théologiques du monstre mystérieux et les implications politiques et religieuses de la décision stupide de Salven. Peut-être changerait-il bientôt d’avis, une fois le chagrin et la fureur passés et la pénurie de passevelle considérée. Peut-être ses magiciens fous le raisonneraient-ils finalement. Ou peut-être que Damnis ferait quelque chose. C’était les espoirs auxquels ils se raccrochaient tous, alors que leurs montures avalaient les kilomètres de route et chevauchaient avec les nuages gris qui couvraient le ciel.

Fermant la marche, Elsy et Basilien se taisaient depuis des heures eux aussi, chevauchant dans un état de somnolence dangereux, laissant la douleur de leurs courbatures et de leurs hématomes lentement les anesthésier. La pluie qui tombait sur la campagne d’Hurquoine les réveilla, forçant tout le monde à sortir les manteaux de leurs paquetages et rafraîchissant les cavalins. Basilien enroula un linge autour de son plâtre.
- Allez, avoue, dit-il en rapprochant sa monture musclée de celle d’Elsy, plus fine.
- Hum, quoi ? dit-elle en tournant un visage songeur vers son ami.
- Les bagouzes du gros porc t’ont faite mouiller, hein ? demanda-t-il avec un sourire goguenard.
- Va te faire foutre ! répondit-elle en souriant, surprise qu’il ait si bien lu en elle.
- La prochaine fois qu’on le verra, on essaiera de les lui voler !

Les pattes des cavalins fracassaient la surface des flaques d’eau tandis que les primats les distançaient un peu derrière le rideau rayé et bruyant de la pluie.
- Tu crois qu’on les reverra, tous ? demanda Elsy. Mornis et Alken ?
- Franchement ? Aucune idée. Toi tu crois ?
- Franchement ? Aucune idée.

Ils sourirent tous les deux. Tristement.
- En tout cas… commença Basilien. Merde, j’allais dire que c’était une nouvelle mission réussie, mais ça a toutes les chances de pas l’être, hein ?
- Techniquement, c’est pas nous qui l’avons faite foirer. Je suis sûre qu’on peut se démerder pour être payés quand même. Faut charger les primats à mort. Si le gouvernement se sent coupable, il sera plus leste niveau bourse.
- Ou alors il voudra nous tuer pour effacer les traces.
- C’est possible aussi, répondit Elsy d’un ton docte. Mais n’avons-nous pas appris quelque chose, la nuit dernière, très cher Basilien ?
- À faire du cavalin avec un bras cassé ?
- Oui, mais surtout, à jouer risqué. « Jouez risqué, jouez Elsy ». Ça pourrait être notre nouveau slogan, tiens !
- Je suis pas fan.
- Je ne suis pas loin de m’en foutre, Baz. Moi patronne, toi employé.
- Toi conne, ouais !
- Ta gueule.
- Toi, ta gueule.

Elsy leva son visage couvert de bleus et de petites cicatrices vers les nuages gris, sans sourire. Des veines de pluie lui coulaient sur les joues et les lèvres, se glissant dans le col de son manteau. Elle aimait ça. Des petites explosions d’eau diffusant des ondes violentes et douces juste sous sa peau. Oui, elle aimait vraiment ça. La pluie, avoir des histoires dingues à raconter, être au milieu de nulle part en compagnie de fous encapuchonnés et d’un cavalin qui sentait l’eau croupie, avec son meilleur ami derrière elle et l’espoir d’un lendemain meilleur, ou au moins aussi agité. Les visages de Salven, Alken et Mornis s’imposèrent à son esprit. Et la mission dont elle avait été chargée. Oui, demain serait au moins aussi agité qu’aujourd’hui.

Ils avaient appris la mort. Ça ne donnait que plus de valeur au fait qu’ils soient encore en vie. Elle frappa les cuisses de son cavalin pour le faire rattraper les primats. Derrière elle, Basilien lui hurlait de l’attendre. Pouvait-elle dire qu’elle était contente, malgré tout ce qui s’était passé, malgré les morts, les tragédies, le monstre sorti de la nuit et la décision de Salven ? Oui, elle le pouvait, et sans regret. Elle était en vie.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Vincent Mondiot