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Cela avait été une auberge, d’après le dossier. Entre deux formulaires, un prospectus mal imprimé insistait sur la qualité des omelettes, disponibles en trois versions, canard, poule, cavalin. En dessous, une gravure officielle des archiveurs du Palais Central : image d’une façade maintenant disparue.

Le mage Arlard referma le dossier et avança plus avant dans les ruines noirâtres. À travers les lunettes de sa cagoule intégrale, il ne voyait pas grand-chose. Le bâtiment semblait calciné jusqu’à l’os. Mais on lui avait parlé de la gelée caustique ; il n’y avait rien de brûlé, tout avait été rongé, et la substance noire était toujours active. Aussi il prenait garde à ne marcher que sur les dalles transportées là par un magicien de la matière.

Il parvint à une poutre et s’agenouilla devant. Sa combinaison de protection crissa. Derrière ses lunettes, il vit que la poutre noire luisait. Arlard préleva un échantillon à l’aide d’une longue pince, et l’amena jusqu’au conteneur placé quelques pas derrière lui. Ce faisant, l’homme prit garde à ne pas faire goutter la chose sur les dalles. Arlard déposa le fragment de poutre dans l’épais récipient, coffret qui fut vite refermé par un autre magicien.
- On y a passé assez de temps, dit-il à son collègue, sa voix étouffée par le masque de filtrage.

Melville se gratta la cagoule. Avec cette combinaison, Arlard ne voyait rien de lui, mais il imaginait très bien son visage long, les sourcils froncés comme à son habitude.
- Y’a un problème, Arlard. On a des caves à vin sous la zone sinistrée.
- Et après ?
- On ne va quand même pas tout consumer ?
- Ce sont les ordres, non ?
- Les marchands vont…
- On suit les ordres, on brûle tout. Ces caves sont dans la zone ? On brûle. Quel mot ne comprenez-vous pas, « risque » ou « bactériologique » ?

Melville se tut, et il se saisit du conteneur avec des mouvements raides. Il tituba ensuite de dalle en dalle, bientôt suivi par Arlard. Le chemin ainsi pavé les conduisit jusqu’à la sortie des ruines. Un premier cordon de soldats était disposé là. Arlard saisit les mots de l’un d’eux.
- Ils vont arrêter quand de venir faire joujou sur les lieux des sinistres ?
- Quand notre boulot sera effectué ? intervint Arlard vertement.
- Mes excuses, magicien, on parlait pas de vous, seulement des curieux. Les passants. Les civils. Avant que vous arriviez, y’en avait cinq ici. Je veux dire, à leur place, j’aurais autre chose à foutre que de patauger dans toute cette merde noire, pour me faire après coller en quarantaine.

Le soldat rectifia sa position avant d’ajouter :
- C’est vrai, ce qu’ils racontent tous ? C’est une alerte aux Rebuts ?
- Vous saurez tout bientôt.

Après avoir franchi le cordon de soldats, les deux magiciens s’immobilisèrent sur des emplacements circonscrits à la craie.
- Je vais vous demander de patienter un peu, dit un collègue dépourvu de combinaison, devant eux. J’ai mal dormi, et cette histoire absurde me porte sur le système. Il serait dommage que je vous incinère.

C’était Hussert, un mage thermogène, avec un visage avenant, dans la cape violette commune à toutes les branches de leur ordre. Il ferma les yeux, respira calmement. Puis son souffle se modifia ; à présent, il inhalait de la magie. Et il ne se contentait pas de l’accumuler ; il s’en servait pour s’apaiser.
- J’ai entendu parler d’un type grillé par un thermogène las, dit Melville.
- Bougez pas de votre emplacement ! Je sais ce que je fais. Maintenant, retenez-vous de trembler ou même de respirer.

Hussert approcha la main de la combinaison de Melville, et la maintint là pendant une bonne minute, jusqu’à ce que tout le cuir ait été noirci, tout le métal chauffé. La difficulté n’était pas d’élever la température de ces matériaux, mais de maintenir un écran de froideur juste au-delà de la chaleur. C’était comme un sandwich de feu entouré de deux couches glaciales dont Hussert devait enrober brièvement son collègue.
- T’es réglo, dit-il finalement.

Puis Hussert passa à la stérilisation de la combinaison d’Arlard. Son souffle s’était accéléré, et histoire de se calmer, il lui parla de sa famille, de ses enfants, tout en procédant.

Arlard fixait Melville. Une fois ôtée la cagoule isolante, l’homme filandreux regardait les ruines.
- Qu’est-ce qui vous arrive, Melville ? Vous avez presque l’air humain.

Melville considéra encore la scène du drame, songeur, puis il franchit le second cordon de soldats.

Hussert avait terminé son opération.
- Tu devrais prendre un congé, lui dit Arlard. On aurait tous besoin d’un petit peu de repos.
- C’est pas le moment.
- Je veux dire après avoir brûlé la zone.
- Convocation des maîtres d’ordres. Et des derniers agents sur le terrain. Tu n’as pas reçu la dernière circulaire ?
- J’ai été appelé ici en catastrophe.
- Damnis convoque des réunions quotidiennes, indiqua Hussert. Les réunions et les rapports, ça devient bien fréquent. On sent venir la loi martiale.
- Le plus tôt sera le mieux.
- Le gouvernement aura encore mauvaise presse, tu verras.

Arlard préféra ne pas répondre.
- Ma branche sera en retard à la réunion, acheva Hussert. Tu peux le dire à tous. Ça va être un enfer de brûler une telle zone.

 

 

Latima se sentait lasse et buvait du café. Elle était au-delà du stade où ce breuvage pouvait avoir un effet.

C’était la dirigeante de la police secrète, totalisant vingt-cinq ans de bons offices dans ce métier sévère. Elle sortait d’un entretien avec un fonctionnaire plus détendu qu’elle, mais d’une grande rigueur sous ses dehors joyeux. Latima l’appelait l’Idiot, bien qu’il soit rusé, comme la plupart des intermédiaires anonymes. L’Idiot lui avait dit que le député d’Aurterre venait de recevoir des instructions cryptées, d’un messager rapide. L’information avait été transmise aux ministres de Damnis, qui n’avaient pas affiché la moindre réaction. Comme Latima exécrait la voie hiérarchique et ses ralentissements. Comme il lui répugnait de songer à l’appareil administratif qui régissait l’État. Mais c’était le seul moyen d’arriver à quelque chose. Dix individus ne pouvaient pas diriger un pays.

En y réfléchissant, Latima se dit qu’elle pouvait prendre les choses du bon côté. Les derniers évènements réduisaient la chaîne de commandement et d’information à sa plus simple expression, et cela simplifiait grandement son travail.

La galerie se remplissait. C’était une salle de réunion parmi les plus prestigieuses, dont les murs s’évidaient de cent arcades frappée de l’heptagone armorial, autant de sièges solides s’alignant autour d’une longue table. Les réflexions de Latima se trouvaient cadencées par le bruit de ces fauteuils tirés. Aux côtés de ministres déjà installés, habillés de costumes épais, s’asseyaient des mages dans des tenues plus détendues que leurs pèlerines d’extérieur.

D’un œil amusé, Latima observa l’entrée du député d’Aurterre, grande bouche et petit corps serré dans une tenue militaire. Sans le savoir, il formait un couple incongru avec la dame qui le suivait de près, la représentante d’Hurquoine, large comme un tonneau, vêtue de couleurs vives.

Damnis fit son entrée par la porte opposée. Tous les murmures se turent. Le proconsul portait une tenue sobre, dont l’élégance se réduisait à des revers ouvragés, et dans un visage carré empreint de gravité, seuls ses yeux témoignaient d’une certaine vivacité. Ils couraient sur l’assistance, une masse d’hommes et de femmes propres, bien coiffés, reposés. Damnis, lui, avait les yeux cernés, et ses cheveux auburn rayés de blanc étaient sommairement attachés en arrière.

Après s’être assis, il se permit un hochement de tête, et un petit sourire. Sourire de soutien, presque protocolaire. La situation ne l’amusait en rien.
- Bien ! Nous allons devoir attendre les représentants des mages thermogènes un tout petit moment.

Damnis posa doucement une main sur la table.
- Je vous invite à vous asseoir plutôt qu’à rester debout. Si d’aventure tous les députés sont réunis ici, c’est l’occasion rêvée pour faire le point sur la situation.

Il marqua encore un temps d’arrêt avant de reprendre :
- Voici plus d’une velliade, entre le 73 et le 76 de Pousse, des rumeurs ont commencé à circuler. Des apparitions majoritairement nocturnes, d’abord à Hurquoine, puis sur tout le territoire. Des silhouettes rapides. Atépéha fut la seule province sans le moindre racontar. Des consignes relatives à des enquêtes ont été envoyées à chacun de vos légats, mais les premières investigations par des équipes réduites n’ont donné aucun résultat. Il y a une demi-velliade ont été recueillis les premiers témoignages mirinéçois.

Quelqu’un toussa parmi l’auditoire.
- Au lendemain du Rituel de Lumière, nous avons constaté un sinistre au nord de Mirinèce… Des ruines presque dissoutes, tous les matériaux ayant été rongés par quelque agent chimique, sans doute la substance noire qui recouvrait tout dans un périmètre de dix mètres. Au moment de la découverte des ruines, ce mucus n’avait qu’une basse causticité, peut-être perd-il en voracité avec le temps. Actuellement, on compte quinze bâtiments anéantis. Les disparitions de citoyens se multiplient, on estime à plus de cent les Mirinéçois manquants. Et nous ignorons s’il y a ou non menace bactériologique. La parole est aux députés.
- Sabotage, dit le député d’Aurterre. Vous ne croyez pas sérieusement qu’on puisse ronger tout un bâtiment à l’acide ? Les immeubles sont brûlés… non, s’ils étaient brûlés, on verrait la fumée… ils doivent être démontés pendant la nuit, puis les restes sont aspergés du mucus, comme vous dites.
- C’est une possibilité. Mais où iraient tous ces matériaux, et en si peu de temps ? Le voisinage ne remarquerait-il pas le transport de toutes ces poutres et pierres ? Et vous pouvez démolir une maison en une seule nuit, vous ?

Le député d’Atépéha se pencha en avant. Ses tatouages géométriques brillaient à la lumière des lampes : on aurait dit qu’à l’exemple d’un magicien, il concentrait en lui une forme d’énergie, un don particulier, dévolu ici au choix judicieux de paroles diplomatiques.
- On m’a fait part de bruits de couloir, dit-il. Des soupçons infamants courent sur ma province. Atépéha, après tout, n’a pas enregistré la moindre rumeur. Mais nous vous assurons de notre entier soutien. Et je dois vous le transmettre : la province que je représente souhaite vous prêter assistance autrement qu’en paroles. Elle débat en ce moment sur les magiciens supplémentaires qu’elle vous offre dans cette crise. Ils prendront la mer bientôt, et arriveront d’ici quelques semaines.
- Personne ne remet votre loyauté en doute, Yapuo, répondit Damnis avec un sourire fatigué. Et vous n’êtes pas la seule province que cette histoire épargne.
- Hurquoine a subi des apparitions, protesta la députée concernée.
- C’est cela, des apparitions ! railla le représentant d’Aurterre. Des hallucinations, c’est bien la position officielle de votre bonne légate ?
- Position à laquelle, aux dernières nouvelles, Aurterre se conformait… intervint Yapuo avec un rictus carnassier.
- Atépéha n’est pas l’unique province à voir en Hurquoine le grand exemple à suivre.
- J’aimerais que l’on en reste aux faits, fit Damnis. Et aux mesures présentes. La position d’Hurquoine ou bien d’Aurterre n’a plus lieu d’être. Les courbes des apparitions, des sinistres et des disparitions correspondent en fréquence comme en calendrier. Nous sommes forcés d’admettre que les phénomènes sont liés.
- Ce n’est pas un peu hasardeux ? risqua l’un des ministres.
- Non. Nous avons reçu des témoignages qui recoupent les phénomènes. Dès le 2 d’Ondée, des gens ont vu une chose, un monstre, s’attaquer à un immeuble.

Dans son petit coin de table, Latima fixait le fond de sa tasse. Les restes refroidis de son café ressemblaient à une boue noirâtre. La femme savait ce que le proconsul allait assener.
- Des agents assermentés ont eu l’occasion de voir de leurs yeux ce que de bons citoyens nous affirmaient. En particulier, le 5 d’Ondée, le soldat Astrelhen se présenta seul au Palais Central. Le reste de son bataillon avait disparu. Il prétendit qu’ils avaient été dévorés par un Rebut géant. Astrelhen est actuellement en observation. Et nous pouvons à présent vous présenter le résultat des déclarations diverses.

Derrière Damnis, deux fonctionnaires déployèrent et épinglèrent un dessin sur le mur d’affichage.

La feuille constituait un carré de deux mètres sur deux. Ce n’était qu’un croquis, hésitant et frénétique, un embrouillamini de lignes floues, non parce que l’artiste était mauvais, mais parce qu’il avait voulu rendre la violence de la chose. Un foisonnement de tripaille animé d’une vie mauvaise. Des crocs et des griffes à la torsion absurde s’agitaient au sein d’un millier de tendons, de muscles, d’autres choses moins identifiables.

Près de la masse chaotique, un petit gribouillis. Une silhouette humaine, en fait.

Latima sentit le silence qui suivit bourdonner dans son crâne. Ses yeux parcoururent l’assistance. Ils avaient tous les yeux fixés sur le dessin, et ceux qui avaient le bon goût de s’étonner étaient souvent les plus malins.

La députée d’Hurquoine arborait une expression blasée. Ce fut elle la première à parler.
- Comment ont-ils pu parvenir jusqu’ici ?
- J’aimerais le savoir, fit Damnis. Ils semblent apparaître, détruire, disparaître.
- Admettons. C’est impossible, mais admettons. Est-ce une nouvelle espèce ?
- Je crains qu’il y ait un malentendu, Dorianne… ce que vous avez sous les yeux n’est pas un Rebut.
- Nous n’avons jamais vu ça, confirma le maître d’ordre des mages bacillaires.
- Qu’en savez-vous ? L’État des Arches se refuse à étudier les Rebuts.

Damnis pointa deux doigts vers Arlard. Ayant récupéré de l’expédition du matin, le mage présentait bien. Arlard joignit ses doigts en clocher, et ses yeux se réduisirent à deux fentes.
- Les Rebuts sont des êtres au fonctionnement simple. Certaines constantes se dégagent des observations passées. Il y a infection par des spores surgies de Loffrieu. La métamorphose est progressive, et avec le temps, sa vitesse a encore ralenti. Le processus peut aboutir à différents types de Rebuts, mais il aboutit. Le résultat est un animal symétrique, avec un rythme de vie donné.
- Je ne comprends pas où vous voulez en venir, fit la députée Dorianne.
- Aucun témoin n’a signalé de spores. Ils ont pu les rater, mais je ne pense pas que tel soit le cas.
- Ces Rebuts ne sont pas forcés d’avoir tous leurs spores visibles à l’extérieur.
- S’ils n’étaient pas externes, comment infecteraient-ils ? En plus, regardez encore le dessin : ça n’a rien de robuste, d’harmonieux, et c’est asymétrique. Ce n’est qu’un tas d’ordures qui s’agite d’une sale vie.
- C’est un nouvel ennemi, admit Yapuo d’Atépéha. Donnons-lui la chasse, comme nous l’avons fait dans la guerre de Loffrieu. Où est la difficulté ?
- Cette chose est insaisissable. Si c’est un Rebut évolué, alors ils ont appris à se faire tout petits.
- Ce ne sont que des Rebuts, dit Dorianne. Les spectres de Loffrieu.
- Des spectres, c’est le mot, fit le ministre hydraulicien. C’est un canular, la chose est sûre et certaine. Une sinistre farce pour déstabiliser tout ce que nous avons mis trente années à construire. Les responsables emploient une solution chimique pour détruire les immeubles, et créent l’illusion d’un monstre par un autre procédé. Un magicien optique est sans doute impliqué.
- L’ennemi est étranger, déclara Yapuo. Qui a intérêt à nous attaquer, sinon Cymbium ? Depuis bien trop longtemps, depuis les princes marchands, ils cherchent l’arme parfaite. Ils ont produit quelque chose.

Arlard se cala le menton sur les poings.
- La théorie des bacillaires, commença-t-il, est que la chose est unique. Une anomalie, un accident. Je vous invite à prendre notre hypothèse en considération. Il n’y a qu’un seul monstre.
- Non, un témoignage au matin du 3 indique un couple de ces nouveaux Rebuts, dit le ministre des relations publiques. Et le 7 d’ondée, nous avons eu deux sinistres simultanés.
- Sommes-nous sûrs que tous les phénomènes découlent les uns des autres ? attaqua encore le député d’Atépéha. Un monstre, au singulier ou au pluriel, qui mange hommes et maisons ?
- Avez-vous écouté ? Un recoupement statistique a été produit. Et il y a les déclarations des citoyens. Les bons témoins sont difficiles à trouver, mais de loin, il semble bien que la chose dévore des maisons.
- Pourquoi un Rebut mangerait-il des maisons ? Et s’il bouffe tant de choses, il doit bien grossir ou éclater ?
- Ce n’est pas un Rebut, dit le mage bacillaire. Je vous parie ma chasuble là-dessus.

Le supérieur d’Arlard prit le relais de son subordonné.
- Depuis le Rituel de Lumière, nous avons analysé moult échantillons de la substance noire.
- Ah, ça, c’est la prochaine question que je voulais poser, dit Yapuo.
- C’est une mixture très agressive d’acide et d’enzyme. En bref, c’est une sorte de suc gastrique.
- Notre branche peut faire cela, compléta Arlard. C’est dans les cordes des bacillaires. Mais les recherches prendraient beaucoup de temps, beaucoup d’argent, tout cela englouti pour produire quoi ? Rien d’autre qu’une gelée brûlante, à l’utilité nulle.
- Nous cherchons un moyen de neutraliser le mucus, dit le maître d’ordre des bacillaires. Ma branche travaille en coopération avec les mages de la matière.
- Et le dessin, d’où il vient ? Vous n’allez pas me faire croire que le monstre croqué a attendu gentiment qu’on fasse son portrait.
- Recoupement de témoignages. D’ailleurs, je crois bien que l’artiste a eu du mal. D’après lui, plus son trait allait loin dans le délire, plus les témoins déclaraient que c’était ressemblant.

Damnis leva doucement une main. Son visage carré, marqué, avait suivi l’échange avec grande attention. À présent, il s’assurait que tous l’écoutaient avant sa prochaine annonce.
- Lisez-vous la Voix des Murs ?

Personne ne répondit.
- Je le consulte à l’occasion. Ils ont des éclairs de génie. Ces derniers temps, ils titrent « BLASPHÈME À LA RUE RÉPUBLIQUE NORD », « LA CAPITALE SOUILLÉE » et autres mots ronflants. « Blasphème », depuis qu’ils le tiennent, ils le martèlent. J’estime que ce n’est pas un mauvais nom pour ces ennemis. Ainsi, la crise renforcera au moins l’Église.
- Oh non ! s’exclama le député d’Aurterre de son ton le plus parodique. Des Blasphèmes attaquent la ville ! Fuyez ! Fuyez ! Ils vont souiller les temples, les primastères, et se moquer des Arches ! Ils vont employer le nom de Prime dans des phrases inconvenantes !
- Je vous demanderai de bien vouloir vous taire, fit Damnis de son ton le plus neutre.
- Veuillez m’excuser, proconsul, répondit le petit homme sans avoir guère l’air désolé.
- Pourquoi on donne un nouveau nom à un type de Rebut ? demanda une voix faible que personne n’écouta.

Yapuo d’Atépéha se tapota les dents d’un doigt, geste propre à son peuple et qui, selon le nombre de coups, pouvait signifier une chose ou bien une autre. Ici, le code exprimait la circonspection et l’incompréhension.
- Ça n’a aucun sens. Des animaux ne sont pas aussi discrets. Des soldats ou des mages n’auraient pas d’intérêt à détruire et massacrer complètement au hasard.

Damnis se leva.
- La loi martiale est promulguée. Couvre-feu à vingt heures. Des patrouilles de deux magiciens et de dix soldats se relayeront jour et nuit. Je veux la fin de ce désastre absurde, et le plus vite possible.
- Où allez-vous trouver tous les effectifs ? s’enquit Dorianne d’Hurquoine, sa plume coincée entre les dents.
- Mais nulle part, chère députée, chacun sait que Mirinèce est désarmée contre toute attaque possible. Ce point éclairci, que peut-on encore faire ?
- Triangulation des sinistres causés par des Blasphèmes, proposa le mage Arlard.
- Double triangulation, renchérit l’un de ses collègues. Création d’une version de la carte aux Blasphèmes qui intègre la moindre rumeur, histoire de disposer d’un plan à deux niveaux de sûreté.
- Isolation des réserves de nourriture, dit un marchand. Nous devons éviter toute contamination des stocks.
- Sommes-nous certains qu’il y ait une menace biologique ? demanda Yapuo.
- Impossible à déterminer. Écoutez-vous jamais ce que l’on dit ici ? Prudence est mère de sûreté. La leçon de Loffrieu ne s’oubliera jamais. Et si nos clients redoutent des spores dans la marchandise, le commerce ira mal.
- Ces mesures me semblent bien rapides…
- Excusez-moi de vouloir éviter un second Loffrieu. Rebuts, Blasphèmes ou quoi que ce soit, ça existe, on peut donc le contrer. Autres mesures possibles ?
- Vérification des citernes, dit le ministre hydraulicien. Les canalisations du quartier nord seront moins irriguées, mais nous tenterons d’isoler toute espèce d’infection. Il nous faudra des mages bacillaires pour vérifier l’eau. Nous leur fournirons quotidiennement tous les échantillons.
- Contrôle des égouts, fit le ministre de la salubrité publique. Même demande d’effectifs, dans la même branche de magie.
- Vous vous adresserez aux mêmes mages, dit Damnis. Chaque matin et chaque soir, ici même, au Palais Central. Ils analyseront les eaux propres et usées avant leurs réunions.

Calant sa chaise contre la table, il se redressa plus encore derrière.
- Consignes à répéter dans toutes les provinces, les zones sensibles doivent être battues en brèche. Existence des Blasphèmes à révéler au public, en tempérant la menace. Ministres, communiquez avec la presse sérieuse, mais muselez les feuilles de chou. Directives secondaires laissées à la discrétion de l’administration. Vous avez carte blanche dans le cadre des instructions les plus récentes. Soyez autonomes, efficaces et envoyez-moi des rapports réguliers.

 

 

Élodianne rédigeait son journal en chromice. Après avoir noirci plusieurs pages de caractères classiques, elle y appliquait à présent l’essentiel du code : du rouge, du vert, du brun, agencés selon une alternance spécifique. Poser, au pinceau, les touches de couleur dans les boucles des lettres représentait en soi un plaisir minutieux.

Elle referma le cahier juste avant qu’on toque à la porte.
- Ponctuel, constata-t-elle en ouvrant à son collègue Hussert.
- En notre belle époque, il y a intérêt… elle te profite, au fait ?
- J’ai au moins le bonheur de ne pas patrouiller, mais ça ne vaut guère mieux. Chaque sinistre est revisité via les mondes-miroirs. Pasquin et sa clique examinent tout ça, essaient de voir si personne n’aurait enregistré inconsciemment quelque chose qui… Mais non. Chou blanc.
- Pasquin, fit Hussert en retirant sa cape violette.
- Oui.
- On n’aurait jamais cru qu’il irait si loin.
- Qui se serait douté qu’il s’en sortirait après avoir raté la faculté.
- Un exemple pour nous tous, la branche des orienteurs.
- Créée par la ministre des renseignements, dont tout le monde connaît l’étonnante probité.
- Bref, tu passes tes journées à servir de guide à des bandes de magiciens ratés ?
- De superbes vacances. Vos branches se plaignent des patrouilles ? Vous ne connaissez pas votre chance…

Sur un dernier sourire, Élodianne indiqua à Hussert la porte la plus proche. Une fois le seuil franchi, ils se retrouvèrent face à un large miroir.
- Tu as beaucoup d’inflammations ? s’enquit Élodianne en fixant l’éruption de boutons sur le menton d’Hussert.
- Un peu. Mon hygiéniste m’a conseillé six heures.
- Mazette.

Ayant mis en œuvre les patients processus mentaux qu’exigeait la pratique de son art, des pensées gravitant autour d’autres pensées, des souhaits particuliers en révolution sur des axes abstraits rigides, et une idée de base, l’ouverture d’un passage, qui fonctionnait comme une crémaillère actionnant les roues dentées de sa magie particulière, Élodianne fit le vide dans sa tête. Comme elle avait désigné plus tôt la porte menant au miroir, elle pointa du doigt la glace proprement dite.

Une fois Hussert entré, tout devint plus facile : pour une magicienne du miroir, passer elle-même ailleurs tenait de la formalité. Élodianne rejoignit donc son collègue et ami à l’intérieur du reflet d’un seul pas, assuré.
- On ne laisse pas comme un vide, tu penses ? demanda Hussert en indiquant la salle du monde réel, maintenant déserte. C’est pas la première fois que je me demande ça.
- Des générations se sont penchées sur la question, et sur un paquet d’autres. On a des théories. Je peux t’en prêter toute une bibliothèque en chromice, si la chose t’intéresse.
- Très peu pour moi.

Le silence devint incommode. Élodianne finit par dire :
- Je suis contente de te voir souvent par ici, Joris. Tu ne te négliges pas.
- Les mondes-miroirs, c’est comme les bains, il faut s’y mettre, mais quand on y est, ça ne fait que du bien.
- Alors, je te laisse et on se retrouve dans six heures ?
- Ce coup-là, non. Élodianne, j’aimerais que tu viennes avec moi.

Les yeux gris d’Hussert restaient fixés sur elle. Quand il approcha, elle ne put que reculer.
- Tu es marié. Je me dois donc de refuser.
- Mais non, fit-il en se prenant le front.
- Comment ça, mais non ?
- Ce n’est pas une proposition. Du moins pas une proposition galante. J’aimerais vraiment que tu viennes avec moi. Revoir la faculté.
- On n’est pas un peu âgés pour ça ? dit Élodianne avec un mince sourire. Mais d’accord. On a des heures à tuer.

Dans le reflet du vestibule, ils laissèrent là leurs reflets de manteaux, car dans les mondes-miroirs, il ne faisait jamais froid, il ne pleuvait jamais. Et quand ils firent pivoter le panneau de boiserie orné d’une nature morte, ce reflet de porte ne chuinta pas. Seuls leurs pas et leurs vêtements produisaient quelque son.
- J’aime aller à la fac, quand il faut réfléchir, dit Hussert. La vie n’est pas toujours facile, mais il y a des endroits un peu moins compliqués, comme notre vieille faculté.
- Tu peux réfléchir partout, en fait, tu sais.

Leurs voix résonnaient étrangement dans le bâtiment vide. Ils quittèrent en hâte les quartiers des magiciens pour rejoindre les premiers étages, moins exigus. Une multitude d’affiches anciennes et nouvelles étaient collées aux murs.

Signalez les sinistres. Bientôt la foire d’Hurquoine. Tous fiers d’être citoyens des Arches. PRIME tolère les hérésies paisibles. Mucus noir : gardez votre calme, éloignez-vous, signalez-le.
- Tu n’as pas trouvé les députés fatigués ? demanda Hussert.
- Certainement. Celle d’Hurquoine n’est jamais aussi âpre.
- Et le député d’Aurterre qui s’est retiré en premier ?
- Il sort de réunion après tout le monde, normalement.

Mangez des légumes frais. Dixième congrès des archinistes. Prenez garde aux BLASPHÈMES. Le magicien est l’ami de chacun. Mirinèce, mégapole moderne. RITUEL DE LUMIÈRE passé : l’année a COMMENCÉ.
- Joris, les députés sentent que quelque chose ne tourne pas rond. Et comme ils n’agissent pas, tout ça leur porte encore plus sur le système qu’à nous.
- Damnis a été bon.
- Annonce un peu tardive, il est –

Élodianne eut le souffle coupé, un cri bref, elle se tut. L’ombre qui s’encadrait dans l’entrée du Palais n’était qu’une Asparence.
- Sur les nerfs, commenta platement Hussert.
- Tout le monde l’est !
- Sauf ceux qui n’ont plus la force d’être vraiment stressés.

L’animal à carapace recula, s’éloigna sur les pontons. Ses petites pattes lisses tapotaient la pierre sans un bruit, comme au hasard. Hussert resta sur le seuil du Palais, pensif.
- Je n’y avais jamais songé, mais ces cloportes-là, ça se déplace comme si c’était ivre. Ils nous montrent la voie de la tranquillité d’esprit ?

Une fois qu’elle eut quitté la zone du plan d’eau, l’Asparence grimpa sur une façade ornementée et se glissa par la première fenêtre qu’elle trouva.

 

 

À dos de cavalin, Elsy grignotait une galette amère. C’était une spécialité de la province d’Hurquoine, achetée avec d’autres provisions lors de leur seule escale civilisée, une auberge rustique. De cette halte, il ne restait plus qu’un peu de pain sec et de viande fumée, et encore deux galettes que la jeune femme gardait pour décorer le vide de son garde-manger.

Quelques pas plus haut, Basilien, à la traîne, se contentait de fumer une cigarette. Son appétit avait été mis à mal en même temps que son bras.
- Vous êtes sûrs de ne pas en vouloir ? lança Elsy au primat le plus proche, lui tendant ce qui restait de la galette.
- Le devoir envers Prime sera notre seul pain jusqu’au terme du voyage.
- Et vous tenez comme ça ? Vous me donnez envie de devenir… Primate… Hé ! La lumière divine vient d’éclairer mon âme ! J’ai compris pourquoi l’Église n’acceptait pas de femmes !

Le primat tapa sur la crête de son court cavalin pour qu’il descende plus loin, laissant Elsy seriner à l’envi de douteuses plaisanteries.
- Tu devrais pas les asticoter comme ça, dit Basilien en amenant sa monture près de celle d’Elsy.
- Écrase, Baz. Je suis exténuée, eux sont complètement nazes et on est presque arrivés.

Entre les larges sapins se distinguait la clarté d’un espace dégagé.
- On devrait se laisser distancer, souffla Basilien.

Un soubresaut trop fort lui fit faire la grimace. Il massa son plâtre.
- Après, l’État marinera sans nous pendant un jour ou deux, et on arrive comme des princes. On pourra même se faire du ‘velle en revendant les cavalins.
- Je t’arrête tout de suite, c’est la pire chose à faire.
- Mais c’est pas toi qui me baratinais dans la forêt aux Rebuts sur le truc magnifique de faire attendre le client ?
- Tu l’as dit, je te baratinais…
- J’étais pas dupe.
- … enfin, c’est ce que tu penses, donc, tu ne vas pas me reprocher de ne pas appliquer un concept, le retard volontaire, qui est selon toi de mauvaise foi de ma part… où on en était ?
- Nulle part, dit Basilien en jetant son mégot.

Le sentier débouchait dans une gorge rocheuse. Au-delà de la pente suivie par les cavalins, les murailles des montagnes mettaient en valeur ce qui dépassait même leur gigantisme, les Serres de Novorgent. Depuis des lustres, l’aigle titanesque que l’on supposait enfoui loin dessous constituait l’emblème hiératique de la province d’Hurquoine. Mais ces extrémités n’évoquaient nulle espèce de rapace : la plus haute serre, droite et ouverte, étendait une membrane palmaire ainsi que d’étranges bourgeons aux phalanges, que le manteau de mousse et de lichen n’avait pas embellis ; la patte la plus basse, elle, inclinée comme pour laisser pendre un filet de plantes grimpantes, se refermait à demi et révélait ainsi que les griffes, conçues pour s’imbriquer, formaient un ovoïde quasi parfait. Si cette seconde serre avait été sculptée en position fermée, on n’y aurait discerné qu’une sphère sur un piton penché.

Les monuments, plantés de part et d’autre d’une large voie klapienne qui semblait pourtant, en proportion, un mince ruban blanchâtre, étaient l’entrée principale d’Hurquoine. Pour Elsy et Basilien, une porte de sortie, la route vers Mirinèce.

Ils battirent des talons pour rejoindre les primats plus bas, devant une palissade qui bordait la voie klapienne. Au-dessus d’affichettes diverses, une pancarte annonçait « Douane à 700 mètres, préparez vos papiers ».
- Vous êtes en règle, j’espère.

Les primats ne répondirent à la boutade d’Elsy que par des regards peu intéressés.
- Bon, nous, en tout cas, faut mieux qu’on vérifie. Baz ?

Elsy attendit en vain, main tendue en arrière, tandis que les primats s’éloignaient. Elle finit par se retourner. Son ami et associé se frottait le bras.
- Elsy, faut que je prenne du repos.
- Pas avant Mirinèce.
- Alors, laisse-moi là, tu peux te démerder.
- On n’est plus qu’à quelques kilomètres. Tiens le coup, on est presque rentrés !
- J’me réjouis d’avance, fit Basilien en pinçant son cavalin entre deux écailles, à la base de la crête.

Le reptile passa au trot, ses pattes agiles évitant la rocaille, son imposant cavalier penché pour lui serrer le cou de son seul bras valide. Le cavalin d’Elsy eut bientôt à cœur d’imiter celui de Basilien qui redoubla de vitesse, et les dignes primats trouvèrent de la difficulté à empêcher leurs propres montures d’adopter le même rythme.

 

 

La Faculté Première de Magie de Mirinèce constituait un haut bâtiment en brique rouge, dont la façade intégrait moult arcades. Elle était telle qu’Élodianne se la rappelait, à l’époque de leurs études. Même l’affreuse mascotte en forme de chat des neiges, ajoutée par la promotion qui leur avait directement succédé, manquait à l’appel.
- Cinq ans que je ne repasse même pas dans le quartier, dit Hussert à voix basse.

Ils dépassèrent trois Asparences rigoureusement identiques, affairées à sonder de leurs antennes une borne fontaine, et après avoir poussé les portes de verre, de fer et de nickel, ils se retrouvèrent dans le vestibule ocre dont ils se souvenaient.
- Il manque quelque chose, dit Hussert.
- Ah ? Tout a l’air d’être là.
- Non, il manque nos amis. Le banc du fond est là, mais il n’y a pas Pasquin qui fait la sieste dessus. Énuble ne se plaint de rien au concierge – d’ailleurs, il n’y a pas de concierge. Arlard était deux années plus bas que nous, mais il passait son temps dans la bibliothèque, et j’aimerais qu’on puisse l’y trouver. Et Noélien…
- Et Noélien, on s’en passe très bien, coupa Élodianne. Tu ne vas pas me dire que tu regrettes ce genre de poids morts. Et combien de noms vas-tu encore me sortir ? On ne peut rappeler que les souvenirs des choses, les gens n’apparaîtront jamais. Tu es dans un monde mort. C’est le présent qui compte.

Elle s’assit sur le banc, là où elle se rappelait que Pasquin s’affalait.
- Et tu ferais bien de te concentrer dessus, monsieur Joris Hussert, sinon même cette retraite te sera interdite. Si la fac est un jour mangée par un Blasphème, c’est toi qui brûlera les restes, et un sol calciné, c’est tout ce qui demeurera de notre ancienne école, dans ton cœur, dans le vrai monde et dans ceux des miroirs.
- Je n’ai jamais voulu me terrer dans le passé, rétorqua Hussert avec un regard violent. Et les Blasphèmes, je suis impatient qu’on puisse les arrêter.
- Je te propose ceci car tu es mon ami : allons voir la vraie fac, l’actuelle. Laisse celle-ci bien au fond de ta tête.

 

 


- Le triple galop avec un bras cassé. Très malin. J’applaudis.

Basilien afficha une moue fatiguée mais heureuse :
- Tu serais bien en peine de faire pareil, t’es même pas arrivée… à me rattraper.
- Presque.

Leurs cavalins stationnaient au point le plus bas de la gorge, entre les monuments. En rejoignant la voie klapienne, ils avaient pu apprécier la distance démesurée qui séparait les Serres de Novorgent, et noter le primastère qui s’enroulait à la base de la plus grande. Ce fut ce bâtiment gris qu’Elsy désigna avec le sourire aux primats qui s’approchaient.
- J’ai une merveilleuse suggestion, chers compagnons d’un temps : si nous faisions une halte chez vos joyeux amis ? Une bonne collation ne serait pas de trop après tant d’émotions !
- Quand nous chevaucherons Galrekah dans l’au-delà, il est certains pécheurs que le divin colosse mâchera avec la lenteur qui sied aux arrogants.

C’était la plus longue phrase jamais prononcée par un primat tout au long du voyage. Elsy ne fut sortie de son hésitation que par le commentaire de Basilien :
- Des phrases chocs, des répliques cultes. On aurait tout bénéf’ à apprendre de ces types, s’ils avaient la cervelle dans la bonne direction.

Les Serres de Novorgent franchies, la frontière n’était plus qu’à cinq kilomètres, en une ligne presque droite, encore bordée de quelques pagodes klapiennes. Elsy n’avait d’yeux que pour ces ruines, et ce fut Basilien qui signala l’approche de la douane.
- Je reste tétanisée de ces nouvelles mesures, marmonna la jeune femme quelques minutes plus tard.

Un douanier au chef marqué d’un heptagone complexe lui tendit un deuxième formulaire.
- Vous ne préférez pas une ville bien sûre ?

Il prit le papier qu’Elsy venait de remplir, le parcourut, lança d’une voix plus ironique :
- Les mercenaires préfèrent quand c’est le gros bordel ?
- L’agence Elsy est une structure urbaine. Nous faisons dans les fines affaires.
- Niveau baston, on a eu notre quota.
- Notre content, Baz, notre content. Quota, c’est bon pour les éleveurs de bétail.
- Vous allez avoir plus que votre quota. On a affaire à des bestioles, un nouveau genre.
- Vrai ? J’y crois pas, on quitte la cité moins de trois semaines et c’est déjà le bazar !
- Ces monstres sont apparus pendant le Rituel de Lumière, fit le douanier en procédant à un nouvel échange de formulaire rempli contre formulaire vide avec Elsy. Vous parlez d’une manière de gâcher une belle fête.

Basilien se mordit la lèvre :
- Ils auraient pas… des disques, un bec d’acier, ce genre de trucs ?

Le douanier le fixa, sans rien dire, sans la moindre expression.
- Je disais ça comme ça, lâcha Basilien. Pardon. Ce voyage me porte sur le système.
- J’en ai bien l’impression.

Elsy ayant fini de remplir les papiers, le douanier les empocha et leur tendit une sorte de prospectus.
- Tenez, c’est à ça qu’on a affaire.
- Merci, jeta Elsy en s’emparant de la feuille sans y lancer un regard. J’aime être tenue au courant des dernières nouveautés. Passez une bonne journée !

Ils s’éloignèrent au-delà de la douane, vers la banlieue de Mirinèce, après s’être hissés sur de nouveaux cavalins. La voie klapienne s’enfonçait à présent entre des champs cultivés, mais ce ne fut qu’après le dépassement des derniers clochers ruraux qu’Elsy se décida à regarder l’avertissement. Un dessin très brouillon figurait la si récente menace. - On dirait un tas de saucisses sales…
- Me parle pas de bouffe, rétorqua un Basilien presque couché sur son cavalin.

Elsy leva la tête, pour regarder là où, dans le ciel, l’Arche d’Hurquoine surplombait les champs avant d’aller rejoindre la capitale. - Ces gros trucs, ça me fout le bourdon. Impossible de savoir ce qui peut en sortir. Et au fait, ce monstre-machine, comment il vivait là-dedans ? Il dormait ? Ou ça grouille tout le temps, comme des tuyauteries à vermine ?

Ils rapprochèrent leurs bêtes de selles, et Elsy remit en main propre le prospectus à Basilien.
- Beau temps pour les mercenaires, dit-il en voyant le croquis de Blasphème.
- Je préférerais qu’on en reste à fritter des humains. L’aventure d’Aurterre doit nous servir de leçon. Il ne faut pas approcher des Rebuts. Il ne faut pas toucher aux Arches. Et maintenant, il faut qu’on se souvienne de prendre garde aux « Blasphèmes ». J’aimerais savoir où ils la trouvent, toute leur ménagerie.
- Les monstres sont créés par des démons célestes, des magiciens fous, des primats des ténèbres, pour détruire Mirinar. Tout le monde sait ça.
- Baz, tu vas trop au vaudeville.

La capitale s’élevait au loin, et comme pour accueillir la procession de cavalins, dans les quartiers ouest, se dressait l’imposante silhouette du titan Galrekah.

 

 

Dans la nuit, Mirinèce paraissait coiffée d’un dôme de lumières jaunes, firmament chaleureux qui se déployait dans toutes les directions, comme un reflet bombé des froides constellations. Dans les zones sinistrées, cependant, les étoiles terrestres s’étaient éteintes pour longtemps. Et à l’image du paisible paysage tacheté par ces ruines dévastées, des cris ponctuaient le calme de la soirée. De fausses alertes, sans doute. Impossible de le déterminer.

Élodianne quitta le balcon, replongeant dans un monde illuminé, un monde de débats. Le tout-Mirinèce était réuni à cette heure : outre les ministres, magiciens et députés de la réunion du matin, on comptait les directeurs et responsables des entreprises d’État, intellectuels, représentants des cultes mineurs, délégués de corporations, ambassadeurs d’autres pays. La réunion était ouverte à beaucoup, dans une volonté de communication efficace, et elle s’étendait à présent à plusieurs sections du Palais. Élodianne s’étonnait que personne n’ait encore pensé à ouvrir la salle de bal et à installer un buffet.

S’éloignant du balcon, elle traversa le fumoir aux conversations trop agitées pour elle, mais ce ne fut que pour plonger dans une salle où la tension couvait. Là, en présence de deux ministres de Damnis, les personnes présentes tenaient leur langue, et s’exprimaient par le ton âcre de leurs propos à priori urbains. Un troisième salon permit à Élodianne d’assister à une joute verbale entre directeurs et syndicats. Dans un quatrième, des administrateurs dont elle ignorait le rang exact se lamentaient sur les faux témoignages et la panique en ville.
- … et le coup du poulet ? Une belle carcasse pourrie qui est tombée du ciel. Bientôt, il suffira d’une gouttière qui crachote pour provoquer l’hystérie.
- Si ça continue, des voyous vont semer la panique en jetant de la gelée de groseilles.
- Improbable.
- Il y a déjà eu des alertes à la fraise.
- Liquide noir, on leur dit. Gluant, en plus. Mucus de Blasphème. Ça brûle au toucher. C’est quand même pas si ordinaire, pourquoi croient-ils en voir partout ?
- Et qui paie les frais de toute la paperasse pour noter les délires de citoyens peureux ?
- C’est encore le trésor qui va prendre.

Partout, les mêmes mots revenaient. Charges, assistance, subventions, allocations, responsabilités, armée, devoir, dégâts imputables, préséance de l’Église Primale, droit de préemption des religions alternatives à l’expression. On discutait détails des conséquences, causes possibles du problème, et il n’y avait que peu de concertation.

Élodianne navigua de conversation en conversation jusqu’à entendre une discussion qui lui paraissait davantage pertinente.
- Il n’a même pas débarrassé sa suite ?
- Que nenni ! Tout laissé sur place. Je regrette ce député en particulier, excellent homme, vraiment. Si seulement Dorianne d’Hurquoine pouvait nous faire le même honneur et nous soulager vivement de son auguste présence !
- Excusez-moi, intervint Élodianne. De qui parlez-vous donc ?
- Mais du député d’Aurterre. Il a quitté Mirinèce dans la nuit, sans nulle explication. Il n’a laissé qu’un mot, signé de sa main, pour signaler son départ volontaire.
- Il doit bien s’être passé quelque chose à Aurterre. Aucune nouvelle ?
- Les plus récentes sont annoncées en ce moment, je crois. Une agence de mercenaires qui en revient tout droit fait son rapport en ce moment dans la principale salle de réunion.
- L’agence Elsy ?
- J’aimerais le savoir, mais je dois négocier des accords économiques avec ce monsieur. La disgrâce d’Aurterre, quelle que soit la forme qu’elle prend, nécessite qu’un groupe responsable prenne en charge la route des essences.

S’éloignant des dernières paroles de ce diplomate dont elle ne connaissait ni le nom ni le visage, Élodianne se hâta vers la salle de conférence. Les controverses oiseuses l’avaient empêchée de prêter attention à l’essentiel, elle n’en était pas fière.

Elle arriva dans l’une des loges alors que les mercenaires finissaient leur rapport en contrebas. Se penchant au-dessus de la balustrade, la magicienne vit qu’ils se trouvaient habillés de frais, relativement bien coiffés. Elsy était apprêtée avec autant de soin que pour un Rituel de Lumière, avec notamment une gabardine repassée, mais elle affichait une expression que l’on réservait d’ordinaire aux funérailles.

L’allure de théâtre de la salle n’était démentie que par la place de Damnis : le proconsul était assis sur un siège surélevé, encadré de ses ministres, là où, sur une scène classique, on aurait vu une simple toile de fond.
- Salven débordait de colère, contait la jeune femme. Je ne me souviens plus quand il s’est levé, mais il a dit que les lois de Mirinèce ne seraient plus respectées à Aurterre. Il ne tiendra plus compte des instructions du gouvernement, il ne laissera plus les Primats faire leurs cérémonies. Toute communication, toute relation est bloquée.
- La loi, c’est lui, ajouta Basilien.
- Aurterre a exécuté le culte de la Murasque et l’agence Jude-Paulin, rapporta Elsy. Nous n’avons pas échappé de très loin au trépas. Dans cette tempête soudaine, une chose reste claire : Aurterre ferme ses portes.

Pour tenir le choc, Élodianne se focalisa sur les réactions d’autrui : les officiels de Mirinèce ne cachaient pas leur désarroi, un ambassadeur aux vêtements bouffants paraissait en colère, et les députés des différentes provinces étaient dévastés. Mais une part des loges et du bas public gardait son calme, les primats en particulier.

Derrière les mercenaires, dans le silence général, Damnis joignit les mains. Un page frappa deux coups sur l’estrade, indiquant que le dirigeant allait prendre la parole. Elsy et Basilien se retournèrent avec roideur.
- Les fêtes de cette année n’auront guère été bonnes. Outre les Blasphèmes auxquels ces conférences sont essentiellement consacrées, nous avons vu l’émergence d’un phénomène inexplicable. Ministre de la salubrité publique, vous avez la parole.
- Le monstre-machine était à l’évidence le résultat d’une expérience aurterrienne, déclara l’exécutant. Était-elle ordonnée par le légat Salven ou indépendante de son autorité, c’est ce qui reste à déterminer. Le maître d’ordre des mages bacillaires nous a assurés qu’une expérience de cette teneur n’est pas reproduisible, et que toute création d’un être artificiel serait d’ailleurs instable. L’explosion finale du monstre-machine est la preuve de l’échec que représente cette faute, ce sacrilège.
- Les recherches contre-nature demeurent formellement interdites, dit Damnis d’une voix assez forte pour couvrir les rumeurs naissantes. Le légat d’Aurterre devra répondre de son degré de responsabilité. Par ailleurs, il a gravement outrepassé ses prérogatives en exécutant le culte de la Murasque et l’agence Jude-Paulin. En vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je déclare Salven d’Aurterre démis de ses fonctions, et l’administration de cette province déchargée du gardiennage de la route des essences.

Son regard brun se fixa sur Elsy et Basilien.
- Mercenaires, votre récit complète idéalement celui des primats. Des honoraires vous seront reversés à la hauteur de votre professionnalisme. Mais l’essentiel de notre gratitude ira à l’agence Jude-Paulin, un salaire posthume sera fourni à la famille de ces honorables représentants de Mirinèce morts pour la folie d’un homme. Demain, une commission d’enquête partira pour Aurterre.

 

 

Damnis laissait libre cours à ses pensées en parcourant le couloir en passevelle qui ne tarda pas à déboucher sur une salle titanique. L’astrolabe du Palais Central déployait ses planètes et ses constellations dans un ensemble de poutrelles, de pivots et de fins engrenages. Des lanternes cachées, de subtils vernis paraient cette machinerie de reflets chatoyants.

Damnis gagna une passerelle qui traversait l’assemblage cosmique.

Près de la planète Raneshk se tapissait la ministre Isobelle Latima. Ses cheveux maigres étaient réunis en nattes noires et elle portait un costume de la même couleur.
- Dans la course des astres, vous trouvez la sagesse ? lui demanda Damnis.
- Une tribu d’Atépéha croit que les étoiles nous donnent des ordres… répondit Latima, inclinant la tête en manière de salut. Mais non. Les étoiles ne font que tourner en rond.
- Le député d’Aurterre a-t-il compris qu’il ne reverra pas le ciel ? Apprécie-t-il sa toute nouvelle chambre avec vue sur la mer ?
- Je crois, oui. Il a été bien brave d’avertir toute sa suite qu’il s’apprêtait à fuir, j’ai rarement autant ri. Mais le député ne nous apprendra rien sur les résolutions actuelles de Salven, ses instructions étaient simples : rejoindre son légat renégat. Que comptez-vous faire, proconsul ?
- Rien de plus que d’envoyer la commission, comme déclaré publiquement. Nombre de vos gens devront en faire partie. Vous devez bien avoir des agents aurterriens ?
- Une bonne partie des ex-domestiques du député en geôle. Or Salven connaît bien ma partie, il les soupçonnera d’office s’ils reviennent sans leur maître.
- Nous réglerons les prochains problèmes quand ils se présenteront. Dans l’immédiat, Latima, il y a d’autres soucis.

Les yeux de Damnis observaient la trajectoire du soleil autour du globe de Mirinar.
- Je n’aime pas cette situation, Latima. L’État doit attendre, étudier tous les faits, préparer les défenses contre un ennemi qui vient de nulle part et qui disparaît, aussi sec. Nous devrions pouvoir davantage. Nous sommes le pays le plus avancé sur le plan technologique. Nous avons l’arrogance de nommer notre planète, d’en désigner le pivot. Et nous ne savons rien de simples monstres répugnants ?
- Tout ça est lié aux Arches, dit la ministre Latima. Les Blasphèmes doivent sortir des Arches. Ils ont attaqué au moment du Rituel de Lumière. C’est durant le Rituel de Lumière que le monstre-machine a émergé du pied de l’Arche d’Aurterre.
- Vous connaissez tous les détails.
- Proconsul, c’est mon travail.
- Les primats et mercenaires ont fait un premier rapport à un auditoire réduit. Dans leurs récits suivants, l’origine du monstre a été omise. Vous n’étiez pas à ce premier rapport. Latima, les nouvelles vont un peu trop vite autour de vous.

Latima détourna son regard vers l’astrolabe, et répondit d’une voix froide :
- Je vous suis dévouée et vous le savez bien. Mais vous ne me faites pas assez confiance. De Prime, vous avez des détails sur les Arches. Ou vous pouvez lui demander en personne ce type d’informations. Cela peut être la clef du mystère concernant les Blasphèmes et le monstre-machine.
- C’est une connaissance qui ne se partage pas. Le cœur du Palais vous restera fermé. Latima, limitez-vous à ce que vous savez.
- Prime ne sait rien non plus.
- Il refuse de se prononcer, déclara Damnis. Il veut la fin des Blasphèmes, mais n’a rien dit sur leur nature. De toute façon, notre dieu ne sait pas tout, et les mystères du monde ne se limitent pas aux Arches de Mirinar.

Mais tout sort des Arches, faillit dire Latima.

Les Rebuts étaient apparus quand l’Arche de Loffrieu s’était effondrée. C’était une brisure de l’Arche d’Aurterre qui avait libéré une folle bête mécanique. Les Blasphèmes étaient des monstres, pas de simples animaux. Ils devaient venir des Arches, et il n’y avait donc qu’à trouver la fissure.

Puis elle réfléchit à Prime. Quelle espèce de Dieu se liait à des Arches cracheuses de fauves iniques ?

Elle ne devait pas pousser trop loin la réflexion. Elle servait l’État, et l’État était Damnis, et l’État était Prime.
- Je vous cache des choses, dit Damnis. Mais je ne suis pas seul dans ce cas. Je vous ai donné rendez-vous ici pour que vous me rapportiez quelque chose. Un fait particulier. Réservé aux oreilles d’un proconsul.

Latima se reprit.
- Il y a une phrase, dit-elle. Gravée dans le sol d’un entrepôt sinistré. Mes agents ont dû faire aux soldats présents beaucoup d’allusions à leurs familles et amis pour obtenir leur silence. Il était écrit « À l’ombre d’un long titan hurle Vore le grand ».
- Il ne manquait plus que ça, fit Damnis avec un ricanement. C’est un reste de comptine. Si vous voulez savoir, il y a aussi un vers sur Salven qui est sage. Quant à Damnis, il fait la fête ici. Vous n’avez pas trouvé le reste de la chanson ?
- Nous cherchons.
- Vous cherchez. C’est tout ce que nous pouvons faire pour le moment. Et moi, je fais la fête, je mange et je m’amuse. Je m’en vais m’empiffrer, danser et puis chanter.

Damnis quitta l’astrolabe. Latima le fixa, interdite, jusqu’à ce qu’il disparaisse au détour d’un couloir, en direction de son étude. Puis, dans le secret de la solitude, la femme fort âgée se permit de fermer les yeux un instant. La nuit serait très longue.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Raphaël Lafarge