chapitre écrit par Raphaël Lafarge
L’assistance trembla quand un soldat sortit du miroir en roulé-boulé, vite suivi d’un deuxième homme contusionné, puis d’Arlard, l’œil erratique et les gestes saccadés. Le mage bacillaire se retourna vers la glace qui ne renvoyait que son propre reflet, et en empoigna les rebords bétonnés.
- Élodianne ! cria-t-il une seule fois, la voix rauque, avant de se taire, de reculer.
Personne d’autre ne sortit.
Arlard fixait le miroir, se préparant à faire quelque chose de dangereux, sans savoir si son amie était morte ou vivante, s’il allait la sauver ou bien la condamner, ou si d’autres vies pesaient dans l’équation. Il se décida à agir, comme d’un spasme, attrapa à nouveau le ciment, jeta le miroir face contre le sol.
D’abord, la glace s’enfonça, avalant la terre détrempée du chantier. Puis elle fut projetée en l’air, dardant tous azimuts des tentacules véloces, qui fouaillèrent les alentours. Quand Arlard avait renversé l’objet, la gravité du monde-miroir s’était accordée à son orientation, la direction de la sortie était devenue le bas, et le Blasphème avait été précipité là. Élodianne également ; elle retomba au sol, son uniforme réduit à quelques lambeaux noirâtres, et s’éloigna clopin-clopant tandis que les membres et lanières de la créature se débattaient pour prendre un appui.
Arlard courut vers la magicienne. Parmi les cris et les formes qui s’agitaient, il avait du mal à se focaliser sur l’objet de sa course. Il manqua de trébucher, dut se baisser pour éviter une patte aux articulations poilues et dégoulinantes, son pied rencontra une brique et se retrouva transpercé de douleur, mais il avança. Un capitaine des soldats fut plus rapide, l’homme rejoignit Élodianne avant lui et la tira par le bras, loin de la démence bouillonnante du Blasphème encadré. Arlard suivit la magicienne et le capitaine. Ils étaient les derniers à prendre de la distance.
À force de s’agiter, le Blasphème coincé entre les deux mondes fit pivoter le miroir réel face contre le ciel. La chose immonde disparut aussi vite qu’elle était survenue, rétractée dans le monde des reflets, et elle y poursuivit sa chute jusqu’à se confondre avec le ciel bleu.
Il resta un miroir reflétant, au lieu des nuages nocturnes, un azur limpide de début du printemps.

Le pas cadencé de la patrouille détonnait parmi les sons discrets de la rue. L’impression qui marquait Hussert avec le bruit de leur marche, c’était qu’ils étaient ridicules de par leur faible nombre. Une douzaine contre des monstres métamorphes, réputés imbattables.
Mais ils rassuraient les gens. Partout où ils allaient, les passants cheminaient de manière plus détendue, les vieillards ralentissaient, les enfants cessaient de regarder alternativement et le sol et le ciel. Hussert ne faisait-il qu’imaginer la disparition de l’angoisse, l’apaisement d’une certaine tension ? Les signes, s’il les repérait bien, étaient subtils, presque invisibles. Melville, lui, semblait convaincu qu’ils faisaient quelque chose d’utile, et son visage laissait parfois paraître de brefs signes de joie.
Ils s’engagèrent dans une rue étroite. L’endroit était désert, jonché d’ordures. Personne n’était en vue, et certains soldats poussèrent des gémissements devant l’odeur pestilentielle.
- Arrêtez-vous, ordonna le caporal.
- Signe blasphématoire, releva Hussert.
Il se sentait étrangement calme, comme s’il ne parvenait pas à réaliser. Il ne frissonnait pas, il n’était pas couvert de sueur froide. Il attendait juste que surgissent les abominations, et de voir si elles brûleraient comme du petit bois.
- Pas évident, précisa Melville avec le calme qui lui était naturel. Peut-être une fausse alerte. Silence.
La puanteur évoquait la putréfaction, l’eau croupie et les excréments. La troupe patienta cinq bonnes minutes, attente ponctuée par des aboiements, des craquements, et au loin, une exclamation tout à fait humaine, un « Hey ! » que l’on pouvait imaginer dans la bouche d’un marchand. Après ce cri, le silence reprit ses droits.
Le caporal effleura le cor passé à sa ceinture.
Il y eut un crissement, très proche d’eux. Trop proche. Les lances s’abaissèrent vers l’origine du bruit, un sac en lin fermé d’une cordelette effilochée. Le crissement se répéta, et ils virent bientôt le tissu s’agiter, se secouer d’une vie malsaine.
- Gardez votre calme, dit le caporal. C’est de notre ressort.
Il fit un signe de la main à Hussert. Le mage thermogène fixa la cible, tenta d’en évaluer les dimensions sans se déplacer, et souhaita que la chaleur apparaisse. Il pensa cette ardeur, il la caressa et la fit croître dans son esprit, et il la visualisa comme un flot de vin clair qui s’écoulait à l’intérieur du sac malgré la cordelette. L’agitation inconnue grandit ; elle fut bientôt projetée sur le tissu par la lumière intérieure, et ces ombres tourmentées ne furent identifiées que quand elles poussèrent des miaulements aigus.
- Des chats, fit l’un des soldats sans pour autant demander à Hussert d’arrêter.
Le mage maintint la montée de chaleur jusqu’à ce que tout soit terminé, et que la puanteur environnante se retrouve enrichie de l’odeur de la viande grillée.
- Y a des gens qu’on devrait étrangler, fit le caporal. Quand on veut se débarrasser de chatons, c’est pas la moindre des choses de les tuer soi-même ? Hussert, brûlez toutes les ordures, là, là et là. Je ne veux plus les voir.
Hussert s’exécuta, prêtant une oreille distraite à ce que Melville disait au caporal :
- On ne sait rien des transformations des Blasphèmes. Pourquoi les chercher parmi les déchets ?
- Ces déchets-là puent.
- C’est souvent le cas des ordures.
- Ils puent la mort.
- Si j’étais à la place des Blasphèmes, je prendrais une forme plus discrète, comme un mur. Ou un sol. Ou un homme…
- Vous croyez qu’ils peuvent ressembler à des gens ? demanda lentement le caporal.
- On ne sait pas. On sait qu’ils se transforment.
- On ne peut pas trouver toutes les possibilités, Melville. Autant ne pas s’en faire et les attaquer quand ils se présentent. Thermogène ! C’est fini ?
- Je dois éteindre les braises. Vous ne voulez pas que tout le quartier brûle ?
- Je vous donne une minute.
- Bien compris, caporal. Si ces épluchures-là crépitent encore un peu, vos hommes n’auront plus qu’à sautiller dessus.
- Vous croyez que ça m’amuse de passer tout mon temps à vous demander de cramer des chatons ? Hein ? Regardez-moi. Vous croyez que je me marre ?
Hussert décida que les risques d’incendie pouvaient attendre et riva son regard à celui du caporal.
- On dirait, en effet ! On dirait qu’on est là pour rigoler et faire notre patrouille le plus vite possible. C’est bien votre impression ? Soyez attentif, caporal, et n’oubliez pas la voie hiérarchique. La discipline fait tout, en période de crise.
Il se détourna et reprit son travail, tentant de concevoir de petites étincelles qui couvaient dans les cendres. Elles pétillaient, elles brûlaient d’impatience de s’étendre ou bien de s’envoler, mais il les réduisait, il les contenait et il les comprimait, jusqu’à ce qu’elles virent dans les gammes de bleu, et s’éteignent doucement.
- Alors, ces braises ? demanda le caporal.
- Éteintes. Dans la mesure de mes moyens. Je ne peux rien faire d’autre.

Le visage flegmatique du juge d’ordre quitta la feuille pour fixer Arlard droit dans les yeux. - Et si le miroir ne s’était pas retourné, on pourrait ajouter les dommages collatéraux. Connaissant la menace, vous avez sciemment mis en danger la ville de Mirinèce, la vie de nos soldats et de nombreux collègues.
Le magistrat laissa s’étendre un silence inconfortable, reposant ses mains à plat sur le bureau. Arlard décala légèrement sa chaise pour se trouver plus en face de son accusateur. La question qu’il attendait vint enfin.
- Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
- Je suis conscient d’avoir commis une faute, fit Arlard. Je ne me crois pas en mesure de répondre avec justesse. En conséquence, je laisse mon maître d’ordre défendre mes motivations avec clarté, si bien sûr il agrée.
- Il agrée, dit le maître d’ordre des bacillaires avant d’attaquer : Dans la conjoncture actuelle, Élodianne Amdelin est un élément précieux. Les Blasphèmes semblent rejoindre notre monde à travers les miroirs, ou tout au moins parcourir les reflets. Amdelin est l’unique magicienne de sa branche en activité ; sans elle, nous devrions nous rabattre sur une enseignante grabataire et quelques étudiants sans expérience.
Le troisième individu derrière le bureau, un rouquin replet à la mine songeuse, avança sur son siège.
- Le délégué des orienteurs aurait-il quelque chose à dire ? demanda le supérieur d’Arlard.
- Rien, dit le rouquin. Je pensais, je m’étirais…
- Il me semble, Pasquin, que cela fait des heures que nous sommes dans ce bureau. Des heures que vous accumulez les mimiques, que vous vous empoignez la nuque, que vous levez la tête ou que vous la baissez. Et que vous lâchez occasionnellement des remarques assassines. Soyez plus positif, ce n’est pas le moment de stresser tout le monde.
Pasquin plissa les yeux, se rejeta en arrière.
- Les branches des magiciens n’ont pas besoin d’agitateurs, dit le juge d’ordre. Mage bacillaire Arlard, reconnaissez-vous votre faute ?
- Oui. J’ai vu le Blasphème tenter de passer. Il aurait pu attraper d’autres personnes. Il aurait pu tuer d’autres personnes. Tout cela parce que je n’ai pensé qu’à préserver notre magicienne du miroir. J’ai choisi l’incertain, le sauvetage de la mage Amdelin, plutôt que le certain, la protection des soldats, des collègues et de tous les témoins.
- Enfin de la lucidité… se permit de soupirer Pasquin, croisant et décroisant les doigts.
- Nous en reparlerons, conclut le juge. C’est fini pour vous, Arlard, les missions sur le terrain. Pour un moment, du moins.

Melville se surprenait à apprécier Hussert. C’était un homme malin, ses yeux noirs fixaient en permanence son interlocuteur, et il pensait plus vite que la plupart des magiciens. Ces temps-ci, en milieu de journée, les mages qui se réunissaient au réfectoire semblaient sinistres et fatigués. Mais Hussert, lui, était vivace, et dévorait toujours son dîner au plus vite, pour pouvoir parler, parler sans s’arrêter. Il ne tarda pas à aborder le sujet qui lui tenait vraiment à cœur, et Melville se fit un plaisir de lui répondre.
- Oui, des interdictions sont levées, en ce moment. On fait des progrès, je crois que ma branche aura bientôt quelque chose qui vous plaira à vous autres thermogènes.
- Avouez. Ça fait un siècle que vous l’avez dans votre tiroir !
- Nous y avons réfléchi, dit Melville plus sérieusement. Mais si on avait poussé trop loin les recherches sur les substances adhérantes et inflammables, on aurait eu des problèmes. Vous savez comment sont les primats.
- On devrait travailler sans lien avec l’Église.
- Peut-être. Mais je croyais que vous seriez intéressé par la substance plutôt que par l’éthique de Prime ?
- Oui, oui. Cette substance, que permet-elle ?
- Que permettra-t-elle, rectifia Melville. Nous en sommes encore à la cerner, à l’équilibrer.
Il allait aborder les caractéristiques précises de la Gusteflambe quand Arlard arriva. Melville se renfrogna, alors qu’Hussert saluait son ami à demi-mots, sans se soucier vraiment d’être entendu, ni d’en écouter davantage sur la solution ardente.
- Ça s’est bien passé, dit Arlard, anticipant les questions. On m’a morigéné, bla-bla, les responsabilités des magiciens, bla-bla, mauvaise réputation, bla-bla, cour martiale. Il reste que j’ai sauvé la peau de l’amie Élodianne, et ça, c’est un sacré bénéfice pour le Palais Central.
Arlard posa son plateau, portant une assiette de poulet à la crème, une salade, un verre de vin fin et quelques brins de norguette. Il commença sur-le-champ à piocher dans la viande.
- Toute cette histoire, ça va te coûter cher ? demanda Hussert.
- Des clopinettes. Restrictions légères, quelques cours de rattrapage sur l’éducation civique des mages, diminution du salaire.
- Mais après ce coup-là, tu pensais que ta vie était foutue.
- Un peu. En fait, la première chose que j’ai pensé, c’est que le monde était foutu. Le Blasphème venait de disparaître, tu vois, et tout était gris autour de moi. Je me disais qu’on n’arriverait jamais à les supprimer et que c’était nous qui allions y passer. Mirinèce, l’État, le continent et puis pourquoi pas toute l’espèce humaine.
- Optimiste, dit Hussert en répandant de la sauce sur son bœuf poivré. Mais je vois que tu es revenu à de plus grands espoirs.
- Si ça vit, on peut le tuer. Je ne crois pas à tous ces trucs de démons invincibles et de bêtes intouchables. On ne sait pas ce que sont les Blasphèmes, mais j’attends par exemple de voir si toi et toute ta branche pourront bien les brûler.
- Il y a une piste, intervint Melville en profitant d’un blanc dans la conversation. Une indication de leur possible origine. Les Asparences.
- Ouais, admit Arlard. On a vu des Blasphèmes bouffer des Asparences.
- Le bruit court, reprit le mage de la matière au visage sévère, que les Blasphèmes en sont les prédateurs naturels. Les dernières statistiques montraient une multiplication des Asparences. Les Blasphèmes seraient une réaction des mondes-miroirs pour limiter leur population.
- Alors les mondes-miroirs créent leur faune à leur gré ? intervint un orienteur de l’une des tables voisines. Pour autant que je sache, on n’y a jamais vu que de simples Asparences.
- Nous ne savons pas tout, répliqua Melville.
- Moi, je sais que les types de la matière feraient mieux de bosser avec les bacillaires plutôt que de se perdre dans de belles hypothèses. Vous ne deviez pas trouver un moyen de neutraliser le mucus, aux dernières nouvelles ?
- Allez donc étudier un mélange chimique et biologique qui ne cesse de changer et de s’adapter !
- Il faudrait fabriquer un contre-mucus sur le même modèle, dit le mage orienteur. Voire transformer les échantillons de mucus pour travailler à partir de ça.
- À la matière, ils bossent dur, dit Hussert.
- On cherche aussi une arme pour la branche thermogène, compléta Melville.
- La Gusteflambe est un doux rêve, ricana l’intervenant. Les tentatives pour la produire n’ont jamais rien donné d’autre que de l’alcool amélioré.
- Et que faites-vous de votre temps, critiqueur de mon cœur ? s’enquit Arlard.
- Je vous donne des idées. C’est le travail de tout orienteur, au final : simplement réfléchir, ce que les autres mages ne semblent pas pouvoir faire.
- Si vous saviez penser, attaqua Melville, vous tourneriez votre langue dans votre petite bouche jusqu’à vous étrangler.
- Si vous saviez tenir votre rang, vous finiriez votre repas sur-le-champ, histoire de retourner à l’analyse du fameux miroir ennemi tant que vous avez encore une heure ou deux pour ça. Cet après-midi, vous patrouillez.
- Il me plaît à souhaiter que vous autres orienteurs vous joigniez à nous.
- Navré, nos compétences sont plus utiles ici…
Arlard et Hussert se regardèrent par-dessus leurs plats tandis que Melville et l’orienteur échangeaient des propos de plus en plus tendus.
- Joris, cher ami, que dirais-tu d’aller manger ailleurs ?
- J’allais le proposer.
Melville les vit quitter le réfectoire, mais son attention était focalisée sur les propos de son interlocuteur, qui parlait à présent des aïeux cymbiens de Melville, fort respectables sans doute, mais on savait comment étaient ces gens-là, la paresse s’enferrait dans leur culture, et à propos de tradition, il était de notoriété publique que la branche de la matière croyait avant tout aux vertus des loisirs, mais lui, Melville, ne tombait sûrement pas dans ce piège-là ?

Latima cheminait dans un riche couloir. Plus on approchait du cœur du Palais Central, plus les bois étaient précieux ; elle-même ne voyait que rarement les corridors en passevelle vitrifié qui encadraient les appartements de Damnis et cerclaient le saint des saints, là où les Arches se rejoignaient, là où Prime vivait. Elle n’avait jamais pu admirer ce dernier endroit, que les primats s’abstenaient de décrire, et que seul le proconsul, ainsi que les plus grands pontifes de l’Église, pouvaient rejoindre aux heures exceptionnelles.
Pour l’heure, la ministre n’était pas dans les environs du saint des saints, et ne comptait pas s’en approcher. Le couloir n’était même pas en passevelle, seulement en palissandre, ébène et acajou, dont les panneaux bruns, noirs et roses se superposaient en formes épurées pour composer des tableaux où seuls les profils comptaient. La ministre Latima se surprenait à suivre des yeux ces fresques de marqueterie, à faire courir ses doigts sur les surfaces planes. Elle fut fort attristée quand elle toucha le froid de la première chaîne. Sans seuil, en un point du couloir, les boiseries se retrouvaient entrecoupées de larges maillons d’acier, blanchâtres et patinés, nullement raffinés. Latima arrivait dans la sphère d’influence directe des primats.
Après encore quelques mètres, le couloir déboucha sur une salle de réception éclairée largement de ses baies géminées. La ministre des renseignements parvenait sur un balcon intérieur qui faisait tout le tour de la pièce, avec un large plancher soutenu, à l’étage inférieur, d’arcades ouvragées. Au-delà d’une balustrade ocellée de bois de passevelle, le sol en contrebas, puis, plus loin, une seconde balustrade, et l’autre côté du balcon. Là se trouvait Damnis, en contemplation devant trois grandes statues.
Le proconsul examinait plus précisément l’effigie de Salven. La sculpture, faite principalement de bois de violette, se rehaussait de deux yeux en saphir, restituant à merveille le regard pénétrant du légat renégat. Le Salven de l’époque, encore jeune, sans son actuel chignon et portant une courte barbe, semblait d’une loyauté indéfectible, sa main gauche posée sur l’épaule du Damnis de bois.
Latima vit son dirigeant marcher jusqu’à se trouver face à lui-même. Le clair camphrier était remplacé, à l’endroit des cheveux, par de l’acajou rouge, certes inapte à rendre la profondeur de la tignasse auburn, mais dépourvu des actuelles zébrures blanches. Le jeune Damnis était sculpté plus énergique encore que Salven, il tenait sa lame avec une nonchalance surréaliste, et son regard de rubis paraissait s’embraser en fixant les aurores à venir.
Enfin, Damnis considéra Teliam. Noyer, ébène et buis, ternes étaient les matériaux de cette statue, à l’exception d’une chevelure bleutée, bois dont la ministre Latima ignorait le nom comme le lieu d’origine. Dans les orbites de Teliam Vore étaient enchâssées de sombres améthystes.
Le proconsul était toujours devant cette sculpture-là quand Latima, faisant le tour du balcon, le rejoignit.
- C’est lui le responsable, n’est-ce pas ?
- Fort probablement.
- Vous savez, je n’aurais jamais connu vos soupçons sur Teliam sans ce courrier que vous avez envoyé à Lazirac. « À l’ombre d’un long Titan hurle Vore le grand »… ce n’était pas un indice suffisant. Nous n’avons pas retrouvé les vers sur vous et Salven, mais ça ne prouve rien, surtout que nous ignorons si celui-ci n’est pas le fait d’un plaisantin.
Latima regarda Damnis droit dans les yeux.
- Vous me cachez des choses. Je vis pour vous servir, alors faites-moi confiance.
- Il n’y a rien à dire, fit Damnis. Je soupçonne Teliam, oui. Il est fou. Mais je n’en ai pas eu de nouvelles depuis des lustres, j’ignore ce qu’il est devenu.
- Il aurait pu créer ou dresser ces choses, les Blasphèmes ?
Damnis se prit le front, secoua la tête.
- Je ne sais pas. Honnêtement. Je ne l’ai pas revu depuis trente ans. Je peux seulement dire que s’il a créé les Blasphèmes, il s’est bien amélioré. Il était magicien de la matière, et thermogène aussi. À ma connaissance, il n’était bon à rien d’autre.
- C’est déjà beaucoup. Des cumulards qui réussissent, on en voit quoi, un par décennie ?
- Je ne peux rien donner d’autre sur Teliam Vore. Rien d’utile. Je pourrais vous raconter des anecdotes, nos discussions stratégiques. Mais ça serait plus nuisible qu’autre chose, Latima. Si Teliam a lancé les Blasphèmes, il était au fait qu’il s’attaquait à moi, alors que je ne l’apprends que ces derniers jours. Il sait exactement comment je réfléchis, et il a une longueur d’avance.
Latima leva les yeux vers la statue. Contrairement à Salven et Damnis, brandissant chacun son arme favorite, Teliam avait les mains vides. Et, comme le futur légat d’Aurterre, il posait une main amicale sur l’épaule de la statue centrale.
- Pourquoi Teliam voudrait-il notre ruine ?
- Il est fou, chère ministre.
Damnis croisa les bras, reprit :
- Parlons plus pratiquement. Vous savez que j’ai envoyé un courrier aux troupes de Lazirac, dans une certaine zone de cette jolie province. C’est comme ça que vous avez eu confirmation de mes soupçons sur Teliam. Vous savez également que j’ai reçu une réponse hier au soir. Pourquoi n’ouvrez-vous pas simplement mes missives, Latima ?
- Les secrets du dirigeant sont ses secrets. Je ne peux que vous prier de me faire confiance.
- Hé bien, allons-y donc. Je ne pouvais pas vous décevoir en restant bras ballants. J’ai demandé aux troupes de gagner le château Camaïeu et d’y chercher Teliam, pour lui transmettre l’ordre de venir à Mirinèce, le plus vite possible, et de se présenter dans le Palais Central. Le problème, c’est qu’ils n’ont rien pu transmettre du tout. Le château est toujours debout, sur son piton rocheux, mais les ponts sont rompus.
- Si Teliam est là-dedans, il bénéficie d’un stock de provisions. Ou bien il sait voler.
- Les troupes tiennent le château sous surveillance, dit Damnis. Ils ont tiré une flèche, porteuse de mon message, vers la porte d’entrée.
- Et après ?
- En cas de nouveaux indices menant vers Teliam, nous prendrons d’autres mesures. Il serait précipité et peu constructif d’agir aujourd’hui en ce sens. D’autres directives sont à transmettre, pour le problème direct, celui des Blasphèmes. J’aimerais que nous examinions ensemble les instructions que je donnerai ce soir à l’appareil gouvernemental.

L’homme en salopette verte qui proposait la chose ne se démonta pas et tendit le même fruit à trois dames juste derrière eux, pour se voir éconduire de semblable manière. Mais Arlard et Hussert étaient déjà loin, dans la foule bigarrée du quartier commerçant. Depuis l’écroulement du pont, de nombreux banlieusards venaient là acheter leurs denrées, et les marchands cherchaient à tout prix à écouler leur stock avant qu’il ne se gâte. À leurs côtés, certains roublards ne cherchaient pas à limiter les pertes, mais exploitaient la rupture de la route agricole : ils vendaient des cailloux garantis provenir de la chaussée maudite.
- La foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit ! clamait l’un d’eux, au tablier maculé de taches à l’origine indéterminée. Achetez votre pierre porte-bonheur ! Jamais un Blasphème n’est revenu là où d’autres avaient frappé avant ! Ils vous éviteront comme la peste !
- Satisfait ou remboursé ? lança Arlard au passage avec un sourire de charognard.
- Moi, ma patrouille était bien glauque, dit Hussert pour revenir au récit de leurs journées respectives. J’ai passé mon temps à brûler des ordures. Et des chats, et des rats. Je me serais mieux senti d’affronter les Blasphèmes du matin… mais c’était trop loin, on n’a même pas entendu le cor.
- Ce n’était pas dans la banlieue nord-est ?
- Je ne sais pas. On en apprendra plus ce soir, je gage. Mais ce midi, Melville m’a fait part d’un sinistre à Hurquoine.
Arlard fut assez ébahi pour manquer de percuter un vendeur de perroquets.
- S’ils attaquent ailleurs qu’à Mirinèce, on va pas s’en tirer !
- C’était à prévoir, les rapports d’apparitions, on en avait eu dans tout l’État des Arches. Et attends, c’est pas tout. Si la voirie continue à faire grève, ça va devenir impossible de localiser les Blasphèmes et leurs sinistres à l’odeur.
- On ne peut pas dire que les attaques soient encore discrètes, signala Arlard. Ça va, maintenant, quand un Blasphème attaque, on le voit.
- Je me demande ce qui est pire, niveau moral de la populace. Les bâtiments qui disparaissaient avec leurs habitants ou la crise de maintenant, avec des Blasphèmes en plein jour qui frappent aveuglément et se fichent de laisser les gens morts ou vivants ?
- En tout cas, il y a un cerveau derrière toute cette histoire.
- Olguéron ? Si c’est un nom, je ne le connais pas.
Ils arrivèrent dans les quartiers ouest, les Arches d’Hurquoine et de Lazirac s’écartant et s’élevant vers le ciel progressivement, à gauche et à droite, comme pour passer le plus loin possible du titan Galrekah, à la bouche grande ouverte, appelant une nourriture qui ne viendrait jamais. Derrière les deux mages se calmait la clameur des étals.
- On va où, déjà ? demanda Arlard.
- À un établissement qu’Élodianne m’a montré. Le Verre Ébréché. Ça ne coûte rien et on y mange bien.
- Pourquoi pas un endroit plus… proche ? Moins commun ?
- Parce que tous les coins qu’on connaît, les autres mages les connaissent aussi. Et on n’a pas besoin de collègues, là, pour replonger dans nos soucis.

Les directives définies et notées, Damnis ouvrit la porte de son étude et laissa la ministre Latima le précéder au-dehors.
- Ne vous fixez pas trop sur Teliam, conseilla-t-il au passage. Son champ d’action est réduit. Et vous ne pouvez pas vous renseigner en détail sur lui, j’en ai peur. La dernière personne qui le connaissait vraiment s’est claquemurée dans sa province rebelle.
- D’où la commission d’enquête est revenue bredouille, dit Latima. Aucune des portes du mur d’enceinte ne s’ouvre, il n’y a nul signe de vie en provenance d’Aurterre. Oui, je le vois bien, que Salven et Teliam Vore sont des amis d’enfance. Ils ont la même manière de couper les ponts, de vous claquer la porte au nez. Cela ne vous dit rien ?
- Une attaque conjuguée. J’y ai aussi pensé. Salven et Teliam ligués contre leur vieux camarade… voilà qui est goûtu.
Ils s’éloignèrent de la porte de l’étude, gardée par deux primats aux têtes si scarifiées qu’il était difficile de reconnaître, dans ces sculptures de chair sans nez, au menton retaillé, le visage d’êtres humains.
- Si les choses s’enlisent, et que la crise actuelle n’a pas d’éclaircissement, nous devrons mener un assaut simultané. Frapper à l’aveugle, avec grande méthode. Latima, préparez-moi ça, un semblant de plan pour traverser un gouffre qui pourrait être celui de Camaïeu, et des possibilités pour la conquête de quelque vague contrée qui, par le plus grand des hasards, se trouverait similaire à la province d’Aurterre. Entretiens discrets avec les autres ministres, allusions, documentation. Rien d’officiel ou de plus précis, juste une préparation schématique.
- Bien assimilé. Et nos nouveaux invités ?
- Qui ça ?
- Les Atépéhiens, proconsul. Ils arrivent dans deux jours.
- Je les avais oubliés, avec toutes ces… festivités. Hé bien, ils tomberont à pic pour participer à l’application des nouvelles directives. Et qui sait si, d’aventure, nous ne découvrirons pas, avec l’aide de ces mages, que le responsable des Blasphèmes n’est ni Cymbium, ni Salven, ni même Teliam Vore ?
- Qui sait, en effet ?
- Ministre des renseignements, je vous souhaite une bonne journée, dit Damnis en s’engageant sous l’arcade.
- Attendez.
Le proconsul s’immobilisa.
- Il reste une chose dont nous devons parler, fit Latima. La dernière inscription.
- Olguéron.
- Oui, c’était gravé dans le béton du chantier, au-dessus du miroir de toute cette histoire. Je doute que ça soit dépourvu de rapport. C’est comme une signature. Comme les vers « Hurle Vore le grand ». Mais proconsul, savez-vous ce que c’est, l’Olguéron ?
- J’ai dû le savoir. Je ne m’en souviens pas.
- Olguéron, je me suis laissée dire que ça m’intéressait. C’est plus ou moins de mon domaine, proconsul, car ça concerne les renseignements et la manipulation. Ce n’est pas de la magie à proprement parler, c’est de la suggestion.
Damnis et sa ministre s’arrêtèrent à un embranchement de couloirs en passevelle parcourus par des chaînes.
- C’est un ordre. Mais un ordre qu’on ne peut transgresser. L’esprit même de la victime est modelé, enfermé dans un carcan qui devient sa vraie forme ; il lui est impossible de concevoir une dérogation, pas plus que nous ne pouvons croire que le ciel soit vert, ou que nous marchons sur la tête. L’Olguéron, c’est retourner la force d’un magicien contre lui, c’est enferrer l’ordre au cœur de son prochain, par une suite de paroles qui le plongent dans un état second où il se convainc lui-même de la puissance de cette compulsion. Pratiquer l’Olguéron est tabou, les mages ne l’ont jamais supporté et le crime de les manipuler ainsi est à la source de certaines guerres antiques.
- Vous en parlez comme si c’était facile, dit Damnis d’un ton vaguement intéressé. Or je ne crois pas qu’il existe de mages de l’esprit, c’est donc plus épineux encore que les autres arts occultes.
- Il n’y a pas de mages de l’esprit. Il n’y a pas de magie de l’esprit. Il y a juste l’Olguéron, et ça tient plus du lavage de cerveau que de la force mystique.
- Il doit falloir des conditions particulières. Souffrance, torture, motifs hypnotiques ?
- Ça fonctionne par les mots, et par une connaissance intime de la personne visée. Je pense qu’en fait, il n’y a pas besoin qu’elle soit magicienne, il y a juste besoin d’une fragilité chez elle… une sorte de conviction que rien n’existe vraiment, ou que tout est possible. Quand on peut transporter quelques miettes de matière, ou faire rôtir un poulet par sa seule volonté, on doute forcément de la réalité. Ça doit être comme ça que l’Olguéron prend force.
- Mais que croyez-vous donc ? fit Damnis avec un soupçon d’irritation. Qu’il n’y a pas vraiment de Blasphèmes dans le miroir Olguéron ? Que les magiciens n’ont fait que se convaincre qu’ils en affrontaient un ?
- J’ignore ce que je crois.
- Vous réfléchissez trop, Latima. Ce qui compte, c’est le miroir, plus que son inscription. Où en est l’analyse ?

Au centre de la salle heptagonale, le miroir était posé sur un court socle soutenant également les fragments de béton.
- Matière, balancez-moi un caillou juste au-dessus du miroir, demanda Pasquin.
Melville cilla. Pas plus grand qu’une miette de pain, un cube de pierre s’éleva d’une petite table blanche qui portait d’autres objets de matériaux et de tailles divers, tomba sur le rectangle miroitant, y ricocha, puis y retomba pour de bon.
- Le sort du miroir est bien levé, annonça Pasquin. J’en entends certains dire qu’on le savait déjà, mais nous ne serons jamais trop prudent. Qui sait si cette magie ne peut être réactivée ? Je suis sûr que chacun d’entre vous serait heureux de voir un Blasphème surgir en ces lieux. Nous y sommes préparés, mais cela ne doit pas arriver. Bacillaire, c’est à vous.
Le bacillaire quitta l’estrade frappée du symbole de sa branche et bordant l’un des sept murs, et commença à examiner la surface du miroir, avant de s’intéresser aux fragments de béton.
- Le croiriez-vous ? fit-il. Il y a des traces de mucus partout. Trop réduites pour l’œil nu, bien sûr…
- Y a-t-il des tissus humains ? trancha Pasquin.
- Beaucoup, c’est très diversifié. Ça prendra des heures pour prélever des échantillons de toute la gamme offerte par votre bel objet. Vous aurez les résultats dans la semaine qui vient, je pourrai peut-être vous dire si le miroir a été touché par un homme aux cheveux bruns ?
- Vous ne croyez pas à l’utilité de l’analyse ?
- Pas dans ce cas précis. Très cher orienteur, ce miroir est sans doute passé de main en main, il a été fixé dans un endroit fréquenté, et ensuite détaché et palpé par toute une kermesse de mages et de soldats, sans parler du fait qu’on l’ait amené ici sans prendre les précautions nécessaires. Ça fait dix ans que ma branche réclame des objets enfermés dans des emballages aseptisés, mais vous voulez toujours que l’on fasse des miracles.
- Alors contentez-vous de chercher dans les sillons qui composent « Olguéron ». Il m’étonnerait fort que dix mille personnes aient caressé ce mot.
- Vous voulez parier ? En tout cas, je vais la faire, votre analyse, Pasquin. Mais n’attendez pas de miracle. Je me contente de vous en avertir.
- Message bien reçu. Bacillaire, vous aurez le champ libre pour les prélèvements quand nous aurons terminé l’examen superficiel. Matière ! Disséquez-moi jusqu’aux particules de ce damné miroir.
Un fragment de la surface située sous le verre s’estompa progressivement et réapparut avec lenteur dans la paume tendue de Melville. Il fit tourner le morceau, fin comme une feuille, de métal poli.
- Qu’attendez-vous de moi, exactement ? Que je vous dise de quelle forge provient cette partie-là ? Ou bien préférez-vous que je tente de déterminer en priorité dans quel four le verre a été fabriqué ?
- Ce serait déjà une bonne chose de faite.
- Non, orienteur. Ce serait déjà une bonne perte de temps. Il faudrait que tous les artisans de l’État nous envoient des échantillons de leurs miroirs, et en admettant que je trouve l’origine de celui-ci, vous n’espérez pas qu’ils se souviennent de tous leurs clients ? Si bien sûr ce miroir n’a pas été revendu, emprunté ou volé entre-temps. S’il ne date pas d’un siècle ou deux. Ça fait beaucoup d’improbabilités, et nous avons d’autres patrouilles, d’autres recherches à faire.
- Quelqu’un a-t-il quelque chose d’autre à proposer ? demanda Pasquin à l’attention de tous les individus présents.
- Laissons le miroir aux bons soins d’Amdelin, dit un magicien aquilonien. Et puis, dans quelques jours, nos collègues d’Atépéha nous rejoindront enfin. Peut-être apporteront-ils une approche inédite du problème des Blasphèmes.
- En espérant qu’ils ne se fassent pas dévorer à peine débarqués…
- Vous avez dit quelque chose, Bacillaire ?
- Rien, rien. Vraiment rien.

Le bar était sacrément sombre. D’abord, Arlard ne distingua de l’intérieur que deux feux de cheminées, et leur reflet rougeâtre sur un comptoir au fond. Il se retourna vers Hussert et dut fermer à demi les yeux, tant la portion de ciel blanc, à peine taché de la lointaine silhouette de Galrekah, l’agressait de ses tons lavasses et éclatants.
- Tu es sûr de ton coup ? Ça m’a l’air très… populaire.
- J’ai déjà mangé là. C’est sympathique, tranquille.
Sur ce, Hussert dépassa son ami pour aller accrocher sa cape de sortie à l’une des paternes.
- C’est peut-être ce quartier, dit Arlard. La route agricole a été brisée pas très loin d’ici. Mauvais souvenirs.
- Mirinèce est peuplée de mauvais souvenirs. Et je crois que c’est pas près de s’arrêter. Si on cessait d’en parler ? Tu es peut-être aux arrêts, mais moi, dans deux heures, j’ai une patrouille à reprendre.
- Qu’est-ce que je vais faire, bon sang… à part m’éreinter à trouver le contre-mucus avec mon maître d’ordre…
- C’est pour ça que tu aurais dû être thermogène, glissa Hussert en parcourant la pénombre du regard. Moins de recherches, plus de plaisir.
- Tu parles tout le temps de plaisir.
- Le propre des hommes mariés. Au fait, depuis le temps que j’attends que tu suives mon exemple… Quand est-ce que je te verrai avec quelqu’un, pour commencer ?
Arlard ne put retenir un sourire.
- Dans le monde où on vit ?
- Il y a toujours pire, il y a toujours pire… et je t’assure, il y a des plaisirs, les essayer, c’est bien les adopter. Si tu n’aimes rien d’autre que ton travail…
- … Ou mes livres…
- … Ou tes livres, exact, tu deviendras un espèce de Melville. En plus, il paraît que tu as une opportunité.
- Ah bon ? dit le jeune homme, fouillant désespérément sa mémoire.
- Tu as sauvé la plus belle enchanteresse que Mirinèce ait portée.
- Joris, pitié…
Ils arrivèrent au comptoir, où le tenancier, un journal chiffonné sous le bras, les regardait avec grande attention.
- Salut, patron, fit Hussert.
- Salut. Encore des amis d’Odianne ?
Le patron se caressa le menton d’un geste exagéré.
- Je devrais peut-être refaire la déco. Mettre votre signe, là, votre coq à mèche folle.
- C’est une fougère courbée, rétorqua Arlard avec un sourire crispé.
- Comme vous voulez. Bref, si vous cherchez ‘Odianne, elle est pas passée aujourd’hui. Par contre, on a vu de ses relations, Elsy et son fretin.
- Connais pas, dit Arlard. Quoique… attendez… ce n’est pas une agence de mercenaires ?
- Impliquée dans l’affaire d’Aurterre, compléta Hussert. Elsy est une amie d’enfance d’Élodianne. Elle a dû t’en parler dix mille fois, mais tu pensais à autre chose, hein ?
- Comment donc ?
- À tes livres, ou bien à Élodianne, peut-être ? À toi de me le dire.
- Pourquoi pas à votre table ? dit le patron en gagnant la caisse et en se saisissant de son couteau à ‘velle, avant de se raviser : Vous payez en billes ?
- Mais très certainement, fit Arlard avec un sourire léger.
- Chouette. Ça sera quoi ?
- Hurquoine-Laverbourg 789. Joris, même chose ?
- Coupé avec de l’eau, signala Hussert. Et une crêpe flambée.
- Tu la flambes toi-même ?
- Non, en fait, je commande une crêpe flambée quand j’ai envie que quelqu’un fasse une blague pourrie. C’est pareil pour toute ma branche, quand on veut que quelqu’un réalise que son sens de l’humour est sérieusement à retaper, on commande une crêpe flambée. Ou de la crème brûlée.
- Tant qu’à le prendre comme ça, tu veux que je décrive le nombre et la nature des petites bactéries qui te vivent sur le nez ?
- Pour finir votre vaudeville, z’attendrez d’avoir commandé et de vous être assis.
- Pardon, patron. Pour moi, ça sera une salade nature.
- Tu veux pas commander un bouillon de culture ?
- La ferme, Joris. Décidément, on peut pas te sortir.

Manoha avait parcouru les terres et les mers, les montagnes et les vallons, les déserts et les forêts. Durant ses nombreuses années d’existence, il avait expérimenté toutes les drogues dont il avait pu entendre le nom, et il avait chassé des milliers de bêtes, de la plus féroce à la plus fuyarde. Ses muscles avaient lutté avec ceux des plus grands combattants, son corps s’était glissé sous les draps les mieux gardés, et, à l’époque à peine trentenaire, il avait affronté les Rebuts sans compter. Il n’avait cessé d’exercer sa magie, une magie qui n’avait pas de nom, qui n’appartenait à aucune branche, mais qui suivait la tradition insulaire qu’on lui avait inculquée avec force douleur. Une magie que l’on payait au prix du sang, une magie de souffrance. Manoha était rentré au pays en soldat vétéran, amputé d’une main que les spores orangées avaient infectée, mais plus riche qu’il ne l’avait jamais été. Et à Atépéha, l’argent représentait influence, notoriété et gloire.
Manoha revenait à présent sur le continent, le torse noirci de tatouages qui intégraient à leurs motifs ses diverses cicatrices, les jambes enveloppées de robes chargées en cordons et tresses des ennemis vaincus, pendant de part et d’autre des flancs de son grand cavalin. Derrière lui, tout aussi bien montés, vingt autres magiciens, certains correspondant à la définition que l’État des Arches donnait de cette fonction, d’autres plus nébuleux dans leurs attributions.
La traversée de Mirinèce était une satisfaction pour Manoha. Ils étaient toujours escortés des soldats qu’on leur avait dépêchés dès leur arrivée au port de Carnadon ; la procession manquait de danses, d’artifices, d’acclamations, mais l’essentiel était là : le cadre majestueux de la haute cité, ses arcades liant les toits, ses immeubles de plus en plus grands à mesure que le terrain descendait, vers le plan d’eau d’où surgissait la tour démesurée du Palais Central.
Manoha avait rêvé de cet édifice, de ses balcons, de ses tournelles, des pontons moussus qu’ils ne tardèrent pas à approcher. C’était une construction à son image, bâtie pour les évènements dont on forge les légendes.
Ils durent laisser leurs cavalins aux abords d’un ponton. Des domestiques, des pages, ou peut-être des fonctionnaires – Manoha ne saisissait pas la nuance dans le vocabulaire de la langue étatique – , débarquèrent leurs affaires. Le chef des mages atépéhiens n’avait qu’une question à l’esprit : pourquoi ? Pourquoi avait-il tant tardé à revenir ? Il aurait pu demander une place de choix comme mage mirinéçois. Il y avait droit, avec ses compétences et ses hauts faits dans la guerre de Loffrieu. Derrière son front ridé, il avait l’esprit clair, et il n’avait encore perdu de dents que celles que des combats trop rudes avaient brisées.
Manoha tapa dix fois les incisives qui lui restaient, signifiant son impatience, mais aucun autre mage ne répéta son code. Ils restèrent sur le ponton, attendant qu’on leur fasse bon accueil, tandis que le ciel s’embrasait. Déjà ils ressentaient le froid de la nuit automnale.
- Bienvenue à celui qui paie bien, lança finalement une silhouette de l’autre côté du pont, en haut-atépéhien.
- Bienvenue à celui qui paie bien, répliqua Manoha d’une voix de stentor. Nous venons apporter notre savoir en votre maison. Que l’opération profite à l’un comme à l’autre !
Yapuo d’Atépéha leva un bras et traversa le pont, accompagné d’un autre homme au teint pâle et aux vêtements stricts, qu’il présenta aux mages, une fois parvenu à leur niveau, comme le ministre des relations publiques.
- Votre province nous fait un grand honneur, dit l’exécutant. Elle s’est bien départie de ses meilleurs mages. Au nom de notre dieu…
Manoha laissa l’homme continuer son charabia, penchant légèrement la tête pour mieux mettre en valeur ses yeux profonds, et impressionner le ministre par leur regard dur.
- … et vous souhaite la bienvenue. Parfaite concordance, vraiment, vous n’auriez su mieux faire, vous surgissez pile en même temps que les dernières directives.
- Votre magie va, semble-t-il, jusqu’à coordonner vos faits et gestes avec votre patriotisme… renchérit Yapuo.
- En tout cas, vous arrivez juste à temps pour la chasse aux miroirs.
Les yeux profonds et durs de Manoha s’écarquillèrent.
- Quoi ?
chapitre écrit par Raphaël Lafarge