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- … Car nos poings dressés n’y feront pas plus que nos prières, et passion comme raison seront toujours muettes face à la seule et unique question qui finalement noue nos cœurs vaillants ou désespérés les uns avec les autres : pourquoi ?

Le prêtre de l’Église de l’Exténuation Absoute connaissait son travail. Sa voix puissante, telle le tonnerre accompagnant la pluie qui tombait, roulait parmi la petite foule qui se tenait devant le mur où l’Église enfermait les urnes contenant les cendres de ses défunts. Les poings devant lui, le petit homme trapu semblait lancer des regards de colère et de compréhension à chaque mercenaire, leur adressant à tous, individuellement, chacune de ses phrases, leur assenant ses invectives et ses tirades comme autant de coups au ventre et à l’âme. Comme autant d’injonctions à devenir les hommes de bien qu’il savait qu’aucun n’était. Au-dessus de lui et de ses spectateurs, la lourde pluie glacée plaquait ses vêtements sur son corps sec et ses cheveux noirs sur son front, finissant de donner à la scène le tragique dont elle avait besoin.

Basilien était au premier rang, juste devant le prêtre, qu’il dominait d’une tête. Il avait le visage baissé et les mains jointes, et des fils d’eau gouttaient de ses cheveux poisseux. Il regardait les ongles du prêtre, qui derrière le brillant de la pluie, étaient sales de terre. Ohya lui avait dit que l’homme était agriculteur.

Jusqu’à ce matin, Basilien ignorait que Nédéric faisait partie de l’Église de l’Exténuation Absoute, mais ça ne l’étonnait pas vraiment venant d’un mercenaire. Ce dogme se basait sur le refus de la notion de destin, d’après-vie ou de récompense mystique pour une vie valeureuse, et prêchait que l’existence n’était qu’une longue épreuve fatigante qui ne menait nulle part. Nos actes et nos choix ne pouvaient alors être appréciés que pour eux-mêmes, ne représentant rien d’autre que ce que nous laissions à ceux qui nous entouraient, les autres vivants exténués.
- … Notre ami Nédéric n’a pas « volé » son repos, il n’a pas triché ou trouvé une « combine », comme certains d’entre-nous le pensent peut-être, continua le prêtre avec une grimace de mépris. Aucun de nous, une fois le repos trouvé, ne peut être accusé de ne pas l’avoir mérité. Nédéric s’est battu à nos côtés, a creusé les mêmes sillons que les nôtres pour, simplement, comprendre ce qu’il savait déjà : que le sillon ne s’arrête jamais. Et si notre ami a cessé avant nous, peut-être n’est-ce pas par lâcheté, mais simplement parce que dans la terre qu’il retournait se trouvaient de plus grosses pierres que dans la nôtre. Alors, mes amis, ne soyons pas trop prompts à le juger. Ne soyons jamais prompts à juger qui que ce soit.

Basilien jeta un coup d’œil sur sa gauche. Les tresses gonflées de pluie, Ohya se tenait dans la même position que lui, le visage baissé et les mains croisées sur son torse, qu’un gilet non boutonné dévoilait en partie. L’Atépéhien dominait l’assemblée. À l’exception de quelques membres de la famille, il n’y avait que des mercenaires, des voyous et des membres de clans des quartiers ouest. Beaucoup de visages que Basilien arrivait presque à replacer dans l’une ou l’autre des nuits de sa vie criminelle. De temps en temps, il captait un regard en coin vers lui. La rumeur de l’Agence Elsy à Aurterre avait fait le tour des quartiers.

Même en cette circonstance qui teintait de noir les tenues de l’assemblée, les codes vestimentaires étaient respectés, et il était facile, pour un regard initié, de reconnaître les membres de tel ou tel clan à la plume sur leurs chapeaux ou aux écailles de cavalin sur leurs vestes de cuir brun. En temps normal, rien que ces signes distinctifs rassemblés dans la même rue auraient suffi à faire cerner la foule d’une trentaine de miliciens. Un tel regroupement n’était toléré par les autorités que grâce à la cérémonie mortuaire, seule occasion ressemblant à une trêve au sein du monde criminel de Mirinèce.

Il était d’ailleurs extrêmement rare que tant de clans différents fussent représentés à la même cérémonie. D’habitude, le décès était dû de près ou de loin à un clan ou un autre. Mais Nédéric s’était suicidé. Son logeur l’avait retrouvé la veille au matin, pendu à une poutre de sa petite chambre. Le jeune mercenaire avait laissé une lettre sur sa couche, écrite dans une syntaxe et une orthographe très approximatives : « Je suis fatiguer et malhereux. Je suis aussi désoler. Je suis vraiment désoler. Pardon maman et papa, disez a tout le monde que je les aime tous et vous aussi. » Le prêtre avait lu la lettre en début de cérémonie, la pluie faisant couler l’encre.

Oui, tout le monde était fatigué et malheureux, s’était dit Basilien, touché par la vision d’une cinquantaine de malfrats réunis au même endroit et réussissant à ne pas se crier des insultes ou à se faire les poches les uns des autres. Nédéric avait visiblement travaillé avec beaucoup de monde. La dernière fois que Basilien l’avait vu, c’était la nuit où Yan Daravic était mort. Nédéric avait travaillé avec l’Agence Elsy sur cette affaire, comme sur plusieurs autres. Un bon mercenaire, un type gentil et un gros buveur. Alors ça avait semblé normal à Basilien, lorsqu’il avait appris la nouvelle la veille, de se rendre à la cérémonie. Ohya et lui étaient allés chercher Elsy, mais leur patronne avait refusé de venir, prétextant ne pas vouloir se montrer dans une assemblée de hors-la-loi. Ohya l’avait presque insultée. Basilien non ; il connaissait la vraie raison de l’absence d’Elsy sous cette pluie glacée. Ce qui ne le poussait cependant pas à l’en excuser.
- … Et enfin pouvoir, dans la dernière lumière, fermer les yeux et savoir que nous n’aurons pas à les rouvrir. Au revoir, Nédéric.

Le prêtre plaça l’urne de bois contenant les cendres de Nédéric dans une niche du mur, que son assistant commença aussitôt à remplir de ciment. L’assemblée se mit à remuer, mais le brouhaha général ne dura pas bien longtemps, la faute à la pluie. On remonta les cols des manteaux, enfonça les chapeaux sur les têtes, serra quelques mains, discuta quelques secondes, puis les clans se séparèrent, chacun retournant à son pâté de maisons, sa rue ou son bâtiment. La trêve était terminée. Autour du cimetière multi-cultuel, les rues se remplirent de voleurs et de mercenaires, puis se vidèrent à nouveau. Basilien enfonça les mains dans les poches de son manteau en laine d’ours après en avoir relevé la lourde capuche sur sa tête, et s’approcha derrière Ohya. Le colosse tatoué, qui semblait ne prêter aucune attention à la pluie qui l’imbibait, était en train de serrer la main du prêtre. Tout l’avant-bras du petit homme se faisait avaler par l’énorme battoir du mercenaire.
- Merci, monsieur. Nédéric aimer, sûrement. Être une belle cérémonie.
- C’est moi qui te remercie, mon ami, répondit le prêtre en regardant Ohya, les sourcils froncés. Tu es de l’Église, toi aussi ?

Ohya hocha négativement la tête, ses longues tresses aspergeant le visage de Basilien.
- Moi être juste un ami de Nédéric.

Dans l’ombre de sa capuche, Basilien s’étonna. Il n’aurait pas dit ça de lui-même.
- Bien, mon ami, dit le prêtre en aiguisant encore un peu son regard à travers le rideau de pluie qui séparait leurs visages. Alors je te remercie d’être venu aujourd’hui honorer sa vie.

Ohya hocha la tête tandis que le prêtre retirait sa main pour se tourner vers son assistant. Basilien avança, ses grosses chaussures de cuir faisant ventouse dans la terre du cimetière, et s’approcha d’Ohya. Sans trop y réfléchir, il lui tapa rapidement dans le dos, en un signe de compassion gêné.
- On va se jeter quelques godets ? demanda-t-il, parlant un peu plus fort que d’habitude pour couvrir la pluie. Histoire d’honorer un fêtard et de penser à autre chose…

Ohya se retourna. Sous l’effet du froid, ses tatouages gonflaient légèrement, donnant du relief à la moitié droite de son visage.
- D’accord. Moi pas avoir la tête à beaucoup autre chose.
- Verre Ébréché ? proposa Basilien.
- Nous aller toujours là-bas, de toute façon ! répondit Ohya, avec presque un sourire.

Basilien lâcha un bref rire et les deux hommes se retournèrent, pour se diriger vers la grille ouverte du cimetière. Basilien avait la tête rentrée dans les épaules et les mains dans les poches, tandis qu’Ohya mettait un point d’honneur à se tenir bien droit, les épaules en arrière et le bout de ses tresses coulant dans son dos.

Il restait encore quelques mercenaires réunis devant le mur de l’Exténuation Absoute. L’un d’eux repéra Basilien et Ohya alors qu’ils partaient. Francisque, un gosse arrivé en ville quelques velliades auparavant, après un service militaire dans la région. Il avait travaillé avec l’agence Elsy sur un règlement de comptes, un peu avant la mort de Daravic. Un demi-sourire sur le visage, il vint à la rencontre des deux hommes, qui le dominaient à la fois par l’âge, la taille et la carrure. Basilien fut aussitôt las de sa présence ; Francisque était toujours complètement surexcité, et aujourd’hui ne semblait pas faire exception.
- Hé les mecs, vous êtes là ! dit-il en leur serrant la main, ses pâles yeux gris passant d’un visage à l’autre. J’savais pas qu’vous connaissiez Nédéric.
- Ni nous que toi aussi tu le connaissais… dit Basilien en s’économisant d’une réelle salutation.
- Si, on avait fait plusieurs trucs ensemble, ici et là… répondit Francisque en échouant à fixer son regard sur l’un ou l’autre de ses vis-à-vis. C’était un bon type, j’suis vraiment bien étonné de c’qu’il a fait…
- On sait jamais ce que les gens ont dans la tête, petit, dit Basilien, sans conviction.
- J’ai que quelques années de moins que toi… répondit Francisque en tordant la bouche.
- « Que » quelques années… répéta Basilien en le regardant avec mépris sous sa capuche. Peu importe ! C’est pas que j’aime pas causer avec toi, mais…

Il leva la tête pour désigner la pluie.
- Ha ouais, bien sûr. Vous rentrez chez vous, là ?
- Ch’ais pas… soupira Basilien avec un regard en coin pour Ohya.
- Nous aller boire un verre, dit l’Atépéhien, laconique. Toi vouloir venir ?

Basilien serra les dents alors qu’un grand sourire illuminait le visage du jeune homme.
- Ha bah ouais ! J’avais rien à faire, là, en plus !
- Génial, alors… ironisa Basilien pour lui-même avant de se remettre en marche, sans regarder si les deux autres le suivaient hors du cimetière.

Ils restèrent un moment les pieds dans le caniveau inondé pour décrotter la boue de leurs chaussures, puis se dirigèrent vers le centre des quartiers ouest. Basilien et Ohya ne disaient rien, laissant Francisque, entre eux, faire la conversation pour trois sur tous les sujets qui lui passaient par la tête. Ce gosse semblait avoir la phobie du silence. Au son d’un monologue sur la qualité des différentes herbes à fumer, ils rejoignirent l’axe central du quartier. Là, ils purent enfin marcher relativement au sec, protégés par l’immense pont soutenant la route agricole, une très large avenue construite en hauteur. Cette voie suspendue reliait en ligne droite les champs extérieurs aux quartiers est, et faisait office de marché en gros pour les épiciers et les maraîchers de tout Mirinèce. Sous le pont, en une ironie inconsciente, s’était réunie une large communauté de clochards et de mendiants, qui vivaient là, couchés sur les pavés toute la journée, trente mètres seulement sous l’un des pôles économiques de la ville.

Ce jour-là, et depuis déjà une semaine, des échafaudages avaient été installés sur les côtés du pont, pour rénover le haut des piliers de soutien et les rambardes de la rue suspendue. Une quarantaine d’ouvriers se criaient des blagues et des insultes tout en ne travaillant pas, la pluie rendant leur ouvrage impossible.
- Putain de connards de travailleurs municipaux, grogna Basilien en en regardant deux, au-dessus de lui, s’amuser à essayer de cracher depuis leur perchoir sur le visage d’un clochard endormi.

Basilien, Ohya et Francisque se frayèrent un chemin parmi les sans-abri, toujours en direction du centre des quartiers ouest, et donc du Verre Ébréché. Basilien passa une main dans ses cheveux pour retirer sa capuche, s’ébrouant en même temps pour chasser l’eau de son manteau. Son gabarit et la barbe qu’il laissait pousser depuis son retour d’Aurterre achevaient de le faire ressembler à l’animal dont il portait la laine. Il jeta un regard à Ohya ; il marchait en regardant ses pieds. Basilien ne savait ni quoi dire ni quoi faire. Francisque, lui, laissait ses cheveux blonds pendre en grosses mèches sur ses yeux, et continuait à exercer sa spécialité : parler en s’agitant.
- Parce que bon, j’veux bien qu’on n’aime pas ça, mais de là à dire que c’est la plus mauvaise herbe possible, j’trouve que l’type est pas mal gonflé…

Il s’arrêta entre deux tas d’ordures et regarda sur le côté, vers une rue adjacente au pont.
- Hé, venez voir ça, les gars ! Venez voir ! dit-il en s’éloignant déjà, retournant à la pluie sans même sembler s’en apercevoir.
- Venir voir quoi ? lui cria Basilien, peu enthousiaste à l’idée d’à nouveau se mouiller.

Un clochard allongé près de ses pieds lui grogna de la fermer, sans ouvrir les yeux. Basilien regarda avec dégoût la coulée de salive qui dégoulinait sur son front.
- La Voix ! Venez voir !

Presque contre son gré, Basilien rejoignit Francisque sous la pluie, suivi d’Ohya, dont le visage ne trahissait aucun intérêt. Entre des insultes peintes sur les planches, un placard de La Voix des Murs était collé à une palissade faisant le lien entre deux maisons délabrées. Les quelques articles et illustrations pyrogravés sur le cuir faisaient la part belle au gros titre du jour : « Un nouveau Blasphème dans les quartiers nord. Le gouvernement est impuissant. » Basilien passa sa main sur le cuir pour l’essuyer et rendre les lettres plus lisibles. Il tenta de déchiffrer les premiers paragraphes mais s’arrêta vite, découragé. D’habitude, c’était Elsy qui lui lisait les journaux.
- Blasphèmes encore ? demanda Ohya, complètement analphabète.
- Ouais, dit Francisque, les yeux plissés, lui aussi luttant contre ses faibles capacités. J’crois qu’ils ont attaqué un bureau de recrutement de l’armée, dans les quartiers nord… J’crois, parce que j’connais pas ces mots. Mais ça c’est « armée », alors ça doit être ça. Y’a neuf personnes qu’ont disparu. Et après, y’a plein de témoins qui écrivent. Ils ont vu les trucs, les Blasphèmes, mais ils ont pas bougé.
- C’est normal, dit Basilien en fronçant les sourcils pour protéger ses yeux de la pluie. Si ce qu’on dit sur la taille des monstres est vrai, j’aurais pas bougé non plus.
- Non mais je crois que c’est les Blasphèmes qu’ont pas bougé, dit Francisque.
- Eux jamais bouger, dit Ohya, le regard fixé sur le titre de l’article. Je sais, ami me raconter tout, Blasphèmes pas se promener, eux tout casser sur place et puis disparaître.
- Paraît que Prime en a parlé dans son discours du Rituel, dit Francisque en se retournant vers les deux autres.
- Conneries ! cracha Basilien. Les Blasphèmes sont apparus après.
- Ch’ais pas. On m’a dit qu’il en avait parlé.
- Non, trancha Ohya. Moi être au discours. Prime pas en parler.

Tout le monde regarda à nouveau l’illustration de l’article. Les restes calcinés d’un bâtiment.
- En tout cas, comme tu disais Ohya, « eux pas se promener », et surtout pas dans le coin, conclut finalement Basilien en soufflant un peu d’eau de ses lèvres. Aucune foutue attaque dans les quartiers ouest. Les Blasphèmes, c’est un truc de riches. Allons boire.

Ils se remirent en route sans discuter, leurs pas éclatant les flaques d’eau qui s’étaient amassées dans la chaussée déformée. Autour d’eux, à mesure qu’ils s’enfonçaient plus profondément dans le quartier, les rues se vidaient des quelques passants et chariots qui circulaient autour du pont. Il était onze heures du matin, tout ceux qui avaient un emploi étaient en train de l’occuper. Quelques mômes s’abritaient sous les porches des maisons pour fumer en silence ou se disputer au sujet de quel gosse pouvait casser la gueule à tel autre, de qui avait déjà cassé la gueule à qui, et de qui serait le premier à savoir ce que « coucher » voulait dire. Aucun des trois mercenaires ne prêtait attention à eux, ni aux autres détails de ce qui était leur quotidien. Le crépis des murs qui s’en allait faute d’entretien, les pavés des rues mal égalisés, les caniveaux débordant de déchets, la silhouette de Galrekah qui s’élevait au-dessus des tuiles rouges ou noires, figée en un cri vers le ciel… Et deux des Arches, qui naissaient au sommet du Palais Central, et dont les courbes coupaient le ciel et délimitaient, à gauche et à droite, la superficie des quartiers pauvres de Mirinèce avant d’aller se perdre dans les nuages. Entre elles, au sol, se trouvaient la main-d’œuvre bon marché, les assassins professionnels, et pas grand-chose d’autre méritant qu’on veuille mettre un pied ici par simple curiosité.

Ils arrivèrent enfin au Verre Ébréché, dont ils poussèrent la porte en s’ébrouant. Il n’y avait presque aucun client, mais de chaque côté de la longue pièce, deux gros feux brûlaient dans les cheminées, plongeant le bar dans une chaleur bienvenue après la pluie. Francisque se débarrassa de sa cape noire, qu’il accrocha à l’une des paternes de l’entrée. Basilien l’imita et retira d’une main son manteau alourdi d’eau. Fut alors dévoilé le plâtre qu’il avait toujours au bras gauche et qui, depuis une soirée passée avec d’autres mercenaires deux jours plus tôt, s’ornait d’une dizaine de pénis dessinés à l’encre, d’un gribouillis informe, et de grossièretés en tout genre. Elsy elle-même avait décoré le plâtre d’un (très mauvais) dessin représentant un homme énorme avec un bras en moins. Probablement au fait de son niveau de dessinatrice, elle s’était sentie obligée d’ajouter une légende : « Basilien le gros pourri ». Le mercenaire tira la manche de sa chemise par-dessus le plâtre. Plus qu’une semaine avant de pouvoir enfin se le faire retirer.
- Il est super ton manteau, fit remarquer Francisque en se lissant les cheveux en arrière.
- Merci. C’est de la véritable laine d’ours.
- J’vois ça, répondit Francisque avec une voix sifflante. Ça a dû te coûter un joli paquet de ‘velle, non ?
- Ouaip.

Ils rejoignirent Ohya, déjà assis au bar. Francisque se plaça entre les deux hommes, qui se mirent aussitôt à rouler du tabac à partir du pot posé sur le long comptoir patiné. La pénombre du Verre Ébréché, brûlée aux deux bouts par les cheminées, était réconfortante.
- T’as eu où l’argent pour t’payer un chouette manteau comme ça ? reprit Francisque.
- Une mission qu’on a faite avec Elsy. Un truc bien payé.
- Ouais ? Tu travailles toujours avec elle ?
- Moi aussi, intervint Ohya en regardant le patron du Verre s’approcher d’eux, un torchon sur le bras et un sourire chaleureux sous sa moustache brune.
- Bien, bien ! Toujours l’agence, hein ?
- Ouais, répondit Basilien en finissant de rouler son tabac. Salut chef !

Le patron s’approcha d’eux et serra les mains d’Ohya et Basilien puis, après une seconde d’hésitation, celle de Francisque. Il s’essuya dans son torchon tandis que Francisque repoussait à nouveau ses cheveux en arrière et qu’Ohya se soufflait dans les mains pour se réchauffer. Derrière son crâne, ses tresses gouttaient sur le sol, formant déjà une petite flaque sur les dalles couvertes de sciure.
- Bonjour messieurs, répondit le patron en sortant son briquet pour allumer leurs cigarettes. Je vous sers quoi ?
- Merci, dit Basilien en tirant une longue bouffée. Bière, pour moi.
- Pareil, dit Francisque.
- Moi jus de légume aux œufs, finit Ohya.

Le patron hocha la tête et repartit vers ses bouteilles. Francisque regarda Ohya comme s’il venait de lécher les pieds d’un lépreux.
- C’est quoi c’te boisson ? Une tradition de là d’où tu viens ?
- Non, répondit simplement le colosse.
- Ha.

Francisque regarda un long moment le mercenaire en attendant une suite qui ne vint pas. Le patron amena les bières, et un grand verre dans lequel flottait une mixture à demi-solide, mélange d’œufs de cavalins crus, de sels aromatiques et de légumes moulinés. Il servit ça à Ohya comme si c’était une commande tout ce qu’il y avait de plus banal. Francisque se demanda si ce n’était d’ailleurs pas le cas. Lorsque le patron repartit s’asseoir sur un tabouret à côté de la caisse, pour se replonger dans la lecture du journal du jour, le jeune homme reprit la conversation en sirotant sa bière.
- C’est bien, de bosser en agence ?
- Ouais, répondit Basilien en soufflant un long nuage de fumée. Ça permet de faire des boulots plus diversifiés, et de moins avoir la milice sur le dos.
- Et puis ça gagne plus ! ajouta Francisque avec un pouce tendu derrière lui, vers le manteau en laine d’ours.
- Aussi, admit Basilien avec un début de sourire.

Il se frotta le cou, faisant crisser sa barbe, en regardant de l’autre côté de Francisque. Ohya avait le visage baissé vers son nettoyeur, un truc qu’on ne commandait généralement qu’à la fin d’une nuit bien arrosée, afin de pouvoir faire le trajet jusqu’à son lit. Il semblait ne pas écouter la conversation et avait les yeux brumeux, perdus dans la contemplation de sa cigarette, qui se consumait toute seule entre ses gros doigts posés sur le rebord du comptoir.
- Et tu penses qu’y a de la place pour un membre de plus ?

Basilien baissa la tête vers le gosse.
- Tu penses à toi ? demanda-t-il avec un bref ricanement avant de boire la moitié de sa bière d’un coup.
- Ouais ! s’exclama Francisque, un grand sourire dévoilant les dents qui manquaient au fond de sa bouche. J’ai déjà travaillé avec vous, vous avez bien vu que j’étais un bon, non ? Hein ?

Basilien le regarda un long moment avant d’être sûr que ce petit con était sérieux. Il prit une grande respiration, humant l’air alcoolisé et chaud de la taverne.
- Écoute, Francisque, t’es un chic gosse, et c’est vrai que tu t’en étais sorti, mais… Franchement, je sais pas si… Enfin, tu sais, on prend pas n’importe qui.
- Hé, je peux faire mes preuves ! Pas de problèmes ! Genre, j’sais pas, j’vous aide une fois ou deux, comme ça, et puis si c’est bien, vous me prenez comme vrai membre ! J’ai pas de clan, tu l’sais, y’aura pas de problèmes !

Basilien se massa les yeux. Sa barbe frotta contre le col de sa chemise noire.
- Franchement, je crois pas que ça va être possible, gosse. C’est Elsy la patronne, et je pense vraiment pas qu’elle –
- Ha non mais j’sais bien, hein ! assura Francisque en levant ses mains, renversant un tiers de sa bière sur le comptoir. Je compte bien aller la voir elle, hein, mais bon, j’disais ça pour –
- Toi fermer ta gueule.

Ohya n’avait pas bougé, ni même haussé la voix. Pourtant, Francisque ferma effectivement sa gueule. Les ordres ont toujours plus de chances d’être obéis lorsqu’ils sont donnés à un gringalet par un type dépassant les deux mètres et les cent dix kilos.

Les deux feux craquèrent un long moment, alors que des clients solitaires commençaient à entrer au Verre Ébréché pour commander une bière et un repas chaud. Des travailleurs en pause déjeuner. Basilien reconnut certains des ouvriers « travaillant » à la rénovation du pont. Il ne vit pas ceux qui s’amusaient à cracher sur les clochards. Ohya avait toujours l’air triste, et n’avait pas encore touché à son nettoyeur. Ses lèvres étaient tellement serrées qu’elles se réduisaient à un trait, et sa cigarette s’était éteinte entre ses doigts. Basilien, aussi intérieurement qu’involontairement, remercia Francisque lorsque le gosse se sentit obligé de reprendre la parole.
- En même temps j’comprends qu’vous vouliez garder le plan pour vous, hein !
- Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Basilien en finissant sa bière et sa cigarette, presque simultanément.
- Bah Elsy, c’est pas la pire patronne du monde, hein ! Y’a des salaires en nature ?

Francisque posa ses mains en coupes devant sa poitrine puis partit d’un rire qui parvint à être juvénile et gras en même temps. La baffe de Basilien s’allongea d’elle-même, poussant Francisque en arrière de son tabouret. Le mercenaire eut un début de remords en voyant un point de sang sur le blanc sale de son plâtre. Francisque arrêta aussitôt de rire et se tint la bouche. Le patron du Verre Ébréché, derrière le comptoir, continua à essuyer des verres, mais sans quitter le trio des yeux. Il avait fait un signe discret à un homme aussi grand que Basilien, qui était déjà là lorsque les mercenaires étaient entrés dans le bar, assis contre les vitres rouges d’une alcôve près de l’entrée. Basilien connaissait cet homme, et savait qu’il n’était pas un client, mais un mercenaire employé à temps plein pour veiller à la sécurité du lieu. Ohya s’était également retourné, adossé au rebord du comptoir, son nettoyeur à la main. Il regardait Francisque avec un air qui ne laissait planer aucun doute : si Basilien avait dans l’idée de lui distribuer quelques baffes de plus, l’Atépéhien le laisserait faire sans aucun scrupule.
- Quoi, on est entre mecs, non ? dit Francisque en se redressant, recommençant déjà à sourire malgré un petit trait de sang sur la lèvre inférieure.

Basilien regarda rapidement autour de lui. En effet, tous les occupants du bar étaient présentement des hommes.
- Et ? demanda-t-il en revenant sur Francisque. Ça nous oblige pas à être des petits cons. Et puis je te rappelle que tu parlais de ma patronne, avant de parler d’une fille.
- Ouais, ouais, je sais, j’m’excuse, j’m’excuse vraiment, Basilien…

Francisque se rapprocha de son tabouret en s’essuyant la lèvre. Ohya le repoussa d’un coup de pied dans le ventre. Sec et douloureux à cause du bout métallique de sa chaussure, mais sans vrai dommage. Juste ce qu’il fallait. Francisque se plia en deux, le souffle coupé.
- Toi dégager, maintenant.

Tous les clients s’étaient tus et tournés vers la scène. Leur pause déjeuner allait peut-être s’agrémenter d’un spectacle gratuit. Basilien se rendit compte que, par réflexe, il avait porté sa main à la poche de son veston qui contenait son couteau. Il la retira et regarda le mercenaire du bar d’un air paisible. Les deux hommes hochèrent la tête de concert.

Francisque fixa Ohya d’un œil plus étonné qu’hargneux, en reprenant laborieusement son souffle. Lorsqu’il arriva enfin à respirer normalement, il se redressa et se remit à sourire, la lèvre gonflée. Basilien n’arriva même pas à le détester tellement sa naïveté était criante. Il allait très probablement se faire tuer dans l’année, avec ce don qu’il avait d’attirer les coups.
- D’accord les gars, pas de problème, j’suis désolé ! dit-il finalement en levant les mains devant lui, en signe de paix. C’est pas le moment de parler d’ça, c’est tout… J’vais vous laisser seuls. Mais j’étais sérieux : j’vous aime bien, et Elsy aussi, et –
- Putain, mais toi dégager ! cria Ohya en donnant un nouveau coup de pied, sans se lever de son tabouret, ne touchant que l’air.

Francisque bondit en arrière avec un rire hilare, attrapa sa cape et s’en alla dans la rue avant même de l’enfiler, son rire crétin le suivant tel une traîne mal taillée. La porte de la taverne claqua derrière lui. Ohya et Basilien se retournèrent vers le comptoir, le plâtre de Basilien tapant sur le bois comme l’affirmation que le spectacle était terminé. Tous les clients se tournèrent à nouveau vers leurs repas et se remirent à parler.
- Désolé, dit Ohya au patron.
- Pas de problème, les gars. Tant qu’il n’y a pas de casse, ça me va.

Il était difficile de déterminer si le patron était sincère ou s’il avait peur d’eux. Peut-être un mélange des deux, s’amusa à penser Basilien en fouillant ses poches à la recherche d’un peu de ‘velle. Ohya but son nettoyeur d’une traite, serra les dents et les paupières pendant cinq secondes, le cou soudain gonflé et rouge, et toussa une seule fois en se tapant vigoureusement sur le ventre. C’était passé. La petite altercation et le cocktail semblaient lui avoir rendu un peu de vie. Basilien se sentit plus à l’aise. Il n’avait jamais été très bon avec les gens tristes.
- Tu veux venir bouffer chez moi ? proposa-t-il en posant quelques grammes de ‘velle sur le comptoir.
- Sûr ? Ta mère pas être pas contente ?
- Tu parles ! soupira le mercenaire. Elle fait toujours dix fois trop à manger. Et puis elle t’avait bien aimé, quand t’étais venu l’autre jour.
- Oui ? Gentille mère. Pas comme fils.
- Va te faire foutre ! répondit Basilien en souriant.

Ohya également sourit. Un peu.
- Alors, on y va ?

L’Atépéhien acquiesça. Ils payèrent, Basilien renfila son manteau toujours mouillé, et ils ressortirent dans la rue avec un geste d’au revoir au patron et à son mercenaire. Dehors, la pluie s’était un peu calmée, mais il faisait toujours aussi froid. Les deux hommes marchèrent d’un bon pas vers la limite extérieure des quartiers ouest.

 

 

Ohya se réveilla en fin d’après-midi, allongé torse nu sur un canapé du salon de la mère de Basilien, une lourde couette en plumes posée sur lui. Il ne se rappelait pas vraiment s’être endormi ; Baz et lui avaient parlé un long moment après le repas, fumant et refaisant le monde en se passant une bouteille de vin… Et puis il se retrouvait là, quelques heures plus tard, dans la même pièce mais pas avec la même lumière. Il se leva lentement et s’étira. Un reste de jour gris passait encore à travers les deux grandes fenêtres à croisillons de fer qui donnaient sur la rue, mais c’était principalement le feu dans la cheminée qui éclairait la pièce. Le salon était encombré de tout un tas de fauteuils et de canapés, eux-mêmes encombrés de plusieurs animaux empaillés, de vieilles robes propres mais trop farfelues pour être autre chose que des déguisements, et par des piles de vieux journaux. Elsy appelait souvent la mère de Basilien « la vieille folle dingo », avec une sympathie sincère.

Ses tresses étaient enroulées dans un linge, et il aperçut son veston et ses chaussures posés à côté du feu. La mère de Basilien. Une grosse femme qui prenait encore plus de place que son fils, mais qui était presque son exact opposé pour ce qui était du caractère et de la compassion. Ohya se leva du canapé et se dirigea vers la cheminée. Ses vêtements étaient complètement secs. Il se rhabilla et posa devant l’âtre, plié, le linge qui avait épongé ses cheveux.
- BAZ ! cria-t-il en direction des escaliers montant à l’étage. BAZ ! cette fois en direction de la cuisine.

Aucune réponse, mais il s’y était attendu. On sait en général d’instinct si on est seul ou non dans une maison. Ohya se dirigea vers la grande table sur laquelle il avait déjeuné quelques heures auparavant, en compagnie de son ami et de sa mère. La vaisselle avait été rangée, mais il restait quelques pains faits par madame Orlinde. Ohya en mangea un, et s’étira à nouveau. Ce n’était que la deuxième fois qu’il venait ici, mais il adorait déjà cette maison. Il aimait les parents, en général. Ils lui donnaient toujours un sentiment de stabilité. Il alla dans la cour arrière de la maison et urina dans la fosse creusée derrière les buissons, puis revint au chaud. Il faisait presque nuit.

Il serait bien resté dîner ; du moins c’est ce qu’il crut, avant de se rendre compte que ce n’était pas tout à fait vrai. Il trouva dans son pantalon dix grammes de passevelle qu’il posa sur la table. Il était sûr que Baz les lui rendrait dès le lendemain, en l’accusant de prendre sa mère pour une tenancière d’hôtel, mais il se sentait obligé de le faire. Vieux reste d’Atépéha, où tout était toujours monnayé. Il boutonna son veston et ouvrit la porte donnant sur la rue. Sans clé, on ne pouvait l’ouvrir que de l’intérieur. Très bien, il pouvait donc partir sans attendre le retour de la famille Orlinde, où qu’elle eût été. Il ne se sentait pas d’humeur à devoir parler avec des gens, fut-ce avec des amis et pour simplement dire au revoir. Il sortit dans la rue en claquant la porte derrière lui.

Un vent glacial soufflait toujours, mais la nuit venant, la pluie avait complètement cessé. La famille Orlinde habitait près de la frange extérieure des quartiers ouest, qui était légèrement plus active et riche que le centre : les rues étaient pleines des écoliers de retour des cours et des travailleurs qui rentraient chez eux, encore en cotte de travail. Une masse de « bons Mirinéçois » dans laquelle les employés municipaux se frayaient un chemin pour aller allumer les braseros publics. Et autour de ce petit monde, des patrouilles de la milice se promenaient en discutant, lances au poing. L’état d’urgence, le couvre-feu. Les Blasphèmes. Ohya toisa un milicien qui marchait en passant une bouteille de vin à un collègue, le bouscula légèrement au passage, et continua son chemin. Il détestait ces types, par habitude.

Sans vraiment réfléchir à la direction qu’il prenait, il fourragea dans ses poches : rien. Il arrêta un adolescent et lui demanda s’il avait de quoi fumer. Le gosse lui donna une cigarette déjà prête et des allumettes, sans arriver à le regarder dans les yeux plus d’une seconde, le regard attiré par les tatouages faciaux du mercenaire. Ohya reprit sa route la cigarette aux lèvres. Une mauvaise habitude donnée par Elsy et Basilien. Il passa à côté d’un mur sur lequel était collée une dizaine de placards de presse différents, qui titraient tous sur Aurterre ou sur les Blasphèmes, et généralement sur les deux. Ohya n’en regarda pas même un.

Des voix partout, des bruits de chariots, des insultes, des rires d’adolescents déjà soûls alors qu’il n’était pas encore dix-huit heures. Mirinèce ; une ville gigantesque au sein de laquelle tout ce qui le distinguait de ses voisins était sa carrure, la couleur de sa peau et ses tatouages. Il monta des escaliers qui tournaient à angle droit et rejoignit la surface de la route suspendue, qui ici ne s’élevait plus qu’à dix mètres du sol, le dénivelé de Mirinèce remontant à mesure qu’on sortait de la ville. Ohya voulait voir les champs.

Lorsqu’Elsy l’avait convaincu de venir avec elle sur le continent des Arches, il ne savait pas trop à quoi il s’attendait. Ou plutôt, il ne se rappelait plus aujourd’hui à quoi il s’était attendu à l’époque. Il avait simplement assez aimé Elsy pour la laisser le sortir d’Atépéha. Est-ce qu’il le regrettait, aujourd’hui ? Non, décidemment non. Parce qu’il y avait elle, tout d’abord. Puis Baz, et tous les autres types des quartiers. Même des casse-couilles comme Francisque. Et les quartiers eux-mêmes. Et puis il y avait l’aventure, l’impression que n’importe quoi pouvait arriver, que le monde entier était certes inconnu, mais ne demandait qu’à ne plus l’être. Ho, et puis l’alcool et les filles de la nuit, aussi. C’était quelque chose qu’Atépéha n’offrait qu’avec plus de circonspection.

Mais à côté de ça… Des gens comme Nédéric se suicidaient. C’était un homme bien, avec qui il avait bu de nombreuses bières et passé d’encore plus nombreuses heures à discuter. Nédéric aimait jouer aux dés, les courses de cavalins, les filles grandes et fines, le lard en croûte de sel et imaginer la vie des gens dix ans plus tard. Il habitait seul mais dans la même rue que l’une de ses sœurs, gagnait mal sa vie comme mercenaire illégal, était allergique au poivre blanc, et collectionnait les jouets en bois de la guerre de Loffrieu. Nédéric était son ami. Et pourtant, Basilien, qui était également l’ami d’Ohya, n’avait pas réussi à être vraiment triste, ce matin. Et Elsy, elle, n’avait même pas pris la peine de venir. Basilien avait raconté à Ohya, lors du déjeuner, qu’Elsy craignait que le gouvernement ne tente de les assassiner, elle et lui, pour avoir vu ce qui s’était exactement passé à Aurterre. Basilien et Ohya s’accordaient à penser que c’était des conneries, mais Elsy préférait être encore prudente quelques semaines, juste pour être sûre. C’était du moins ce qu’elle avait dit à Basilien. Ohya la soupçonnait de n’avoir simplement pas voulu venir se mêler à ceux dont elle faisait encore partie quelques velliades plus tôt. Son ancienne famille, des gens sales et sans manières, mais des gens quand même.

En fait, peu importaient les vraies raisons, seuls restaient les faits : ni Basilien ni Elsy ne considérait la mort de Nédéric comme anormale, comme méritant d’être débattue.

Ohya était arrivé sur les premiers tronçons de la route agricole. Les vendeurs de légumes et de viande étaient en train de ranger leur marchandise, et sur les côtés du pont, les ouvriers de rénovation mettaient des bâches sur leur matériel. On remplissait les chariots des invendus, on nourrissait les énormes cavalins de trait, on nettoyait la rue. Et la milice patrouillait tranquillement, par cinq ou sept, discutant plus que veillant. Demain une nouvelle journée recommencerait, identique à celle-ci. Ohya se dirigea vers les champs qui, sur les rebords de la vallée de Mirinèce, marquaient la sortie de la ville. Il se retourna pour regarder Galrekah, adressant au titan un regard de vieille complicité fatiguée, et jeta sa cigarette dans le caniveau plein de pluie boueuse. Ivre des bruits de la foule, il arriva à marcher sans penser pendant plus de cent mètres, se concentrant pour ce faire sur les visages des gens qu’il croisait. Tous détournaient les yeux lorsqu’ils le voyaient. Ohya ne savait plus bien s’il aimait ça ou pas.

Puis il arriva aux champs. La moisson était terminée depuis déjà plusieurs semaines. De grands braseros enflammés trouaient la nuit de chaque côté du pont, éclairant de danses orange les grandes étendues de terre retournée. Ohya s’assit à l’arrière d’une charrette laissée là pour la nuit, à quelques mètres de la fin de la rue. Il écouta le bruit des flammes en laissant le froid piquer sa peau. Il n’avait jamais porté de manteau. Et n’avait jamais non plus été enrhumé. À dix mètres de lui, des miliciens étaient adossés à la rambarde et fumaient en discutant autour d’un feu, emmitouflés dans les gabardines kaki réglementaires.

« Une autre journée pour la même merde » lui avait un jour dit Nédéric en riant. Ohya se demanda si ça lui arriverait à lui aussi ; si un jour, il ne serait plus bouleversé d’apprendre que l’on pouvait décider de se tuer, non pour une cause précise, mais parce que simplement la vie ne valait plus la peine d’être choisie. Est-ce qu’un jour lui aussi deviendrait un véritable habitant de Mirinèce ? La pauvreté des quartiers ouest ne choquait que lui, dans l’Agence Elsy. Il était le seul à encore se demander pourquoi on avait laissé une telle différence exister entre ici et le reste de la ville, le seul à ne jamais être à l’aise dans la foule des rues, le seul à penser que les choses auraient pu être différentes. Était-ce parce qu’il n’était pas né ici ? Sûrement. Il se laissa tomber en arrière sur le bois humide de la charrette, les mains croisées derrière la tête. Il y avait trop de nuages pour voir les étoiles, mais il regarda tout de même le ciel.

Atépéha était loin, maintenant. Il repensait souvent à la mer, à son village d’enfance, où tout le monde connaissait les deuxièmes prénoms de tout le monde. Aux tatouages de ses parents et de ses frères, aux entraînements collectifs, aux journées passées à ne rien faire d’autre que du sport et de la philosophie. Il ne pleuvait jamais, là-bas. Y retournerait-il un jour ?

Et soudain il comprit, en repensant à la couverture que Basilien ou sa mère lui avait mis dessus lorsqu’il s’était endormi dans leur salon. Mirinèce était sa maison, maintenant. Et peut-être qu’elle le serait pour toujours. Il avait une famille autour de lui, une vraie, qui tuerait et mourrait pour lui. Mais ça ne voulait pas dire qu’il devait devenir Mirinéçois. Il pouvait conserver ce qu’il voulait de son passé, et en faire des parties intégrantes de son futur. Il pouvait changer sans se transformer. Il était sûr d’aimer Elsy et Baz, et même d’aimer les quartiers ouest et leur pègre. Mais il était également à peu près sûr d’être aimé en retour. Il comptait pour des gens, et des gens comptaient pour lui. Et il n’avait trahi pour ça ni ses émotions ni lui-même.

Sa peau était durcie par le froid maintenant, mais il se forçait à ne pas le sentir. Il fixa le ciel, les yeux grand ouverts. Bientôt, il retournerait en ville et trouverait quelques mercenaires avec qui se bourrer la gueule pour honorer Nédéric. Une famille, ce n’est pas des gens identiques, mais des gens vivant ensemble et combattant du même côté. Mirinèce était sa maison.

Ohya serait peut-être resté allongé sur la charrette encore cinq minutes, si rien ne s’était passé. Mais quelque chose se passa. Des cris tout d’abord, à une centaine de mètres de là, sur le pont. Puis le cliquetis des armes des miliciens les plus proches, qui se mirent à courir. Suivi d’une odeur immonde et soudaine, qui rappelait vaguement celles de la viande pourrie et de la vase. Puis à nouveau des cris, cette fois plus forts. De terreur et de douleur. Ohya se redressa sur les coudes et se tourna en arrière. Un brasero était renversé en travers de la route, à cinquante mètres environ, et un épais nuage de fumée coupait la vue. Puis une énorme secousse fit trembler le pont.

L’une des roues de la charrette d’Ohya cassa, faisant glisser le mercenaire au sol. Il se redressa, attrapa le coutelas qu’il avait toujours sur lui, caché dans la jambe de son pantalon, et se mit à courir vers les cris. Il ne voyait encore rien d’autre qu’un feu renversé et des silhouettes qui couraient partout en criant. Et derrière, un énorme nuage de fumée qui dansait et cachait le ciel nocturne. Ohya pensa à un attentat. Puis une vendeuse de légumes fut projetée dans les airs, décrivant un arc de cercle de plus de trente mètres au-dessus du pont, pour s’écraser aux pieds du mercenaire. Elle avait la nuque brisée, et son visage trempait dans une flaque d’eau boueuse, à quelques centimètres d’une feuille de salade pourrie. Ohya la regarda un instant sans savoir comment réagir. Il n’avait en fait pas vu tellement de cadavres, dans sa vie. Il n’eut pas le temps de s’attarder sur la question : une dizaine de personnes arrivaient vers lui en hurlant. Il enjamba la morte et attrapa un milicien désarmé par les épaules, le forçant sans effort à s’arrêter.
- Quoi se passer ? cria-t-il assez fort pour couvrir les hurlements.
- Blasphème ! cria le soldat en se dégageant des mains d’Ohya pour se remettre à courir vers les champs. FUYEZ ! BLASPHÈME !

Ohya resta un instant immobile. Un Blasphème, donc. Dans les quartiers ouest. Il resserra sa prise sur son coutelas et se remit à marcher vers les hurlements d’un pas décidé. L’odeur de viande pourrie s’intensifiait. Il n’allait certainement pas laisser l’un de ces monstres pour riches gâcher sa tout récente révélation émotionnelle. Il se sentait d’humeur à stopper un troupeau de cavalins à mains nues, et comptait bien le montrer à cette merde dont il n’avait que trop entendu parler.

Sauf que ce qu’il trouva au milieu des hurlements dépassait de loin les compétences de quelqu’un pouvant arrêter un troupeau de cavalins à mains nues. Ohya sentit son courage et son optimisme refluer dans son corps en un flot glacé. Devant lui, une vingtaine de miliciens essayaient de former une ligne de défense, mais Ohya comprit immédiatement que c’était peine perdue. Devant eux, des cadavres émaciaient la rue boueuse, principalement contre les rambardes, dans des postures brisées laissant deviner qu’ils avaient été projetés de tous côtés. En bas, dans les quartiers ouest proprement dits, d’autres hurlements montaient dans la nuit ; certaines victimes n’avaient probablement pas été arrêtées par les rambardes.

Et derrière les miliciens et les morts, ce qu’Ohya avait cru être de la fumée. Un Blasphème. Il doutait que les journalistes à l’origine de ce nom aient jamais réellement vu l’une de ces créatures, et pourtant, ils n’auraient pas pu choisir un meilleur nom. C’était en effet un blasphème, si ce n’était à Prime lui-même, à la vie dans sa globalité.

Une lourde chose brune et grise se détachait sur le ciel noir. Les reflets des flammes faisaient briller les viscosités qui lui servaient d’épiderme et se mêlaient les unes aux autres en s’épaississant par endroits pour donner une impression de vase séchée. La créature semblait couler sur elle-même, s’avaler en permanence par les dizaines d’orifices qui perçaient son corps sans forme ni cohérence, et qui palpitaient sur des rythmes différents, comme autant de bouches cherchant à happer leur tout dernier souffle. La boue qu’était cette créature était l’origine, la matière même dans laquelle avait été sculptée la vie ; et l’origine avait l’odeur de la viande pourrie. À la base de la créature se trouvaient des membres approximatifs, parodies hypertrophiées de pattes animales, et à son sommet, des tentacules, dont l’un était occupé à broyer la cage thoracique d’un homme au visage bleu de suffocation. De plus, diverses masses osseuses perçaient cet océan d’humeurs sombres, ici une corne de plusieurs mètres qui finissait en spire, là des vertèbres humaines qui s’agitaient, fébriles, en faisant gonfler et dégonfler, tel un poumon malade, une partie du monstre.

Ohya s’immobilisa, puis recula d’un pas ; puis d’un deuxième. Il avait, comme tout Mirinéçois qui ne vivait pas dans une grotte, vu dans les journaux les nombreuses gravures représentant les Blasphèmes. Mais il y avait un point sur lequel les dessins n’avaient pas été assez clairs : la taille de la créature. Le tas clapotant et puant qui se dressait maintenant à moins de dix mètres de lui masquait le ciel. Ohya recula encore d’un pas, et buta sur un cadavre de milicien. Il tomba en arrière sans même s’en rendre compte, se rattrapant sur les mains sans quitter le Blasphème des yeux. Son coutelas glissa à côté de lui, mais il ne fit aucun effort pour le ramasser. Ce n’était de toute façon pas comme s’il aurait pu servir à quelque chose.

Les miliciens se serrèrent les uns contre les autres, tandis que ce qui semblait à Ohya être des milliers de hurlements perçaient la nuit comme des trilles lancées par des oiseaux agonisants. Des silhouettes humaines couraient dans tous les sens autour de lui, fuyant, paniquées, le Blasphème. L’une des bouches de la chose, au centre de sa masse, s’élargit soudain, gobant dans son vide noir et nauséabond les autres orifices et chairs qui l’entouraient. Une gueule plus grande qu’Ohya s’ouvrit en dégoulinant, d’énormes coulées de boue tombant sur les pavés, qui se mirent à fumer. Le mercenaire remarqua alors que le sol, tout autour de la créature, fumait lui aussi avec un bruit d’ébullition. Les « lèvres » de la bouche se retroussèrent, et dévoilèrent quelques énormes cornes sales faisant office de dents. Ohya comprit ce qui venait lorsqu’elles tremblèrent fébrilement. Il se coucha au sol, les mains sur la tête. Le Blasphème hurla.

Un tunnel d’air rugueux, chaud et acide, tel une vomissure crachée dans un cri rauque, fit trembler l’air et même, sans métaphore aucune, le sol de la rue suspendue. Ohya se releva en hurlant de peur, mais sa voix fut emportée par le poids du cri du Blasphème. Deux miliciens, ceux qui s’étaient trouvés juste devant la gueule de la chose, étaient allongés sur le sol, les visages transformés en bouillie rouge. La gueule du Blasphème commençait déjà à couler, se transformant en un nid de courts tentacules terminés par des griffes jaunâtres.

Ohya se rendit compte qu’il n’avait jamais cessé de crier lorsqu’il voulut à nouveau hurler : un deuxième Blasphème venait d’apparaître derrière le premier.

Le nouveau monstre rampait sur l’extérieur de la rambarde, mordant la pierre d’une mâchoire de boue noire, et se hissa sur la rue à la seule force de sa reptation, comme une limace. Ohya se releva en tremblant, les mains se serrant et se desserrant en rythme. Le deuxième Blasphème était plus petit que le premier, et avançait en glissant, dressant au-dessus de sa masse ce qui ressemblait presque à la tête d’un animal imaginé par un fou. D’énormes yeux blancs trouaient la boue et la nuit, et reflétaient les flammes du brasero renversé.

Les miliciens chargèrent sur le premier Blasphème en tremblant. Un épais tentacule, assez long pour traverser tout le pont, jaillit. Deux miliciens furent projetés par-dessus la rambarde de droite. Ohya fut presque sûr de les entendre s’écraser en bas, au milieu des hurlements. Le deuxième Blasphème bondit sur le côté et atterrit sur un autre milicien. L’un des bras de ce dernier perça les chairs du monstre sans forme, et une main crispée et grande ouverte ressortit à l’air libre, avant de se figer dans cette position, sans disparaître.

Ohya arriva enfin à se retourner, entendant les derniers miliciens hurler de terreur, et se joignit aux quelques derniers fuyards qui, comme lui, s’étaient laissés hypnotiser par cette chose qui ressemblait à la fin de tout. Il se mit à courir à toute allure, se dirigeant vers les champs comme il se serait dirigé vers un précipice s’il avait été dans la direction opposée aux Blasphèmes. Sous ses pieds, il sentit à nouveau la rue suspendue trembler.

Le plus petit Blasphème bondit soudain, et atterrit devant Ohya et les autres fuyards, dont certains tombèrent en arrière de surprise, hurlants. Son odeur de viande avariée souffla sur eux en un miasme sifflant et serpentin. Le mercenaire n’était qu’à quelques mètres de lui. Il put voir, juste à hauteur de sa tête, au milieu des chairs dégoulinantes et fondues du Blasphème, un visage humain. Celui du milicien qui avait été écrasé. Une côte humaine jaunâtre lui sortait de l’orbite gauche, et de la boue coulait de son autre œil, de ses narines et de sa bouche, mais c’était pourtant bien lui. Ohya le regarda fixement comme on regarde un miroir, et sut ce qui arrivait avant de le ressentir. Un long tentacule s’abattit sur son épaule gauche, et il se sentit projeté dans les airs avec une force qu’il n’avait jamais expérimentée auparavant, quelque chose qui dépassait de loin l’idée même de puissance physique. Il vola plusieurs secondes, et vit la rambarde du pont passer plusieurs mètres sous lui. Encore au-dessous, dans la rue en contrebas, il eut le temps d’apercevoir un troisième Blasphème, haut et mince comme un tronc d’arbre dément. La chose faisait tournoyer ses tentacules-branches de tous côtés, projetant elle aussi ses victimes autour d’elle comme de vulgaires feuilles mortes. Ohya ferma les yeux en sentant son envol retomber vers le sol. Il criait toujours. Un choc violent interrompit sa chute. Il se sentit couler en lui-même, puis exploser, puis il ne sentit plus rien du tout. Il arrêta de crier. Il gisait, inconscient, sur l’escalier qu’il avait utilisé pour monter, entre le sol et le pont.

 

 

L’odeur était celle d’un abattoir en été, et la magicienne s’empressa de prendre une grande inspiration dans le pot d’épices parfumées qu’un militaire lui tendit.

Élodianne fut soulagée de voir Arlard lui-même l’accueillir, elle et son escorte, à l’entrée de la zone de la nouvelle attaque. Lui aussi était entouré de militaires. D’autres quadrillaient la zone du sinistre, hallebarde à la main et casque sur la tête. Tout autour du cordon de sécurité formé par des miliciens, une centaine de curieux affolés et avides d’horreur se pressaient pour participer à la curée, ayant quitté leur foyer pour grappiller quelques secondes d’un cadavre ou quelques minutes de la vision du tronçon de pont effondré. Un militaire aida la magicienne à passer par-dessus une grosse pile de gravats, qui tenait lieu de paravent contre les curieux, et Élodianne rejoignit Arlard. Ils se firent la bise avant de parler. De là où ils étaient, ils ne devinaient la foule qu’aux injonctions des miliciens et à la rumeur de la curiosité publique. Éclairés par la cinquantaine de torches accrochées ici et là, plusieurs autres magiciens bacillaires passaient également d’un endroit à un autre, accompagnés eux aussi de militaires. Le déploiement humain de la part du Palais Central était impressionnant ; l’heure n’était plus à la retenue et à l’observation. Si elle l’avait jamais été. Personne ne portait de tenue de protection. Elles s’étaient d’une part révélées inefficaces une semaine auparavant, lorsque plusieurs magiciens s’étaient retrouvés malgré elles couverts de cloques et de brûlures, et puis surtout, la gelée noire était cette fois absente du massacre. Les Blasphèmes en avaient fini avec la subtilité.

Cependant, tout le monde inhalait régulièrement des pincées d’épices odorantes. L’odeur était infâme, et la magicienne pouvait facilement sentir qu’elle n’avait rien de magique.
- On dirait qu’ils sont passés à la vitesse supérieure… amorça-t-elle avec hésitation, en regardant autour d’elle.

En plus des gravats de l’extrémité du pont qui s’était effondrée, heureusement sur une zone sans habitations, une haute pile de cadavres avait été organisée à dix mètres de là, autour des restes de l’un des piliers de soutien. Une lourde toile avait été posée dessus, mais des mains tordues et des visages grimaçants dépassaient de sous le jute imbibé de sang. De l’autre côté de l’abri relatif formé par les gravats, assis à même les pavés couverts de la poussière du pont, s’alignait une vingtaine de personnes. Élodianne s’attarda sur l’une d’entre elles, un homme immense à la peau foncée et au visage lourdement tatoué, assis entre deux miliciens blessés. Un Atépéhien. Elle l’avait déjà vu avec Elsy. Il avait une épaule et le torse compressés dans des bandages ensanglantés. Il fixait le sol du même air absent qu’affichaient tous les autres. Quinze soldats leur faisaient face et leur parlaient à voix basse ; il était difficile de dire s’ils étaient là pour les rassurer ou pour s’assurer qu’ils ne s’en iraient pas sans prévenir.
- Ce sont les témoins, dit Arlard en suivant le regard de son amie. Les survivants.
- Et eux… répondit Élodianne avec un geste vers la pile de cadavres.
- Ce sont les témoins non-survivants, dit Arlard avec un sourire désolé. Principalement des miliciens. Ils ont fait leur travail, et ont permis à pas mal de monde de s’enfuir lorsque c’est arrivé.
- C’est la première fois qu’ils laissent des cadavres… commenta Élodianne d’une voix atone, les yeux fixés sur ce qu’elle devinait des morts.
- Ils ont changé leurs règles, visiblement, dit Arlard en se tournant lui aussi vers le charnier. Ils sont arrivés à trois, comme d’habitude sans prévenir ; deux sur le pont, et un dans la rue en contrebas, expliqua-t-il en bougeant les mains devant lui pour faire revivre la scène. Et contrairement aux autres cas, ils n’ont pas attendu la nuit, comme tu peux le voir. Ils ont tué ceux qui avaient le malheur d’être là, pendant ce qu’on estime avoir duré moins de trois minutes, puis… On ne sait pas comment, mais ils ont… Enfin, ça, conclut le magicien bacillaire en désignant ce qui restait de l’extrémité du pont.

Élodianne regarda sur sa gauche, vers les rues qui grimpaient aux champs. Le vent avait chassé les nuages de la journée, et on voyait les étoiles. Derrière elle, de l’autre côté des gravats, les miliciens continuaient à hurler à la foule de reculer. Les flammes des torches faisaient danser des ombres sur le sol, sur les visages fatigués de toutes les personnes présentes, sur les ruines du pont, sur les taches de sang asséchées par la poussière, sur tout.
- Il y a eu beaucoup de morts ? demanda la magicienne en se tournant soudain vers Arlard.
- On en est à plus de cent quarante, je crois, dit Arlard en détournant les yeux un instant, comme s’il était lui-même responsable. Bien que plus des deux tiers soient dus à l’effondrement du tronçon de pont.
- Des clochards, surtout, n’est-ce pas ?
- Oui. Comment tu le sais ?
- J’ai habité dans le quartier.
- J’avais oublié… Désolé.
- Pas de quoi.
- Cela dit, les témoins sont tous d’accord pour dire que… Enfin, les Blasphèmes eux-mêmes ont fait beaucoup de morts, reprit Arlard, gêné. Ils ont grossi, d’après leurs dépositions. Un milicien complètement fou hurlait que nous n’avions aucune chance de même en blesser un. Comme les badauds arrivaient, les militaires l’ont assommé.

Élodianne fit un tour sur elle-même, en s’arrêtant à nouveau quelques secondes sur l’ami d’Elsy et les autres survivants, puis en regardant en l’air. Plus de vingt mètres de pont s’étaient écroulés, formant un gouffre entre deux tronçons toujours debout. À nouveau, Arlard suivit son regard pour continuer son exposé.
- L’hiver commence, et le transport des moissons ne pose pas encore problème, mais il va falloir réparer le pont avant le printemps, et ce n’est pas gagné. Les représentants des corporations commerciales sont furieux, et un thermogène qui est arrivé quelques minutes avant toi m’a dit qu’au Palais aussi, ça hurlait. Ça fait déjà quelques semaines qu’à cause des rumeurs, le commerce est en chute libre.
- Si seulement ces gens avaient eu la bonne idée de se faire tuer ailleurs… commenta Élodianne, sardonique.
- C’est un peu ça, lui répondit Arlard avec un sourire fatigué. En tous les cas, je crois qu’on aura un rapport dès demain dans nos appartements… J’espère. Parce qu’après, on devra encore faire les nôtres aux maîtres d’ordres…
- C’est bien que l’administration de Damnis ait arrêté de jongler avec les magiciens, sur l’affaire des Blasphèmes. Ça simplifie la communication. Par contre, si je comprends pourquoi toi et tes collègues êtes là, j’ai un peu de mal à comprendre pourquoi on est venu me chercher moi…
- T’étais en train de faire un truc intéressant ? demanda Arlard avec un sourire en coin.
- Absolument pas.
- Hé bien ça va changer. Tu viens avec moi ?

Ils se dirigèrent vers là où reprenait le pont, emportant dans leur marche une dizaine de militaires. Tous avancèrent sans rien dire tandis qu’Arlard ouvrait la montée le long de l’un des escaliers en colimaçon qui menaient au pont proprement dit. À mi-hauteur, Élodianne regarda sans s’arrêter la rambarde métallique de l’escalier ; elle était complètement tordue vers l’extérieur, et une énorme flaque de sang séché recouvrait plusieurs marches.
- On va où ? demanda-t-elle en levant la tête vers Arlard.
- Là, répondit-il en désignant les échafaudages de bois qui étaient toujours installés deux mètres sous la surface du pont. Les militaires ont dû réinstaller une partie du chantier, que l’effondrement avait arraché.
- Pourquoi avoir fait ça ?

Arlard s’arrêta à hauteur de la première passerelle. Une quinzaine de militaires, qu’Élodianne n’avait pas vus depuis le sol, se tenaient sur les échafaudages, des torches et des hallebardes dans les mains. Arlard passa les jambes par-dessus la rampe pour les rejoindre, et fit signe à Élodianne de le suivre. Les militaires firent mine d’aider la jeune femme, mais elle était déjà sur les planches, juste sous les restes du pont. Entre ses pieds, dix mètres plus bas, montaient les voix et les lueurs du sol. Elle releva les yeux vers Arlard en serrant les cordes qui tenaient lieu de rambardes.
- C’est presque par hasard qu’on l’a découvert, disait le magicien en continuant à avancer vers d’autre échafaudages, qui faisaient le tour du dernier pilier encore debout avant le vide. Des militaires s’étaient aventurés là pour récupérer un cadavre tombé sur les planches. Ils ont alors vu quelque chose refléter les flammes de leurs torches.

Élodianne se retint à temps de demander à Arlard de préciser de quoi il voulait bien parler. L’un des derniers mots était, pour elle, tout à fait explicite. Elle rejoignit son ami de l’autre côté du pilier. Un miroir de la taille d’un homme, sans cadre, était posé debout contre une pile de briques que l’on avait visiblement mise là pour ça. Du béton cassé était collé en grosses plaques tout autour du rectangle lisse et usé, mais toujours miroitant. Derrière le miroir, sur le pilier, une large surface venait récemment d’être découpée dans la pierre, juste au-dessus de l’angle formé par l’échafaudage.
- C’était soudé au pilier par du béton, lorsqu’ils sont arrivés, commenta Arlard, derrière elle. Pour la sécurité de tous, ils ont eu ordre de le retirer au plus vite de là.

Dans la plaque grumeleuse de béton qui était toujours accrochée au haut du cadre, un doigt hâtif avait tracé le mot « Olguéron ». Élodianne ne l’avait jamais entendu.
- Personne ne sait pourquoi c’est là, m’ame, commenta l’un des militaires qui se trouvait derrière Arlard. On a essayé de retrouver les employés qui travaillaient sur le chantier aujourd’hui… Ce sont eux qui nous ont aidé à casser le béton, d’ailleurs. Mais plusieurs ont été impossibles à identifier. Peut-être simplement parce qu’ils avaient été embauchés illégalement. Ou peut-être parce que c’est eux qui ont mis ça là.
- Je crois que nous savons enfin comment font les Blasphèmes pour apparaître et disparaître à leur guise, conclut Arlard avec un ton de victoire amère.
- Je doute que des créatures aussi immenses que le disent les témoins passent par un miroir de cette taille…

Arlard haussa les épaules.
- On sait qu’ils peuvent changer de forme… Peut-être qu’ils peuvent assez se compresser pour un petit miroir ?

Élodianne se tourna à nouveau vers le miroir.
- Et « Olguéron », c’est quoi ?
- Nous pensions que tu le saurais peut-être…
- Non.

Élodianne fixa leurs reflets dans le miroir, qui brillait des torches que tenaient les militaires qui l’entouraient. La surface du verre était terne et ne diffusait aucune magie. Un sort du miroir ne le faisait jamais. Sous l’emprise d’une attirance coupable, elle se laissa happer par le vert de ses propres yeux. Aussi honteux que ce fût pour elle qui avait étudié sa spécialité pendant tant d’années, c’était la toute première fois qu’elle se trouvait confrontée à cette utilisation possible de sa magie. Se déplacer à sa guise entre deux miroirs sur lesquels le sort avait été jeté, et faire ce que l’on voulait sans que personne ne puisse rien en savoir. C’était admirable. Élodianne fut tirée de sa torpeur par le contact froid de ses doigts s’enfonçant dans la surface du miroir.

Le militaire lui attrapa le poignet et la tira en arrière.
- Je serais vous je ferais pas ça, m’ame, dit-il d’un ton poli, mais rude.
- Comme tu viens de le voir, le miroir est toujours actif, ajouta inutilement Arlard.
- Quelqu’un est allé voir dedans ? demanda Élodianne en parvenant enfin à détourner les yeux de l’œuvre d’un autre.

Arlard et les militaires la regardèrent avec une curiosité méfiante.
- Non, répondit finalement le bacillaire d’un air gêné. Mais je doute que ce soit une très bonne idée… Qui sait combien le temps le sort sera encore actif ? Si on se retrouve enfermé là-dedans…
- Et puis, si les Blasphèmes sont encore là, faut mieux être de ce côté-ci du monde, non ? demanda un autre militaire, qui tenait une torche. Histoire de pouvoir casser le miroir au premier tentacule qui dépasse…
- Vous ne pourriez pas, répondit doucement Élodianne en regardant à nouveau son reflet dans le miroir. Vos armes s’enfonceraient dedans…

Elle tourna la tête vers Arlard, un bourdonnement sourd dans son crâne. Ainsi située au-dessus du chaos, elle pouvait parler normalement et tout de même se faire entendre.
- C’est maintenant ou jamais. Comme tu le disais, on ne sait pas jusqu’à quand le sort sera actif. Ça peut commencer à s’estomper dans quelques minutes, pour ce qu’on en sait.

Arlard savait très bien à quoi son amie jouait, elle avait déjà commencé à l’université, dès que des gens qu’elle ne connaissait pas l’entouraient. Elle essayait de se rendre différente de ce qu’elle était vraiment. Elle se forçait à faire ce qu’elle ne voulait pas faire, simplement par peur d’être mal jugée. Quelle conne. Et pourtant, elle avait raison. C’était maintenant ou jamais.
- Alors seulement pour de la reconnaissance, d’accord ?

Élodianne hocha la tête avec l’air désolé du vainqueur qui regarde le perdant.
- Qui y va ? demanda un militaire.
- Tout d’abord vous, ordonna Arlard. Vous passez juste la tête pour voir si les Blasphèmes sont en vue.
- Regardez également si les échafaudages sont bien présents de l’autre côté aussi… ajouta Élodianne. Je ne voudrais pas que vous tombiez…

Le militaire acquiesça d’un air terrifié et perplexe, et se plaça devant le miroir. Il se retourna vers la magicienne.
- Ça fait mal ?
- C’est juste un peu froid, lui répondit-elle avec un sourire doux.

Le militaire, visiblement peu rassuré, passa la tête dans le miroir, tenu à la ceinture par un autre soldat. Il ressemblait à un corps décapité. Ses collègues le regardaient sans bouger. Puis il se redressa et se retourna avec un sourire gêné vers les magiciens.
- Rien ! C’est comme ici, mais avec le pont encore entier, et des échafaudages pas tout à fait comme les nôtres, mais quand même là. Pas de Blasphèmes en vue. Et vous aviez raison, ça n’a pas fait mal…
- Pourquoi les échafaudages sont pas comme les nôtres ? demanda un militaire paniqué.
- Dans les mondes reflets, les choses sont telles que s’en souvient la personne qui faisait face au miroir lorsque le sort a été lancé, répondit Arlard sans quitter Élodianne des yeux. Il faut croire que celui qui a enchanté ce miroir-là n’a pas réussi à se souvenir des détails des échafaudages…
- C’est inquiétant ? redemanda le même soldat, visiblement peu rassuré par l’explication.
- Non, absolument pas, répondit le magicien.
- Peut-être que si, dit Élodianne tout bas, seulement pour Arlard.

Elle releva les yeux et ils se regardèrent un instant.
- Vous y allez vous et une dizaine de vos collègues, dit Arlard au militaire. Et vous n’allez pas trop loin. Simple reconnaissance, on ne perd pas le miroir de vue. Au moindre signe de Blasphème, vous revenez. D’accord ?

Le soldat acquiesça et, en vertu de la hiérarchie de Mirinèce, obéit au magicien. Il fit signe à ses collègues de le suivre, et tous se dirigèrent vers le miroir, des expressions craintives sur le visage. À la connaissance d’Arlard, des non-magiciens n’étaient jusqu’ici rentrés dans les mondes-miroirs que sous la surveillance de membres de l’ordre des orienteurs.

Élodianne se plaça devant eux.
- Je viens avec vous.
- Non, répondit simplement Arlard. C’est trop dangereux pour une magicienne.

Élodianne le regarda sans détourner les yeux. Elle semblait se retenir de sourire.
- Ils ne sauraient pas interpréter ce qu’ils verraient. Ils vont littéralement dans la tête de celui qui a lancé ce sort ; aucun détail ne doit être négligé. Je suis la seule à pouvoir vraiment comprendre ce qu’il y aura de l’autre côté, et tu le sais aussi bien que moi.
- Ce qu’il y aura de l’autre côté ? demanda un soldat en se trémoussant d’un pied sur l’autre, nerveux. Comment ça ? Je croyais que c’était comme le vrai monde, juste à l’envers ?!
- À peu près, oui, répondit Élodianne distraitement, en fixant Arlard. Mais tout est dans le « à peu près », justement…

Arlard la regarda avec un début de colère. Il serra les dents une seconde avant de répondre. Si l’administration apprenait qu’il avait laissé une magicienne du miroir se mettre en danger, il allait le payer cher. Et il savait que des orienteurs avaient été appelés ; voler des indices possibles à ces faux magiciens et vrais inquisiteurs de consciences serait une jolie façon de récupérer un peu cette tragédie.
- Je viens aussi, alors.
- C’est trop dangereux pour un magicien, non ? répondit Élodianne en souriant.

Arlard hocha la tête d’un air las. Il fut le premier à disparaître dans le miroir. Une dizaine de militaires se placèrent en arc de cercle autour du miroir, la hallebarde prête à frapper ce qui pourrait en sortir, alors que les membres de la troupe de reconnaissance disparaissaient les uns après les autres.

De l’autre côté, le miroir était toujours soudé au pilier. Normal. Et les échafaudages étaient toujours là, comme l’avait dit le soldat, mais étaient en effet différents, sans cordages ni outils, et allaient directement du miroir à l’escalier. Moins normal. Le pont était également toujours entier. Soit le magicien n’avait pas vu l’effondrement, soit il n’avait pas voulu s’en souvenir. La troupe rejoignit la surface de la rue suspendue. Sans parler entre eux, la dizaine de militaires se plaça en cercle autour des deux magiciens, qui commencèrent à avancer en silence vers la ville. Les soldats regardaient dans toutes les directions, bouches bées, comme des touristes en visite. Les pas résonnaient dans le vide de ce monde-miroir tandis que la petite troupe s’éloignait du rectangle terne qu’était leur porte de sortie. Le ciel était diurne et pâle, et au loin, derrière le reflet lumineux du miroir, les champs étaient d’un vert qui tirait sur le gris. C’était le printemps. La dernière visite du magicien à Mirinèce ne datait pas d’hier.
- Pourquoi c’est tout pâle et gris, ici ? demanda un soldat en s’approchant d’Élodianne, les mains crispées sur sa hallebarde.

Il parlait tout bas, comme dans une église, et continuait à jeter des coups d’œil affolés autour de lui. Élodianne sourit. Ces lieux n’étaient définitivement pas faits pour les esprits sains, sans magie.
- L’état et la position du miroir influent sur l’état du monde reflet. Le nôtre était usé et terne. Alors le monde qu’il contient l’est aussi. Et puis… Regardez.

Elle désigna, derrière elle, les champs, puis la rue suspendue sur laquelle ils avançaient. Le soldat et deux de ses collègues suivirent les mouvements de la magicienne sans comprendre. Élodianne inclina alors sa main ; ils comprirent.
- La pente… murmura l’un d’entre eux.
- Elle est plus marquée, non ? On dirait que le pont penche légèrement en avant… compléta un autre.
- Tout comme le miroir penchait en arrière ! répondit Élodianne avec un sourire à la fierté injustifiée.
- Silence, s’il vous plaît ! demanda Arlard en se retournant vers eux, le visage sévère.

Les soldats se redressèrent d’un coup, presque honteux de s’être ainsi laissés distraire de leur devoir, et regardèrent droit devant eux en reprenant le rythme. Élodianne, elle, planta son regard dans la nuque de son ami.

Ils continuèrent à avancer sans parler, sur une cinquantaine de mètres. Puis l’un des militaires s’approcha de la rambarde du pont pour regarder la ville en contrebas. Il poussa un petit cri de terreur et tomba en arrière, la lame de son arme tintant sur les pavés. Tous les soldats et les deux magiciens se précipitèrent vers la rambarde et regardèrent à leur tour les rues des quartiers ouest.

Recouvrant la totalité d’une petite place qu’Élodianne connaissait pour y avoir souvent joué dans son enfance, une large flaque de boue clapotait et bullait. Ici et là à sa surface changeante, des trous s’ouvraient, comme pour respirer, et des dents saillaient avant de retomber avec des bruits de succion. Réunis au centre de la mare blasphématoire, une dizaine d’yeux blancs de la taille de crânes humains clignaient doucement de leurs paupières de boue. Un Blasphème allongé.

Et alors que les militaires reculaient, saisis d’horreur, certains gémissants, Élodianne et Arlard, habitués aux mondes-miroirs, virent autre chose : cinq ou six autres gros amas blancs et brillants, qui semblaient se faire lentement dissoudre par la boue du Blasphème, dans laquelle ils avançaient comme dans de la mélasse. L’un d’entre eux se redressa dans une tentative inutile pour s’extirper du monstre, et étira deux longues antennes engluées en direction du ciel. Le Blasphème était en train de manger des Asparences.
- On se replie… souffla doucement Arlard vers les soldats, tout en tirant Élodianne par la manche de son manteau.
- ON SE REPLIE ! cria l’un des militaires aux autres, pour les aider à retrouver leurs esprits.

Ni Arlard ni Élodianne n’eurent le temps de le maudire. Un grognement bas et vibrant fit onduler l’air à partir de la mare. La boue se rétracta immédiatement en un tas grossier de plus de cinq mètres de haut, dont le sommet figurait un semblant de tête au milieu de laquelle flottaient les yeux blancs. Les Asparences avaient disparu au sein du Blasphème. La tête se tourna vers la petite troupe, qui commençait déjà à courir en hurlant pour revenir vers le miroir, cinquante mètres en arrière. Le Blasphème s’élança contre le pilier le plus proche, et tel un monstrueux serpent, s’enroula autour de la pierre pour remonter jusqu’au pont, rampant bien plus vite que les humains ne couraient.

Le rectangle miroitant et salvateur se rapprochait. Les cris résonnaient sans fin dans l’air pur du monde vide. Plus que quarante mètres lorsque le sol trembla sous les pieds d’Élodianne. Plus que trente-cinq mètres lorsqu’ils coururent dans l’escalier. Plus que trente mètres lorsqu’ils se précipitèrent sur l’échafaudage branlant. Plus que vingt-cinq mètres lorsqu’Arlard, poussé par le souffle chaud d’un hurlement du Blasphème, tomba sur le sol. Plus que vingt mètres lorsqu’un soldat l’aida à se relever sans cesser de courir. Plus que quinze mètres lorsque ce même soldat fut projeté dans le vide par un tentacule, son hurlement s’écrasant en contrebas. Plus que dix mètres lorsqu’un autre soldat à la colonne vertébrale brisée vola à quelques centimètres de la tête d’Élodianne, haletante et hurlante. Plus que cinq mètres lorsque la magicienne sentit quelque chose s’enrouler autour de ses chevilles.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Vincent Mondiot