D’abord il y eut la nuit. Puis il y eut le jour. Puis il y eut Mirinar et les étoiles. Puis il y eut la vie. Puis la vie devint plantes, puis bêtes.
Puis les bêtes se dressèrent, cessant d’être tout à fait des bêtes, et dirent « il y a la nuit, il y a le jour, la nuit encore, le jour encore ». Et certaines dirent « il y a une chose la nuit, et une autre le jour ». Et certaines autres dirent « non, la même chose est la nuit et le jour, et bientôt cette chose viendra nous dire son nom ».
Puis les premiers êtres qui n’étaient plus des bêtes, ceux qui pensaient que la nuit et le jour étaient deux choses, inventèrent les armes et le sang. Et les autres êtres, ceux qui pensaient que la nuit et le jour étaient une chose, inventèrent la force et l’espoir.
La guerre vint et ne partit pas. Les premiers fleuves furent de sang, et les premiers déserts d’os concassés, et ce qui était le passé est l’avenir de tout présent.
Puis la guerre continua, mais quelque chose se passa. Quelque chose de sombre, au fond des déserts, à l’abri d’arbres secs.
Certains des êtres qui n’étaient plus des bêtes mais pas des hommes, ceux qui pensaient que la nuit et le jour étaient deux choses, changèrent. Certains passèrent des pactes dans la nuit, d’autres échangèrent les sangs dans le jour, et le frère viola la sœur, et leur enfant fut encore autre chose qu’un être qui n’était pas une bête ou un homme. Et d’autres frères violèrent d’autres sœurs, et de nombreux enfants ni bête ni être ni homme naquirent, grandirent, et jamais ne périrent. Et bientôt, ceux qui pensaient que la nuit et le jour étaient deux choses devinrent les esclaves des Titans, leurs enfants géants et affamés. Et tous les Titans avaient une forme et un nom et un visage différents, mais tous avait l’haleine du mal qui les avait fait. Et ils voulurent violer Mirinar comme ils s’étaient violés les uns les autres, et taire les voix de ceux qui pensaient que la nuit et le jour étaient une chose.
Et les Titans étaient plus forts que les êtres, bien plus forts, et les Titans auraient pu réussir, et alors, le présent aussi aurait été comme le passé et comme l’avenir, et l’être ne serait jamais devenu l’homme.
Mais quelque chose se passa.
Parmi les êtres qui pensaient que la nuit et le jour étaient une chose, une ombre vint, et l’ombre était plus grande qu’un être, mais pas grande comme un Titan, et les êtres ne le savaient pas encore, mais elle était le premier homme. Et elle dit : « La nuit et le jour ne sont qu’une seule chose et vous êtes dans le vrai et le bon. Je m’appelle Prime, et vous êtes mes primats ».
Et l’ombre laissa sa voix emplir de joie ses primats, et l’ombre fut Prime, et Prime était la nuit dans le jour, et le jour dans la nuit. Et les primats surent que depuis le début ils avaient raison, et que la nuit et le jour sont le frère et la sœur qui vivent ensemble dans une rivière d’or, et que l’être qui sera un jour l’homme pourra être vrai et bon ou faux et mauvais, et pourtant rester homme.
Et alors Prime vola et marcha, mais jamais ne pressa le pas. Il avait tout le présent pour lui, car il était la nuit et le jour. Sa force était celle de l’homme, et celle de Mirinar, et il vint à chaque Titan, et proposa à chaque Titan de se mettre à genoux et de demander pardon pour n’avoir été que la nuit, ou pour n’avoir été que le jour. Mais chaque Titan dit « je ne suis que la nuit », ou « je ne suis que le jour », et « et toi tu n’es rien, ni la nuit ni le jour », mais chaque Titan se trompait. Et Prime avait pour lui la force de la nuit et du jour, et le présent, alors que les Titans n’avaient que le passé. Et Prime tua les Titans, laissant leurs dépouilles dans le désert et le vent brûlant, pour que leurs esclaves sachent que le pardon était donné.
Puis les déserts laissèrent pousser les forêts, et les rivières de sang devinrent des rivières d’eau, et bientôt l’automne succéda à ce qui n’avait jamais été que l’été.
Et les êtres devinrent des hommes.
Prime revint chez les primats, et les primats virent que Prime n’était plus une ombre mais un homme, et ses yeux brillaient comme le soleil. Et il leur dit « j’ai rendu le monde meilleur, et j’ai rendu l’être homme », et les primats dirent « nous te construirons un palais et tu resteras parmi nous, et tu seras le mot et tu seras la loi », et Prime dit « je resterai parmi vous, et vous serez mes primats, vous serez ma voix et ma main ». Et les primats dirent « oui, et les hommes seront ta force et ta chair », et Prime dit « maintenant est le temps de Prime et des hommes ».
(Premier chapitre de « L’Écrit Primal », dernière traduction officielle en date, 783. On estime l’écriture de la version originale à l’an -124)
Je suis né en 731, et mon enfance a eu lieu à une époque où Prime se montrait parfois sur les champs des batailles nous opposant à Cymbium. Il était sur son cavalin doré, menant ses primats au combat, et ne connaissait pas la défaite. Mon grand frère, qui était alors soldat, me racontait les exploits de Prime, comment notre souverain divin pouvait à lui seul abattre une centaine d’ennemis en un assaut, sans même revenir avec une estafilade. Il me parlait de l’éclat de son cavalin de guerre, de sa toge primale noire et or, de ses pièces d’armure scintillantes, de son visage encapuchonné.
Avant chaque repas, mon père nous lisait toujours une phrase de l’Écrit Primal, que je connais encore par cœur : « Et Prime caressa la bête et dit « tu nourriras mes hommes et mes femmes, et tu seras le monde en nous, et nous serons l’homme en toi ».
Ma mère priait avec sincérité le nom du dieu à chaque fois que mon frère ou moi étions pris à paresser ou à mentir, c'est-à-dire dix fois par jour.
Et puis j’ai grandi, pour devenir l’auguste vieillard qui a mérité d’écrire ses mémoires. J’ai grandi et vieilli, et les temps ont changé.
Il y a eu les Rebuts, l’Arche de Loffrieu et son mal. Je crois que c’est d’abord ça qui a permis à l’ensemble de vaciller, poussé par les vents du doute et de la raison, qui commençaient à souffler depuis déjà quelques décades. Jusque-là, Prime était le dieu bienveillant qui vivait parmi sa Création. Il pouvait être colérique et autoritaire, mais à la fin, tout finissait pour le mieux, pensions-nous tous. Les Rebuts ne se sont pas finis pour le mieux. Des dizaines de milliers de gens sont morts, et personne n’a rien gagné au massacre. Personne sauf une maladie aussi vieille que… Que Prime, en fait. Que les Arches.
Prime et son gouvernement ont voulu faire croire que le divin avait organisé ça, que c’était une punition divine. Je ne les ai pas crus, pas une seconde, et je n’étais pas le seul. La tragédie de Loffrieu présentait trop de bizarreries pour être rattachée à Prime. Des dizaines – des centaines – de livres ont été écrits à ce sujet.
Mais paradoxalement, le fait que le peuple ne croit pas à la prétendue punition divine a fait encore plus de mal à l’image de Prime et de ses primats que si leur explication avait été avalée. Si Prime n’avait rien à voir avec les Rebuts, alors ça voulait dire qu’il ne maîtrisait pas tout. Et peut-être même pas les Arches, d’où le mal était sorti. Comme des milliers d’autres citoyens, j’ai alors osé me poser les questions qui tournaient dans ma tête comme des anguilles dans une mare stagnante.
Comment la même personne, aussi divine soit-elle, pouvait gouverner mon pays depuis plus de sept cent ans, et exister depuis au moins quatre mille ans, selon l’Écrit ?
Pourquoi ce dieu soi-disant tout-puissant prenait-il la peine de vivre avec les mortels alors qu’il disait pouvoir ouvrir les portes de l’après-vie ?
Pourquoi les gens mouraient et souffraient, si un dieu qui se disait bon vivait parmi eux ?
Et puis d’ailleurs, c’était quoi cette histoire de « dieu » ? Les dieux, ça n’existe pas.
Lorsque je fis part de mes doutes à mère, j’avais déjà quarante-cinq ans, et elle une bonne soixantaine de printemps derrière elle. C’était lors d’un repas de famille. J’ai dit que Prime n’était sûrement qu’une série d’imposteurs s’étant cachés les uns après les autres derrière le même nom, au cours des siècles. Ma mère m’a retourné la baffe la plus violente de ma vie. Durant toute son existence, elle avait parlé à Prime chaque soir, les yeux fermés et les mains serrées, avant de s’endormir. J’espère pour elle que l’après-vie existe, et qu’elle chevauche un Titan pour l’éternité.
(Extrait de « L’ombre des Arches », autobiographie d’Ildéric Constançon, 802)
« Il est dit dans l’Écrit Primal qu’après leur mort, ceux qui auront été pieux iront dans le monde de Prime, au sommet des Arches, et chevaucheront des Titans de chair, qui, dans cette éternité nouant passé et futur en une même sphère creuse – quoique ça puisse vouloir dire –, passeront leur temps à se nourrir des corps hurlants de ceux qui n’auront pas assez aimé Prime durant leur vie. La récompense des justes est donc théoriquement de pouvoir dominer les démons et punir les injustes, pour qui l’éternité ne sera que douleur. Si l’on garde cette image en tête, celle de ces monstres de plusieurs centaines de mètres dans un désert d’os et de sang, occupés à manger les infidèles, et qu’on l’ajoute à ces idoles de pierre construites partout et aux Arches, alors il n’y a plus lieu de s’étonner de la persistance du culte primal dans notre société. Les primats et la lignée de magiciens qui se fait appeler Prime jouent sur la peur de la mort que nous partageons tous, depuis les temps les plus reculés jusqu’à aujourd’hui. Ils jouent sur la peur de l’infini, l’envie de domination, les concepts de bien et de mal, l’inexplicable des Arches et des Titans, l’origine de la magie. Et pendant ce temps-là, depuis le sommet du Palais Central, ils se frottent les mains et se demandent comment ils vont gagner leurs tonnes de passevelle le lendemain matin. Et le peuple continue à trembler de peur devant celui qui se dit divin, et qui ne peut être qu’humain. »
(Extrait de l’intervention d’un athée lors d’un colloque indépendant en 798)
« Avez-vous vu les Arches ? Bien entendu, que vous les avez vues. Nous en avons tous vues deux ou trois dans notre vie. Leurs ombres dominent nos vies comme celle de notre dieu domine nos âmes. Ces énormes colonnes de pierre, inexplicables, impossibles, parfaites, plantées en heptagone aux limites de notre pays. Des monuments gigantesques qui se courbent à des dizaines de kilomètres au-dessus de nous, perçant nuages et cieux aussi facilement que l’aiguille perce le tissu, et qui vont se nouer au centre du cercle qu’elles forment, en un milieu de disque qu’aucun de nos architectes les plus doués n’aurait pu reproduire. Avez-vous vu les Titans ? Vous avez au moins vu Galrekah en venant ici, je le – Laissez-moi finir ! Je vous ai laissé parler, vous vous devez de faire de même ! Vous avez vu au moins un Titan, tous. Des statues d’une précision et d’un niveau de détails à peine entaché par les millénaires. Plusieurs centaines de mètres de haut ou de large, parfois. Et pas une seule trace de leurs origines ailleurs que dans l’Écrit. Vous pouvez chercher dans les civilisations les plus anciennes, il n’y en a pas, nulle part. Mais il y a des traces de l’existence des Titans. Et des Arches. Et de Prime. Déjà à l’époque pré-klapienne, on parle d’un dieu unique, de ses servants humains, de ses anciens ennemis gigantesques à jamais pétrifiés, du monument sculpté par son pouvoir absolu et de la demeure construite en son centre. Mais ce n’est pas tout, non, je ne vous offrirai pas la satisfaction de ne parler que de vieilles pierres ! Les plus âgés d’entre vous se rappelle peut-être de la campagne contre le continent de Cymbium, et de Prime, Prime lui-même, menant les troupes à la bataille ! Oui, j’en vois d’entre vous qui acquiescent ! Vous vous souvenez. Ce n’est pas un homme qui gagna cette guerre, pas même un magicien, mais un dieu, n’importe quel soldat ayant servi sous ses ordres pourra vous le certifier. Et puis enfin, puisqu’une fois les voiles hypocrites abaissés nous savons tous que votre parodie d’opposition théologique n’est en fait que politique, j’ai pour vous le clou qui fermera votre bouche blasphématrice : Damnis lui-même, votre nouveau champion politique, a reconnu l’existence divine de Prime ! Et ce dès son accession au rang de proconsul. Damnis lui-même accepte la divinité de notre dirigeant, là où vous autres petits opposants agités et vides brassez l’air pour donner un sens à une vie qui en a déjà un : servir le dieu unique. »
(Réponse d’un anachorète de l’église primale au même colloque de 798)
« Oui, je serai votre voix au Palais Central, votre voix à vous, à ceux des rues, ceux des champs de bataille, ceux qui ont les mains qui saignent d’avoir trop travaillé et de ne pas s’être assez reposé. Je l’ai promis, et ma promesse sera tenue, toujours, partout. Mais je ne peux pas être la seule voix du Palais. J’ai rencontré Prime, aujourd’hui. Enfin. Prime le félon, Prime le menteur, Prime le faussaire, comme nous l’appelions. Mais ce n’est pas un homme, pas un roi, pas un seigneur politique, que j’ai rencontré. C’est un authentique dieu, et… Je n’ai pas le pouvoir de regarder un dieu dans les yeux. Personne ne l’a. Je ne parle pas ici d’un roi magicien, comme certains le disaient, ni du fils du fils du fils du fils du fils du fils du Prime originel. Je parle de Prime l’unique, Prime le dieu qui n’a pas besoin de mentir pour exister. Sans lui, il n’y aurait pas Mirinar. Je l’ai compris ce matin. J’ai compris beaucoup de choses. Mais… Mais oui, je serai votre voix. Simplement, les primats resteront au gouvernement. Et Prime au sommet du Palais. Car les choses… Je ne sais pas si elles doivent être ainsi. Mais je sais qu’il ne peut en être autrement. J’ai vu dieu, et je n’ai pas pu regarder longtemps. Personne n’aurait pu. Vous ne savez pas, et je vous souhaite de ne jamais savoir… Je vous souhaite à tous de continuer à pouvoir ne pas croire en Prime… Je le souhaite vraiment… Mais pour en revenir à nous, à l’humain… Le pouvoir ne donne pas tous les droits. Prime et ses primats ne seront plus les seules voix à résonner dans les murs du Palais. À travers la mienne et celles des ministres que je nommerai bientôt, ce seront chacune de vos voix qui auront droit de cité. Ensemble, nous trouverons tous les moyens pour pouvoir vivre mieux, être plus heureux, et être des hommes et des femmes libres. »
(Extrait de l’un des discours de Damnis après son accession au rang de proconsul de l’État des Arches, 772)
Je connais les oppositions les plus faciles.
Comment Prime peut-il exister depuis quatre mille ans ? Pourquoi ne se sort-il presque jamais ? Je suis sûr que c’est un primat déguisé qui se montre au Palais Central pour chaque Rituel de Lumière ! Comment Prime peut-il avoir construit les Arches et les Titans ? Cette histoire d’après-vie et des justes n’est qu’une connerie ! Qu’est-ce qui nous dit que Prime n’est pas le nom que se donne une famille royale qui utilise cette mythologie pour gouverner de façon non-démocratique ?
Toutes ces oppositions sont souvent impossibles à contrecarrer. Et pourtant, malgré elles, malgré mes six ans d’études, malgré mon âge avancé et la guerre de Loffrieu, malgré tout cela, je crois en la divinité de Prime. Je crois très sincèrement que celui qui dirige notre pays est dieu. Parce que cette foi fait de moi un homme meilleur. L’église primale nous dit de faire le bien, de partager, d’aider la communauté. Elle structure notre quotidien, nous apprend la moralité et l’humilité. Elle protège notre pays, nos enfants, nos esprits, et nos âmes. Mille fois j’aurais pu prendre le mauvais chemin, et mille fois c’est ma foi en Prime qui m’a fait prendre le bon. Et aujourd’hui je suis père, bientôt grand-père, je suis en bonne santé, et heureux. Et je suis en vie.
Alors je me fiche que Prime soit ou non un vrai dieu ou un vrai imposteur. Je me fiche de savoir s’il laisse vraiment Damnis gouverner ou non. Je me fiche qu’il soit en fait un humain manipulateur. Je crois en Prime et en sa bonté divine. Parce que cela rend la vie plus sensée.
(Lettre d’un anonyme publiée dans un numéro de « La Voix des Murs » d’Épane 801)