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Le crachat s’écrase dans le caniveau, juste à côté d’une bouse de cavalin encore fraîche.
- Je suis trèèèès sérieuse, dit la petite fille aux cheveux roux. Il faut aaaaabsolument qu’on fasse quelque chose.
- Tsss ! C’que tu veux dire, c’est qu’il faut aaaaabsolument que je fasse quelque chose pour toi ! répond la petite fille aux cheveux blonds.

Les deux gamines sont assises sur le rebord de la fontaine du centre de la place Monpreveaux, à la limite extérieure des quartiers ouest de Mirinèce. Leurs pieds noirs de crasse, chaussés des mêmes sandales en bois bon marché, se balancent en rythme avec le clapotis de l’eau qui ruisselle derrière elles. C’est l’été, et bien qu’il ne soit que dix heures, la chaleur est déjà étouffante. Quelques mètres devant elles, l’ombre de la rue suspendue fait un abri contre le soleil, abri qu’elles dédaignent noblement, les joues rouges de chaleur et les mains derrière elles, giflant de temps en temps la surface de l’eau.

La petite fille aux cheveux blonds renifle un grand coup et crache un nouveau jet morveux aussi loin qu’elle peut, c'est-à-dire assez près. La petite fille aux cheveux roux va chercher au plus profond de sa gorge et l’imite. Elle crache plus loin.
- Non, vraiment, je veux dire toutes les deux. Je m’ennuie trooooop… je déteste les vacances.
- Arrête d’allonger les mots comme ça, c’est nul.
- C’est à l’école qu’on le fait tous.

La petite fille aux cheveux blonds frappe la surface de l’eau, avec un ricanement méprisant qui se passe de commentaire. La petite fille aux cheveux roux donne elle aussi un coup dans l’eau, pour arroser le haut du pantalon et le bas du corsage de son amie, qui se lève d’un bond avec un petit hurlement aigu.
- Salope ! crie la petite fille aux cheveux blonds. J’suis toute mouillée !
- T’avais fait ton regard « je-déteste-tout-ce-que-t’aimes », répond la petite fille aux cheveux roux, avec un grand sourire innocent.
- J’ai pas un regard comme ça !
- Mon cul !
- Est plus gros que le mien. Ça se voit très bien, maintenant que tu l’as mouillé.

Des rouages tournent dans la tête de la petite fille aux cheveux roux. Elle comprend la plaisanterie, et rit tout en dressant son majeur à la petite fille aux cheveux blonds. Celle-ci serre les poings puis sourit, dévoilant des rangées de dents de lait au sein desquelles manquent quelques effectifs, tombés récemment dans la bataille contre son septième anniversaire.
- Salope… répète-t-elle, toujours souriante. Tu veux faire un truc, hein ? Tu veux oublier que t’es en vacances ?

La petite fille aux cheveux roux hoche énergiquement la tête en regardant son amie.
- Alors…

Sans finir sa phrase, la petite fille aux cheveux blonds saute vers son amie, ses sandales claquant sur les pavés mal égalisés, et la pousse dans la fontaine. La petite fille aux cheveux roux tombe en arrière avec un cri de surprise, et l’eau se fend sous elle en une grosse gerbe bulleuse et malodorante. La petite fille aux cheveux blonds est pliée en deux de rire, tandis que son amie se relève, un ruban de tissu déchiré pris dans ses longs cheveux bouclés, et une grosse mouche morte collée sur sa chemise blanche. La bataille d’eau qui s’ensuit dure mille siècles et arrose les passants, victimes collatérales de ce jeu de gamines que l’inaction excite au lieu de reposer.

Plus tard. Elles marchent toutes les deux dans une rue commerçante. La petite fille blonde a son bras autour du cou de la petite fille rousse, et la petite fille rousse a son bras autour du cou de la petite fille blonde. Les gens les regardent passer en fronçant les narines. Elles sentent la vase de la fontaine, et leurs vêtements mouillés gouttent derrière elles dans la poussière des rues, comme une piste à suivre pour quiconque d’assez fou pour vouloir entrer dans leur monde. De sa main libre, la petite fille blonde joue à enrouler autour de ses doigts le ruban de tissu qui flottait dans l’eau.
- C’est dégueulasse, dit la petite fille rousse en la regardant faire. Je suis sûûûûûre que c’était le pansement d’un vieux, ou quelque chose comme ça.

Sans répondre, la petite fille blonde jette le bout de tissu sur la route, sans ralentir. Leurs sandales font floc, floc, floc, floc. Sans raison, la petite fille rousse plonge ses petits doigts dans les longs cheveux de son amie, et pose une bise fraîche sur sa joue.
- Je suis trooooop contente que tu sois ma meilleure amie, Elsy.

Cette fois, la petite fille blonde ne se moque pas de la nouvelle habitude de langage de son amie. Elle sourit.
- Pareil, Élodianne.

 

 

Melville, Pasquin et tous les autres mages chargés de l’affaire Blasphèmes avaient été priés de laisser les deux femmes en tête-à-tête, et avaient accepté. Et Basilien et Ohya n’avaient même pas été prévenus de la missive envoyée par le Palais Central.

Élodianne contre Elsy, rencontre numéro… Pff, la magicienne avait arrêté de compter depuis des années.

Un feu était allumé dans la cheminée du bureau des miroitistes, et la petite pièce aux murs tapissés de bibliothèques mal rangées était bien chauffée, malgré la pluie grise qui frappait les trois fenêtres sans discontinuer. Elsy souffla un long jet de fumée vers le haut, et croisa ses jambes. L’un de ses pieds tapa dans le bureau, produisant un son mat qui se propagea en vibrations dans les mains d’Élodianne, posées à plat sur des piles de croquis et de rapports. Les deux femmes ne se quittaient pas des yeux, verts dans bleus, sourcils froncés d’un air méprisant pour Elsy, et paupières grandes ouvertes pour Élodianne. La mercenaire souriait derrière sa cigarette, mais Élodianne ne reconnut là que son sourire « je-suis-plus-maligne-que-toi ». L’un des pires du répertoire d’Elsy.
- Tu fais de plus en plus souvent appel à moi, ces temps-ci, chérie ! dit finalement la mercenaire en faisant tomber ses cendres sur le parquet. Je te manque ?
- Terriblement ! répondit Élodianne en croisant les mains, un léger sourire sur les lèvres. Je ne plaisante qu’à peine, en plus.

Elle ne mentait qu’à peine, aussi. Elsy ricana brièvement avant de finir sa cigarette d’une grande aspiration. Elle posa son pied sur sa cuisse et mit son mégot dans le cendrier en bois posé sur le bureau, entre elle et son amie. Puis elle se renfonça dans le fauteuil au velours qu’Élodianne lui avait présenté, et croisa ses doigts aux ongles vernis de noir sur sa jambe. Élodianne se renfonça elle aussi dans son fauteuil. Avec Elsy, tout était dans le regard. Ne jamais le détourner.
- Gardons nos vieux souvenirs attendrissants pour une prochaine fois, Élo, et passons au vrai sujet : mes émoluments.
- Tes émoluments, répéta Élodianne en souriant et haussant les sourcils.
- Ça veut dire salaire.
- Je sais ce que ça veut dire. Je suis étonnée que toi tu le saches.

Elles rirent toutes les deux. Brièvement.
- C’est le sujet délicat, en effet, reprit Élodianne presque immédiatement. Mes collègues n’ont pas tous été d’accord là-dessus. Certains ne veulent te payer qu’au nombre de miroirs que tu pourras localiser, et les autres préfèrent te donner un salaire fixe.
- T’es dans quel camp ?
- Le tien.
- Alors je préfère un salaire fixe. Ça m’assurerait de ne pas avoir exploré la ville pour rien si vous vous êtes gourés.
- Nous ne nous sommes pas gourés.
- Ce serait étonnant.

Nouvel échange de sourires. Elsy fit craquer ses vertèbres, et leva la tête vers le plafond en chêne sculpté, détournant les yeux de ceux d’Élodianne. La magicienne prit cela pour une victoire. L’espace d’une seconde. Elsy baissa à nouveau la tête, et ne souriait plus.
- Alors résumons : je dois rassembler assez de types pour pouvoir quadriller la ville de manière plus poussée et plus… C’était quoi ton mot ?
- Plus expérimentée. Les soldats ne sont pas tous habitués aux petites ruelles et aux égouts de Mirinèce.
- D’accord, plus expérimentée. Avec tous ces hommes – qu’au passage je dois t’informer être complètement fantasmés, je ne sais pas ce que vous avez imaginé, mais je ne dirige pas le syndicat du crime de Mirinèce – je dois explorer la ville de fond en comble, pour une raison qui n’a, selon moi, rien de sûre. Avec en plus un danger de mort constant pour mes hommes et moi. Et au final, j’ai le droit à un peu de ‘velle de la part des magos du Palais Central. C’est ça ?
- C’est la proposition que nous te faisons, oui, répondit Élodianne en essayant de croire que tout pouvait encore bien se passer.
- C’est pas une proposition, c’est une connerie en bonne et due forme, répondit Elsy en décroisant les jambes. Cela dit, ça ne m’étonne vraiment pas, venant de vous.

Élodianne soupira en roulant les yeux d’agacement.
- Je savais que tu réagirais comme ça ! Je les avais prévenus que c’était une mauvaise idée !
- Tu les avais prévenus, hein ? Qui ça ?
- Mes collègues, répondit Élodianne en serrant les lèvres.
- T’avais prévenu tes collègues que j’étais une mauvaise idée. Bien. T’avais dit quoi, exactement ? « Elsy, mon amie d’enfance, est vraiment une connasse, je vous la conseille grandement » ? Vas-y, explique, je suis intéressée !
- Ho, c’était presque exactement ça, juste sans le « je vous la conseille grandement » ! répondit Élodianne. Depuis tes exploits à Aurterre, je suis « la magicienne qui connaît des mercenaires », et mes collègues sont complètement amoureux de toi et de tes molosses. Je travaille à les soigner.
- C’est bien gentil de ta part, douce petite chérie. Tu penses donc que je vais foirer cette histoire de miroir, si je l’acceptais ?

Élodianne décroisa ses mains pour les reposer sur le bureau et rempila quelques-uns des croquis et des plans qu’elle avait montrés à Elsy.
- Non. Je pense que tu es bonne dans ce que tu fais pour vivre.
- « Ce que je fais pour vivre »… Tu dis ça comme on tient une merde de chien.
- Tu fais pareil quand tu parles de mon travail, répondit la magicienne en haussant les épaules.
- Touchée.

Le feu crépita, envoyant quelques escarbilles sur le parquet verni du bureau. Élodianne et Elsy se détendirent.
- Sans rire, Élo, je suis sûre que les militaires seraient aussi efficaces que des mercenaires, avec un bon plan, ou même à la rigueur des guides. Et puis, ils seraient plus armés et préparés à casser du Blasphème, s’ils doivent en rencontrer.
- T’as raison. En fait, je n’ai pas été très franche : la vraie raison pour laquelle le gouvernement veut faire appel à des mercenaires, c’est par peur de la panique. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais le nombre de patrouilles a été réduit, et les gros titres de la presse s’orientent désormais plus sur Aurterre que sur les Blasphèmes, du moins pour les publications gouvernementales…
- C’est votre œuvre ? demanda Elsy en lissant une grosse mèche de ses cheveux blancs devant son œil.
- Oui. La population commençait à avoir trop peur, et notre principal devoir est de la rassurer. Nous devons à tout prix éviter la panique générale. Des mercenaires seraient donc les agents parfaits pour la chasse aux miroirs.

Elsy tordit sa bouche en un sourire hilare.
- T’imagines la panique si les Mirinéçois apprenaient qu’il y a peut-être des miroirs tout autour de chez eux, prêts à dégueuler des Blasphèmes ?
- Je préfère ne pas imaginer, non, répondit Élodianne en lui rendant son sourire.

Elsy fit un rapide tour d’horizon du bureau, les mains toujours croisées sur sa cuisse. La pluie frappait bruyamment le verre, et baignait la pièce d’une lumière pâle et changeante.
- Moi non plus en fait, répondit-elle finalement, en replongeant soudain son regard dans celui d’Élodianne. Toute cette histoire, les Blasphèmes… C’est du gros terrorisme. Trop gros pour les petites gens. Des types que je connaissais sont morts, dans l’effondrement de la rue suspendue.
- Je suis désolée… Des amis ?
- Non, pas tout à fait. Par contre, un ami a été blessé. Mais ça devrait aller.
- L’Atépéhien ?
- Oui. Comment tu sais ?
- Je l’ai vu, quand j’ai été là-bas regarder le premier miroir. J’avais oublié de te le dire.
- D’accord ! Enfin, pour revenir à ce que je disais, toujours est-il que cette affaire dépasse mes compétences. Je refuse de la faire.
- N’importe quoi… soupira Élodianne. Il s’agit juste de se promener en ouvrant l’œil et de nous signaler les miroirs trouvés ! On ne vous demande même pas de vous en approcher. Et tu sais très bien qu’un salaire du Palais Central sera forcément conséquent, en plus !

Elsy haussa un sourcil et décroisa les mains.
- Et on sait bien qu’Elsy adore le ‘velle plus que tout, hein ? dit la mercenaire avec un rictus ironique. C’est ça ?
- Je ne sais pas, demandons à tes parents, qui sont ravis que tu les aides financièrement !
- Espèce de sale pute ! s’écria Elsy en pointant rageusement Élodianne d’un doigt tendu.

La magicienne venait de toucher un point sensible. Elle ne savait pas si elle en était honteuse ou ravie. Les deux, peut-être.
- C’est vraiment une sale attaque ! Leurs principales dettes, elles sont à cause de ta scolarité, alors c’est normal que ce soit toi qui paies ! Et puis même si je voulais les aider, moi j’ai pas un salaire de mage !

Elsy avait les joues rouges et les veines du cou légèrement gonflées.
- Du calme, lui dit doucement Élodianne. Tu as l’air d’une hystérique.

La mercenaire respira un grand coup, mais garda sur le visage un masque disant « je vais te bouffer ».
- J’ai pas envie de me calmer, poursuivit-elle d’une voix plus posée. Tu te fous de ma gueule, et c’est moi qui me retrouve à me faire juger ! En plus, attaquer sur les parents… T’es vraiment… Et puis merde, tu joues la carte du passé commun, mais c’est quoi ce truc de me recevoir dans ce bureau et pas chez toi, hein ?
- C’est dans le même bâtiment…
- La dernière fois, j’étais venue chez toi ! Quoi, je pue, t’as honte de moi ?
- Si t’es pas dans mes appartements cette fois-ci, c’est parce c’est une histoire plus officielle. Normalement, mes collègues auraient même dû être là. Tout ce qui touche aux Blasphèmes doit être fait dans les règles, c’est le gros dossier du moment.
- Tu parles… répondit Elsy en serrant les lèvres.

Élodianne savait qu’Elsy devinait qu’elle mentait, mais elle savait aussi que son amie ne connaissait pas la vérité. Si elle n’avait pas fait monter Elsy dans les étages des magiciens, c’était parce que la dernière fois, deux matiéristes avaient dit qu’elle était bonne, avaient plaisanté sur son physique, lui avaient manqué de respect. Ça avait blessé Élodianne, et elle ne voulait pas que ça recommence.
- Ce que t’as voulu faire, reprit Elsy, c’était me montrer combien t’avais gagné en rang, que t’avais un beau bureau où accueillir tes collaborateurs de mon cul…

Une légère pause, que n’importe qui d’autre qu’elles deux n’aurait jamais perçue. Élodianne ne répondit rien, et Elsy poursuivit.
- Putain, tu me traites comme ça, en fait ! Une « collaboratrice » ! T’as vraiment honte de moi ou quoi ? T’as honte de ton passé, pour ainsi me foutre ton bureau, tes militaires et ton Palais Central dans la gueule ?
- Je n’en ai pas honte ! répondit violemment Élodianne. Mais n’essaie pas de me faire croire que je n’ai pas le droit d’être fière d’être où je suis… Ho et puis merde, pourquoi je parle de ça, moi ? Oui, je suis fière d’être devenue magicienne ! Oui, je suis fière d’être utile à ma province, oui, je suis fière de compter ! Je suis fière d’avoir assez d’argent pour aider papa et maman, je suis fière de –
- C’est même pas tes parents, maugréa Elsy en regardant sur le côté.
- Va te faire foutre. Va simplement te faire foutre. Retourne dans tes rues, dans tes bars, va te soûler, va te faire baiser par des connards, continue à te teindre les cheveux comme une bouffonne, va faire tes petits meurtres de merde, et essaie de me prouver que t’as tout mieux compris que moi !
- Cette discussion est terminée.

Elsy se leva d’un coup et attrapa sa gabardine sur le dossier du fauteuil. Elle l’enfila tout en se dirigeant vers la porte. Derrière le bureau, Élodianne se leva aussi et courut derrière elle. Elle la retint par la manche et la força à se retourner. La mercenaire fixa rageusement la main de son amie, serrée sur la toile humide de son manteau.
- Sois pas conne, Elsy. Cette mission sera une bonne occasion pour toi et tes hommes, à tout point de vue.

Sans réfléchir, Elsy banda son bras et plaqua soudainement Élodianne au mur, juste à côté de la porte. La magicienne sentit ses omoplates frapper contre le crépi et se raidit de surprise. Elsy avait le visage à quelques centimètres du sien ; elle sentait sa respiration sur sa peau. Son odeur n’avait pas changé, depuis leur enfance. Grande plaine herbeuse au printemps. Elsy frappa le mur juste à côté du visage d’Élodianne et colla son front au sien.
- C’est si important pour toi ? Tu m’insultes et tu continues à penser à ta mission ? chuchota-t-elle, son souffle caressant la peau lisse et porcelaine d’Élodianne.
- T’avais pas le droit de dire ça sur tes parents, répondit la magicienne sur le même ton.

Elsy attrapa la mâchoire d’Élodianne entre deux doigts et serra fort. Elle tenta de repousser la mercenaire au niveau de la taille. Mais alors qu’Élodianne étudiait la magie, Elsy faisait des pompes par séries de cent et se fourvoyait avec des voleurs et des membres de clans. La magicienne ne faisait pas le poids. Elsy poussa avec violence la tête d’Élodianne sur le côté. Et colla ses lèvres à son oreille.
- Ça je sais. Pardonne-moi.

Elsy embrassa Élodianne sur la joue, pendant de longues secondes, leurs corps presque collés l’un à l’autre. Puis elle la lâcha d’un coup et sortit du bureau, refermant la porte derrière elle. Elle fut aussitôt suivie par les deux militaires qui l’avaient en premier lieu amenée au bureau. Élodianne, toujours adossée au mur, haletante, comprit que son amie se rendait aux services administratifs, où l’attendait une lettre signée par tous les magiciens chargés de l’affaire Blasphèmes, et autorisant Elsy et ses mercenaires à collaborer avec eux. Élodianne avait gagné.

Elle retourna s’asseoir dans son fauteuil, le menton douloureux. Le fantôme d’Elsy était toujours dans la pièce, sous la forme d’une odeur de cigarette qui refroidissait. Élodianne fut très sincèrement surprise lorsqu’une énorme crise de larmes la submergea.

 

 

Pas au Loup Alcoolique, ni à l’auberge de Clevain, et surtout pas au Verre Ébréché. Elsy n’avait aucune envie de croiser le moindre visage connu. Mais elle avait par contre furieusement envie de boire jusqu’à en vomir. Alors elle s’était installée au bar du très respectable « Brasseur Central », une taverne située dans le voisinage direct du Palais. Certains clients portaient des uniformes de magiciens, les tables étaient propres, les bagarres ne faisaient pas partie des choses tolérées, et la bière était à onze grammes la pinte. C’était le prix payé par Elsy pour la tranquillité.

Enfin, pour sa tranquillité à elle, surtout. Car après sa deuxième pinte, elle avait commencé à entonner trop fort des chansons qu’elle ne connaissait même plus, des trucs de son enfance. Et après sa troisième, elle avait très simplement apostrophé l’assistance pour savoir si un gentilhomme avait un lit à partager avec elle. Signe qu’elle était bien là où elle n’avait aucune raison d’être, personne ne lui avait répondu, à part un homme barbu et habillé d’un uniforme administratif, qui l’avait regardée avec un bruit de lèvre agacé. Alors elle avait pris ses pintes numéros quatre et cinq à la main, et s’était installée dans une alcôve du fond de la salle. Ces culs serrés de bourgeois ne voulaient pas parler, chanter ou baiser ? Très bien, elle non plus ne le voulait plus. Elle allait simplement boire assez longtemps pour faire partir le goût de cette conne d’Élodianne de ses lèvres.

Et c’est exactement ce qu’elle fit. Mais si le goût partit, ce ne fut pas le cas des souvenirs. Elle s’en alla en titubant et en murmurant des phrases qui avaient de moins en moins de sens.

Puis une main qu’elle n’avait pas vue venir lui maintint fermement le front et repoussa ses cheveux en arrière. Elle comprit alors qu’elle était à quatre pattes dans une ruelle, avec la pluie qui lui tombait dessus et sa gabardine qui traînait dans l’eau. Entre ses mains, juste sous son visage collé au sol, cette grosse masse brune et puante, c’était son vomi. Cette anguille qui se tortillait dans son ventre et ce goût de cendre dans sa bouche, c’était sa douleur. Et cet écho dans sa tête, c’était sa honte. Elle se redressa avec labeur, le monde tourna trois fois autour d’elle puis se replia et se déplia une fois, et elle se retourna vers celui à qui appartenait la main. Puis elle fut à nouveau pliée en avant et se vomit sur les cuisses, le ventre poignardé de douleur. Un fracas gluant et mouillé s’immisça entre le cuir de son pantalon et les pavés de la ruelle, qu’elle ne reconnaissait pas. La main inconnue l’aida à garder la tête droite, puis à ne pas tomber en arrière, en se plaquant avec une force paisible dans son dos.
- Ça ne va pas fort, hein ? lui demanda une voix très grave et chaude, masculine jusqu’au bout du moindre souffle.
- Magicien ? cracha Elsy en même temps qu’un reste de vomi, qui fut immédiatement lavé par la pluie.

L’homme ne répondit pas, mais sa main poussa le dos d’Elsy en un geste rude mais réconfortant. Elle s’abandonna en arrière, certaine qu’il l’empêcherait de tomber. L’homme l’aida à marcher, et la força à s’asseoir sur les marches d’un perron, à l’abri de la pluie. Il s’assit à ses côtés. Les bouts de ses lourdes chaussures en métal claquèrent sur les pavés. La porte derrière eux était condamnée par des planches, et il s’y adossa. Elsy fit de son mieux pour regarder dans la ruelle : détritus, rats fouillant une poubelle, aucun passant, odeur de viande pourrie, insultes peintes sur les murs. Elle ne reconnaissait pas l’endroit, mais visiblement, elle n’était plus dans le voisinage du Palais Central. Prime seul savait comment elle avait fait pour parcourir la moindre distance dans son état avancé. Elle tourna enfin la tête vers l’homme, levant dans sa direction un regard malade, mouillé, sale et triste.

L’homme avait un visage grand et fin. Ses longs cheveux noirs retombaient en arrière, en grosses mèches spongieuses sur ses épaules et dans son dos. Ils étaient tout emmêlés, sales et noueux, coagulés à certains endroits en nattes durcies de crasse. Ici et là dans la masse informe étaient prises d’étranges bagues à pointes, en métal terni, qui sertissaient d’un esthétisme rouillé le peu de lisibilité qui restait à son crâne. Tout son corps était enveloppé dans une immense cape grise devenue noire de pluie. Seuls ses pieds, chaussés de métal clouté, son bras droit, nu, et sa tête dépassaient de l’immense et lourd drapé. Elsy s’arrêta un instant sur ses yeux. Ils luisaient terriblement et n’avaient pas de pupilles, comme ceux d’un aveugle. Et ils brillaient tellement…

Les énormes rides – de profondes fêlures à la surface d’un visage par ailleurs lisse et parfait – qui soulignaient ce regard aveugle n’étonnèrent pas Elsy. Dans son état, elle aurait pu tailler une bavette avec Galrekah sans être étonnée outre mesure, alors ces traces, comme si l’homme avait un jour pleuré de l’acide, lui parurent plus esthétiques que dérangeantes.

L’homme la regarda de ses yeux blancs et sourit doucement, en resserrant son étreinte autour de ses épaules, presque jusqu’à lui faire mal. Elsy détourna les yeux pour se concentrer sur le mur de briques luisantes de pluie qui leur faisait face. Il fallait vraiment que le monde cesse de tourner n’importe comment autour d’elle. Elle posa sa tempe gauche sur l’épaule de l’inconnu. C’est alors qu’elle sentit l’odeur pestilentielle qu’il dégageait, comme si sa cape avait servi de linceul à un cavalin crevé ou que l’aspect de ses cheveux était dû à ses propres vomissures à lui. Un clochard. Tant pis. Elle ne bougea pas sa tête d’un centimètre, ni même ne se pinça le nez. Quand elle était soûle, un clochard pouvait être une compagnie agréable.
- Ça va mieux ?
- Non, répondit-elle en grognant, un goût de tripes dans la bouche et de merde dans la tête. Élodianne est une conne. Putain, j’ai mal au ventre… J’ai mal partout… Vous m’avez frappée ?
- Non. C’est l’alcool. Qui est Élodianne ? demanda l’homme au visage fêlé, en serrant l’épaule d’Elsy à travers sa gabardine. Je vous ai entendue prononcer son nom tout à l’heure, quand je vous ai… Enfin, quand je vous ai aidée à vomir.
- C’est mon amie, répondit Elsy avec un petit trait de sang coulant de sa bouche sur son menton. C’est ma meilleure amie. C’est ma seule amie. Amie avec un E à la fin. Quand on était petites on disait que les filles c’était vraiment de la merde. On était d’accord sur tout. Je l’aime vraiment vous voyez…
- Je vois.
- C’est mon amie et maintenant elle est magicienne et elle se prend pour quoi cette conne ? Elle est pas meilleure que n’importe qui… Moi je dis pas que je suis meilleure qu’elle. Je l’ai jamais dit. Je le pense même pas. Sérieusement… Elle se prend pour qui ? J’ai mal au ventre et à la bouche… Vous m’avez frappée ?
- Oui.
- Pourquoi vous avez fait ça ? demanda-t-elle sans même penser à s’écarter de cet inconnu.

La voix d’Elsy était lasse, exténuée, et sa tête glissait régulièrement sur l’épaule de l’homme, ses cheveux mouillés se prenant dans l’étoffe de sa cape. Inlassablement, l’inconnu lui repositionnait la tête en place. Devant les yeux de la mercenaire, la ruelle se repliait, se dépliait, se repliait, se dépliait… Elle décida de fermer les paupières.
- Peu importe, répondit l’homme de sa voix vibrante, presque tellurique. Élodianne la magicienne, hein ? Les magiciens. Je n’aime pas beaucoup ces gens…
- Pareil… bredouilla Elsy sans rouvrir les yeux. Surtout que c’était mon amie… Elle l’est toujours… Pourquoi vous m’avez frappée ?

Un fil de bave coula de sa bouche et dégringola entre les plis de l’habit de son agresseur. Elle s’endormit, sans réfléchir plus avant à la courte discussion qu’elle venait de vivre.

L’homme posa délicatement la tête de la jeune femme contre le mur de briques noires de l’entrée du bâtiment condamné, afin de libérer son épaule, et se leva. De ses yeux blancs et brillants comme la surface de l’océan, il admira un long moment la mercenaire. Quelque chose en elle lui plaisait. Et puis, elle ne se souviendrait jamais de lui. Il ne la frappa pas plus et reprit son chemin. Il avait quelque chose à faire. Du bras qui émergeait de sa cape, il resserra le vêtement autour de lui et affronta la pluie, laissant Elsy dormir seule, abritée sous un perron abandonné de la ruelle dans laquelle il l’avait amenée.

Sans le savoir, il refit en sens inverse une bonne partie du chemin parcouru par la mercenaire ivre morte, passant dans les mêmes rues, grimpant les mêmes côtes, longeant les mêmes bâtiments, et se fondant dans les mêmes foules, avec le même visage baissé vers les pavés et le même esprit perdu dans l’obsession de ce qui doit être fait. Ce qui se passait autour de lui ne l’intéressait pas, et il n’intéressait pas ce qui se passait autour de lui. Pas encore.

Il se mêla à différentes processions de badauds, tranquillement, sans jamais se faire remarquer autrement que par son odeur, celle de l’un de ces milliers de clochards que personne ne tient jamais à voir. Il traversa des rues et des ponts sans attirer le moindre regard sur son visage fissuré et d’albâtre. La pluie tombait sur lui, lissait sa réalité pour le fondre dans Mirinèce, et sa présence fantomatique devenait la même que celle de n’importe quel autre passant anonyme. C’était exactement ce qu’il voulait. Puis il avança finalement sur un large ponton aux rambardes de vieilles pierres, et pénétra dans le Palais Central. Toujours sans le moindre geste superflu ni la moindre hésitation, ses chaussures de métal clinquant sur le sol de marbre, il parcourut des couloirs, dédaigna des volées d’escaliers, évita des dizaines de personnes venant en tout sens, ne lut pas un seul des placards d’information et des affiches gouvernementales qui recouvraient les murs et, guidé par la rumeur qui enflait devant lui, déboucha finalement dans le grand hall du Palais Central.

À toute heure ouvrable de la journée (entre huit heure et vingt heure, tous les jours de la semaine, n’oubliez pas votre registre familial), cet endroit était bondé, et ce jour-là ne faisait pas exception à la règle. Il était trois heures de l’après-midi, et près de deux cent personnes mouillées et emmitouflées dans des manteaux d’hiver déambulaient sur les dalles de marbre bleu foncé, leurs voix se fondant les unes dans les autres en montant dans la coupole qui couronnait le hall. Les gens passaient d’un comptoir à l’autre, ici les enregistrements civils, là les souscriptions à des assurances municipales, là-bas des postes d’information, encore plus loin des employés de l’église primale chargés de régler les problèmes religieux. Le brouhaha était aussi sonore que visuel, les silhouettes des citoyens, des gardes et des employés en uniforme passant les unes devant derrière à droite à gauche des autres, sans discontinuer un instant. Le sang qui coulait dans les artères du cœur de Mirinèce. Des dizaines de couloirs, d’escaliers et de portes s’ouvraient en rayons tout autour de la gigantesque base ronde du Palais, avec au centre du hall, la banque : un parc forestier à ciel ouvert et entouré d’énormes herses, à l’intérieur duquel poussaient les arbres à passevelle de la capitale. De temps en temps, on pouvait y apercevoir un employé vêtu d’un gros manteau examinant les arbres.

L’homme au visage crevassé et aux yeux blancs ne prêta attention à rien de tout cela. Ni passevelle, ni employés gouvernementaux, ni badauds, ni capharnaüm de voix et de pas, ni affiches, ni lumière du jour se déversant des grilles de la banque ou des hautes fenêtres… Rien n’eut le droit à la focalisation de ses sens. Tout ce à quoi il fit attention fut sa position dans le hall. Il se plaça à une trentaine de mètres d’un arc de cercle formé par une dizaine de comptoirs administratifs, collés les uns aux autres et barrant l’accès à un large escalier en marbre qui montait à l’étage supérieur. Il tourna la tête à gauche, à droite, repéra les gardes les plus proches à une cinquantaine de mètres de lui, et estima que sa position était bonne. Les gens continuaient à le bousculer pour passer, sans s’excuser ni même se retourner vers ce clochard puant immobile au milieu de la ruche bourdonnante du Palais. Puis, quand il fut certain d’être bien positionné, l’homme qui avait pleuré de l’acide retira sa cape de son bras droit, qui était toujours le seul à en dépasser. Il jeta le drap gris alourdi de pluie sur le marbre du sol, où il s’écrasa avec un bruit pesant et mouillé.

Il était vêtu d’un simple pantalon noir serré dans d’énormes bottes de métal, mais portait en guise de haut un étrange assemblage d’épais morceaux de cuirs et de métal. Ils étaient cousus et agrafés les uns aux autres, fondus à certains endroits et laissant à d’autres apparaître une peau blanche comme la neige. Plusieurs lanières en cuir ou en boyau étaient affreusement serrées un peu partout sur l’habit, compressant la peau de l’homme et celle du vêtement l’une contre l’autre. Cette armure incompréhensible pour l’œil moulait son torse et son dos au point de faire légèrement ressortir, gonflées et contractées, les parties nues de son corps. Ses longs cheveux noirs retombaient en mèches mouillées et emmêlées sur ses clavicules et le haut de la tenue, faisant luire de pluie et de crasse les différents cuirs de l’armure. Armure d’où jaillissait son bras droit, complètement nu et blanc, faisant un contraste perturbant avec les différentes tonalités de noir, de brun et de contention du vêtement.

Son bras gauche, lui, était caché sous une étrange coque en bois sombre et incurvé. Une coque un peu semblable à un bouclier, assez longue et large pour entièrement englober son bras, sans en laisser deviner le moindre centimètre de peau. Deux sangles de cuir brun, une autour du cou et l’autre autour de la taille, retenaient l’improbable accessoire en place. Sans se soucier des gens qui, autour de lui, commençaient à l’observer, voire même à s’arrêter pour toiser cet étrange clochard, l’homme défit les boucles de métal des sangles. D’abord celle à sa taille. La boucle dorée tinta en laissant glisser le cuir, et la coque de bois se desserra un peu. Puis celle du cou. Il repoussa deux mèches de cheveux épaisses comme des intestins et défit la boucle. La coque bougea un peu, mais resta cependant en place. L’homme donna un coup de sa main libre sur le haut de l’immense pièce de bois, qui se mit enfin à lentement glisser le long de son bras gauche.

Sauf que ce n’était pas tout à fait un bras. Autour de l’homme, les badauds du hall s’étaient regroupés en un cercle prudent, qui ne s’approchait pas à moins de trois mètres du clochard fou et de son odeur de charogne. Des murmures interrogatifs parcouraient l’épiderme de cette foule curieuse. La coque de bois glissa lentement le long de ce qui aurait dû être un bras et qui n’en était pas un. Ce qui était visiblement un assemblage d’énormes ailes d’insectes apparaissait lentement sous le bois, alors que l’étrange accessoire glissait vers le sol. Des dizaines et des dizaines d’ailes de couleur chair, fines et presque transparentes, disposées les unes à côté des autres comme des plumes durcies et cassantes. De grosses veines grises et palpitantes battaient furieusement ici et là, enfermées dans la minceur des appendices. Le mouvement de ces ailes d’insecte, leurs bruissements charnels et leurs palpitations obscènes firent reculer la foule de quelques pas.

Loin derrière elle, les voix de plusieurs gardes ordonnaient aux gens de s’écarter. L’homme au visage fissuré ne paniqua pas. Il agita sèchement ce qui n’était pas un bras, et la coque de bois tomba à terre après un rapide vol dans les airs. Les gens s’écartèrent d’elle comme d’un feu. Les premiers cris discrets s’élevèrent de la foule.

L’homme déploya son aile unique. Lentement, avec des frottements légers d’insectes endormis, elle se déplia, se déroula, se démêla d’elle-même. Un long rideau translucide d’énormes ailes de chair disposées en plumes. L’extrémité du monstrueux membre atteignait le premier rang de la foule, et se terminait par une dizaine d’ailes plus grosses, aussi larges et longues qu’un bras, et se finissant par des pointes foncées, gorgées de sang stagnant. Dans la foule, un nouveau mouvement de recul. Certains crurent, ou voulurent croire, qu’il s’agissait peut-être d’un spectacle organisé. Mais ils n’arrivèrent pas à rester longtemps sans remarquer en quoi ça n’avait rien d’un spectacle, outre l’odeur, le visage et le teint de l’inconnu.

Tout d’abord, le plus évident : maintenus contre l’aile par d’énormes chaînes de métal, qui tournaient tout autour du membre et se passaient les unes sur les autres, un étrange casque brillait, même dans la pénombre de cette après-midi d’hiver. Et sous lui, maintenue par les mêmes lourdes chaînes, une double lame légèrement verdâtre et d’aspect mousseux, comme si des algues avaient séché dessus. Elle était presque aussi longue que l’aile elle-même. Les deux lames de l’étrange arme se courbaient de manière hélicoïdale autour d’une poignée centrale.

Ensuite, sous les chaînes trop serrées et trop lourdes qui retenaient l’arme et le casque, un détail plus troublant encore. Des traînées d’un sang sombre et épais sourdaient de coupures provoquées dans les ailes de chair par les maillons d’acier. Le sang avait séché en croûtes noires qui collaient ensemble plusieurs des plus petites plumes de peau.

Enfin, dernier détail écartant la thèse du spectacle, la jointure du corps humain et de l’aile inhumaine : l’épaule qui jaillissait de l’étrange vêtement de l’homme était difforme, tuméfiée, sa peau couverte de plaies mal cicatrisées, de kystes, de veines palpitantes dans lesquelles un odieux liquide trop foncé circulait à toute vitesse. La peau de cette épaule parasitée était violette, et l’homme semblait peiner pour ne serait-ce que maintenir son incroyable membre au-dessus du sol. Sous les lourdes chaînes, l’aile tremblait d’effort.

La foule était fascinée.

L’ « homme » rabattit soudain l’aile devant lui dans un bruit de frottement et de métal, comme une cape de chair ramenée devant son visage. Les énormes plumes palpitantes du bout de l’aile giflèrent les visages des premiers spectateurs. Des petits cris de douleur et de surprise jaillirent. Il agita une seule fois son aile repliée en demi-cercle, et les chaînes glissèrent lentement au sol en un fracas métallique, qui résonna dans le hall désormais silencieux. L’homme ramassa tout d’abord le casque aux formes compliquées, qu’il enfonça devant son visage tel un masque. Une étrange visière lui cachait désormais les yeux, et reflétait la foule qui le regardait, en équilibre sur la mince ligne entre panique et fascination. Désormais, de son visage, seuls sa bouche et le bas de ses joues parcourues de brisures étaient encore visibles. Des mèches de ses cheveux sales retombaient sur les côtés du masque, et les pointes de ses bagues capillaires crissaient contre le métal du casque. L’homme appuya un peu plus sur les côtés de la pièce d’armure, enfonçant des petites pointes de métal dans ses tempes et ses oreilles. Du sang épais et sombre coula des blessures, mais son visage ne trahit aucune douleur. Il sembla même à certains qu’un timide sourire lui crispait la bouche. Puis il ramassa l’arme.

Elle était plus haute que lui d’un bon mètre, et complètement ridicule dans sa conception. Personne n’aurait pu manipuler cette chose au combat. Et pourtant, elle était très visiblement faite pour ça. Les reflets ternes qui jouaient sur les fils des deux lames rugueuses et piquées de mousse ne pouvaient pas mentir : la chose voulait tuer. L’homme avait cependant très visiblement un mal tout naturel à simplement la maintenir droite devant lui, son bras droit tremblant presque autant que le haut de son aile.
- C’est la Vore Hélix… murmura timidement un petite garçon au premier rang, en levant la tête vers son père, qui ne comprit pas et serra les mains sur ses épaules.

Six gardes du Palais réussirent enfin à traverser la foule. Et s’arrêtèrent net devant l’inconnu et son arme. Aucun entraînement militaire ne les avait préparés à ce genre de chose, et leurs courtes lances étaient ridicules face à ce que l’enfant avait appelé la Vore Hélix.

L’homme déploya à nouveau son aile. Les plumes de peau frottèrent le sol, et certaines y laissèrent même de petites traînées de sang boueux. Puis l’homme sourit, cette fois très distinctement. Le silence était presque total. Il donna un grand coup de lame sur le sol, faisant éclater une dalle de marbre bleue. Il lâcha l’arme, qui resta pourtant debout. Et, d’abord lentement, elle se mit à tourner sur elle-même, comme une toupie. Puis plus vite. Puis encore plus vite. Les reflets du jour à l’extérieur lançaient des éclairs sur ce tourbillon miniature. Un sifflement se propagea dans la foule. Qui recula de quelques pas, laissant les soldats seuls face à la chose qui n’était pas un homme.
- Qu’on appelle Damnis de Mirinèce ! hurla-t-il soudain de la voix profonde et puissante de celui qui sait être écouté. Qu’on appelle sa seigneurie et qu’on le prévienne que je suis venu le voir ! Moi, son vieil ami Teliam Vore !

Sa voix sembla résonner dans tout le bâtiment et faire vibrer les murs. De nouvelles rumeurs se propagèrent dans la foule, dont le cercle s’étendait maintenant à tout le hall.

Fascinés par l’aile monstrueuse, l’arme surréaliste et le masque de torture, les gens en avaient presque oublié la coque en bois qui avait mystérieusement réussi à entièrement cacher aile et arsenal. Mais si des magiciens expérimentés avaient fait partie de la foule captivée, ils auraient pu comprendre en regardant le bizarre accessoire retourné sur le sol : si d’un côté il était bien en bois, de l’autre c’était un miroir concave, qui reflétait actuellement la voûte du hall principal.

Comme pour ponctuer l’ordre de l’homme ailé, de ce miroir jaillit un long tentacule de boue et d’os, qui claqua dans l’air comme un fouet. Puis qui donna un deuxième coup en aveugle, et trancha le bras d’un soldat, qui tomba à genoux en hurlant, sa main posée sur le moignon rouge qui restait de son épaule. Les petits cris de peur de tout à l’heure furent définitivement oubliés, et la foule enfin tirée de sa fascination. Le hall s’inonda de hurlements de panique, de terreur et de douleur. Du miroir posé au sol s’étirait l’un de ces Blasphèmes dont les journaux avaient parlé. Il se comprimait et gesticulait pour pouvoir passer par l’étroit miroir magique, mais y arriva, et prit finalement la forme d’une chenille assez grosse pour cacher l’aile de son maître, avec des tentacules de chaque côté du corps. Elle se précipita dans la foule en fuite, et tua l’enfant qui avait identifié l’arme comme étant la « Vore Hélix », enfonçant la corne qui terminait l’un de ses tentacules dans son thorax.

Les gens couraient sans ordre ni conscience. Une trentaine de personnes moururent à ce moment-là, écrasées par la foule apeurée. Au centre du cercle qui se morcelait en groupes terrifiés et hurlants, un deuxième Blasphème s’extirpait du miroir. Le premier, lui, achevait les gardes du Palais. Et derrière lui, l’homme ailé, Teliam Vore, riait à gorge déployée, d’un ricanement fou et invincible, son masque miroitant tressaillant, grimace macabre et moqueuse, et les veines de son cou et de son bras gonflant d’excitation. La Vore Hélix continuait à tourner en sifflant.

 

 

Frère Karechas avançait d’un pas décidé et vif, mais sans courir. Ses doigts aux phalanges marquées de cicatrices blanches s’agitaient nerveusement dans les larges manches de sa bure de primat. Il tourna dans assez de couloirs et monta assez d’escaliers pour perdre le plus expérimenté des explorateurs, et se retrouva enfin là où il voulait. Des chaînes étaient tendues contre les murs de pierre nue, et il n’y avait plus de fenêtres dans les couloirs, seulement des bougeoirs à intervalles réguliers. L’air était humide et lourd. Il poussa la porte de la cellule du père Orakaneus. Le prêtre était derrière son bureau, lisant un grimoire que le primat identifia comme étant le Dit de Nomares. Le prêtre au crâne rasé et couturé de dessins scarifiés leva un visage courroucé vers son subalterne.
- Pourquoi cette intrusion, primat ?
- Nous sommes attaqués, prêtre. Dans le hall principal du Palais.

Le prêtre haussa les sourcils d’un air étonné et énervé à la fois. Deux fentes avaient été faites dans ses joues, des années auparavant, et dévoilèrent à ce moment-là des mâchoires serrées par l’indignation.
- On attaque notre Palais ? répéta-t-il d’une voix calme. Qui ose ?
- Des Blasphèmes, prêtre. Et un magicien.
- Un sorcier ? Un sorcier rebelle ? cracha Orakaneus en se levant, les deux mains à plat sur le Dit de Nomares.
- Teliam Vore, répondit Karechas en baissant la tête vers le sol pavé et inconfortable commun à toutes les cellules de primats.
- Teliam Vo… Comment ? Il est mort, ou tout comme.
- Il est dans le hall, prêtre. Je l’ai vu moi-même, et le frère Ukeor aussi. Il s’est fait tuer par un Blasphème en tentant de mener quelques anachorètes à l’assaut. Il y a déjà eu beaucoup d’autres victimes.
- Je n’y crois pas. Je n’y crois pas.
- Je ne peux être sûr de son identité. Mais il dit être qui j’ai dit, répliqua Karechas, vexé. Et ses Blasphèmes sont aussi réels que l’arme qu’il tient. Alors s’il n’est pas Vore, il est au moins un assaillant.
- La sombre engeance de… Le fils de… Le…

Les joues lacérées d’Orakaneus vibrèrent de la rage qui passait entre ses dents serrées.
- Préviens tous les frères, primat. Maintenant. Personne ne nous attaque chez nous. Personne. Et surtout pas un sorcier. Teliam Vore… Le fils de catin, le pourceau païen… Que tous les frères viennent se battre. La demeure de Prime et de ses gardiens restera pure. Le fils de catin, le sombre fils de catin… Impie. Impie.

Il se redressa et attrapa sa bure noire, accrochée au-dessus de l’étroit lit qui, outre un bureau et une chaise, était le seul mobilier autorisé dans la cellule d’un primat. Puis il tira un coffre de sous ce même lit, et l’ouvrit.
- Va, frère Karechas, ordonna le prêtre. Appelle les frères. Et dis-leur de s’armer.

Karechas acquiesça sans un mot. De ses longues et larges manches, un cliquetis métallique s’échappa, tandis que deux petites faucilles en acier lui tombèrent dans les mains. Leurs manches étaient attachés aux chaînes encore enroulées autour de ses avant-bras. Le primat ressortit de la cellule du prêtre et cria l’alerte dans les couloirs. Orakaneus leva de leur coffre ses chaînes à lui, et commença à les enrouler autour de ses bras nus.
- Teliam Vore… Le sale petit blasphémateur… Le fils de catin… grogna-t-il pour le silence bourdonnant de sa cellule, à travers ses joues mutilées.

 

 

Teliam réalise soudain, une cuisse de poulet dans la bouche et un peu trop de vin dans la gorge, que c’est la première fois que Salven, Damnis et lui mangent ensemble, sans officiers parasites ni représentants du gouvernement, juste tous les trois, la première fois depuis la fin de leur campagne à Loffrieu. Ça ne date que de quelques semaines, et pourtant, ça lui semble être à des années de maintenant. Il sourit et arrache un peu plus de blanc à son morceau de volaille.
- Non mais je suis super sérieux ! crie Damnis, hilare, en tapant sur l’épaule de Salven. Je croyais que c’était un mythe, ce truc des femmes adoratrices, mais depuis Loffrieu, je peux littéralement coucher avec qui je veux, et pas parce que je suis assez puissant pour les y obliger ou je ne sais quelle connerie, mais parce que ce sont elles qui veulent coucher avec moi ! Elles font la queue, sans déconner !

Salven ravale un ricanement enivré et jette un os de poulet sur Damnis, qui l’évite en riant. Ils ont tous les trois leurs pieds sur la grosse table de chêne, entre une dizaine de plats, tous terminés, et à peu près autant de bouteilles de vin, dans le même état. Des années de guerre leur ont appris à profiter du moment présent. Teliam repousse une assiette vide de la pointe de sa botte avant de parler.
- Moi, j’ai pas besoin de ça, si je veux une femme avec qui passer la nuit, je lui allume sa cigarette avec un sort ! dit-il en souriant, ses dents luisantes de gras sous la lumière des bougies.
- Sacré menteur ! répond Salven en caressant sa barbe blonde. T’as même jamais été foutu de lancer la moindre petite flamme !
- T’oublies sûrement la dizaine de fois où ma magie t’a sauvé les fesses au combat ! Tes fesses à toi, mais aussi les tiennes, Ocreste, ajoute-t-il en regardant Damnis. Et celles de tous vos hommes. Et de –
- Rien du tout, ouais ! répond Damnis en grognant de rire. Ni toi ni Corbès n’avez jamais sauvé personne de rien du tout ! Si j’avais pas été là à Loffrieu, vous seriez tous les deux morts trente-cinq fois chacun !

Salven et Vore lui jettent en même temps deux nouvelles salves d’os de poulets, de grains de raisin et de gras de porc. Les trois hommes rient à en perdre haleine, littéralement. Un long silence confortable et chaleureux s’ensuit. Salven commence presque à somnoler dans son fauteuil, et sa lourde respiration lâche de temps à autre un petit rire satisfait, que Damnis et Vore connaissent par cœur depuis des années. Damnis joue avec sa coupe, la faisant lentement tourner entre ses doigts pour regarder les reflets des bougies et de la cheminée jouer sur le métal doré. Ses cheveux auburn sont luisants et mal coiffés, exactement comme avant.

Teliam, lui, regarde ses deux amis. Ils sont chez Damnis, dans sa vieille ferme familiale à la sortie de Mirinèce. Là où ils se réunissaient déjà quelques années auparavant, quand ils n’étaient tous les trois que de simples jeunes officiers de l’armée régulière, et pas encore les « Sauveurs de l’humanité », comme on les appelle aujourd’hui. Ou les « Rebelles démocrates », comme on risque de les appeler demain. Les idées d’Ocreste pour renverser le pouvoir en place sont brillantes, comme toutes ses idées stratégiques. Teliam est absolument certain que la révolte qu’ils préparent réussira. Et ça lui fait peur. Parce qu’alors, des repas comme ça, avec simplement ses deux amis et des vieilles anecdotes mille fois racontées, ça n’arrivera plus.

Alors il profite de tout. De la chaleur de la cheminée dans son dos. De l’âpreté du vin dans sa gorge. Des visages ravis et calmes de ses deux camarades, qu’une guerre de plusieurs années à ses côtés a transformés en frères. De l’odeur de paille et de nourriture riche qui embaume la salle à manger. De la sécurité et du calme absolus qu’il ressent ici et maintenant, entouré des deux seules personnes qui ont toute sa confiance. Ils n’ont que vingt-cinq ans, et ont pourtant tous déjà plus vécu que la plupart des gens qui meurent de vieillesse. Plus survécu, aussi.

Et pourtant, tout ce qui compte à la fin, c’est ce repas, ces plaisanteries douteuses, cette chaleur et ce vin partagé.

Teliam se redresse un peu et attrape une bouteille sur la table. Il reste un fond de liqueur violette.
- Messieurs, vos coupes !

Salven rouvre les yeux, et comme Damnis et Teliam, retire ses bottes de la table. Tous les trois réunissent leurs coupes sous la bouteille, et le magicien militaire vide ce qu’il reste d’alcool en trois parts presque égales. Les jeunes hommes lèvent leurs coupes sans les détacher les unes des autres, et ensemble, crient ce qu’ils ont déjà crié mille fois :
- À ceux qui restent !

Ceux qui restent, pense un instant Teliam, ça veut aussi dire les Rebuts, et pas certains de leurs amis tombés à Loffrieu. Ceux qui restent, ce ne sont pas seulement les bons et les braves. Mais à travers les disputes, les larmes, les morts et les défaites, ceux qui restent, ce soir, ce sont surtout eux trois, et leur foi, toujours vivante, en un avenir possible. Et c’est tout ce qui compte, pour le moment.

Ils boivent leur alcool d’un coup, les têtes penchées en arrière et les yeux ouverts au plafond de bois tout simple. Teliam savoure l’onctuosité de l’alcool qui tapisse sa bouche, puis sa gorge, sent ses tripes se réchauffer encore un peu plus, et –

Comme un coup de couteau dans l’estomac, puis un autre dans la gorge et le nez. Il se plie en deux en avant, et lâche sa coupe qui tombe avec fracas sur le sol de pierre. Il est soudain pris d’une violence quinte de toux, et renverse sa chaise derrière lui. Il s’attrape la gorge à deux mains, les yeux pleins de larmes, et tousse de plus belle, un goût métallique dans la bouche. Damnis et Salven lâchent eux aussi leurs coupes et se placent derrière leur ami, lui demandent si ça va avec des voix inquiètes. Salven lui frappe dans le dos pendant que Damnis le force à lâcher sa gorge et lui appuie sur le ventre. Finalement, le magicien arrive à reprendre sa respiration, à grandes goulées maladives et profondes. Il s’appuie des deux mains à plat sur la table et souffle lentement, avec l’application d’un enfant apprenant quelque chose de nouveau. Il a les yeux fermés et se concentre, pour simplement respirer. Il sent les mains de ses amis sur ses épaules. Un long moment, il n’y a dans la pièce que le bruit de sa respiration et les crépitements du feu dans la cheminée. Puis, les bras flageolants et la gorge toujours irritée, Teliam arrive enfin à rouvrir les yeux. À travers ses larmes, sur la table, une petite flaque d’alcool qu’il a recraché. Et dans cette flaque, une flaque plus petite encore, pourpre. Le goût métallique dans sa bouche : son sang. Les mains de Salven et Damnis se serrent sur ses épaules.
- Ça va mieux, mon ami ?
- Qu’est-ce qui se passe, Teliam ?

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Vincent Mondiot